L'Illustration, No. 1609, 27 décembre 1873

Part 1

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L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

RÉDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 28, rue de Verneuil, Paris

31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1609 SAMEDI 27 DÉCEMBRE 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, rue de Richelieu, Paris

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

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Les demandes d'abonnements doivent être accompagnées d'un mandat-poste ou d'une valeur à vue sur Paris à l'ordre de M. Auguste Marc, directeur-gérant.

SOMMAIRE

TEXTE

Histoire de la semaine. Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.

Nos gravures:

La veille du 1er janvier (fin). La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par H. Mayne Reid.

Revue littéraire; les Livres d'étrennes (II), par M. Jules Claretie.

Bibliographie.

_La Nature_, revue des sciences en 1873.

SOMMAIRE

GRAVURES

M. Agassiz; L'île Sainte-Marguerite; Le môle de débarquement; Le fort et les prisons; Vue de la pointe de la Croisette. Théâtre des Variétés: _Les Merveilleuses_, comédie en cinq actes de M. Victorien Sardou. _La première leçon. Un regard en passant_, d'après les tableaux de M. Boutibonne. Les tortues de mer à Paris: décapitation d'une grosse tortue. _La Soeur perdue_, par M. Mayne Reid (4 gravures). Nouvelle bouée de sauvetage lumineuse (système Silas), gravure extraite du journal _la Nature_. Rébus.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

La politique chôme; au dehors pas plus qu'au dedans nous n'avons cette semaine à signaler aucun événement d'une importance vraiment sérieuse; il semble qu'au moment où l'année finit, chacun se recueille pour jeter un regard en arriére et se préparer aux luttes nouvelles que nous réserve l'avenir. L'Assemblée nationale vote à la hâte les derniers articles du budget avant de prendre le congé de quelques jours qu'elle s'est octroyée à l'occasion de la nouvelle année; le calme qui préside à cette discussion a à peine été troublé par quelques incidents presque aussitôt terminés que soulevés, mais dont quelques-uns méritent d'être signalés.

Notons d'abord la présentation, par M. Clapier, du projet de loi relatif à la nomination des maires, dont l'Assemblée a voté l'urgence et qui a été inscrit à l'ordre du jour immédiatement après le budget; nous avons parlé plusieurs fois déjà de ce projet; il nous suffira donc de dire que le travail de la commission a eu pour résultat de faire subir plusieurs modifications importantes à la rédaction primitivement proposée par le gouvernement. Ainsi, M. le ministre de l'intérieur acceptait pour le gouvernement l'obligation de prendre les maires dans les conseils municipaux: telle était la règle générale. Ce ne devait être qu'en cas de démission ou de révocation qu'ils auraient pu être choisis hors des conseils; La commission va plus loin: elle autorise le gouvernement à les prendre à sa volonté, soit dans le conseil, soit en dehors de celui-ci, avec cette seule restriction, assez bénigne, que dans ce dernier cas il sera nécessaire de recourir soit à un arrêté du ministre de l'intérieur pour les communes où la nomination est laissée aux préfets, soit à un décret délibéré en conseil des ministres, pour les communes où la nomination est réservée au gouvernement, c'est-à-dire dans tous les chefs-lieux de département, d'arrondissement ou de canton. Une seconde différence porte sur la nomination des agents de police. Dans son projet, le gouvernement l'enlevait aux maires à qui elle appartient actuellement pour toutes les communes auxquelles la loi du 24-29 juillet 1867 (article 23) n'est pas applicable, c'est-à-dire celles qui ont moins de 40,000 âmes de population: il se l'attribuait à lui-même sans aucune exception. La commission a maintenu le droit des maires, non pas toutefois dans son intégrité. D'abord, elle subordonne leur choix à l'agrément des préfets et sous-préfets; elle a, de plus, modifié l'article 12 de l'excellente loi du 18 juillet 1837, en vertu duquel le maire _suspend_ et _révoque_ ces agents municipaux; ils pourront toujours, comme par le passé, être suspendus par le maire; mais le préfet seul aura le droit de les révoquer: la loi les place ainsi à peu près dans les mêmes conditions que les gardes champêtres. Grâce à ce double compromis, l'accord s'est établi entre le gouvernement et la commission, et la majorité considérable qui s'est manifestée, tant en faveur de l'urgence, que de la mise à l'ordre du jour pour le terme le plus proche, permet de croire que l'Assemblée ratifiera et votera la loi dans sa teneur actuelle.

