L'Illustration, No. 1607, 13 décembre 1873

Part 2

Chapter 23,601 wordsPublic domain

«C'était splendide. Les costumes étaient très-beaux. Beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. A cette occasion, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. 2° Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes, et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels.» Il raconte ensuite le ballet des Eléments, un des triomphes du règne. Seize dames de la cour, en courts jupons, couvertes de diamants. «Les Naïades étaient poudrées avec de l'argent, qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une Mlle E*** merveilleusement belle. La princesse M*** était en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé Mme de S***, qui a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière électrique, ressemblait au _Festin de Balthazar_ dans le tableau de Wrowthon.»--Y a-t-il beaucoup de coups de burin qui vaillent ces coups de plume?

En bon courtisan, le sénateur parle aussi de Napoléon III, qui, en raison de son mariage avec la comtesse, était son beau-fils.

«L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue; l'impératrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la déguisaient nullement. Beaucoup de dominos, et, en général, fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imité.»--Ce pauvre duc! Mérimée ne le lâche pas, et je n'ose point répéter tout ce qu'il met sur son compte.

Un autre récit très-caractéristique, c'est celui de la première représentation de l'opéra de Richard Wagner, rue Le Peletier.

«Un dernier ennui, mais colossal, a été _Tannhaüser_. Les uns disent que la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer d'admirer H. Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La salle était très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement terrible pour faire semblant de comprendre et pour faire commencer les applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait; mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette énigme sans mot. On disait, sous la loge de Mme de Metternich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore qu'on s'ennuie aux récitatifs et qu'on se _tanne aux airs._»--Un des plus illustres de l'Académie française se _fendant_ d'un calembourg.--Allons, je n'irai pas plus loin.

Philibert Audebrand.

LA SOEUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Les pierres furent disposées et arrangées par Gaspardo en forme de muraille grossière. Bien que construite dans l'obscurité, elle était assez forte pour résister aux attaques d'un animal quelconque, l'éléphant excepté. Or, comme il ne se trouve pas d'éléphants dans le Chaco, les voyageurs semblaient n'avoir plus rien à craindre.

Tel était l'avis de Gaspardo qui encore une fois partit à la recherche de son briquet.

«J'ai un bout de chandelle de cire», dit-il; «que Dieu me le pardonne, je l'avais ramassé dans l'église de l'Asuncion. Elle avait été allumée sur le corps de ma pauvre vieille mère, et je désirais la garder comme souvenir. _Ay Dios!_ qui eût jamais pensé que ce serait en pareille circonstance que j'aurais à la rallumer? Mais il est malsain de manger dans l'obscurité. Je n'ai jamais aimé cela; ce qu'on mange ne vous profite pas quand les yeux n'en ont pas leur part.»

Gaspardo affectait de parler avec bonne humeur. Il connaissait le lourd fardeau qui pesait sur le coeur de ses jeunes compagnons et il espérait l'alléger en les détournant un peu de leurs pensées. Mais aucun d'eux ne fit chorus à sa bonne volonté; il battit donc le briquet et le cierge fut enfin allumé.

C'était un gros bout de cierge, long d'environ six pouces et fabriqué avec la cire de l'abeille sauvage qu'on emploie dans les églises du Paraguay. Sa flamme brillante éclairait tous les objets contenus dans la caverne, les voyageurs, leurs chevaux, leurs bagages et le jaguar étendu mort à l'entrée, dont la peau jaune mouchetée se détachait sur le fond sombre du rocher.

Mais à peine la flamme eut-elle pris toute sa vigueur, que les yeux des voyageurs eurent la très-désagréable surprise d'être subitement arrêtés par la vue d'une seconde peau de jaguar, non moins mouchetée, mais bien plus brillante que la première. C'était un second jaguar, non pas mort celui-là, mais vivant et bien vivant, couché sur un bloc de rocher à l'extrémité la plus reculée de la grotte!

Il avait au moins deux fois la taille de celui qui avait été tué et son aspect était dix fois plus effrayant. Au premier coup d'oeil, on le reconnaissait pour le mâle dont Gaspardo avait parlé.

«C'est le mâle»! dit-il aussitôt que la lumière du cierge lui eut permis de le distinguer. «_Santissima!_ et nous nous sommes donnés bien du mal pour nous assurer sa compagnie!»

Ses compagnons pétrifiés par la surprise gardaient le silence.

