L'Illustration, No. 1607, 13 décembre 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
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31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1607 SAMEDI 13 DÉCEMBRE 1873
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SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--Nos gravures.--Bulletin bibliographique.--_L'Histoire de France racontée à mes petits enfants_, par M. Guizot.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste (VI).--_La Comédie de notre temps_, par Bertall.--Le dromadaire.
_Gravures_: Procès du maréchal Bazaine (6 gravures),--Événements de Cuba; capture du _Virginius_ par le _Tornado_ dans les eaux de la Jamaïque.--Le monument commémoratif de la bataille de Champigny, inauguré le 2 décembre 1873.--Le naufrage de la _Ville-du-Havre_: la dernière minute.--Théâtre de la Gaîté: Mlle Lia-Félix dans _Jeanne d'Arc.--L'Histoire de France racontée à mes petits enfants_ (4 gravures).--_La Comédie de notre temps_, par Bertall (39 sujets).--Le dromadaire: caravane dans le désert.--L'asile de l'École de filles de Dugny--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
La semaine parlementaire a été relativement calme; l'Assemblée est enfin parvenue, dans la huitième séance consacrée au même scrutin, à compléter la commission des Trente chargée de l'élaboration des lois constitutionnelles par l'élection de deux membres du centre gauche. La commission est entrée en fonctions dès le lendemain; elle a choisi pour président M. Batbie, et a rempli sa première séance par une discussion préliminaire relative à la publicité de ses travaux; il a été décidé que la presse ne recevrait pas de comptes rendus officiels des séances, mais que chacun des membres de la commission serait libre de faire aux journaux, sous sa propre responsabilité, les communications qui lui paraîtraient convenables.
L'Assemblée a ensuite jugé que le moment était enfin venu de s'occuper de questions d'affaires; elle a successivement voté, en troisième lecture, un projet de loi tendant à réunir, dans les bureaux secondaires, le service des postes à celui des télégraphes; cette mesure n'est qu'un acheminement vers la fusion complète des deux administrations, fusion existant depuis quelque temps en Angleterre et qui ne tardera pas, il faut l'espérer, à s'opérer définitivement dans notre pays, car elle présente des avantages de toutes sortes. Puis, après une délibération en deuxième lecture sur une proposition de M. de Corcelles, relative à la composition des conseils académiques, l'Assemblée a abordé la discussion du budget. Ce n'est pas la première fois que nous ayons à constater le peu de goût de la Chambre pour les discussions d'affaires en général, et en particulier pour cette loi de finances dont le vote annuel constitue cependant la plus importante des prérogatives parlementaires.
Tandis que le plus mince incident politique est souvent le point de départ des séances les plus orageuses, nous voyons une indifférence vraiment regrettable accueillir l'exposé des besoins financiers de l'État et des moyens proposés pour y subvenir. Des chapitres entiers, comprenant des centaines de millions, sont volés au milieu de l'inattention et de la lassitude générales, et si parfois une observation se produit, c'est bien rarement une préoccupation d'ordre économique qui l'a dictée. Mentionnons, à ce propos, la question adressée par MM. Pelletan et Gambetta à l'occasion du budget des affaires étrangères, et qui a failli prendre les proportions d'un gros incident. Les deux membres de la gauche réclamaient la publication du _Livre jaune_, interrompue, pour des motifs faciles à comprendre, pendant le cours de l'occupation étrangère, mais redevenue possible maintenant que la publicité des archives diplomatiques n'offre plus les mêmes inconvénients. M. le duc Decazes avait, paraît-il, mal compris l'observation, et peu s'en est fallu qu'il ne posât la question de cabinet; mais le malentendu n'a pas tardé à se dissiper et l'incident s'est terminé par la promesse de publication du _Livre jaune_ dans un délai de quinze jours.
ALLEMAGNE.
La campagne entreprise par le gouvernement allemand contre le clergé catholique devient chaque jour plus difficile; l'opiniâtreté du cabinet prussien n'a d'égale que la résistance énergique des catholiques.
