L'Illustration, No. 1607, 13 décembre 1873
Part 4
Le succès de _Jeanne d'Arc_, que notre collaborateur M. Savigny avait signalé dès la première représentation de ce drame lyrique, qui devient populaire, s'affirme de jour en jour. L'_Illustration_ lui doit les honneurs d'une gravure et les lui fait bien volontiers, en s'associant à la vive sympathie du public pour le poète, M. Barbier, et pour le musicien, M. Gounod. Elle rend aussi le tribut d'éloges dû aux décorateurs et aux interprètes de cet ouvrage. Elle donne les principales scènes du drame et dans la décoration du fort et de la courtine d'Orléans, au-dessous desquels se dessine le pont de la Loire, et dans cette vue du parvis et de l'église de Reims, et dans cet acte où s'élève le bûcher qui doit dévorer l'héroïne. Au centre, le dessinateur a placé le portrait de Mlle Lia-Félix. Bien des rôles ont marqué la carrière déjà longue de l'éminente artiste. Elevée à cette grande école du bien dire que Mlle Rachel a formée autour d'elle et dans sa propre famille, au milieu de ses soeurs dont elle est aussi une des gloires, Mlle Lia-Félix a fait, dans une série de drames joués depuis tantôt quinze ans, une foule de créations qui lui ont mérité une légitime réputation et qui lui ont valu la première place parmi les interprètes du drame. Jamais le triomphe de Mlle Lia-Félix, même aux jours de la _Fille du paysan_, n'a été plus vif et plus grand que dans _Jeanne d'Arc_. Jamais elle n'a déployé des qualités dramatiques aussi saisissantes. Mlle Lia-Félix a résumé dans ce rôle toute la puissance de son talent, par l'émotion vraie, le sentiment, la noblesse et l'énergie. Il y a là comme le souvenir de l'illustre tragédienne, et nous avons cru la voir revivre surtout dans cette scène finale du drame, dans laquelle Mlle Rachel n'aurait pas arraché plus de larmes et appelé à elle plus d'applaudissements.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
_Les Applications de la physique_, par M. Am. Guillemin.--La librairie Hachette, à laquelle on doit déjà les beaux volumes de science illustrés qu'elle a édités depuis plusieurs années avec un véritable dévouement scientifique: le _Ciel, l'Atmosphère et les grands phénomènes de la nature, les Voyages aériens, la Terre, le Monde souterrain, les Phénomènes de la physique_, vient de publier un nouvel ouvrage de M. Guillemin, qui certainement n'aura pas moins de succès que ses prédécesseurs.
Après avoir raconté les phénomènes de la physique, l'auteur vient aujourd'hui nous en exposer les applications, dans le triple domaine de l'art, de l'industrie et de la science elle-même. Quel sujet serait plus fécond que celui-ci? Le monde n'est-il pas véritablement transformé depuis la découverte des agents qui régissent l'univers? Neuf jours suffisent aujourd'hui pour traverser l'Atlantique et passer de notre vieux continent dans le continent découvert, il n'y a pas encore quatre siècles, par Colomb! Quelques jours suffisent pour traverser l'Europe entière et parcourir l'Asie! En quelques secondes nous envoyons une dépêche d'Europe en Amérique et en recevons la réponse! Merveille plus surprenante encore: Nous écrivons de notre, main un billet de Paris à Marseille, et 1e fac-similé de notre l'écriture se transporte lui-même et se reproduit à 864 kilomètres de distance! La lune est à 96,000 lieues d'ici; nous la rapprochons à 48 lieues pour en étudier les paysages, et l'on s'occupe actuellement de réaliser en Amérique le projet de construire le gigantesque télescope qui doit la rapprocher à 3 lieues.
Le soleil est éblouissant; après l'avoir pesé et mesuré, on l'éclipse à volonté pour analyser les gaz qui brûlent autour de lui avec des flammes de 30,000 lieues de hauteur.
