L'Illustration, No. 1606, 6 décembre 1873
Part 4
Voilà donc Adrienne dans la maison. Restée seule avec Mme de Montaiglin, un baiser de l'enfant, un baiser jusqu'au sang, un cri d'Adrienne nous apprend que Mme de Montaiglin est sa mère. Ce secret qu'Octave sait seul, puisqu'il est le complice de cette faute de Mme de Montaiglin qui prend date avant le mariage, ce secret, Mme de Montaiglin l'a caché au commandant. La coupable n'a pas eu le courage de cet aveu terrible, et depuis dix ans la mère suit de toute sa tendresse cette enfant éloignée d'elle. Une habileté, une lâcheté même dont elle n'est pas responsable a donc conduit Adrienne dans sa maison. Le bonheur dure peu; il n'est commencé que depuis quelques heures à peine, quand Mme Guichard, qui apprend l'existence d'Adrienne et le nom de son père, M. Octave, est prise d'un bon mouvement et vient demander la jeune fille, qu'elle veut élever auprès d'elle. Rien de mieux, et Mme Guiehard, qui est violente, emportée, est après tout une brave femme, puisqu'elle se charge de réparer le passé de M. Octave. Il faut donc rendre Adrienne. C'est l'avis de M. de Montaiglin, qui n'a plus le droit de la conserver chez lui. Du moment où Octave est prêt à faire son devoir, il ne faut pas s'y opposer, pour une fois que cela lui arrive.
En face de cet avenir d'abandon qui menace Adrienne, entre un homme indigne et une femme grossière, à la pensée de cette enfant retrouvée un instant et perdue à jamais dans des mains étrangères, de Montaiglin implore la pitié du commandant; le sentiment maternel s'exalte, elle s'oublie; ce n'est plus la femme qui parle, c'est la mère qui s'est déclarée malgré elle, avec toute l'énergie, toute l'exaltation de la passion maternelle.
On ne se trompe pas à de pareils cris.--Raymonde! c'est la fille! dit le commandant; et Raymonde, qui n'a pu résister à ce supplice, à ces tortures d'une mère, tombe aux pieds de M. de Montaiglin. Le malheureux essuie une larme, et après avoir demandé le courage du sacrifice à son âme d'honnête homme: «C'est bien, dit-il, nous garderons cette enfant.»
A ce moment la salle a éclaté en applaudissements. Je ne sache pas avoir été témoin au théâtre d'une émotion pareille. Si grand et si soudain que fût le pardon de cet homme devant un tel aveu et pour une telle faute, le public le comprenait, tant le repentir de la femme avait été sincère, tant il l'avait sentie jusque-là dans la souffrance, à ce point de lui pardonner lui-même en raison de sa tendresse maternelle et de l'indignité même du père, tant l'habileté de l'auteur avait été grande à nous rendre dans les premiers actes M. de Montaiglin dans toute son élévation, dans toute sa générosité. C'est peu que ce mouvement dramatique; la scène est superbe dans son développement. Elle a fait couler bien des larmes au moment où le commandant relève Raymonde prosternée et l'assure de son pardon, mieux encore, de son appui.
Un homme heureux à ce moment, c'est à coup sûr M. Dumas, non pas seulement parce que les bravos de la salle lui apportaient dans la coulisse l'enthousiasme du public, mais M. Dumas, si discuté, si combattu, triomphait dans les idées les plus chères à son esprit. Le commandant Montaiglin, le dernier de ce groupe de braves gens qui croient que la colère et la vengeance ont fait leur temps, que le pardon et la pitié doivent se mettre à l'oeuvre, donnait raison aux folies de bien de Mme Aubray et aux folies de Claude. M. Dumas se disait sans doute en lui-même, en songeant au public: «Nous voilà d'accord à cette heure: vous me faites crédit de ce héros du bien; mais ne vous y trompez pas, il est de la même famille que ses prédécesseurs. Peut-être n'est-il le plus heureux que parce qu'il est venu le dernier et que les autres vous ont insensiblement préparé à lui. Le talent ménage ses pentes pour atteindre à de tels sommets, et maintenant voilà la difficulté passée. Nous pourrons désormais être en confiance mutuelle et nous y gagnerons l'un et l'autre.»
Je reviens à la pièce: le commandant a pardonné à une pécheresse qui se repent; il a mieux à faire encore: il lui faut sauver son nom. Il envoie chercher un notaire; l'acte de reconnaissance d'Adrienne est dressé; il y a deux témoins, un serviteur du commandant et M. Octave lui-même, le père d'Adrienne. En leur présence et en présence de Mme de Montaiglin, le commandant reconnaît Adrienne pour sa fille, et, à la surprise d'Octave devant un tel acte, M. de Montaiglin lui saisit le bras en lui disant: «Cela signifie qu'Adrienne étant la fille de ma femme, elle ne doit pas avoir d'autre père que moi.--Allons, signe.»