D'après la Preussische, Volksblatt, organe officieux de l'administration l'agitation religieuse a tellement gagné les populations des petites villes et de la campagne, que l'on commence à avoir des appréhensions sérieuses. On s'efforce, dit ce journal, de réveiller les souvenirs des anciennes guerres religieuses. Des agents secrets parcourent le pays sous mille déguisements pour enflammer le fanatisme catholique; l'exaltation des femmes, principalement, est arrivée à son paroxysme. Le gouvernement use vainement de tous les moyens de rigueur que les lois récemment votées, en mai 1873, ont mis à sa disposition; mais il se heurte contre d'inflexibles résistances. Il a interdit la publication de la dernière encyclique du Pape en date du 21 novembre, dont nous avons donné l'analyse et saisi le _Coelnische Zeitung_ au moment où elle livrait ce document à l'impression, mesure contre laquelle M. Virchow a protesté dans le Landtag. Les journaux ultramontains se sont vengés en imprimant une bulle du mois d'avril dernier, qui frappe d'interdit toutes les églises où se célébrerait le service du vieux-catholicisme. A Schoenberg, en Silésie, l'autorité prussienne, qui avait interdit le curé, voulut faire fermer l'église. Mais, selon le _Vaterland_, de Munich, la population a trouvé un moyen ingénieux de contrecarrer les intentions de la police: elle a enlevé la porte et arraché les gonds, de sorte que, quand les agents sont arrivés, il leur a été impossible d'apposer les scellés. On voit à quels incidents de tout ordre ce conflit donne lieu. Le Parlement lui-même en ressent le contre-coup. Ainsi le Landtag vient d'adopter, par 351 voix contre 6, une proposition des ultramontains portant suppression du timbre sur journaux et almanachs. Le ministère la combattait en objectant que l'on doit présenter au prochain Reichstag la loi sur la presse dont il a été question l'année dernière, et dont les dispositions ont soulevé les plus vives réclamations. Encouragés par ce succès, les ultramontains ont déposé une motion plus hardie, tendante à l'abrogation des lois ecclésiastiques votées au mois de mai dernier; ils comptent sur une grande majorité au prochain Reichstag qui doit être élu le 10 janvier 1874, et où l'Alsace-Lorraine sera représentée pour la première fois. II se pourrait que Mgr Ledochowski, archevêque de Posen, fût l'un des candidats élus. Cet énergique prélat a refusé de donner sa démission. Pour se débarrasser de lui, on songerait, dit-on, à compléter les lois susdites en autorisant le gouvernement à expulser les prêtres suspendus de leurs fonctions par la cour civile ecclésiastique. Mais, pour couvrir Mgr Ledochowski de l'immunité parlementaire, ses fidèles partisans se proposent de le faire élire, à Schrimm, comme député au Reichstag. La lutte, on le voit, ne saurait être plus sérieusement engagée, et des deux côtés elle est poussée avec un égal acharnement.
ÉTATS-UNIS.
Le Message présidentiel a été lu le 2 décembre au Congrès. Il constate que la réduction de la dette accomplie durant l'année, au moyen de l'excédant des recettes, s'est élevée à 43 millions de dollars, ce qui porte l'amortissement total de la dette à 300 millions de dollars.
Le Message recommande de restreindre les privilèges des banques relatifs aux avances sur dépôts. Il déclare que, tant que les payements en espèces ne seront pas repris, le marché aura des moments difficiles. Il demande instamment au Congrès d'étudier la question de la circulation en vue de la reprise des payements en espèces, lesquels permettraient aux banques d'user de leurs réserves pour régler le taux des intérêts et augmenter la circulation dans les moments critiques.
Le Message constate ensuite l'amélioration du commerce étranger, qui aidera à la reprise des payements en espèces.
A propos du _Virginius_, le Message dit que la capture en pleine mer d'un bâtiment portant pavillon américain menaçait d'avoir de plus sérieuses conséquences, et qu'elle a agité l'opinion publique dans toute l'Amérique.
Plusieurs passagers qui étaient citoyens américains ont été fusillés sans procédure régulière. Selon le principe établi, les bâtiments américains en pleine mer et en temps de paix sont, sous la juridiction de leur pays.
Toute vexation subie de la part des étrangers est un attentat à la souveraineté des Etats-Unis, qui, se basant sur ce principe, ont demandé à l'Espagne de rendre le _Virginius_ et les survivants de l'équipage, de faire réparation au drapeau américain et de punir les autorités coupables.
Le _Virginius_ avait des papiers en règle et le pavillon américain.
L'Espagne a tout accordé.
Le Message déclare, en terminant, que l'esclavage est la cause du malheureux état de Cuba. Il demande au Congrès d'exprimer le voeu que l'esclavage disparaisse de Cuba, car c'est le seul moyen de rendre possibles les bonnes relations entre l'Amérique et Cuba. Le gouvernement américain n'est pas hostile à l'Espagne, mais l'affaire du _Virginius_ a produit une indignation telle, que le Président a dû placer la marine sur le pied de guerre.
Cette affaire est présentement en voie d'arrangement satisfaisant et honorable pour les deux pays.
