L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873

Part 2

Chapter 23,793 wordsPublic domain

«Avant d'en venir là, sachant mon métier, je voudrais faire son épitaphe. Mais encore je ne sais pas où je devrais faire graver ces deux vers, en style lapidaire, puisque j'ignore où reposent ses restes?

«N'importe, écrivons toujours l'épitaphe.

«Ci-gît l'innocent parapluie Que je n'ai jamais vu de ma vie.

«Et je signe pour qu'il ne manque rien à l'autographe:

«Alfred de Musset,»

Qu'est-ce que vous dites de ça, amateurs de la littérature d'outre-tombe?

Et bien, toujours, toujours, toujours des autographes!

Rue Drouot, à l'Hôtel des commissaires priseurs, à la vente des livres du pauvre Emile Gaboriau, on a montré le joli billet que voici, chef-d'oeuvre d'une actrice bien connue.

C'est une interpellation à une modiste.

«Paris, le 7 avril 1867.

«Madame S***,

«Veuillez, je vous prie, me faire sans retard un chapeau exactement semblable au dernier que vous m'avez fourni.

«Compliments empressés.

«Hortense Schneider de Gérolstein.»

Voilà qui est drôle sans doute, mais il y a des précédents.

Au commencement de la Restauration, Mme la maréchale Soult avait eu occasion d'écrire à Mlle Bourgoin, de la Comédie-Française, pour la prier de venir déclamer des vers à une de ses soirées. La duchesse avait signé son billet: _Sophie de Dalmatie_. Quant à l'actrice, qui avait au plus haut point l'esprit de répartie, elle signa sa réponse: _Iphigénie en Aulide_.

--C'est une vieille histoire qui a amusé tout Paris pendant huit jours.

Philibert Audebrand.

P. BLANCHARD

Le monde des artistes vient de faire une perte nouvelle, et qui sera plus cruellement sentie à l'_Illustration_ que partout ailleurs. M. Pharamond Blanchard est mort cette semaine, à l'âge de soixante-neuf ans. C'était à la fois le plus érudit et le plus charmant des hommes. Il causait de toutes choses avec un art infini, il avait des jugements très-sûrs et des anecdotes toutes prêtes sur tous les sujets. _Quiconque a beaucoup vu...._ dit La Fontaine; M. Blanchard avait beaucoup vu et pour donner raison au fabuliste, beaucoup retenu. Que de fois nous avons pris plaisir à l'écouter! Dans le recueil de lettres de Prosper Mérimée qui vient de paraître sous ce titre, _Lettres à une inconnue_, il est question d'un «M. Blanchard» qui étonne Mérimée lui-même et qui le charme en lui parlant de moeurs et de pays peu connus. C'était notre collaborateur et nous pouvons dire notre vieil ami que désignait ainsi l'auteur de _Colomba_.

Pharamond Blanchard était né en 1805 à Lyon. Il avait étudié dans l'atelier de Gros et il avait gardé le respect de cet enseignement solide. En quittant son maître, Pharamond Blanchard avait commencé par être peintre de décors. Nous nous souvenons lui avoir entendu conter qu'il travailla sous la direction du baron Taylor qui avait installé une sorte de théâtre étonnant où les décorations prenaient, grâce à un système particulier d'optique, l'intensité de réalité que donne le diorama. Il y avait à une vue de Jérusalem, aperçue du haut d'une terrasse, à laquelle M. Blanchard avait grandement collaboré et qu'il citait, en causant, comme un de ses titres de gloire.

J'ai répété le mot «en causant». C'est que cet artiste infatigable, ce producteur dont on trouverait le nom, on peut le dire, presqu'à chaque page de l'_Illustration_, au bas d'un nombre infini de scènes de voyages, de paysages, ce peintre était aussi un causeur exquis, et j'ajoute, un écrivain véritable. Maintes fois, en effet, il a jeté sur le papier, non plus seulement avec le crayon, mais avec la plume des souvenirs et des impressions de voyages, et toujours il a su intéresser et charmer. Il fallait l'entendre avec sa voix d'une bonhomie railleuse, tombant de ses lèvres arguées par un sourire, raconter ses journées de touriste en Russie, en Orient, au Mexique, en Espagne, au Caucase! Ses yeux, derrière ses lunettes, prenaient alors une expression pétillante de douceur malicieuse. Il savait et parlait plusieurs langues et entremêlait ses récits pittoresques de citations, de dictons, de proverbes, de refrains exotiques.