Dans sa séance du 19, l'Assemblée a adopté un amendement tendant à porter de 162,400 francs à 300,000 francs la somme allouée au président de la République pour frais de représentation. Cette augmentation de crédit, destinée à donner plus d'éclat aux réceptions officielles du président pendant son séjour au palais de l'Elysée, intéressait trop, directement le commerce parisien pour ne pas être favorablement accueillie par toutes les fractions de l'Assemblée; malheureusement il a fallu que les passions politiques, inopportunément remises en jeu par une observation intempestive, vinssent gâter ces bonnes dispositions; à propos d'une question toute financière, on a parlé du retour du gouvernement à Paris; on a évoqué le souvenir de la Commune, et c'est au milieu d'un conflit d'invectives qu'a fini cette discussion où tout le monde était d'accord en commençant.

Signalons, pour terminer, l'interpellation adressée au gouvernement par la gauche au sujet d'une convention récemment intervenue entre le ministre des finances et le mandataire de l'ex-impératrice pour la levée du séquestre qui pèse sur la liste civile de Napoléon III. En attendant la discussion en séance publique, portée à l'ordre du jour après la loi sur la nomination des maires, M. Deseilligny, ministre du commerce, a fourni à la commission du budget quelques explications sur la question. Le ministre a ajouté que les signataires de la convention avaient cru se conformer à ce qui s'était fait à l'égard de la liste civile de Louis-Philippe, et avaient pensé qu'il était de «haute convenance, en dehors de tout parti politique, de soulager la situation douloureuse où se trouvait l'impératrice au point de vue pécuniaire».

Il a ajouté que le gouvernement avait, en cela, le droit d'agir sans recourir à l'assentiment de l'Assemblée, attendu que le séquestre avait été mis par un simple décret du gouvernement de la défense nationale, et qu'il suffisait, par conséquent, d'un nouveau décret pour défaire ce qu'un décret avait fait.

AUTRICHE.

Les journaux de Vienne contiennent quelques renseignements sur les lois ecclésiastiques qui vont être prochainement présentées au Reichsrath par le gouvernement. On n'en compte pas moins de dix-sept, et quelques-unes d'entre elles auront une grande importance, notamment celle qui prononce l'abolition complète et définitive du concordat conclu avec la cour de Rome le 18 août 1855. On sait que cette convention établissait la censure ecclésiastique sur les livres, ce qui était la négation absolue de la liberté de la presse: elle donnait aux évêques la surveillance de toutes les écoles, même laïques; elle conférait à l'épiscopat une entière indépendance vis-à-vis du gouvernement; non-seulement tous les actes émanés du Saint-Siège pouvaient être publiés dans l'empire sans aucune nécessité d'obtenir le _placet_ royal, mais encore les archevêques et évêques avaient la faculté de convoquer aussi, sans autorisation du gouvernement, soit des conciles provinciaux, soit des synodes diocésains: double liberté qui leur est refusée en France par les articles 1 et 4 du titre Ier de la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802), plus connue sous le nom d'articles organiques, contre lesquels, du reste, on le sait, le Saint-Siège n'a cessé et ne cesse de protester. Les lois ecclésiastiques que prépare le gouvernement autrichien régleront en outre le mariage civil, les patronats, la surveillance des séminaires, etc.; elles contiendront aussi des clauses relatives à la condition des vieux-catholiques. Sur cette dernière question, on s'attend à des débats assez vifs, et déjà les adeptes de cette petite Église ont adressé au gouvernement une demande tendante à faire reconnaître à l'évêque Reinkens, Prussien et vieux-catholique, un droit de juridiction ecclésiastique en Autriche. Cette requête insolite a été repoussée.

ITALIE.