Le Message constate que les relations de l'Amérique avec les autres pays sont amicales. L'indemnité de l'affaire de l'_Alabama_ a été appliquée au rachat des obligations 5.20 jusqu'à concurrence de 15 millions 500,000 dollars.
Le Président reconnaît les éminents services rendus par les commissaires du tribunal de Genève. Il recommande la création d'une Cour spéciale composée de trois juges, pour entendre les plaintes des puissances étrangères contre les Etats-Unis. Le Président rappelle qu'il a reconnu le gouvernement espagnol et le félicite d'avoir émancipé les esclaves de Porto-Rico et restitué les propriétés américaines séquestrées à Cuba. L'esclavage règne encore à Cuba, protégé par un parti puissant, en hostilité ouverte contre le gouvernement de Madrid et plus dangereux que les insurgés. Dans l'intérêt de l'humanité, l'influence de ce parti doit être détruite.
L'affaire du _Virginius_ pourrait bien se compliquer prochainement de l'intervention de l'Angleterre, si toutefois le gouvernement de ce pays ne consultait que l'opinion publique et en suivait docilement l'impulsion. Une Note adressée au Foreign-Office par M. Crawford, consul général de la Grande-Bretagne à la Havane, et communiquée aux journaux, a inspiré au _Times_ un article d'une grande violence et où éclate une vive indignation. Cette Note contient la liste des victimes de nationalité anglaise exécutées à Santiago: on y trouve le second du navire, un aide-mécanicien, trois chauffeurs, six aides pour le transport du charbon, deux maîtres d'hôtel et trois matelots. Ce sont de pareils gens employés au service du bâtiment qui ont été assimilés à des insurgés pris les armes à la main et fusillés sans aucune forme de procès. Jamais les lois humaines n'ont été plus cruellement violées. On peut donc s'attendre à voir le gouvernement anglais élever de justes et sévères réclamations contre ces barbares exécutions. Du côté de l'Espagne, la situation devient de plus en plus critique. Les nouvelles sont contradictoires. Une première dépêche de New-York, en date du 4 décembre, annonçait, d'après des avis reçus de la Havane, que les principaux chefs des volontaires avaient publié un Manifeste attestant leur soumission aux autorités et leur confiance dans M. Jovellar, capitaine général de Cuba. Mais le même jour, une dépêche de la Havane faisait parvenir à Madrid des informations tout opposées. M. Jovellar, y était-il dit, avait prévenu le gouvernement espagnol que, vu l'état d'exaspération de l'opinion publique, il lui était impossible de procéder, au moins pour le moment, à l'exécution des ordres concernant la restitution du _Virginius_; il faisait même entrevoir la possibilité «de véritables catastrophes» dans le cas où l'on agirait avec trop de précipitation. Enfin, toujours d'après la même source, il avait offert sa démission. Aujourd'hui, la scène change. On télégraphie de Madrid, le 5 décembre, onze heures cinquante minutes du soir, que les ordres du gouvernement seront fidèlement exécutés: le capitaine général et le commandant des forces navales en ont envoyé l'assurance formelle. Toutefois une dépêche de New-York, postérieure à la précédente et datée d'aujourd'hui même, nous apprend que l'Espagne avait promis de faire hier la remise du navire, que cet engagement n'a pas été rempli, et qu'il en résulte un vif mécontentement. Mais, ajoute-t-on, le cabinet de Washington est disposé à attendre que cette restitution puisse être faite sans blesser la fierté du gouvernement espagnol. C'est seulement dans le cas ou l'impuissance de celui-ci serait démontrée que l'affaire serait soumise au Congrès.
Enfin, une dernière dépêche datée de Philadelphie, 9 décembre, annonce que des arrangements définitif' ont été pris pour que la restitution du _Virginius_ et des prisonniers survivants se fasse le 18 décembre. On assure que la frégate américaine _Worcester_ sera chargée de recevoir le _Virginius_ à la Havane, et que la frégate _Jumata_ aura mission de se rendre à Santiago pour prendre les survivants à son bord.
L'insurrection de Carthagène paraît sur le point d'arriver à son terme; la ville et les forts ont été très-éprouvés par le bombardement entrepris par les troupes du gouvernement; les vivres se font rares dans la place et les insurgés ont dû faire sortir les bouches inutiles; huit cents femmes et enfants ont été transportés à Pormau, où ils se trouvent dans un état de détresse tel que l'amiral Yelverton, commandant l'escadre anglaise mouillée devant le port, a écrit à M. Castelar pour intercéder en leur faveur. Cependant les insurgés pensent qu'ils peuvent encore tenir un mois s'ils restent unis entre eux. Les forts et les batteries n'ont que très-peu souffert. On croit que lorsque les munitions seront épuisées, une grande partie des insurgés tenteront de s'ouvrir un passage à l'aide des vingt-cinq canons Krupp qu'ils possèdent, et qu'ils iront à travers les montagnes rejoindre les carlistes. Les autres essayeront de s'échapper à bord de la _Numancia_.