Blanchard était né voyageur, mais la façon dont il fit son voyage au Caucase peint tout à fait son caractère et le charme personnel que possédait ce brave et honnête homme. Il était parti pour la Russie avec la mission de rendre compte à l'_Illustration_ des fêtes données à Saint-Pétersbourg à l'occasion du sacre du czar. Blanchard envoyait ici ses croquis et il avait annoncé qu'il ne resterait dans le Nord que quinze jours. Il y resta trois ans. Un gentilhomme russe se prit pour lui d'une belle amitié et l'emmena, bon gré mal gré, au Caucase. Les semaines et les mois passaient et Pharamond Blanchard donna deux ans de sa vie à ce voyage d'où il revint en laissant là-bas des amitiés et des regrets sincères.

Et à propos de voyages, nous n'oublions pas nous-même l'excursion que nous fîmes ensemble, en 1866, pendant que grondaient en Bohême les canons prussiens et autrichiens. Nous allâmes aux fêtes séculaires données pour célébrer la réunion de la Lorraine et du Barrois à la France. De Nancy, nous allâmes à Metz qui était encore Metz la vierge. Que ce temps-là est loin! Une partie de la Lorraine est prussienne aujourd'hui, des Bavarois paradent à Metz, devant la statue de Ney, et notre gai compagnon de voyage, qui, levé bon matin, commençait aussitôt et conduisait jusqu'au soir ses amusantes histoires, Pharamond Blanchard a disparu, aimé de bien des gens et estimé de tous.

Nous ne saurions compter tout ce que Blanchard laisse après lui d'études de toutes sortes, de travaux achevés, de dessins, de tableaux. Aucune existence ne fut plus laborieuse et plus digne que la sienne; et l'_Illustration_ perd là, avec un ami, un de ses plus chers et de ses plus dévoués collaborateurs.

Jules Claretie.

LA SOEUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Il allait dire:

«Si votre père avait été là, il ne lui aurait pas laissé remporter sa fourrure.»

En effet, si bon chasseur qu'il fût, Gaspardo avait trop souvent vu Halberger à l'oeuvre pour douter de ce qu'il eût fait à sa place. Il n'était pas non plus sans regretter ce beau coup et certes il ne l'eût pas laissé échapper s'il n'eût eu à craindre que pour lui-même, et s'il n'avait dû penser avant tout aux jeunes gens qui lui étaient confiés.

Il garda donc pour lui le surplus de ses réflexions. Le brave homme ne voulait pas renouveler la douleur des jeunes gens, en évoquant un nom lié à de si chers et si cruels souvenirs.

«Caramba! reprit-il aussitôt. Il ne sera pas dit que j'abandonnerai cette tigresse aux fourmis, aux loups ou à toute autre vilaine bête qui aurait la chance de se promener par ici. Qui sait, d'ailleurs, si nous ne repasserons pas bientôt devant cette caverne? Quoi qu'il en doive arriver, je tiens à pouvoir un jour ou l'autre rentrer en possession de cette fourrure. J'ai tout le temps nécessaire pour la dépouiller avant que l'eau soit assez basse pour nous laisser traverser. Ainsi, à l'ouvrage.»

Tout en parlant il avait dégainé son grand couteau de gaucho et se mettait en devoir de dépouiller le jaguar. L'opération ne dura pas longtemps. La superbe fourrure avec ses mouchetures d'un noir de jais cédait rapidement sous ses doigts habiles, et bientôt la carcasse de la bête gisait nue sur le soi.

«Quant à cela, les saubas peuvent le prendre et s'en régaler, dit-il en montrant la chair encore fumante, et je ne les plaindrai pas; il y a telle occasion où des chrétiens s'en arrangeraient comme eux; je me souviens d'un temps où j'aurais été bien aise d'en avoir une tranche à griller. Oui, mes jeunes maîtres, dans ce même Chaco, j'ai vécu une semaine entière sur la carcasse d'une vizcacha (1) étique, sans compter le mal que je m'étais donné pour rattraper.

