L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873
Part 1
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31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1608 SAMEDI 20 DÉCEMBRE 1873
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SOMMAIRE
TEXTE
Histoire de la semaine,
Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.
P. Blanchard.
La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.
Un voyage en Espagne pendant l'insurrection (fin).
La veille du 1er janvier.
Nos gravures:
Procès du maréchal Bazaine, le dénoûment.
Violettes.
La bourse aux timbres-poste.
Auguste de la Rive.
L'_Histoire de France_, de M. Guizot.
Les exécutions de Santiago.
Bibliographie: _Les Merveilles de l'industrie_, par Louis Figuier.
SOMMAIRE
GRAVURES
Procès du maréchal Bazaine: Mme Bazaine en prière dans la chapelle de Trianon, au moment du prononcé du jugement;
Lecture de l'arrêt au condamné;
La délibération du conseil de guerre avant le prononcé du jugement.
P. Blanchard.
Événements de Cuba: exécution de l'équipage du _Virginius_, à Santiago de Cuba;
Les cadavres foulés aux pieds des chevaux, après l'exécution.
M. de la Rive.
Types et physionomies de Paris: la petite bourse des timbres-poste aux Champs-Elysées.
_L'Histoire de France_, de M. Guizot (6 gravures).
_Les Merveilles de l'industrie_, par M. L. Figuier (4 gravures).
Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
Le mémorable procès dont la France entière suivait avec un si poignant intérêt les péripéties depuis près de trois mois est enfin arrivé à son terme: le sort du maréchal Bazaine est décidé. A l'unanimité sur toutes les questions, le conseil de guerre siégeant à Trianon a condamné l'ex-commandant de l'armée de Metz à la peine de mort et à la dégradation militaire. Le maréchal a refusé de se pourvoir en révision, mais le conseil tout entier a signé un recours en grâce; le duc d'Aumale l'a remis immédiatement entre les mains du président de la République, et, dès le surlendemain, le Journal officiel annonçait que la peine de mort était commuée en vingt années de détention, et que le condamné était dispensé des formalités de la dégradation militaire, mais sous réserve de tous ses effets.
L'Assemblée nationale a continué, pendant le cours de cette semaine, la discussion du budget, qui s'est poursuivie sans autres incidents que la présentation d'un certain nombre d'amendements ou d'observations dont l'examen nous entraînerait trop loin. Pendant que cette discussion suivait son cours en séances publiques, les commissions travaillaient à l'élaboration des nouvelles lois organiques et constitutionnelles. Sur la proposition de son président, M. Batbie, la commission des Trente décidait que la loi électorale serait la première dont elle aurait à s'occuper; puis elle nommait une sous-commission d'études ayant mission de faire des recherches préparatoires. MM. d'Andelarre et Pradié ont été chargés par cette sous-commission de compulser les ouvrages traitant de l'organisation des pouvoirs publics; MM. Waddington et A. Lefèvre-Pontalis d'étudier, dans les législations étrangères, les divers modes de composition des Chambres hautes; M. Laboulaye, de faire un exposé de l'organisation constitutionnelle dans les États américains. D'autre part, la commission chargée de la rédaction de la nouvelle loi municipale a terminé ses travaux et entendu le rapport de M. Clapier; nous avons déjà mentionné les dispositions principales de la loi nouvelle qui ont pour but, on le sait, d'enlever au suffrage universel, pour le rendre au gouvernement, la nomination des maires, et d'imposer aux communes les dépenses de police, telles qu'elles auront été fixées par les préfets; contentons-nous de les appeler réformes fondamentales, en attendant leur discussion en séance générale, où elles doivent rencontrer, assure-t-on, une assez sérieuse opposition.