A la surface de la terre, le microscope nous a révélé l'existence d'un monde invisible, incomparablement plus peuplé que tout ce que nous voyons de nos yeux autour de nous. Les nuages s'élèvent des mers et sont amenés par le veut au-dessus de nos têtes; l'aérostat glorieux les traverse et nous emporte, palpitants d'émotion et de bonheur, dans le ciel toujours pur illuminé par le soleil, au-dessus des agitations et des tourmentes d'ici-bas! Jamais, non jamais, les procès de sorcellerie du moyen âge ni les routes féeriques de l'Orient enchanté, n'ont rien imaginé de comparable à la situation scientifique du XIXe siècle, dont les savants nous gratifient, malgré toutes les sottises politiques, tous les errements religieux, tous les troubles internationaux qui, semble-t-il, devraient arrêter la marche du progrès.
En décrivant les applications de la physique, et en les expliquant par de nombreux dessins, M. Guilledin a mis en évidence cette situation scientifique, si éminemment digne de notre attention. Je répéterai ici les lignes que j'écrivais en souhaitant la bienvenue, il y a neuf ans, au _Ciel_, du même auteur: «Un vulgarisateur doit être à la fois littéraire, éloquent et familier pour ceux qui l'écoutent, savant et fidèle interprète de la science; ceux qui, comme l'auteur de ce livre, réunissent ces facultés ont droit à l'estime et à la reconnaissance des amis du progrès.»
Camille Flammarion.
Nous nous bornerons à annoncer aujourd'hui les excellents livres de la Bibliothèque d'éducation et de récréation de la librairie Hetzel; nous reviendrons à loisir dans notre prochain numéro sur l'ensemble de cette collection, si justement appréciée des familles.--Quatorze nouveaux ouvrages signés par _MM. Jules Verne, Viollet-le-Duc, P. J. Stahl, Lucien Biart, Mayne Reid_, et par M. le capitaine de frégate _Louis du Temple_, illustrés par nos meilleurs artistes, enrichissent aujourd'hui le trésor littéraire de l'enfance et de la jeunesse, avec les deux volumes de l'année 1872 du Magasin d'éducation et de récréation de M. J. Macé, Stahl et Jules Verne.--Nous renvoyons nos lecteurs et nos lectrices à l'extrait du catalogne de la Bibliothèque d'éducation et de récréation que nous donnons à la fin de ce numéro.
L'_Essai loyal en Espagne_, par MM. Louis Teste et Francis Magnard. (1 vol. E. Vatou.)--Le 11 février 1873, les Cortès espagnoles ont proclamé la République. Cette forme de gouvernement s'imposait à la nation, après l'abdication et le départ du roi Amédée. Quelqu'un avait dit en parlant de ce règne du prince italien: «La royauté sera un expédient jusqu'à _la majorité de la République_.» Majeure ou non, en février 1873, la République était née et elle fut proclamée. D'honnêtes gens, de bons citoyens, se mirent à l'oeuvre pour fonder le régime nouveau, et nul d'entre eux, je gage, ne se dissimulait les difficultés de son oeuvre. Mais ce n'est pas au moment de la tempête qu'on discute la forme du bateau de sauvetage. Le brave et probe Emilio Castelar essaya de lutter, et, jusqu'ici, par quelque dures épreuves qu'ait passé l'Espagne, il faut reconnaître que M. Castelar a fait mieux que des discours. Il a affirmé sa foi par des actes et risqué un peu sa vie chaque jour, ce qui constitue déjà un certain avoir. Sans nul doute la République, _l'Essai loyal_, comme disent les auteurs du présent livre, a vu, en Espagne, de terribles, d'affreux épisodes; mais, sans compter les anecdotes qu'on pourrait porter au compte de la monarchie, il faut reconnaître que la République avait accepté et non créé la situation présente.
La République n'a pas craint de faiblir devant la tâche qu'Amédée a refusée. Le hideux spectacle donné par un Santa-Cruz ou par les _intransigeants_ de Carthagène doit-il faire maudire la République, ce _génie fatal_, disent les auteurs, et donner raison au mot d'O'Donnell: «L'Espagne est un bagne en liberté?» Nous estimons que non. J'ajoute que O'Donnell est sujet à caution.