Courrier de Paris
M. Paul Féval se présente aux suffrages de l'Académie française, où il y a, pour le quart-d'heure, deux fauteuils à donner. Si j'avais à broder une réclame, je ne manquerais pas de dire que le candidat est, littérairement parlant, un homme incomparable. En dix ou douze lignes bien senties, il serait démontré par A plus B qu'il enfonce le passé, qu'il domine le présent et que l'avenir ne lui viendra pas à la cheville. Croyez que je n'ai rien à tenter de semblable. Je ne veux parler de M. Paul Féval que comme un spectateur pourrait le faire d'un acteur estimé de tel théâtre qu'il voit se hasarder sur une scène nouvelle.
A coup sûr, M. Paul Féval devrait être de ceux qu'on se dispense de _black-bouler_. Mais l'Académie a une douane à laquelle elle tient mordicus. Vous objecterez tout ce qu'il vous plaira.--Voilà un conteur de la meilleure race. Il a fait pour la Bretagne ce que Walter Scott a fait pour l'Ecosse et George Sand pour le Berri. Uniquement préoccupé du soin de faire des loisirs à ceux qui s'ennuient, il a écrit, en trente-cinq ans, trois cents volumes encore debout en ce moment. Parmi ses livres, il en est deux qui ont fait un grand bruit, les _Mystères de Londres_, peinture saisissante des bas-fonds de la société anglaise, et un épisode de notre histoire, le _Bossu_ qui, transformé en drame, a récréé Paris pendant deux cents soirées. Tout cela étant bien vu, la nomination de ce galant homme devrait passer, ce semble, comme une lettre à la poste.
Ce sera le contraire qui arrivera, je le crains, du moins. Au quai Conti, il n'y a que l'envers du juste qui ait le dessus. Quand, par hasard, on admet un homme qui écrit, c'est que ces vieux messieurs se sont fait violence. Ou bien ils ont cédé à la force de l'opinion, ou bien ils ont eu peur que leur corporation vermoulue ne soit devenue une pelote trop épinglée d'épigrammes. Il y a un troisième cas bien connu, mais qu'il faut rappeler sans cesse; ils cèdent devant la table: «A-t-il un bon cuisinier?» Voilà cinquante ans que c'est le meilleur des titres. Le laurier de la cuisine attire le laurier apollonien.
Sur les dernières années de sa vie, Théophile Gautier, candidat quatre fois congédié, rapportait le mot de l'un d'eux, pendant l'une de ses trente-neuf visites:
--Comment! monsieur, vous avez publié vingt-cinq volumes! Ah! monsieur!
La mimique du vénérable et le rythme de son reproche ne pourraient être exprimés par aucune langue humaine. Il fallait entendre l'auteur du _Tricorne enchanté_ raconter cette scène d'un si haut comique. Vingt-cinq volumes, poèmes, romans, critique, voyages, histoire, n'était-ce pas bien fait pour effrayer l'imagination d'un vieillard qui, en sa vie entière, n'avait pu que faire des annotations et des préfaces, et tout au plus une petite plaquette où il est avancé que le mouchoir de poche n'existait pas chez les Grecs du temps de Périclès. Mais pour M. Paul Féval, ce serait bien une autre paire de manches! Il a écrit trois cents volumes. Rien qu'à cette révélation, l'immortel est capable d'en avoir un coup de sang!
Ajoutez que ces trois cents volumes sont des romans. Une belle denrée, les romans! Ces Nestors les ont tous dans une sainte horreur. On a beau leur rappeler le mot charmant de Philippe: «J'aime mieux que l'Espagne ait _Don Quichotte_ que deux provinces de plus»; on leur citera en vain nos gloires les plus nobles et les plus pures commençant par là, comme Jean Racine, leur dieu, qui a commencé par traduire _Théogène et Chariclée_, et ils crieront toujours: «A la porte, le roman»; c'était l'entêtement de feu Villemain: «Si Le Sage se présentait ici, _Gil Blas_ à la main, je prierais Le Sage de s'en retourner.»