L'urgence et la gravité des lois constitutionnelles dont la commission des Trente est saisie ne saurait être mieux démontrée que par les quatre élections qui ont eu lieu dimanche dernier dans les trois départements de l'Aude, de Seine-et-Oise et du Finistère. Comme presque toutes celles qui se sont succédé depuis trois ans, ces élections se sont traduites par des majorités considérables données aux candidats républicains. Celle du Finistère, notamment, où M. Swiney l'a emporté par 61,000 voix contre 42,000 données à son concurrent, M. Le Guen, est un symptôme très-caractéristique du mouvement qui s'opère même dans les régions les moins accessibles jusqu'à présent aux idées révolutionnaires, et paraît avoir vivement affecté les groupes conservateurs de l'Assemblée.
ALGÉRIE.
M. le général Chanzy, gouverneur général de l'Algérie, a prononcé, le 3 décembre, à l'ouverture de la session du conseil supérieur de la colonie, un éloquent discours où est exposé avec un remarquable talent tout un plan d'administration, qui a été accueilli avec une approbation unanime. Ce discours peut être divisé eu deux parties; dans la première, l'orateur énonce les principes généraux de son système; la seconde est plus spécialement consacrée à l'explication des moyens pratiques auxquels le gouverneur général juge utile de recourir, tels que: organisation administrative,--colonisation,--grands travaux d'utilité publique,--entreprises industrielles,--constitution de la propriété,--forêts,--régularisation des opérations du séquestre. Nous laisserons de côté cette deuxième partie, dont l'examen nous forcerait d'entrer dans trop de détails techniques, pour ne nous occuper que de la première.
Aux yeux de l'honorable général, les décrets de 1870 contiennent le programme qu'il importe de réaliser au plus vite afin de justifier notre réimplantation sur le sol africain, et c'est à la recherche des moyens propres à amener «l'assimilation de l'Algérie à la mère patrie» que le conseil supérieur doit consacrer toute son activité, tout son patriotisme. Au nombre des mesures qui doivent être appliquées le plus immédiatement, M. le général Chanzy place la disparition de cet antagonisme, plus apparent que réel, entre ce qu'on appelle le régime civil et le régime militaire. Si au lendemain de la conquête, et dans le but de la consolider, de telles distinctions ont pu être nécessaires, indispensables même, elles n'ont plus aujourd'hui de raison pour subsister. «Je déchargerai, dit M. le gouverneur, dans la limite du possible l'armée d'une tâche qui n'est plus la sienne et qu'elle ne continue que par devoir; elle restera chargée temporairement des parties où les populations indigènes, éloignées du contact des Européens, doivent être dominées et sentir la force pour rester calmes.»
Mais, pour l'honorable général, «il n'y a point et il ne peut y avoir ici deux régimes: le régime civil, le régime militaire; il n'y a qu'une pensée: celle de tirer de cette magnifique colonie tout ce que la France et la civilisation attendent de nos communs efforts. Il n'y a et ne peut y avoir deux territoires avec leurs systèmes opposés; il y a une vaste contrée soumise à la France, dans laquelle il nous faut introduire ses institutions, en tenant compte des précautions que la sagesse et la situation nous imposent. Pour moi, dans ce pays, désormais français, il y a les parties qui peuvent et doivent être assimilées de suite, celles dans lesquelles les institutions civiles et la justice de droit commun sont possibles et doivent être complètes, et celles où le commandement doit encore s'exercer, parce que seul il peut assurer, si on lui en laisse les moyens, le bon ordre et la sécurité».
On ne pouvait mieux faire comprendre la mission du conseil supérieur et de l'armée en Algérie, aussi doit-on attendre les plus grands résultats de l'application des principes qui guident l'honorable gouverneur général civil de l'Algérie.
En terminant son discours, M. le général Chanzy a exposé les motifs qui l'avaient conduit à introduire dans le conseil supérieur les hauts fonctionnaires chargés des affaires du département ou des territoires restés sous le commandement militaire, et c'est par un appel au patriotisme du conseil, que l'orateur a clos son éloquent plaidoyer en faveur de la colonie:
«La politique, cette passion qui surexcite, n'a rien à faire dans cette enceinte, et nous saurons justifier la confiance que le gouvernement qui nous a nommé et que la population qui vous a désignés a mise en nous.»