--A quelle époque, Gaspardo?» demanda Ludwig, intéressé malgré sa tristesse par les paroles du gaucho.

[Note 1: Le Vizcacha (Lagostamus tachodactylus), ressemble à un gros lapin, mais ses incisives sont plus longues et sa queue est allongée.]

Ludwig avait les dispositions de son père; il aimait tout ce qui se rapportait à la nature ou aux luttes soutenues contre elle.

«Ma foi, senorito, l'affaire arriva il y a pas mal de temps. Mais l'histoire est trop longue pour que je vous la raconte aujourd'hui. Nous n'avons plus maintenant qu'à disposer cette peau de façon à ce qu'elle puisse sécher ici, à l'abri des indiscrets, et puis nous remonterons en selle.»

Prenant alors quelques bouts de corde dans son recado, il pratiqua quatre petits trous aux quatre extrémités de la dépouille de son jaguar, et la fixa à l'aide de ses cordes à des stalactites de la grotte, qui se trouvaient là tout à point pour lui remplacer les clous qu'il n'avait pas.

«C'est vraiment, dit-il en contemplant la peau faisant plafond au-dessus de sa tête, un séchoir digne d'elle. A cette place elle est hors de portée des saubas et des loups, et si personne qu'eux ne vient fourrer son nez par ici et se mêler de ce qui ne le regarde pas, elle pourra s'y garder des semaines sans se gâter. Les choses ne se détériorent pas dans une caverne comme en plein air; je ne sais pas pourquoi, c'est peut-être parce que le soleil ne les atteint pas.»

Ludwig aurait pu certainement expliquer le phénomène à son ami, mais il était un peu tard pour entreprendre son éducation scientifique, et il ne l'essaya pas. On peut voir d'ailleurs, que pour Gaspardo, l'expérience remplaçait la science.

En regardant une seconde fois au dehors, ils reconnurent que le torrent avait baissé assez de niveau pour leur permettre d'en suivre le bord. Aussi, sans perdre plus de temps, ils conduisirent leurs chevaux à l'entrée de la grotte, montèrent en selle et se remirent à chercher la piste des Tovas.

Ils avaient déjà descendu le cours du ruisseau jusqu'à son embouchure, et avaient gravi la berge du fleuve, sans être encore parvenus à retrouver les traces des cavaliers. L'ouragan de poussière et le déluge de pluie qui l'avait suivi, avaient effacé toutes les empreintes, et le gaucho semblait fort préoccupé.

«_Maldita_»! s'écria-t-il au moment où tous trois appuyant sur leur bride, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, interrogeant alternativement le sol et les regards de leurs compagnons. «Maldita! pas plus que moi, vous autres, vous n'avez rien vu?

--Faut-il nous arrêter, dit Ludwig, qui voyait bien que ses amis, tout comme lui-même, étaient fort inquiets de la piste perdue; faut-il vraiment nous arrêter?

--Nous arrêter! s'écria Cypriano. Pensez-vous, cousin, à abandonner la poursuite?

--Non, non; je ne veux pas dire cela.

--Plutôt que d'abandonner cette poursuite, continua le jeune Paraguayen sans attendre la réponse de Ludwig, je passerais le reste de mes jours à courir dans le Chaco. Je l'ai juré à votre mère, Ludwig; je ne retournerai à l'estancia que pour y ramener votre soeur.

--Je suis aussi résolu que vous, cousin, répondit Ludwig, vous le savez bien; mais le Chaco est grand, et errer à l'aventure n'aboutirait à rien. S'il n'y a pas lieu de désespérer, il y a lieu du moins de réfléchir.

--Nous savons, reprit Cypriano, que Francesca est avec les Tovas. Ils forment une tribu nombreuse, et une tribu ne se cache pas indéfiniment dans un trou. Les Tovas ne sont pas gens à rester bien longtemps en place. Il y a toujours parmi eux quelque expédition en route. Nous finirons bien par en rencontrer une; et il ne nous en faut pas davantage pour nous remettre sur la voie du groupe principal.