«_Carrai_»! grommela le gaucho entre ses dents. «Je m'étonne qu'il soit resté si longtemps tranquille. Il faut que la tormenta ait singulièrement modifié son humeur. Qui peut savoir ce qui se passe dans sa tête, et ce qui cause son immobilité. Ne nous y fions pas. L'envie peut lui prendre subitement de sauter sur nous et un animal de cette taille, mes enfants, se moquerait autant d'une balle que d'un coup de cravache. Regardez-le, il est presque aussi gros qu'un de nos chevaux! On ne fait pas deux miracles dans la même journée.--Une balle qui le blesserait seulement au lieu de le tuer ne ferait que le rendre plus formidable.»

Les deux jeunes gens tenaient à la main leurs carabines.

«Faut-il faire feu néanmoins? demandèrent-ils.

--Gardez-vous-en bien, sur votre vie! mieux vaudrait essayer de lui céder la place, si l'état de terreur, de stupéfaction, d'engourdissement où la tormenta met souvent les animaux les plus énergiques et les plus violents devait nous en laisser le temps. J'entends la pluie tomber par torrents, mais cela ne fut rien, tout plutôt qu'une rencontre avec un gaillard comme celui-ci. S'il pleut c'est que la poussière est abattue,--et c'est le principal. Nous pourrions peut-être nous en tirer personnellement en lui abandonnant nos montures, et en filant pour notre compte par la lucarne que nous avons laissée à notre barricade... Elle ne suffirait pas à le laisser passer,--mais nous avons autant besoin de nos montures que de nous-mêmes et d'ailleurs ce serait une lâcheté que de livrer nos bonnes bêtes à ce brigand-là. Il n'y a pas deux partis à prendre. Ouvrons notre barricade, défaisons de nos mains l'ouvrage de nos mains. Détruire est plus facile que de bâtir.--A l'oeuvre donc. Que Cypriano qui a une bonne arme fasse sentinelle. Si le jaguar bouge visez à l'oeil, mon enfant!»

Et tandis que Ludwig tenait le cierge, Gaspardo dont la force musculaire était doublée par l'imminence du danger se mit à démolir sa muraille.

Dès qu'une ouverture fut pratiquée, suffisamment grande pour leur livrer passage ainsi qu'à leurs chevaux, le gaucho écarta les ponchos et jeta un regard au dehors.

Cependant, tenu en respect par Cypriano, qui le couchait en joue, ou sous le poids encore de l'émoi que lui causait la tourmente, le jaguar n'avait pas bougé. Ses yeux fixes et brillants n'avaient pas quitté ceux de Cypriano. L'intrépide enfant n'avait pas bronché. Mais le moment le plus périlleux devait être celui de la retraite. Il en est de l'animal comme de l'homme, tout ce qui ressemble à une fuite de son adversaire est comme un signal d'attaque qu'il reçoit.

A ce moment une exclamation du gaucho attira l'attention de Ludwig.

«Qu'y a-t-il, Gaspardo? lui demanda-t-il.

--Il y a, répondit Gaspardo avec un geste de désespoir, il y a qu'il n'y a pas moyen de sortir. Regardez!»

L'eau s'était élevée de six pieds au-dessus de son premier niveau et elle coulait en bas de la caverne avec la violence d'un torrent, le courant balayait jusqu'à l'entrée de la grotte et ne laissait pas un pouce de sentier par lequel les hommes et les chevaux pussent opérer leur retraite. Toute issue était évidemment coupée. La circonstance était critique, car rester dans la caverne, c'était rester à la discrétion du jaguar.

Le ciel, en s'éclairant, projetait jusqu'au fond de l'antre une faible lueur qui leur permettait d'apercevoir l'affreuse bête couchée dans sa redoutable immobilité. Il semblait qu'avertie par un secret instinct de l'impossibilité où étaient désormais ses victimes de lui échapper, elle eût jusque-là contemplé avec un imperturbable dédain la vanité de leurs efforts.

L'ouragan se calmait. Les grondements du tonnerre s'éloignaient. Le moment approchait où l'animal allait retrouver son habituelle férocité et bondir soit sur les hommes, soit sur leurs montures.

La lutte était donc devenue inévitable. En désespoir de cause, Gaspardo et les deux jeunes gens se tenaient prêts au combat. La carabine à la main, leur couteau de chasse entre les dents, Ludwig et Cypriano n'attendaient que l'ordre de faire feu. Gaspardo hésitait encore à le donner; évidemment, il eût tout préféré à une rencontre où l'un d'entre eux, tout au moins, pouvait perdre la vie; quand tout à coup, posant bas sa carabine, il se mit à chercher quelque chose avec une fiévreuse impatience dans une des sacoches de son recado.