Sa Sainteté le pape a tenu, le 22 décembre, un consistoire dans lequel il a nommé cardinaux:

Mgr de Nascimento de Moraes Cardoso, patriarche de Lisbonne; Mgr Guibert, archevêque de Paris; Mgr Régnier, archevêque de Cambrai; Mgr de Simor, archevêque de Gran; Mgr de Tarnoczy, archevêque de Salzbourg; Mgr Chigi, nonce apostolique à Pans; Mgr Mariano Darrio y Fernandez, archevêque de Valence; Mgr Mariano Falcinelli Antoniacci, nonce du Saint-Siège à Vienne; Mgr Alex. Franchi, nonce du Saint-Siège à Madrid; Mgr L. Oreglia de Santo-Stefano, nonce du Saint-Siège à Lisbonne; le R. P. Tarquini, de la Compagnie de Jésus; le R. P. Martinelli, des moines de Saint-Angustin. Dans le même consistoire, le Pape a nommé aussi quatre évêques _in partibus infidelium_ et trois évêques en Italie.

Il a nommé aussi:

Mgr Olteanu, évêque de Gran-Varadin (Hongrie); Mgr Corona, évêque de Saint-Louis de Potosi; Mgr Hillion, évêque du cap Haïtien.

ÉTATS-UNIS.

L'affaire du _Virginius_ vient d'entrer dans une phase nouvelle et assez imprévue; ce sont maintenant les États-Unis qui font droit aux susceptibilités de l'Espagne.

On sait que, d'après la convention relative au _Virginius_ le gouvernement espagnol devait prouver avant le 25 décembre, à la satisfaction des États-Unis, que ce vaisseau n'avait pas le droit de porter le pavillon américain, et qu'ainsi il avait été légalement saisi. D'après une dépêche de Washington, le procureur général des États-Unis a admis la preuve comme valable, le _Virginius_ n'ayant obtenu ses papiers qu'au moyen d'un faux témoignage. Le cabinet de Washington s'est déclaré prêt à accepter les conséquences de ce fait.

Nous ne savons encore quelles en seront toutes les conséquences, mais il est certain que la décision du procureur général des États-Unis est un véritable succès pour le gouvernement de M. Castelar et qu'elle fait le plus grand honneur à l'impartialité de la magistrature américaine.

COURRIER DE PARIS

Celui qui céderait au désir de faire l'oraison funèbre de l'année n'aurait pas à se donner beaucoup de peine. Il lui suffirait de quelques mots, genre sombre. Cette année est de celles qu'on ne regrette pas. A-t-elle été assez absurde! S'est-elle montrée assez maussade, assez ennuyeuse, assez ennuyée! Elle a vu s'opérer deux ou trois révolutions parlementaires aussi insipides qu'elle-même. Pendant sa durée, Paris a reçu la visite d'un prince d'Orient, couleur de suie, tout couvert de diamants mais qui ne donnait que des salamalecks. L'hippopotame du Jardin des Plantes a succombé à des peines de coeur; M. Ernest Renan a fait paraître l'_Antéchrist_; trois académiciens sont morts; le chapeau des femmes a redoublé de bizarrerie; un grand théâtre a brûlé; un vilain procès s'est dénoué, très-peu flatteur pour nous tous; enfin, en guise de couronnement, il nous est arrivé une charretée de monstres.

Tel est le bilan de 1873.

Mil huit cent soixante-treize vient de rendre le dernier soupir ou peu s'en faut. Eh bien, regardons devant nous; là est l'espérance. Quel lendemain nous attend? L'avenir est riche de promesses; c'est un capitaliste qui a son portefeuille plein de lettres de change. Déjà la nouvelle année, celle qui commencera dans quatre jours, semble vouloir ne ressembler en rien à sa devancière. On a beau dire que le commerce ne va pas, elle a l'air de lui forcer la main. Quelle foule dans les rues! L'argent, qui est de retour, vous le savez, circule tout le long de la ville. Personne n'a les mains vides; chacun porte son sac de bonbons ou son polichinelle.