Toujours est-il que MM. Teste et Francis Magnard ont voulu spirituellement railler l'_Essai loyal_ en Espagne, et il faut bien reconnaître qu'ils y ont réussi. En dehors de toute affaire de parti, la situation de l'Espagne, on doit l'avouer, est tout à la fois tragique et comédie. Le drame tourne souvent à l'opérette et l'opérette à la boucherie, sur cette terre détrempée de sang. Pauvre pays, jadis si grand et je dirai toujours si grand, car si les mains armées y sont promptes, les coeurs y sont toujours fiers et les fronts y demeurent hauts.
M. Teste, qui avait déjà publié un livre remarquable sur l'Espagne contemporaine, et M. Bagnard, qui s'était si bien imprégné, dans un voyage, de la couleur du pays, ont présenté un tableau de l'Espagne républicaine qui n'est pas sans rapport avec la _Grèce contemporaine_ de M. About. C'est un pamphlet spirituel, mordant, railleur, où l'_oreiller de don Nicolas Salmeron_ est mis en scène comme les massacres d'Alcoy, et,--en faisant la part des tendances du livre,--on ne saurait mieux peindre et mieux conter. M. Bagnard, dont la plume vive et mordante aborde avec talent le roman, a donné là à l'histoire le ton de la chronique armée en guerre. On se plaît au style alors même qu'on se cabre devant l'opinion politique. Livre à lire, donc, et à garder, car il est plein d'idées qui appellent la discussion, et de faits, hélas! qui amènent la réflexion. Que la France jamais ne devienne l'Espagne!
Le _Repos hebdomadaire_, par M. Julien Hayem. (I vol. in-18, Didier et Cie.)--Voici, je pense, le premier ouvrage d'un écrivain qui n'est pas seulement un homme de lettres, mais tut homme d'action, en ce sens que, non content d'être licencié en droit et licencié ès-lettres, il s'est fait encore manufacturier, pour suivre le courant du siècle et obéir au mot d'ordre américain, _Go ahead!_ M. Julien Hayem a mis pour épigraphe à son livre sur le _Repos hebdomadaire_ une citation de l'_Émile_; «Le grand secret de l'éducation, dit J. J. Rousseau, est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.» L'épigraphe donne, en effet, résume l'esprit du livre. Il faut du repos à l'homme qui travaille, il faut détendre la corde de l'arc si l'on ne veut point qu'il se brise. Le repos dominical n'est pas seulement une habitude, c'est un besoin. M. J. Haye l'a parfaitement fait sentir en parlant du respect merveilleux qui s'attache à ce repos hebdomadaire et concluant que le passé de cette institution répond de son avenir. M. Haye a d'ailleurs le bon sens de ne point demander que cette fête magistrale du dimanche soit rendue obligatoire. Les moeurs se chargent toutes seules de faire ce que ne feraient peut-être pas les décrets. «Qu'on se garde donc, dans l'intérêt du repos hebdomadaire, de substituer,--dit l'auteur de ce livre,--à des fondements taillés dans le roc de l'histoire et appuyés sur les besoins les plus légitimes du corps et de l'esprit humain, la base fragile et périssable de l'obligation et de la contrainte légales.»
On voit quel est l'esprit de cette utile monographie. M. Haye, après avoir recherché les origines historiques du repos hebdomadaire,--qui remontent au sabbat des Hébreux,--résume l'histoire de la législation de ce bienheureux septième jour, depuis le IV siècle jusqu'à la Révolution; il examine ensuite l'utilité du repos dominical pour les ouvriers, les enfants, les adultes; il se demande enfin par quelles institutions on pourrait propager l'habitude du repos hebdomadaire et en utiliser l'emploi. Et toujours, dans ces divers chapitres, l'auteur voit et dit juste et apporte de vives lumières sur la question en litige. M. Julien Haye a obtenu, avec ce livre, le prix qu'avait mis au concours, en 1871, l'Académie des sciences morales et politiques. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce travail solide, très-curieux sur un sujet spécial, et écrit avec talent, sans phrase et sans recherche, par un esprit très-pratique et très-libre.