ÉTATS-UNIS.
Le différend hispano-américain s'est terminé de la manière la plus heureuse par la reddition aux autorités des Etats-Unis du _Virginius_ et des survivants de son équipage. Les détails manquent encore sur la manière dont s'est opérée la restitution ainsi que sur les motifs du brusque revirement d'opinion qui a permis aux autorités cubaines d'exécuter des conditions d'abord déclarées inacceptables. Quoi qu'il en soit il faut se féliciter de la solution pacifique d'une situation qui aurait pu, en se prolongeant, amener les plus graves complications.
SUISSE.
Le Conseil fédéral de la république helvétique vient de prendre une décision qui aura sans doute un grand retentissement dans le monde catholique. Il a rompu avec le Saint-Siège et congédié le légat accrédité comme chargé d'affaires auprès du gouvernement suisse.
M. Cérésole, président de la Confédération, a adressé à ce sujet à Mgr Agnozzi, chargé d'affaires du Saint-Siège, une note diplomatique déclarant que la mesure prise par le Conseil fédéral a été déterminée par la publication de l'encyclique du 21 novembre, qui renfermait «des accusations de la nature la plus directe et la plus grave contre diverses autorités légitimement constituées en Suisse et contre certaines décisions que ces autorités ont régulièrement prises». Cette rupture solennelle est certainement regrettable; elle affligera profondément tous les catholiques modérés, c'est-à-dire, comme le fait remarquer le _Journal de Genève_, l'immense majorité des catholiques suisses, «qui n'ont jamais séparé dans leur coeur le nom de religion de celui de patrie».
Les journaux suisses, calvinistes et libres penseurs, applaudissent naturellement à cette mesure. Ils prennent, de plus, le soin de l'expliquer et de la justifier. Ils rappellent que depuis longtemps l'opinion publique, en Suisse, était peu favorable au maintien de la nonciature.
On reconnaissait,--disent-ils,--que non-seulement elle ne pouvait offrir une utilité pratique, mais encore qu'elle n'avait plus de raison d'être. Il est de fait que, dans sa grande réunion à Soleure, le _Volks-verein_ avait porté sur son programme révisionniste la suppression de la nonciature, et que la commission du Conseil national avait fait droit à ce voeu en proposant de l'inscrire dans la Constitution.
L'encyclique de Pie IX n'a donc été, pour le gouvernement des vingt-deux cantons, qu'un prétexte opportun; la rupture était préméditée de longue date.
La rupture des relations entre la Confédération helvétique et le Vatican ne sera peut-être pas aussi sensible à la curie romaine que la nouvelle mesure prise par le gouvernement bavarois, et qui, pour être beaucoup moins radicale, constitue cependant une démonstration caractéristique.
Pendant longtemps, on le sait, le clergé avait été tout-puissant en Bavière, à tel point que le roi Maximilien II était allé jusqu'à subordonner la Constitution au concordat; ce souverain avait décidé que toutes les fois que le pacte constitutionnel se trouverait en opposition avec le concordat, celui-ci l'emporterait sur celui-là.
Le gouvernement de Munich vient de décider que, désormais, en cas de conflit entre les lois du pays et la convention conclue avec le Saint-Siège, c'est la législation nationale qui passera la première.
Les feuilles libérales bavaroises espèrent que cette mesure est la préface de l'abolition complète du concordat.
COURRIER DE PARIS
On a longtemps célébré la tendresse des habitants d'Enghien pour leur lac. C'était alors la seule merveille de l'endroit. Un jour, le conseil municipal avait posé deux plantons aux extrémités de l'amas d'eau; c'était afin de surveiller les passants. «Défense d'approcher du lac, sous peine de mort.» On aurait dit le Kisslar-Agha sur le seuil du sérail. Monsieur le maire, faisant sa tournée quotidienne, prenait plus grand soin du lac que de ses propres yeux. Quand le gros temps menaçait, si le vent jetait sur la rive un grain de poussière ou une feuille sèche, on voyait le magistrat descendre en toute hâte sur la grève; il tirait gravement son mouchoir de sa poche et se mettait à épousseter le lac, si cher à la commune. Un spectacle si touchant faisait à bon droit l'admiration de Gérard de Nerval, qui venait parfois rêver sur ses bords.