--Hélas! répondit tristement Ludwig, il peut se passer longtemps avant que nous rencontrions un être humain dans cette affreuse solitude. Que fera ma pauvre mère jusqu'à notre retour? Je ne puis m'empêcher de songer à elle, qui est seule, si peu de temps après la mort de mon père, et avec sa tombe devant les yeux. Elle va croire que nous sommes perdus aussi. Si nous pouvions du moins lui envoyer quelqu'un pour lui dire que nous sommes tous bien portants!»

La tête du malheureux jeune homme, en prononçant ces mots, s'inclina sur sa poitrine, et une larme qu'il ne put retenir glissa de sa paupière.

Ludwig adorait sa mère. L'idée qu'en leur absence quelque danger pût la menacer à son tour, le jetait dans une perplexité affreuse. Son coeur avait été si profondément ému par la douleur dans laquelle il l'avait laissée à son départ, qu'il ne pouvait en chasser le souvenir. Le sort même de sa soeur, si affreux qu'il pût être, ne pouvait le tourmenter davantage. C'était une innocente enfant, et personne, pensait-il, pas même un sauvage, ne devait être capable de lui faire du mal. Il se plaisait à croire qu'elle ne courait d'autre danger qu'un prolongement de captivité. Sans doute, elle aussi, devait être dévorée de soucis; elle avait vu de ses propres yeux un spectacle plus horrible encore, s'il était possible, que celui auquel ils avaient assisté; mais Ludwig qui ne pouvait rien savoir de la mort de Naraguana, comptait encore fermement que l'amitié que le chef avait toujours eue pour son père, serait une sauvegarde pour sa soeur. Dans sa pensée, les auteurs du guet-apens dans lequel avait péri son père, et qui avait eu pour suite l'enlèvement de Francesca, devaient déjà avoir été punis par Naraguana.--Qui sait même si, pendant qu'ils couraient à la recherche de la malheureuse enfant, cet ami fidèle et si souvent éprouvé, ne l'avait pas rendue à sa mère.--Il se jeta dans les bras de Cypriano.

«Cousin, lui dit-il, vous avez été orphelin de si bonne heure, que vous ne savez pas ce que peuvent être pour un fils un père comme le mien, et une mère comme celle que j'ai peut-être eu tort d'abandonner à son désespoir.

--Je sais, Ludwig, répondit Cypriano, tout ce que valait, et pour vous et pour moi, celui que nous avons perdu. Je sais ce que vaut votre mère; n'a-t-elle pas été une seconde mère pour moi? Je partage votre angoisse. Je voudrais être, ainsi que vous, tout à la fois à l'estancia pour y pleurer avec ma tante, et au coeur de la tribu des Tovas, pour leur arracher Francesca. Mais entre deux devoirs également impérieux, il faut choisir et, le choix fait, il faut persévérer. Votre mère est entourée de serviteurs fidèles cl dévoués; Francesca est entre les mains des assassins de votre père. Le choix peut-il être douteux?»

Ludwig se redressa sur ses étriers, et fixant les yeux dans la direction probable de l'estancia, il envoya de la main, à travers l'espace, un baiser à celle qui occupait sa pensée.

«Ma mère, dit-il, ma chère mère, vous seule pourriez comprendre mes hésitations, et les absoudre!»

Après quoi frappant sur l'épaule de Gaspardo, qui pendant toute cette conversation était resté plongé dans de profondes réflexions:

«Marchons, dit-il; marchons en aveugles, s'il le faut.

--Pas précisément en aveugles, senorito! interrompit le gaucho, pas précisément. Nous avons un guide, peut-être n'est-il pas des meilleurs ni des plus sûrs; mais enfin, c'est toujours plus et mieux que rien.

--Lequel? s'empressèrent de demander les deux cousins.