_Études sur la littérature contemporaine_ (quatre séries), par M. Edmond Schérer. (4 vol. chez Michel Lévy.)--M. Edmond Schérer s'est fait à la fois, dans la politique et dans les lettres, une place privilégiée, hors de discussion et, si je puis dire, en pleine estime. C'est un esprit net, solide, un peu froid, mais érudit, plein de pensées et ne sacrifiant rien au faux goût en littérature, à la popularité facile, en politique. Critique littéraire au journal _le Temps_, il a depuis dix ans acquis une autorité incontestée dans ce domaine des études bibliographiques que les rudes événements de ces années dernières ont fait un peu trop délaisser. M. Schérer a toujours réuni (et il a eu raison) ses articles de journaux et volumes. On eût regretté de ne point retrouver, sous une forme plus durable, ces études savantes ou savoureuses dont on avait fait sa lecture d'un soir. On peut dire de M. Schérer ce qu'il a écrit de Prévost-Paradol: Il improvise des pages durables.
Jules Claretie.
L'HISTOIRE DE FRANCE Racontée à mes petits enfants
PAR M. GUIZOT
L'Histoire de France de M. Guizot en est à son troisième volume. Ce volume ne le cède en rien aux deux qui l'ont précédé. On y retrouve la même clarté et la même élégance dans l'exposition des faits. C'est la même intelligence nette et vive qui en éclaire les points obscurs, le même esprit ferme qui en dégage la moralité. Il commence avec François Ier pour finir avec Henri IV. Cette période est l'une des plus intéressantes et des plus dramatiques de notre histoire nationale. D'abord c'est du commencement du XVIe siècle que date la Renaissance. Non que le moyen Age ait été une époque de stérilité et de décadence. Il a son encyclopédiste, le moine Vincent de Beauvais; ses philosophes, Gerbert, Abélard, Bernard, Robert de Sorbon; il a ses prosateurs, Villehardouin, Joinville, Froissart, Commynes. Mais au moment où nous sommes parvenus, une grande révolution a lieu dans la marche de notre génie national. Il quitte sa voie propre, originale, pour
s'engager dans celle de l'imitation, où vont le pousser peuples et princes, également affolés des oeuvres et des gloires des sociétés de la Grèce et de Rome, remises en honneur. C'est encore à cette époque que remonte la révolution religieuse opérée par Luther en Allemagne, Zwingle en Suisse et Calvin à Genève et en France, révolution qui alluma tant de guerres dans ce dernier pays, et, au nom de Dieu, y fit commettre tant de crimes. Deux figures se détachent au point culminant de cette lugubre époque, les héros de la Saint-Barthélemy, Charles IX et Catherine de Médicis. Que de nobles victimes tombées à côté de l'amiral de Coligny, dans cette nuit sanglante! On sait que ce n'est qu'en abjurant le protestantisme que le prince de Condé et celui qui devait être Henri IV purent sauver leur vie. Mais le Béarnais n'était pas homme à se laisser lier par cet acte obtenu par la violence. Sous une apparente bonhomie, c'était un esprit fin, rusé, souple au besoin, peu scrupuleux sur l'emploi des moyens, et allant avec une invincible ténacité à son but, qui était la conquête du royaume et de la royauté. Et lorsque parvenu au pied du trône, il mil à interroger sa conscience pour savoir si elle lui
permettait d'en escalader les marches, il trouva tout naturellement que «Paris valait bien une messe». Un de nos dessins se rapporte à cette seconde abjuration du roi Henri, qui eut lieu le dimanche 25 juillet 1593. Le roi est représenté se rendant en grande pompe à l'église Saint-Denis. Arrivé avec toute sa suite devant le grand portail, il y fut reçu par l'archevêque de Bourges, Regnault de Beaune, et tous les religieux de l'abbaye.--Qui êtes-vous? lui demanda l'archevêque, qui officiait.--Je suis le roi.--Que demandez-vous?--Je demande à être reçu dans le giron de l'église catholique, apostolique et romaine.