Toute la pièce est là: l'honneur de la maison. Le public l'a bien compris; car il a renouvelé ses applaudissements qui, cette fois, allaient plus droit encore au talent de l'auteur. Cette scène du troisième acte, si neuve, si audacieuse, si émouvante, est à coup sûr une des maîtresses scènes du théâtre de M. Dumas; il semblait que la pièce devait finir à cette phrase de M. de Montaiglin à Raymonde après l'acte de reconnaissance:
«Ma chère femme, je te remercie publiquement de m'avoir aidé à faire mon devoir; que désormais ma fille soit la tienne.» Mais M. Dumas voulait mettre plus encore en mouvement le personnage de Mme Guichard. Pendant qu'Adrienne trouvait un père dans M. de Montaiglin, Mme Guichard, attendrie sur le sort de cette enfant, s'en allait bravement à la mairie et reconnaissait Adrienne pour son propre compte. Le Code est un bon garçon: s'il permet d'abandonner ses enfants, il autorise les autres à les recueillir. Et voici Adrienne avec un père et une mère qui lui sont parfaitement étrangers. Que la loi s'arrange avec cette comédie qui souligne en riant ses bévues. Toujours est-il qu'en face de l'acte du commandant, Mme Guichard s'aperçoit qu'elle n'est pas dans son droit; cependant elle devine un mensonge dans tout cela; enfin elle arrive à la vérité, et la voilà pénétrant de vive force dans ce secret, se retournant bravement, en femme de coeur, vers les honnêtes gens et chassant vertement, dans son langage à elle, M. Octave qui ne reparaîtra plus, je vous en réponds.
Succès de drame, succès de comédie; des larmes et des rires. Ce personnage de Mme Guichard, avec son amour violent de femme du peuple, sa tendresse, sa délicatesse même, ce mélange de mauvaise éducation et de bonté native, est une création au théâtre. Balzac l'eût enviée. Cette figure qui arrive sur les premiers plans de la comédie est faite de main de maître. La façon dont Mlle Alphonsine la rend est un chef-d'oeuvre: on n'a pas plus de vérité, plus de finesse, plus de gaieté; on ne détaille pas un rôle avec plus de naturel et plus d'esprit. Mlle Alphonsine éclaire la scène, et le public ne lui laisse plus dire un mot sans l'applaudir. Il a fait aussi grande fête, ce public, à Mlle Pierson, bien émouvante, bien dramatique dans le rôle de Raymonde, et qui s'affirme en vraie comédienne. Je ne saurais assez faire de compliments à M. Achard, qui a joué avec un tact exquis ce rôle difficile de M. Alphonse, dont il a fait un vicieux inconscient, et qui pouvait prendre facilement une tout autre physionomie. Quant à Pujol, c'est M. de Montaiglin, convaincu, viril, énergique, passant dans le drame avec toute l'autorité sympathique d'un honnête homme. Cette création comptera dans la carrière dramatique de M. Pujol. Une enfant de quinze ans, chargée du rôle d'Adrienne, a été vivement applaudie, et c'était justice qu'on lui fit aussi sa part dans ce triomphe.
M. Savigny.
LA SOEUR PERDUE
PAR MAYNE REID
COMMENT J'AI RETROUVÉ LIVINGSTONE
PAR STANLEY
On se souvient de la douleur et des regrets causés par la disparition de Livingstone et par la cessation absolue de ses correspondances.
Ce missionnaire de la science et du progrès avait dû tomber victime de son dévouement, et sa mort était devenue le sujet de conversation de tout le inonde!
Cependant quelques esprits, encore animés d'espérance, doutaient de cette mort. Plusieurs même étaient convaincus que Livingstone survivait à ses oraisons funèbres et continuait ses travaux dans un pays du sein duquel il lui était impossible de rien envoyer en Europe.
De ce nombre était le propriétaire du journal le _New-York-Herald_, M. Bennett, lequel, se trouvant à Paris au mois d'octobre 1869, envoie subitement à son _reporter_, M. Stanley (alors à Madrid pour les affaires d'Espagne), cette simple dépêche:
«Rendez-vous à Paris; affaire importante.»
M. Stanley arrive au Grand-Hôtel.
«--Où pensez-vous que soit Livingstone»? lui demande son rédacteur en chef.
«--Je n'en sais vraiment rien, monsieur.
--Croyez-vous qu'il soit mort?
--Possible que oui, possible que non.
--Moi je pense qu'il est vivant, et je vous envoie à sa recherche.»
Et voilà M. Stanley qui se met courageusement en route.