Il se souvenait d'y avoir caché une fusée du genre de celles dont on se sert pour exciter les taureaux au combat. Il avait pris cette précaution dans la prévision que cela pourrait lui servir, pour étonner et amuser ou terrifier suivant l'occasion les Indiens. C'est un vieux tour des gens des frontières et qui est souvent couronné de succès parmi les sauvages.

«Ne bougez pas, murmura-t-il à l'oreille de ses amis, ne quittez pas la place où vous êtes. Laissez-moi faire. J'ai mon idée.»

Tous deux conservèrent leur place à l'entrée de la caverne, semblables à deux sentinelles silencieuses.

CHAPITRE IX

AU HASARD

Quoique encore sous l'empire d'une grande émotion, Ludwig et Cypriano étaient fort intrigués, et se demandaient du regard ce qui avait bien pu passer dans la cervelle de leur ami.

Les moments étaient trop précieux pour que le gaucho songeât à prolonger leur attente. Il s'avança rapidement vers le cierge que Ludwig avait fixé dans une des anfractuosités de la caverne,--et leur ayant recommandé de se coller contre les parois,--pour laisser libre l'entrée tout entière, il approcha de la flamme du cierge la mèche de sa fusée et la lança sur le jaguar. Ce fut comme une illumination soudaine: la lumière éclatante suivie d'un sifflement aigu s'était élancée comme un serpent de feu sur l'animal, l'avait atteint au flanc et s'était attachée à sa peau en tournoyant comme un soleil et en l'inondant d'étincelles.

C'était évidemment le premier feu d'artifice qu'on eût jamais tiré en son honneur.

Poussant un formidable rugissement qui fit frémir les parois du rocher, l'énorme animal effaré bondit d'épouvante sur sa couche, et en trois bonds traversant la caverne et traînant derrière lui comme la queue enflammée d'une comète, il alla se précipiter dans le torrent.

C'était assurément ce qu'il avait de mieux à faire pour éteindre la fusée qui sifflait entre les poils de sa fourrure, et pour débarrasser nos voyageurs de sa fâcheuse compagnie.

En un instant, son corps fut hors de vue, enlevé par le courant du ravin débordé. Gaspardo, monté sur le roc où était tout à l'heure le jaguar, criait du fond de la grotte:

«Pour cette fois, Muchachos, nous pouvons nous mettre à table; je suppose que nous ne risquons plus d'être dérangés!»

Ludwig et Cypriano ne pouvaient revenir de l'étrange et expéditive façon dont le gaucho les avait tirés d'affaire.

«On ne pense pas à tout, répondit modestement le brave homme. J'aurais dû commencer par là, et ni vous ni moi ne nous serions écorchés les mains à faire et à défaire nos inutiles fortifications.»

Ludwig et Cypriano regrettaient bien un peu de ne pas avoir abattu le jaguar mâle, comme Gaspardo avait abattu la femelle; mais ils ne voulurent pas gâter la joie de leur ami, qui était cent fois plus fier de son expédient qu'il ne l'eût été du coup de fusil le mieux réussi.

Quand nos voyageurs eurent achevé leur repas, la tempête avait complètement cessé.

La _tormenta_ diffère du _temporal_; la première disparaît aussi rapidement qu'elle est venue, l'autre se termine graduellement et est suivie par des brumes qui remplissent l'atmosphère et par une fraîcheur humide qui parfois dure plusieurs jours. Il n'en est pas ainsi d'une véritable tempête de poussière. Elle arrive sans être précédée de signes autres que ceux connus seulement des initiés, ceux par exemple que Gaspardo avait lus dans la corolle des fleurs de l'arbre baromètre, et elle cesse aussi soudainement, sans avertir autrement du moment où elle prend fin.

Lorsqu'ils revinrent à l'entrée de la grotte et regardèrent au dehors, il n'y avait pas plus de traces de l'ouragan que s'il n'eût jamais existé. Au-dessus de la berge opposée de l'arroyo, ils pouvaient distinguer un espace de ciel d'une belle nuance azurée, et par les rayons de lumière qui plongeaient dans le vallon, ils voyaient que le soleil brillait aussi pur qu'avant d'avoir été obscurci par les nuages épais de la poussière.