--Le désirez-vous?--Oui, je le veux et le désire. A cette parole, le roi se mit à genoux et fit la profession de foi convenue. Tout était fini et Henri IV, suivant son expression, «avait fait le saut périlleux». Par cet acte et la trahison de Brissac, le nouveau roi, mis en possession du trône, eut vite réduit sous son obéissance la Bourgogne, la Picardie et la Bretagne, qui seules refusaient de se soumettre. Libre désormais de soucis de ce côté, il travailla alors énergiquement à la restauration de l'autorité royale, et par diverses mesures: la destruction des franchises municipales, les rigueurs de la censure royale, l'asservissement du parlement et la réforme universitaire, il prépara et rendit possible la monarchie despotique de Richelieu et de Louis XIV. Seize ans plus tard, passant dans la rue de la Ferronnerie en son carrosse où il se trouvait avec MM. de Montbazon et d'Epernon, il tombait frappé de deux coups de couteau par Ravaillac. Malherbe, alors attaché au service d'Henri IV, a raconté dans une lettre cet abominable assassinat. «Tout aussitôt, écrit-il, le carrosse tourna vers le Louvre. Le roi fut porté en haut par M. de Montbazon, le comte de Curzon en Quercy et mis sur le lit de son cabinet, et sur les deux heures porté sur le lit de sa chambre, où il fut tout le lendemain et le dimanche. Un chacun allait lui donner de l'eau bénite. Je ne vous dis rien des pleurs de la reine; cela se doit imaginer. Pour le peuple de Paris, je crois qu'il ne pleura jamais tant qu'à cette occasion.» Tels sont les événements retracés dans le troisième volume de l'_Histoire de France_ de M. Guizot. Nous avons dit combien attachante en est la lecture; nous n'y reviendrons pas. Ajoutons que ce volume qui, on le sait, sort de la librairie Hachette, est magnifiquement illustré de soixante-quatorze gravures dessinées sur bois par M. de Neuville.
UN VOYAGE EN ESPAGNE PENDANT L INSURRECTION CARLISTE
VI
Nomination des quatre généraux pour commander l'armée carliste: Ellio, Dorregaray, Lissarraga et de Valdespina.--Entrée de don Carlos en Espagne.--Appel aux armes.--Le château de la duchesse de M***.--Le journalisme espagnol.--Succès remportés par les carlistes.--Situation actuelle.--Comment pourra se terminer ta guerre civile; solution probable.
C'est vers le courant du mois de juin, alors que les bandes nombreuses disséminées en Biscaye, dans le Guipuzcoa et la Navarre, avaient étendu partout leurs opérations, que la junte de guerre, qui venait de réaliser un nouvel emprunt en Angleterre, jugea à propos de les former en trois corps d'armée placés sous les commandements de Dorregaray, Lissarraga et de Valdespina. Je dois constater que ce fut la première organisation sérieuse qui ait été faite de l'insurrection carliste. Le général Ellio fut placé, en qualité de major-général, à la tête de ces trois corps d'armée.
Un mot sur ces quatre chefs.
Ellio est un vieux général bien connu, qui a fait ses preuves pendant la guerre de Sept ans. Ami et compagnon de Cabrera et de Zumalacarregui, il a été un des plus braves adversaires du général Espartero, commandant en chef des troupes de la reine Christine, et l'a battu dans plusieurs rencontres, notamment à la bataille livrée aux environs de Vitoria. Pendant sept ans, à la tête des bandes navarraises, il a parcouru toutes les provinces du Nord, franchi l'Ebre et fait trembler la régente jusque sur son trône. Il connaît donc tout le pays envahi encore aujourd'hui par les carlistes, et nul ne peut mieux que lui savoir tirer un bon parti de sa topographie. Aussi, les mouvements stratégiques que les troupes carlistes effectuent en ce moment s'exécutent-ils d'après le plan qu'il a tracé lui-même. Ellio est donc, à l'heure qu'il est, l'âme et l'inspirateur de l'insurrection carliste.