Un crédit illimité lui est ouvert.
A Zanzibar il organise sa caravane pour visiter l'intérieur de l'Afrique et commence l'un des plus curieux voyages d'exploration qu'on ait jamais faits.
Après mille obstacles, mille émotions, mille détours, il a le bonheur d'arriver dans la région étudiée par Livingstone, d'être conduit au village qu'il habite, le village d'Oujiji, de le voir, d'entendre le récit de ses voyages, de faire des excursions avec lui, enfin de rapporter en Europe les preuves manifestes de la sincérité de son récit.
Nos gravures reproduisent l'habitation de Livingstone à Oujiji.
C'est là que le célèbre voyageur a écrit le journal que M. Stanley a rapporté à sa famille.
Dans les croquis si variés dont l'auteur a illustré sa relation, nous remarquons aussi les singulières fortifications de villages, construites en épines, que le voleur ni l'ennemi n'osent affronter, et parmi les péripéties inévitables, rencontres, nous reproduisons, entre autres, une attaque d'abeilles contre laquelle Livingstone et Stanley eurent à se défendre dans une de leurs excursions. En donnant à la littérature française cette curieuse relation, la librairie Hachette a enrichi sa belle collection de voyages d'un des livres qui lui font le plus d'honneur.
REVUE LITTÉRAIRE
LES LIVRES D'ÉTRENNES
I
L'approche du premier jour de l'an nouveau nous a amené, selon la coutume, un contingent de livres d'étrennes qu'il est intéressant d'examiner. Nous ne parlerons aujourd'hui que d'un premier envoi, car décembre n'est point fini et la librairie n'a point terminé encore en ce genre ses publications nouvelles. Les librairies Hachette, Furne, Ducrocq semblent avoir pris les devants et j'ai là plusieurs ouvrages attirants, auxquels je ne saurais trop comment donner la préférence. Le _Journal de la Jeunesse_, l'_Espagne_ de M. le baron Davillier, le _Voyage de M. Stanley à la recherche de Livingstone_, la _Terre de désolation_ de Hayes, les _Merveilles de la photographie_ de M. G. Tissandier, l'_Envers du théâtre_ de M. Moquet, etc., etc., composent le premier fonds des publications de la maison Hachette. Les _Merveilles de l'industrie_ de M. Louis Figuier sont mises en vente par la librairie Furne, et M. Ducrocq, qui publiait l'an passé, une _Marie Stuart_, met en vente cette année un _Henri IV_, par M. de Lescure, avec des eaux-fortes de Léopold Klameng, ainsi qu'une légende de la Vierge, par M. Aimé Giron, livre étrange et curieux, illustré dans un sentiment fort original.
L'_Espagne_ de M. Ch. Davillier est peut-être le plus beau de tous les livres où les récits de voyages occupent une si large place. Jamais peut-être Gustave Doré, qui l'a illustré, n'a fait mieux que dans ces dessins colorés, poétiques et vrais à la fois. Telles de ses vues des courses de taureaux ressemblent à des épisodes de la Tauromachie de Goya, mais plus mouvementés et plus brillants. M. Doré a rendu avec une vérité à la Collot ces types bizarres de mendiants, plus dénudés que Job et plus fiers que Bragance, qu'on rencontre accroupis sous les porches des églises. L'artiste a même trouvé le moyen de dessiner ces ciels d'Andalousie, transparents et profonds, qui rendent les nuits de Cadix et de Séville plus charmantes que les jours. Ces _bois_ de M. Doré sont le commentaire pittoresque et séduisant du récit de M. Davillier, un récit sans façon, très-véridique et très-attachant. Après Théophile Gauthier, M. Davillier ne pouvait tenter de faire du pittoresque et de décrire les montagnes aux teintes d'ocre, les vêtements couleur d'amadou et les monuments mauresques ou churrigueresques. Il s'est surtout attaché à étudier et à faire connaître les moeurs de chaque province où il passe et où il entraîne son lecteur. «Il n'y avait donc pas d'Espagnols en Espagne, Théo, lorsque vous y êtes allé? demandait un jour Mme de Girardin à Gauthier.» Ces Espagnols, M. Ch. Davillier les a vus et bien vus. Il nous apprend comment ils vivent, comment ils dansent, il note leurs chants, leurs romances,--ces soupirs de l'âme des peuples,--et, après avoir refermé ce beau volume, on peut, en toute sécurité, se vanter de connaître l'Espagne.
