L'Illustration, No. 1607, 13 décembre 1873

Part 3

Chapter 31,236 wordsPublic domain

Capturé, avec un chargement de coton, par les forces fédérales, lors de la prise de Mobile, il fut vendu aux enchères, après la guerre, par le gouvernement des États-Unis et acheté pour le compte de l'insurrection cubaine, qui venait d'éclater. Le _Virginius_ reprit aussitôt son aventureuse carrière; monté par un équipage déterminé, sous le commandement de Joseph Fry, un Louisianais, il venait s'approvisionner à New-York d'armes et de munitions qu'il allait ensuite débarquer sur la côte cubaine. Vingt fois il avait failli être pris par les croiseurs espagnols et vingt fois il leur avait échappé, grâce à la présence d'esprit de son hardi capitaine, dont la réputation était devenue légendaire. Enfin, le 31 octobre dernier, il fut aperçu par le vapeur espagnol le _Tornado_ au moment où il arrivait au but d'un nouveau voyage de ce genre; dès qu'il se vit reconnu, le capitaine Fry fit force de voiles et de vapeur pour s'échapper, car il n'était pas armé de manière à accepter la lutte avec un navire de guerre; malheureusement le _Virginius_ tenait la mer depuis plus d'un an; le mauvais étal de sa coque avait diminué sa vitesse d'autrefois, et pour comble de malheur, on était à bout de combustible; vainement on jeta la cargaison par-dessus bord pour s'alléger, vainement on entassa dans les fourneaux les boiseries, les caisses défoncées et jusqu'à des barils de lard qui se trouvaient à bord, le _Tornado_ gagnait de vitesse et, après une chasse de huit heures, le _Virginius_ était rejoint au moment où il arrivait en vue de la Jamaïque, où il eut pu se réfugier sous la protection du drapeau britannique. On sait le reste et comment l'équipage du _Virginius_, conduit à Santiago, paya de sa vie son audace tant de fois heureuse. La gravure que nous publions aujourd'hui montre les deux navires au moment où le _Virginius_, à bout de forces, amène son pavillon et se met en panne pour recevoir le canot du Tornado.

Nous reviendrons dans notre prochain numéro sur la sanglante tragédie de Santiago qui a été l'épilogue de ce drame, et nous publierons à ce sujet d'autres dessins que nous avons reçus trop tard pour les faire paraître aujourd'hui.

Inauguration du monument de Champigny

Le 28 novembre un grand courant d'enthousiasme régnait dans la capitale. C'est que quelques jours auparavant, la nouvelle de la victoire remportée sur les Prussiens à Couliniers par l'armée de la Loire, s'y était répandue et que le gouvernement, sous la pression de l'opinion publique, se décidait enfin à faire un effort sérieux en vue de briser le cercle d'investissement et de donner la main à la jeune armée qui s'avançait à notre secours.

En conséquence, une grande sortie était décidée. Trois proclamations aussi retentissantes qu'elles furent vaines, annoncèrent l'événement au public.

On sait comment tout ce beau mouvement avorta. L'armée, qui devait passer la Marne dans la nuit du 28 au 29 novembre, ne put le faire, les ponts se trouvant trop courts! Il fallut attendre vingt-quatre heures. L'ennemi mis en garde par cette inexcusable faute, prit ses mesures en conséquence. Il ramassa ses forces sur le point menacé, et au lieu de le surprendre et de le culbuter, ce fut une grande bataille qu'il fallut lui livrer en avant de Champigny.

Néanmoins le village fut enlevé et l'ennemi obligé de reculer jusqu'au parc de Coeuilly. Mais les morts étaient nombreux. La journée du 1er décembre fut employée de part et d'autre à les ramasser.

Le 2, les Prussiens reprirent l'offensive, refoulant d'abord nos troupes qui finalement regagnèrent toutes leurs positions. Mais, épuisées par ce double et pénible effort de deux jours de bataille, qu'avec un peu de prévoyance on leur eut épargné, elles étaient incapables, pour continuer leur marche, d'en faire un troisième, dans des conditions de difficultés beaucoup plus grandes encore. Dans la nuit du 2 au 3 on leur fit donc repasser la Marne, abandonnant ce plateau de Champigny, deux fois conquis au prix de tant d'efforts stériles et de sang inutilement répandu.