--Le fleuve! répliqua Gaspardo. Mon avis est que nous pouvons nous y fier encore pendant quelque temps. D'après les traces laissées par les brigands jusqu'au moment où nous les avons perdues, je suis persuadé qu'ils ont longé le Pilcomayo en le remontant. La tormenta a duré une heure, et comme nous, ils se seront arrêtés quelque part. S'ils n'ont pas quitté le bord de l'eau avant le commencement de la tempête, nous allons retomber sur leur piste, que le sol humide, mais non plus détrempé, nous rendra d'autant plus facile à suivre. Si nous la retrouvons, nous prendrons le galop; et peut-être atteindrons-nous les Indiens avant la nuit. Je suis sûr qu'ils ont passé ici depuis le lever du soleil. Evidemment ils ne se pressaient pas, puisqu'ils avaient relativement peu d'avance sur nous.

--Dieu le veuille, s'écria Cypriano en réponse à l'observation du gaucho. En avant! reprit-il avec impétuosité; et sans attendre que Gaspardo eût répliqué, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et partit le long du fleuve, suivi de près par ses deux compagnons.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)

UN VOYAGE EN ESPAGNE PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE

(Fin.)

En quittant Pampelune, à mon tour, pour me rendre à Vitoria, où se concentrait, m'assurait-on, l'armée du Nord, je pus me convaincre sur toute ma route de l'effet magique produit par l'ordonnance royale précitée. Partout je rencontrais des groupes de montagnards qui, désertant leurs villages, allaient s'enrôler dans des bandes, et cela ostensiblement et en chantant la chanson basque: _Le retour du roi_. Dans le train que je pris de Pampelune à Alsasua, sur la ligne de Saragosse, je fis le voyage avec une centaine de ces enrôlés volontaires, qui ne cachaient nullement le but de leur voyage. Arrivés à Alsasua, ils quittèrent le train pour se jeter dans les montagnes, et cela, malgré la présence de la brigade de Loma, qui campait à cette station. Il était impossible que les chefs de la troupe régulière ignorassent l'intention de ces montagnards, armés de bâtons et portant des sacs en toile, et qui, du reste, ne se gênaient pas dans leurs manifestations carlistes. On les laissa néanmoins passer fort tranquillement.

Cet élan général des populations rurales était imité, au surplus, par les jeunes gens et les hommes des classes élevées. L'aristocratie carliste elle-même entretenait et propageait le feu sacré de la guerre civile. Un des traits principaux qui distinguent les notabilités du parti légitimiste en Espagne est leur dévouement sans bornes à la défense de leur cause, même au préjudice de leurs plus chers intérêts. Je n'en citerai qu'un exemple; il pourra donner une idée de la foi ardente qui les anime à l'égard de leur roi.

A peu de distance de Tafalla s'élève, dans un vallon délicieux, un château mauresque, ou plutôt un palais d'été qu'on appelle dans la contrée _el Buen-retiro_ de la duchesse de M***. Me trouvant de passage dans les environs, à la suite d'une colonne commandée par le _cabecilla_ Rada, il me fut donné de visiter cette résidence véritablement royale. La duchesse, devenue la providence de l'insurrection, l'habitait de préférence à son hôtel de Madrid. Un officier carliste voulut bien me présenter à la jeune châtelaine, âgée à peine de vingt-cinq ans et dont le mari occupait un poste de confiance auprès du prétendant. Elle daigna nous recevoir dans un salon de forme à demi-circulaire qu'on aurait pu prendre, à son agencement, aux meubles qui le garnissaient, et surtout à la lumière du jour qui y pénétrait par le plafond à travers des vitraux de couleurs différentes, pour un boudoir ou mieux encore pour un oratoire.

Après une conversation qui dura une demi-heure et dont le sujet principal fut la campagne qui s'ouvrait sous les auspices du roi en personne, les résultats qu'on s'en promettait et les espérances qu'elle offrait en perspective, la duchesse se leva de son fauteuil moyen âge, et s'adressant à l'officier et à moi:

--Permettez-moi, messieurs (_senores_), nous dit-elle avec une grâce exquise, de vous faire admirer ma galerie de tableaux.