Aujourd'hui Enghien n'a plus à passer par ces transes; son lac est classé, adopté, arrivé, comme on dit; il n'a plus ni ses preuves, ni sa fortune à faire. Cependant, sous un autre rapport que celui de la feuille jaunie ou de la poussière qui pourrait ternir le miroir de ses eaux, voilà que la même vigilance jalouse se présente en ce moment pour les lacs du bois de Boulogne. Là aussi, on est exposé à se cogner contre des sentinelles rébarbatives; il y a une consigne d'un sens absolument asiatique. Aussitôt que la gelée blanche arrive, un jeune monsieur, habillé d'ours, ayant un stick à la main, vous crie: «Au large! N'empêchez pas la glace de se former.» Cet élégant quidam est ce qu'on appelle un semainier du _Club des Patineurs_.
La semaine passée, les fanatiques du patin ont éprouvé toute une série de fausses joies. Sur la foi de l'almanach, on attendait la glace. Gèlera-t-il? ne gèlera-t-il pas? Un rat de l'Observatoire s'était quatre fois peigné l'oreille gauche avec sa patte de derrière; c'était signe qu'il y aurait pendant dix jours vingt-cinq degrés au-dessous de zéro, juste la température du Groenland. Dès ce moment, on signale dans les régions aristocratiques un mouvement rapide; ce serait à qui arracherait ses patins du croc pour courir aux lacs. Tout le long au chemin, les amateurs faisaient le plus possible la mine des gens de la Finlande courant sur leurs blocs glacés. Un chien errant qui venait à eux leur faisait déjà l'effet d'un renard bleu de la Laponie. Au bois, il a fallu en rabattre. Cette gelée n'avait rien de sérieux. Le rat de l'Observatoire est un farceur qui a pris plaisir à mettre ainsi dedans l'élite du beau monde.
Je suis volontiers de ceux qui compatissent aux tristesses du _Club des Patineurs_, car enfin il a contribué jadis à donner à notre Paris une très-grande animation, des fêtes, de beaux jours, ou, si vous l'aimez mieux, de belles nuits. Institué en 1860, en même temps et dans le même local que le Tir aux pigeons, il avait et il a encore, jusqu'en 1885, la jouissance exclusive d'un bassin construit sur la pelouse de Madrid. Il disposait et il dispose encore, par surcroît, de deux autres bassins dans le bois de Boulogne. Tous les grands noms du sport se sont empressés d'allonger la liste déjà brillante de ses fondateurs. Et comme il arrive toujours en ces sortes de choses, la mode s'en est mêlée; on s'est mis à aimer la course en zigzags sur la glace; Paris n'était plus qu'un gymnase de patineurs de l'un et de l'autre sexe.
Cherchez bien, vous retrouverez dans quelque coin de votre mémoire l'image encore vivante d'une de ces soirées où de longues files de voitures conduisaient au bout de l'avenue de l'Impératrice les beaux et les belles, les fous et les folles, ce qu'on appelle «le monde où l'on s'amuse». En ce temps-là, le _Club des Patineurs_ annonçait ses exercices par une affiche, absolument comme l'Opéra annonçait un ballet nouveau et le cirque les débuts d'une écuyère. Il y avait souvent de vives surprises. Une fois c'était une double rangée de flambeaux, disposés comme un supplément aux étoiles; une autre fois c'était un double quadrige des dames de la cour, se présentant en traîneaux russes comme si l'on eût amené la Néwa chez nous.