Cette terrible lutte des éléments avait duré en tout une heure. Ils l'auraient considérée comme un rêve s'ils n'eussent eu sous les yeux, s'étendant sur les pentes du terrain, les traces de sa furie; des arbres déracinés, d'autres oscillant, des branches brisées et déchirées, des bouquets d'arbustes couchés comme des roseaux, enfin, à leurs pieds, un torrent écumant remplaçant le mince ruisseau que leurs chevaux avaient traversé à gué une heure à peine auparavant.

Sans cet obstacle tort sérieux, ils auraient immédiatement repris leur voyage, mais d'un seul coup d'oeil, ils en avaient reconnu l'impossibilité. Comme le paysan de la fable, mais avec plus de raison puisqu'ils n'avaient devant eux qu'un fleuve improvisé et accidentel, ils devaient attendre le moment où les eaux baisseraient.

«Nous n'en avons pas pour longtemps, mes enfants, dit le gaucho, en remarquant leur impatience, et en essayant de les encourager.

--Non, continua-t-il, après être resté un instant les yeux fixés sur le torrent, pas pour bien longtemps. Ce débordement, né de la tourmente qui l'a produit, baissera aussi vite qu'il s'est élevé. Il est déjà tombé de plus d'un demi-pied; voyez les traces qu'il a laissées sur les pierres.»

Et il désigna du doigt un endroit que l'eau boueuse avait mouillé et dont elle s'était déjà retirée. C'était bon signe. Tous trois retournèrent donc dans la grotte pour y empaqueter leurs bagages, donner quelques soins à leurs montures, sur lesquelles la tourmente avait agi autant que sur le jaguar, et se préparer à reprendre leur route.

Aussitôt cette besogne terminée, le gaucho se donna sur la poitrine, en guise de _mea culpa_, un coup de poing qui en eût abattu un autre que lui-même.

«Santo Dios! je perds la tête, s'écria-t-il, c'est pitié de laisser ce beau jaguar derrière nous. Sa peau vaudrait de l'argent si quelqu'un la portait au marché. Comme le mâle était beau! Jamais je n'en ai vu un plus magnifique. Ah! si votre....»

Il s'arrêta brusquement.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)

NOS GRAVURES

Procès du maréchal Bazaine

LA BUVETTE DES TÉMOINS.

Au moment où paraîtront ces lignes, le verdict du 1er conseil de guerre, vers lequel en ce moment toute la France a les yeux tournés, sera prononcé ou bien près de l'être. Le M. le général Pourcet a commencé la lecture de son réquisitoire, qui s'est prolongée jusqu'à la fin de l'audience du 5 décembre. Le 6, la parole a été donnée à la défense, qui la gardera certainement au moins aussi longtemps que l'accusation. C'est donc vers la fin de la semaine que, selon toute vraisemblance, le sort de l'accusé sera fixé. L'auditoire, est-il besoin de le dire? est plus nombreux que jamais et, ajoutons-le, il trahit par sa physionomie plus grave et plus réservée l'imminence du dénoûment de ce grand drame. Chacun en effet, comprend qu'au moment où la justice va parler, il doit refouler, au moins en public, ses impressions propres et attendre en silence qu'elle prononce le mot suprême. Il est vrai qu'il se dédommage à la suspension de l'audience. La buvette des témoins, que représente notre dessin, est le lieu où s'échangent volontiers les commentaires. On y rappelle les arguments de l'accusation et ceux de la défense, on les compare entre eux, et on cherche à en dégager la conséquence. Mais là encore, même en s'aventurant sur ce terrain glissant, on use de réserve et l'on ne sort pas de la stricte mesure que réclament les convenances.

L'ACCUSATION.

Les membres qui composent le parquet dans le procès Bazaine sont au nombre de huit, savoir:

M. Alla, greffier titulaire du premier conseil de guerre, auquel on a, pour la circonstance, adjoint M. Castres, greffier en retraite. A gauche de MM. Alla et Castres se tient le maréchal des logis de la garde républicaine qui a le titre d'appariteur, et remplit des fonctions analogues à celles des huissiers dans les cours d'assises.