Le baraquement des boulevards n'a plus rien de sa rusticité originelle; on a encore enjolivé sa mise en scène. Seulement il abuse du _jouet de l'année_, un affreux poussah qu'on nomme l'_Oncle Sam_ et qui rappelle trop l'auteur de la pièce de ce nom. Partout ailleurs, de longues files de boutiques ambulantes s'établissent sur les trottoirs; c'est à peine si l'on peut marcher au milieu de cet encombrement.--Nous rencontrons M. de Laboulaye, occupé à acheter un cornet de pralines, sans doute afin d'adoucir quelqu'un de ses voisins de la Chambre. L'honorable pamphlétaire dit tout haut: «--Ah! dame, nos moeurs deviennent américaines. La démocratie coule par ici à pleins bords comme à New-York.»--Presque en même temps le comte Orloff sort d'un bazar, suivi d'un éléphant en baudruche. Des malins s'écrient: «--Il doit y avoir un rébus diplomatique là-dessous. Que veut faire de cet éléphant l'ambassadeur du czar?» Le comte Orloff a à amuser un petit garçon et deux petites filles; voilà toute l'énigme.

Aux alentours du jour de l'an, aussitôt que la nuit arrive, quelque fée invisible lève sa baguette en l'air et le coup d'oeil change. Les étalages s'illuminent de mille feux. Au gaz municipal se marient les bougies du petit commerce en plein vent. Vingt mille lanternes de couleur contribuent à faire un jour nocturne d'une lueur fantastique. Cette fois, M. de Laboulaye trouverait qu'on n'est plus à New-York mais à Pékin.--Tous les cercles sont éclairés avec un luxe inusité.--Une mode nouvelle à noter à propos des cercles.--Vous savez que tous ces établissements ont, le soir, un dîner sous forme de table d'hôte.

A ce dîner, en ce moment, l'usage veut qu'on ne commence plus par le classique vermicelle ni par le tapioca désormais trop enfantin. Tout cela cède le pas à la soupe à la tortue rehaussée de gingembre. Voilà une clef pour les flâneurs; depuis un mois la foule stationne à la devanture des marchands de comestibles; on y est en extase devant d'énormes amphibies. Ces tortues sont le régal du jour.--_Turtle-soup_, dit-on en faisant la grimace, autant à cause du mot qu'on ne sait pas prononcer qu'en raison du mets effroyablement épicé.

Pour le coup, Paris devient une parodie de Londres.

Au temps de Vadé, la cour et les beaux esprits allaient aux Halles; de nos jours, le monde aux gants roses va à l'Hôtel des Ventes, qui est décidément l'endroit de Paris le plus affairé. Que de choses on y aura vendues, cet hiver! Une mondaine, Mme A***, une des princesses de la cocotterie, étant morte, on a apporté par là tout ce qu'elle a laissé. C'était une succession uniquement mobilière, des appartements en bois de rose, l'argenterie, les bijoux, la cave, deux voitures, du linge, la toilette, des objets d'art, le tout évalué à un million. Un million rien que pour des meubles! Si vous voulez prêter l'oreille, des échos de l'hôtel vous diront que les seules robes ont formé le chiffre de 300 000 francs. Voilà un luxe dont les honnêtes gens n'ont assurément aucune idée. C'est un trait de moeurs à noter. Les familles les plus riches frissonnent rien qu'à la mention de ce fait. Où sont allées toutes ces robes? Étant d'étoffes neuves, elles serviront de rechef, mais à qui serviront-elles? Qui peut affirmer que ce ne sera pas aux plus honnêtes femmes?

J'ai déjà dit un mot de la vente des livres d'Émile Gaboriau. Ce brave garçon, frivole en apparence, était mordu, au fond, d'un sérieux désir d'apprendre. Il se passionnait pour l'histoire et il s'était mis à rechercher les vieilles éditions des écrivains graves. Nous lui avons entendu dire à lui-même qu'il estimait sa bibliothèque à 6,000 francs, au bas mot. C'est tout au plus si les enchères auront fourni la moitié de cette somme. Des livres, de vieux livres, voilà une superfluité dont notre société n'est guère friande. Donnez-lui pour 300,000 francs de robes, à la bonne heure.