Ces nuits, le _Club des Patineurs_ a rêvé de les refaire. Pour y parvenir, une condition est indispensable: la glace. Il faut que les deux lacs gèlent. Jugez de l'impatience des fanatiques! La période hivernale va du 15 décembre au 15 janvier, et encore pas toujours. S'il doit y avoir des frimas, c'est pendant ce laps de temps, ou bien il n'y en aura point. Tous les matins, à leur lever, les coryphées du club sont aux aguets.--Où en est-on? Sommes-nous en Sibérie ou toujours en Picardie? Neige-t-il? Gèle-t-il? Y a-t-il de la glace? Interrogez les astronomes ou les ours blancs du Jardin des Plantes.--Eh bien, jusqu'à ce jour, on a eu beau faire; il n'y a eu que quelques pincées de givre. Il n'a gelé que pour rire.--Eh! mon Dieu! pourquoi ne pas appeler au bord des lacs tels et tels orateurs de Versailles; les deux nappes d'eau ne tarderaient pas à être glacées.
Si les patins sont tristes, la fourchette, par contre, est en plein mouvement et en pleine allégresse. Pour le quart-d'heure, on ne songe qu'à se mettre à table. Grand dîner chez le maréchal de Mac-Mahon, président de la République; grand dîner chez M. Buffet, président de l'Assemblée nationale; grand dîner chez le duc de Broglie, vice-président du conseil des ministres; grand dîner à l'ambassade d'Angleterre; grand dîner chez le comte Orloff, ambassadeur de Russie; vingt-cinq repas de corps; premiers soupers de carnaval, et cetera, et cetera. Ne craignez rien néanmoins au point de vue des approvisionnements. Jamais Paris n'aura reçu tant de bourriches. On ne voit partout que grosses têtes: daims, cerfs, sangliers. Le poisson de mer et d'eau douce arrive par centaines de tonnes. Les marchands de comestibles commencent même à exhiber des tortues énormes. Gavarni conseillait la soupe à la tortue aux artistes, aux amoureux, aux politiques, à tous ceux qui ont besoin d'être fous. «Vous savez qu'elle ne va pas sans une poignée de gingembre», disait-il. En fait de gibier à plumes, la gamme est des plus riches. Cela va de l'outarde à l'allouette, cette succulente messagère du point du jour. Que de perdreaux on a rôtis cette semaine! Et les pâtés! il y en a une variété qui prime même celle des roses! Ajoutons que, dans notre enceinte, il y a 30,000 cuisiniers toujours sous les armes (il ne faudrait pas compter moins de 100,000 cordons bleus). Enfin la ville est plus que jamais celle dont l'auteur de _Gargantua_ a écrit: «Ici on donne tout à la tripe (au ventre)». C'est probablement pour cette raison qu'a été tracé ce billet, envoyé à un éditeur:
«Retardez, je vous prie, d'un mois, la publication de mon nouveau roman.
Victor Hugo.»
Un grand homme qui ne serait pas content du tout, s'il vivait encore, c'est J.-J. Rousseau. Dans ce même théâtre du palais de Versailles où Marie-Antoinette se plaisait à faire jouer le _Devin du village_, ces jours-ci, pendant une séance de l'Assemblée nationale, on a tout à coup interpellé l'ombre du citoyen de Genève, et on lui en a dit de toutes les couleurs. L'auteur de la _Nouvelle Héloise_, tant aimé de nos pères, a donc été traité du haut en bas par les petits-fils. Un jour, on lui a dressé une statue par souscription nationale; un autre jour, il a été mis au Panthéon; à présent, il serait jeté à la voirie, si un zélé ne s'était pas mis en mesure de brûler ses ossements et ceux de Voltaire. Tel est le revirement des choses humaines. Mais, voyons, puisque ceux qui discourent si bien aujourd'hui contre lui ne peuvent l'atteindre en chair et en os, que ne font-ils effacer son nom, imprimé aux quatre coins d'une de nos rues?