Puis viennent, devant la table où sont assis les membres du parquet, M. le général Pourcet, puis M. le commandant Martin, chef de bataillon en retraite, et qui assiste de droit aux débats en sa qualité de commissaire du gouvernement titulaire près le premier conseil de guerre, M. le général de division de Colomb, jeune avec son grade, car il n'est âgé que de quarante-neuf ans. Sorti de Saint-Cyr en 1844, il a conquis tous ses grades en Afrique, à l'exception du dernier, qu'il doit à sa belle conduite à l'armée de la Loire. Son titre officiel est: substitut du commissaire spécial du gouvernement, M. Pourcet.

Tout à fait à gauche sont assis deux jeunes capitaines, M. Avon, du corps d'état-major, et M. Boisselier, de l'infanterie. Ces messieurs n'ont pas de titre officiel; en réalité ils sont adjoints à M. le général Pourcet pour les immenses travaux que nécessitent l'examen et la manipulation d'un dossier fabuleusement volumineux.

LA DÉFENSE.

Le maréchal Bazaine a confié, on le sait, le soin de sa défense, à Me Lachaud, assisté de son fils et du colonel Villette, aide de camp du maréchal.

Nous avons parlé de ce dernier en donnant son portrait, il y a quelques semaines; nous n'avons donc pas à y revenir. Quant à M. Lachaud fils, le temps lui a fait défaut pour travailler à l'auréole dont il ne peut manquer un jour ou l'autre de ceindre son front, si tant est que le proverbe soit vrai; mais pour le moment il ne brille encore que des rayons de la gloire paternelle, assez grande, après tout, pour contenter deux ambitions, même exigeantes.

Me Lachaud a aujourd'hui cinquante-six ans. Né à Treignac (Corrèze) le 25 février 1818, il exerçait sa profession d'avocat à Tulle, lorsque Mme Lafarge le choisit pour défenseur. Ce fameux procès commença sa réputation, qu'acheva d'établir le procès Marcellange. C'est alors que Me Lachaud vint à Paris, où il ne tarda pas à prendre au barreau parisien une des premières places. Il brilla surtout devant la cour d'assises, où son éloquence naturelle, admirablement servie par une voix aussi souple que sympathique et des facultés mimiques très-développées, lui assura un grand ascendant aussi bien sur les juges que sur l'auditoire. Parmi les affaires qu'il y plaida, citons les affaires Pavy, de Preigne, Carpentier, Lescure, de Merci, Lemoine, Taillefer et Troppmann.

Nous pouvons maintenant ajouter à cette liste l'affaire Bazaine, qui prime incontestablement toutes les autres, aussi bien par la position élevée de l'accusé, que par les circonstances exceptionnelles qui ont donné lieu à l'accusation.

P. S.--Au moment de mettre sous presse, nous recevons la nouvelle que le 1er conseil de guerre vient de rendre son arrêt, que nous n'attendions pas si tôt. Mais le conseil a siégé de neuf heures du matin à neuf heures du soir, le 10; et dans cette séance si longue ont eu lieu la fin de la plaidoirie de Me Lachaud et les répliques. A quatre heures et demie, les débats ont été clos et à neuf heures moins un quart, après une délibération qui n'a pas duré moins de quatre heures, le conseil rentrait en séance, rapportant son verdict. Quatre questions lui avaient été posées.

lre question.--Le maréchal Bazaine est-il coupable d'avoir, en octobre 1870, capitulé, son armée étant en rase campagne?

2e question.--Cette capitulation a-t-elle eu pour résultat de faire poser les armes à sa troupe?

3e question.--Le maréchal Bazaine a-t-il traité verbalement ou par écrit avec l'ennemi, sans avoir fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur?

4e question.--Le maréchal Bazaine, mis en jugement sur l'avis du conseil d'enquête, est-il coupable d'avoir capitulé avec l'ennemi, rendu la place qui lui était confiée, sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur?

A ces quatre questions, chacun des membres du conseil ayant répondu affirmativement, le maréchal Bazaine a été condamné à l'unanimité à la peine de mort, avec dégradation militaire.

La capture du "Virginius".

Nous recevons, par la voie des États-Unis, une intéressante correspondance sur le _Virginius_, dont la capture par le croiseur espagnol le _Tornado_, a eu pour résultat de créer, entre l'Espagne et les États-Unis, le grave conflit que nous avons déjà eu occasion de signaler.

Le _Virginius_ est un vapeur à roues, entièrement en fer, de 100 tonneaux de capacité et d'une longueur de 220 pieds. Il a été construit en Angleterre, en 1864, pendant la guerre de la sécession, pour le compte des confédérés, qui l'employaient à forcer le blocus des côtes des États du Sud.