Et précédés d'un majordome tout galonné qui souleva les portières qui cachaient l'issue de la galerie, nous y entrâmes ensemble. Autant la lumière du jour était affaiblie dans son salon, autant elle éclatait dans cette nouvelle pièce éclairée par un ciel ouvert qui avait été ménagé dans toute sa longueur. De chaque côté des murs recouverts de riches tapisseries apparaissaient deux rangées de tableaux dont le nombre et la variété éblouissaient la vue: et, se faisant notre cicerone:

--Vous voyez ici, nous dit la duchesse, un tableau de Vélasquez qui fut commandé à ce grand maître par un de mes ancêtres. Ce Murillo a été peint exprès pour ma famille. Le Ribeira qui vient après est le chef-d'oeuvre de ce peintre; il a été donné à mon bisaïeul par notre bon roi Charles IV.

Et successivement elle passa en revue toutes les toiles, assignant à chacune d'elles son origine, émettant son avis et nous demandant le nôtre qui, comme on le pense bien, ne différait guère de celui de la duchesse. Nous passâmes ainsi en revue une soixantaine de tableaux dont j'avais hâte, pour ma part, de voir la fin. Nous arrivâmes devant la dernière toile, tout récemment peinte. C'était le portrait en pied de Charles VII, le prétendant au trône d'Espagne, qui se trouvait, en ce moment, à la tète de l'insurrection carliste.

--Je vous présente, nous dit-elle en s'inclinant profondément devant le tableau, l'image du roi d'Espagne, en dépit du statut royal, de la reine Isabelle et de la république fédérale. Dieu, le peuple et le bon droit sont pour lui, et sa cause légitime a, pour elle, la fortune et la vie de tous les bons Espagnols. Sa ressemblance est frappante!

En prononçant ces mots, les traits impassibles de la duchesse s'étaient tout à coup animés; ses yeux vifs lançaient des éclairs et tout son corps frêle et gracieux s'agitait convulsivement, comme si un esprit fatidique l'eût animé. J'avais devant moi le fanatisme politique dans la personne d'une faible femme qui personnifiait en ce moment tout son parri.

La visite des tableaux terminée, nous prîmes congé de la duchesse de M***, l'officier, pour aller rejoindre sa bande, et moi, pour continuer mes excursions de journaliste et de correspondant.

J'arrivais à Vitoria, capitale de l'Alava, le 10 du mois de juillet. Je m'attendais à y trouver une partie des troupes qui devaient composer l'armée du Nord et dont la concentration, au dire des journaux espagnols, s'y opérait depuis plusieurs jours. Quelle déception! Toute l'armée du Nord se bornait à une simple brigade d'infanterie, à un détachement de cavalerie et à une vingtaine de soldats du génie. Les populations montraient, au reste, au sujet de l'armée du Nord, et généralement à l'égard de tout ce qui touche à la politique et aux affaires du pays, une indifférence incompréhensible.

Tandis que dans tous les pays libres, et surtout en France, les masses se préoccupent de la conduite du gouvernement, le peuple espagnol semble, par son apathie naturelle, se complaire à y rester complètement étranger. Je puis invoquer comme preuve à l'appui de cette assertion le peu d'influence qu'exerce la presse périodique sur l'esprit public. C'est à peine si dans les grands centres on reçoit un ou deux journaux; quant aux petites localités et aux campagnes, le journal y est une chose inconnue. Aussi ne se publie-t-il à Madrid que cinq ou six journaux qui aient une certaine importance par leur tirage, tels que la _Epoca, la Discussion, el Tiempo, la Reconquista_ et la _Correspondencia_: et ils n'ont cette importance que parce qu'ils sont les organes des quatre grands partis qui se disputent les destinées de l'Espagne. La _Correspondencia_, le plus répandu de tous, n'est qu'un _Journal de faits_ qui ne doit sa grande vogue qu'à son habile compilation et à son extrême bon marché.

Excepté donc Madrid, les autres villes de province n'ont pas de journaux politiques ou ne publient, sous le nom de _Diario_, que des feuilles insignifiantes. Un docteur de la Faculté de Salamanque, homme de beaucoup d'esprit, auquel je faisais part de mes observations sur cette indifférence des Espagnols à l'endroit de la presse, me répondit fort méchamment:

--En France, le peuple fait trop de politique; en Espagne, il n'en fait pas assez; mais à tout prendre, j'aime mieux l'indifférence du peuple espagnol, car je ne vois pas que les affaires du gouvernement marchent mieux chez vous que chez nous.