Dorregaray, que don Carlos a investi du commandement de la Navarre, est un officier très-distingué, d'origine basque, et connaissant, lui aussi, parfaitement la carte du pays, théâtre actuel de la guerre civile. Il l'a prouvé, au reste, d'une manière incontestable, à la bataille d'Eraül, où en faisant mouvoir savamment ses troupes à travers les montagnes, il parvint à couper la brigade de Novarro de celle de Cabrinetti; ce qui décida de la bataille qu'il gagna. On sait que la bataille d'Eraül passe, à juste titre, pour un des plus beaux faits d'armes de l'insurrection actuelle.
Lissarraga est un ancien lieutenant-colonel de l'armée régulière, sous le règne d'Isabelle II. Après la révolution de septembre 1868, qui détrôna cette reine, il embrassa le parti de don Carlos. Nommé au commandement de la Biscaye, il a su concentrer habilement les bandes qui, disséminées sur divers points, opéraient sans ordre et sans but déterminé d'avance. Il en forma un corps d'armée qui a fait, pendant plus d'un mois, le blocus de Bilbao, un instant sur le point de tomber au pouvoir des carlistes.
Quant au marquis de Valdespina, un des plus riches propriétaires du Guipuzcoa et dont le château, situé aux environs de Loyola, passe à bon droit pour une merveille d'architecture; il est très-aimé dans la contrée. Distingué par la noblesse de son caractère, la sincérité de ses convictions royalistes, sa bravoure et sa loyauté, de Valdespina jouit de l'estime de tous les habitants des quatre provinces, même de celle de ses adversaires politiques. La meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est le respect qu'ont eu les libéraux et les troupes régulières pour son château qui, quoique placé au centre de l'insurrection, et par conséquent du mouvement des brigades républicaines, n'a éprouvé, de leur part, aucun dégât. J'ajouterai, en outre, qu'il est un des chefs les plus actifs et celui qui exerce le plus d'influence sur l'esprit des populations des provinces insurgées.
Ces quatre chefs, qui connaissent la contrée et ses montagnes dans tous leurs recoins, ont une grande supériorité de stratégie sur les généraux du gouvernement, dont la plupart n'ont pas la moindre notion géographique du terrain sur lequel ils font mouvoir leurs troupes. Ce qui explique combien il sera difficile à la république de Castelar, en supposant même qu'elle puisse disposer de forces suffisantes, d'étouffer l'insurrection. J'estime donc que, dans le cas où elle ne triompherait pas, l'insurrection peut durer encore bien des années.
Un mois après les opérations vigoureuses entreprises par ces quatre commandants, la situation du parti carliste parut être si florissante que les chefs de l'insurrection crurent pouvoir engager don Carlos, qui habitait toujours le château de Peyrolhade, de venir se mettre à la tête des «troupes libératrices de l'Espagne». En conséquence, le 18 du mois de juillet dernier, le prétendant, escorté d'un brillant état-major, partit du camp de _Pena-Plata_, franchit la frontière et se rendit à Vera, où il fut reçu avec le plus grand enthousiasme de la part des populations et de ses troupes accourues sur son passage. Les cloches des églises sonnèrent à toute volée et les curés des paroisses que traversait le cortège vinrent processionnellement lui présenter leurs hommages. Jamais aucun souverain de l'Espagne n'avait été accueilli avec autant de démonstrations sympathiques.
Cette entrée triomphale et inattendue de don Carlos sur le territoire espagnol surprit le gouvernement de Madrid, qui ne s'attendait pas à le voir de sitôt se mettre à la tête des troupes insurrectionnelles. On avait répandu tant de faux bruits sur le compte du prétendant, que les uns faisaient voyager à l'étranger et dont les autres avaient annoncé tant de fois la mort, qu'il était bien permis à Figueras, chef du pouvoir exécutif, d'avoir été pris au dépourvu par cette audacieuse entreprise. Mais ce qui déconcerta le plus les membres du gouvernement républicain, c'est que don Carlos faisait coïncider précisément son entrée sur le territoire espagnol avec les insurrections internationalistes, fédérales, cantonales et autres qui agitaient Barcelone, Cadix, Carthagène, Grenade, Séville, et les principales villes du Midi et du Centre de la Péninsule.