Pour ne parier que des temps où nous sommes, voyez combien ils ont été impitoyables pour les romanciers. Non-seulement ils n'ont pas voulu entendre parler de Frédéric Soulié ni d'Eugène Sue, ces deux maîtres du genre, mais encore ils ont rejeté M. de Balzac, le prodigieux auteur de la _Comédie humaine_. Lorsque Prosper Mérimée s'est présenté, il a été bien entendu que c'était en vue de sa traduction de Salluste et de quelques rapports sur des inscriptions. Léon Gozlan, ce Benvenuto Cellini de la Nouvelle, Méry, qui nous a légué sur l'Inde et sur la Chine des écrits si attachants, Théophile Gautier, dont je parlais tout à l'heure, autant de noms, autant de candidats rejetés. Pour Alexandre Dumas, l'homme aux mille romans, il savait son fait d'avance; il n'a jamais eu un seul instant la pensée de se présenter à un seul d'entre eux.
Encore une fois il ne faut pas être un bien grand sorcier pour prévoir ce qui va survenir. Il existe toujours en quelque coin obscur un complaisant qui a fait jadis, pendant vingt ans, la partie de piquet d'un ancien premier ministre; c'est celui-là qu'on choisira. Il se peut encore qu'on élise un professeur fameux pour avoir mis une couverture nouvelle à Blaise Pascal ou bien au président Hénault. Au pis aller, on se rabattra sur un avocat illustre pour n'avoir jamais été imprimé. A la vérité, après l'avoir fait sortir de l'urne, on dira qu'on voudrait bien l'y remettre; c'est encore là une de leurs allures.--En tout cas, vous le verrez bien, ils condamneront M. Paul Féval à faire le pied-de-grue.--L'ombre du pauvre Philarète Chasles pourra lui tenir compagnie.
Un de ces jours, qui sait? aujourd'hui peut-être, J. Claretie, usant de son droit de critique, vous parlera d'un livre posthume, déjà fort prôné: _Lettres à une Inconnue_. Si je m'aventure à m'occuper de cette nouveauté, ce n'est point, bien entendu, pour marcher sur les plates-bandes du confrère. Ces deux volumes fourmillent d'anecdotes, de mots piquants, de bruits du monde; voilà pourquoi je me hasarde à leur faire quelques emprunts, toujours permis aux fureteurs de la chronique. Lettres curieuses, pas précisément édifiantes! Celle qui se présente la première est sans date; on peut conjecturer qu'elle est de 1839, peut-être de 1840. En ce temps-là, Prosper Mérimée, ne songeant pas encore à devenir un personnage, n'était rien, pas même académicien. Il n'avait pas encore terminé _Colomba_; il vivait sur le bruit flatteur de ses incomparables nouvelles et du _Théâtre de Clara Gazul_. La dernière est tout près de nous, du 23 septembre 1870; Mérimée était mourant à Cannes; il avait vu sombrer la France et tomber le second empire, auquel il s'était attaché pour des raisons tout à fait intimes. On sait, en effet, qu'un mariage secret le liait à Mme de Montijo, la mère de l'impératrice.
En vingt ans de temps, il s'était passé peu d'événements dans la vie de ce studieux sybarite, mais avec quelle verve et quel esprit dégagé il savait voir ce qui se passait chez les autres! Mais d'abord, qu'est-ce que l'Inconnue? Une marquise, une grande dame mariée; c'est tout ce qu'on en apprend et on n'en saura jamais plus. Dans l'origine, ils se traitaient en camarades; Prosper Mérimée l'appelait son «cher ami féminin». En 1842, il lui disait: «Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six années, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne rien nous dire.» On croirait qu'il s'agit d'une aventure de bal masqué.
Il raconte tout à cette inconnue, ses ennuis, ses plaisirs, ses insomnies, surtout ses impressions de voyage. Par exemple, en parcourant la Grèce, pour affaires de son commerce, c'est à savoir pour faire de l'archéologie, il s'amuse tout le premier du style qu'on emploie sur son passeport. Il grisonne et il le dit. «Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous votre ami tout gris.» Une autre fois, étant de retour, il raconte une soirée dans laquelle il a pu présenter Mlle Rachel, alors débutante, à Béranger; c'était chez un ministre du roi Louis-Philippe; Lamartine, Victor Hugo et M. Thiers étaient là, et, bien qu'il s'agisse de tragédie, il faut voir comme la scène devient bouffonne!
Messieurs les romanciers et les peintres de moeurs décriront le second empire tant qu'il leur plaira; on est en droit d'affirmer qu'ils n'en viendront pas autant à bout que ce railleur, donnant la description du bal de Mme la duchesse d'Albe (1er mai 1860).