Sur la fin de la semaine, on a pu constater un certain empressement à propos des oeuvres de M. Carpeaux, le sculpteur. Marbres, terres cuites, bronzes se sont bien vendus. Néanmoins la tête horrible de l'Ugolin des Tuileries n'a pas trouvé d'amateur. Il y a bien trop de mièvrerie dans les allures du jour pour qu'on puisse aimer le Dante commenté avec de la terre glaise. Un comte qui mange ses fils sans couteau ni fourchette, un Italien de la Renaissance, plus anthropophage qu'un Caraïbe de Fenimore Cooper, ce n'est guère tentant d'ailleurs comme bibelot à mettre sur une étagère. En revanche on a fait fête au modèle d'un autre groupe non moins fameux, mais plus décolleté. Vous avez compris que nous parlons de cette sarabande effrénée, la Danse, qui figure sur le seuil du nouvel Opéra, où, du matin au soir, elle scandalise tous les bons bourgeois passant par là. Trois concurrents se disputaient ce morceau; on l'a adjugé à 8.000 francs.--Cette même débauche d'art, un des principaux confiseurs avait demandé à l'artiste la permission d'en faire une réduction en sucre candi ou en chocolat. Avouez que c'eût été d'une très-heureuse actualité à l'heure des étrennes. Le sculpteur n'a pas voulu. On lui a dit:

--Monsieur, vous refusez de voir votre nom dans toutes les bouches.

Beauvallet, de la Comédie-Française, vient de mourir à Passy, à soixante-douze ans. Il était fort bien doué; par malheur, il a abusé de la facilité que lui avait donnée le sort pour vouloir faire trop de choses à la fois. Bon comédien, tragédien passable, il se piquait aussi d'être poète, ce qui l'a poussé à faire des vers qui ne devaient pas vivre. A ses premiers débuts dans la vie, il avait commencé par étudier la peinture chez Paul Delaroche. Un jour que Casimir Delavigne visitait l'atelier, on lui amena l'élève qui se mit à déclamer des vers, une des Messéniennes, celle où trois femmes, trois Muses, apparaissent à Napoléon pour lui prédire tout à tour sa grandeur et sa chute.

--Mon cher monsieur, dit l'auteur des Vêpres siciliennes, il se peut que vous fassiez quelque chose en peinture; cependant je suis sûr que vous réussiriez au théâtre.

Il n'en fallut pas plus pour enflammer la tête du jeune homme. Beauvallet jeta là ses crayons et sa palette pour aller au Conservatoire; après les études indispensables à un débutant, il fut engagé à l'Ambigu, où il joua, non sans succès, le drame d'alors. En ce temps-là, le boulevard oscillait entre les oeuvres de la vieille école sentimentale et les premières tentatives du romantisme. Le nouveau venu trouva moyen de se mettre en relief dans ce genre bizarre; il se fit un nom en jouant _Caravage_, une histoire arrangée de peintre italien. Sa belle prestance, une voix de tonnerre, un soin merveilleux dans l'art de s'arranger un costume, ne pouvaient manquer de le faire mettre en évidence. Le Théâtre-Français ne pouvait manquer de lui ouvrir très-prochainement ses portes. Un jour, en 1833, quand Victor Hugo donna _Angelo, tyran de Padoue_, ce fut à Beauvallet qu'il confia le principal rôle. Il avait à côté de lui, pour lui donner la réplique, deux des grandes actrices de l'époque, Mlle Mars et Mme Dorval. Il fallait entendre le superbe podestat lorsque, s'avançant sur la scène, d'un air tout à la fois effrayé et menaçant, il récitait le grand monologue sur le Conseil des Dix. Sans mentir, c'était à donner la chair de poule.

Beauvallet avait mis tant d'originalité dans ce rôle qu'on n'a plus consenti à le voir jouer par un autre. La parodie se chargea, suivant la mode du temps, de donner une suprême sanction à son triomphe. Le Vaudeville, qui n'était qu'un théâtre gai, ne s'inquiétant que de faire rire, avait mis à l'étude une farce intitulée _Cornaro ou le tyran pas doux_. Ce susdit Cornaro, personnage correspondant à celui du drame, devenait une charge des plus amusantes, grâce à Lepeintre jeune, le plus gros des comédiens. Il criait à tue-tête, celui-là, même pour demander ses pantoufles. Faire trembler tout le monde autour de lui était sa joie. C'était pour cela qu'Arnal, l'invitant à parler en sourdine, lui disait:

--Êtes-vous le cousin du bourdon Notre-Dame?