Dans des mémoires relatifs au premier empire, on lit qu'à cette époque déjà, un mouvement de recul s'étant manifesté, ceux qui entouraient la personne de l'empereur s'emportaient tout haut contre le philosophe. Napoléon n'aimait pas J.-J. Rousseau, qu'il trouvait trop pompeux et trop rigide; il préférait Voltaire, cent fois plus accommodant. Pour mettre fin à la discussion, un soir, à Compiègne, dans un souper de chasse, il dit, en s'adressant à M. Stanislas de Girardin:
--Je ne l'aime pas, votre Jean-Jacques. Il ne peut écrire dix lignes sans y mettre le mot de vertu, et puis c'est lui qui est cause de la Révolution.--Il est vrai, se hâta-t-il d'ajouter en riant, que j'y ai attrapé le trône.
En finira-t-on avec les papiers posthumes ou soi-disant tels? La mode veut maintenant que du jour où un écrivain de quelque célébrité est mort, on imprime jusqu'à la plus insignifiante des pattes de mouches qu'il a laissées. Sans doute il arrive parfois que l'histoire littéraire et l'art s'en trouvent bien, ainsi qu'on vient de le voir par la correspondance de Prosper Mérimée avec une Inconnue. Mais pour un succès combien de platitudes? que d'abus!
Dans les derniers temps de sa vie, voyant que cette pratique était déjà en honneur, Alfred de Musset mit sa constante sollicitude à s'en défendre; il se surveillait lui-même au point de ne vouloir plus tracer une ligne.
--Tant pis, disait-il à T***, je ferai à l'avenir mes commandes de vive voix; je ne veux plus me permettre même une lettre à mon bottier.
On a su depuis pourquoi le poète était devenu à ce point hydrophobe d'encre appliquée aux petits incidents de la vie. Le catalogue du libraire G*** a fait là-dessus des révélations. Un jour, entre autres lettres curieuses, on en mettait une en vente; c'était une épître que l'auteur de _Rolla_ avait écrite de force, à la suite d'un guet-apens. Le papier en question existe encore. Il figure dans la collection de M. R***, qui a bien voulu en autoriser la transcription.--La secrète et légitime antipathie d'Alfred de Musset pour les paperasses littéraires y est très-nettement spécifiée, ainsi que vous allez le voir.
Nota.--A l'exemple d'Horace, de Martial et de Boileau, il avait été invité à dîner; c'est là le guet-apens. Au dessert, on lui avait planté à la main une plume de fer, l'instrument du supplice.
D'où le morceau qui suit:
«Paris, 5 mars 1849,
«D'une maison de la rue des Bons-Enfants.
«Sur la mort d'un parapluie,
«Ayant, dis-tu, besoin d'un autographe de moi, ton ancien camarade de collège, tu me demandes de t'écrire une lettre. Une lettre! Il faut qu'elle ait l'air d'être sérieuse et qu'elle ne le soit pas pour tout de bon. Pour que! motif, sur quel thème aurai-je à faire ainsi une page ou deux? Je n'en sais absolument rien. Je suis comme un homme que la patrouille conduirait au violon parce qu'un autre aurait cassé un carreau de vitre au cabaret.
«Tu me dis:--Aie recours à quelque truc d'imagination.
«Soit.
«Eh bien, je me fais auteur en ta présence, puisque tu m'as mis un couteau à découper sous la gorge; j'imagine, j'invente, je suppose; je fais oeuvre de poète.
«Prenons que je suis un bon bourgeois et que j'aie perdu mon parapluie; c'est à toi que je m'adresse pour savoir si c'est un parapluie mort ou encore en vie.
«Je te dis donc en propres termes, sur le ton d'un confident du Théâtre-Français.
«Cher monsieur, il vient de m'arriver le plus grand des malheurs: j'ai perdu mon parapluie.
«Ah! c'était un parapluie superbe! Point de coton, tout en soie. Des baleines en os de baleine. Un vrai poème. On voudrait me donner les OEuvres complètes de mes trente-neuf confrères de l'Académie française en échange de cet incomparable rifflard que je n'accepterais pas. Voyons, oui ou non, l'avez-vous trouvé?
«Si vous ne l'avez pas trouvé, c'est un parapluie mort; je n'ai plus qu'à acheter une canne-fusil pour me brûler la cervelle.