C'est sur ce plateau, au bord de la route de Paris, que s'élève le monument inauguré le 2 de ce mois. M. Vaudremer, architecte de la ville de Paris, en est l'auteur. C'est une pyramide en pierre grise, assise sur un soubassement et portant sur l'un des côtés un bouclier où l'on voit un guerrier blessé s'appuyant sur l'autel de la patrie. Au-dessus, on lit ces mots: _Défense de Paris_; au-dessous: _Bataille de Champigny_, 30 novembre, 2 décembre 1870. De l'autre côté de la pyramide est la devise de la ville de Paris: _Fluctuat nec mergitur_.

La comédie de notre temps, par Bertall (1)

[Note 1: 1 vol grand in-8º illustré. E. Plon et Cie éditeurs.]

M. Bertall, dont le premier grand succès fut sa collaboration au _Diable à Paris_, revient aujourd'hui au genre qui lui valut sa réputation, et il publie sous ce titre la _Comédie de notre temps_, un livre qui sera, pour la société de 1870 à 1875, ce que le _Diable à Paris_ fut pour le monde de 1840, avec cette différence qu'ici, dans ce nouvel ouvrage, Bertall tient à la fois la plume et le crayon. Il est l'auteur et l'illustrateur d'un certain nombre de chapitres tout parisiens, d'une curiosité et d'un intérêt absolus, sur les moeurs actuelles, et, je n'hésite pas à dire que ce livre, qui nous plaira si fort aujourd'hui, constituera pour l'avenir un véritable monument où l'on puisera des notes certaines et originales sur la vie morale de notre époque. Bertall passe en revue toutes les choses et tous les mondes: le vêtement, le costume, la toilette, les manières, les manies, les types, les caractères; il étudie les soirées et les bals, les dîners d'apparat, les banquets, les artistes, les coulisses (celles de la Bourse et celles du théâtre), les premières représentations, les soupers, les églises, la Chambre et la politique, le jeu et les joueurs, en un mot tout ce qui constitue la vie même de ce temps-ci. Quel dommage qu'un observateur aussi perspicace, doué d'un pareil talent, ne se soit pas trouvé à chaque époque pour nous léguer la _vérité vraie_ et la _vérité vue_ sur l'époque qu'il traversait! Les croquis de Debucourt et de Carle Vernet nous en disent long sur le Directoire, les muscadins et les _merveilleuses_, mais Debucourt pas plus que Vernet n'avaient, comme eût dit Musset, _un joli brin de plume_ emmanché dans le crayon. Bertall, du moins, s'il enlève lestement un croquis du _gommeux_, y ajoute le texte et les réflexions morales: «Le _gommé_ ou _gommeux_ est l'antithèse du dégommé. Celui donc qui est bien en vue, qui brille, qui est envié pour sa toilette, sa position, son genre et son chic, est un _gommeux_.» Balzac, qui fut le parrain de Bertall, en littérature et en art, eût applaudi à ces chapitres alertes de la Comédie de notre temps qui constituent, en somme, la physiologie de la seconde partie du XIXe siècle: Album, recueil, livre, dit Bertall en parlant de son ouvrage, quelque nom que l'on veuille bien lui donner, il n'a pas d'ambitions bien hautes.» Il aurait tort de n'en pas avoir, car, sans prétention, c'est là l'oeuvre d'un philosophe et d'un satirique qui a beaucoup vu, beaucoup étudié, très-bien observé, et qui nous donne sous une forme durable, agréable, charmante, le fruit à point mûri de ses observations.

La _Comédie de notre temps_ fera doublement honneur à Bertall, et elle obtiendra un double succès: oeuvre de piquante littérature, elle sera classée parmi les plus jolies études de moeurs; oeuvre d'art, elle léguera à l'avenir la physionomie même de ce temps, avec tous ses tics, toutes ses élégances, toutes ses habitudes, toutes ses séductions et tous ses ridicules.

Jules Claretie.

Jeanne d'Arc