Quelle voix! ah! quel creux! Vous effrayez madame.

Et Cornaro de répondre sur un ton plein de mignardise:

--Je n'ai que le désir d'être son beau valet.

Depuis vingt-cinq ans, Beauvallet avait abordé le répertoire classique, tragédie et comédie. Très-soigneux, correct, il y était fort applaudi.--On a dit mille fois que, de tous les artistes, le comédien a la vie la plus ingrate, en ce qu'il ne laisse rien après lui.

--Bast! répliquait Sheridan, ayez la patience d'attendre deux ou trois siècles, et vous verrez ce qui restera des autres!

Il se passe un fait bizarre au sujet des étrennes. Tandis que s'accroît le nombre de ceux qui en demandent, on voit de plus en plus des ratures se dessiner sur la liste de ceux qui en donnent. Parmi les premiers, on signale surtout deux nouvelles recrues: l'employé du télégraphe qui apporte les dépêches et le clerc d'huissier qui remet le papier timbré. Quant à ceux de l'autre catégorie, ce sont de spirituels sceptiques qui profitent des moyens de locomotion dont dispose notre XIXe siècle pour filer et disparaître. Dix ou douze jours d'absence suffisent. On dit: «J'ai un procès en Bretagne», ou bien: «Mon vieil oncle de Beauvoisis vient de mourir d'une coqueluche rentrée»; et l'on s'en va passer une quinzaine à Nice. Un voyage d'agrément et une bonne affaire tout à la fois.

Trois académiciens qui se sont rencontrés, jeudi soir, au foyer de l'Odéon, se contaient à demi-voix leurs peines à propos du jour de l'an. Rien de plus curieux que leurs plaintes à cet égard.

--Figurez-vous, disait l'un d'eux qui avait un bonnet de soie noire sur la tête, figurez-vous que seize personnes nous poursuivent pour nous demander chacune la même chose; comprenez que cette chose ne nous coûterait rien, pas même la moitié d'un centime et que néanmoins nous ne pouvons la donner tant que ça.

--Qu'est-ce donc?

--Eh! pardieu, un fauteuil.

En effet, il y a trois fauteuils à donner en janvier et seize candidats qui demandent à les avoir; et tous les seize, suivant l'usage immémorial, sont individuellement le premier moutardier du pape, ou, si vous voulez, un homme du bois dont on fait les dieux. Ces dignes académiciens voudraient bien se sauver quelque part, mais leur grandeur et les jetons de présence les retiennent au quai Conti.

Il n'y a pas fort longtemps, dans cette divine baraque au palais Mazarin, il y avait un des Quarante qui n'entendait pas raillerie à propos d'argent à donner. C'était Lemontey, l'auteur de l'_Histoire de la Régence_.

Un certain jour de l'an, un des garçons de l'Institut vint voir l'historien; il le salua, la casquette à terre, et tendit la main.

Lemontey lui donna une pièce de dix sous.

--Comment! rien que ça? dit le garçon en grommelant entre ses dents.

--Hein! qu'est-ce que c'est? riposta l'immortel furieux. Cinquante centimes, un demi-franc, ce n'est rien? Eh! malheureux, c'est la quatre cent millième partie de deux cent mille francs, par conséquent de dix mille livres de rente. Eh! je voudrais bien être garçon de l'Institut pour en recevoir autant, moi!

P.-J. Proudhon comprenait les étrennes d'une autre façon.

L'année qui a précédé la mort du célèbre dialecticien, M. E. Dentu, son éditeur et son voisin, se présenta chez lui le matin du jour de l'an.

Après avoir échangé une poignée de main avec lui, il lui montra un petit paquet enveloppé de papier gris.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Proudhon.

--Deux poupées que je vous demande la permission d'offrir à vos deux petites filles.

En entendant ces mots, l'auteur du livre _De la Justice_ entra tout à coup dans une colère des plus violentes.