L'_Espagne_ de MM. Ch. Davillier et Gustave Doré nous a particulièrement intéressé par tout ce qu'elle évoquait en nous de souvenirs, de choses déjà vues, de villes qui nous ont arrêté et charmé, l'Alcazar de Séville, la Mosquée de Cordoue, les promenades de Cadix, et cette mer bleue, ces murs blancs, cette Andalousie parfumée comme une fleur! On retrouve toutes ces féeries dans ce volume, et le texte et les dessins vous les font, à l'envi, réapparaître telles qu'elles nous frappèrent jadis. Je ne sais rien de comparable à un tel livre parcouru le soir au coin du feu, tandis qu'il fait froid au dehors. C'est du soleil, de la gaieté, de la couleur et de la vie qui viennent à la fois vous visiter au logis et vous emporter, comme dit Mignon, vers les pays bénis où fleurit l'oranger.
Quelle différence entre l'_Espagne_ et cette _Terre de désolation_ dont nous parle M. Hayes! Ici, les neiges, les glaciers, les longs mois de nuit, l'existence la plus dure et la plus sombre. La vie dans ces contrées boréales, près du pôle, aux confins du monde, est farouche et condamnée aux plus durs labeurs. Un prolétaire français est riche et heureux à côté d'un haut personnage de Laponie et du plus puissant des Esquimaux. _Terre de désolation_, le mot est bien trouvé par M. Hayes, qui, après nous avoir parlé de la _Mer libre_, vient nous raconter son voyage, poétique et attachant aussi, dans ces contrées. L'ouvrage de M. Hayes a été écrit en anglais, et cette _Terre de désolation_ n'est qu'une traduction, mais qui me paraît très-fidèle. Elle est excellente, dans tous les cas, et en fort bon style. C'est là un ouvrage vrai, aussi intéressant qu'un roman et qui meublera les jeunes têtes d'une infinité de connaissances, tout en inspirant le respect pour tous ceux qui se lancent bravement vers les pôles et risquent leur vie dans de telles entreprises.
En fait de vérités romanesques, en est-il une plus frappante, plus étonnante que le voyage de M. Stanley à la recherche du docteur Livingstone? Lorsqu'on apprit, en 1872, qu'un journaliste américain, envoyé par son journal en plein coeur de l'Afrique en qualité de reporter, avait fini par découvrir ce fameux docteur Livingstone que l'on croyait tout aussi perdu au fond de ces déserts que l'infortuné sir John Franklin dans les mers de glace, il y eut à la fois, de par le monde, un vif sentiment d'admiration et un murmure d'incrédulité! On se dit que le monde savant pouvait bien être, de la part de M. Stanley, victime d'un _humbug_ gigantesque. Barnum n'a pas pour rien publié un volume qu'il appelle les _Blagues de l'Univers_. Il fallait pourtant bien se rendre à l'évidence et accepter comme choses absolues, indiscutables, les renseignements qu'offrait Stanley. Il avait bien véritablement découvert, on pourrait presque dire, déterré Livingstone. Il l'avait vu, il lui avait parlé, il rapportait de son écriture. L'incrédulité première se changea, avec justice, en une admiration parfaite et unanime. Le journaliste devint un personnage; le reporter fut salué et fêté comme un héros. Aujourd'hui, M. Stanley nous est tout à fait connu par le livre remarquable qu'il a publié en anglais sous ce titre: _Comment j'ai retrouvé Livingstone_, et dont on nous donne la traduction.
Qu'on ne nous parle plus des fictions les plus remarquables! _Robinson Crusoé_ et le _Robinson_ suisse sont également distancés par la réalité! Le livre de M. Stanley, où l'on voit à chaque page la volonté humaine aux prises avec les plus incroyables difficultés, les obstacles les plus élevés, les lassitudes les plus énervantes, employant tour à tour la ruse et la force, jouant de la langue comme un diplomate et du _rifle_ comme un héros; ce livre laisse bien loin, à mon avis, toutes les inventions du monde. On ne doit plus faire désormais que du roman d'analyse. Le roman d'aventures est dépassé par ces choses vraies et vécues.
Il nous faut donc placer, au premier rang des livres d'étrennes, à côté de l'_Espagne_ de M. Davillier, le livre de M. Stanley et celui de M. Hayes. Mais il en est d'autres, et de fort intéressants, qui appartiennent au domaine de l'imagination. Tels sont les jolis récits de Mme de Witt, de Colomb et de M. Jules Girardin. Les _Braves gens_ de M. Girardin, _Une sour_ de Mme Witt, née Guizot, et le _Violoneux de la Sapinière_ de Mme Colomb, sont en leur genre, et à un degré presque égal, de petits chefs-d'oeuvre de morale agréable et de récits bien agencés. De spirituels dessins les accompagnent, et Emile Bayard et Adrien Marie se sont mis en frais, sans beaucoup chercher, de compositions simples et amusantes à l'oeil. Tels de ces _bois_ sont de petits tableaux tout faits. Le roman intime de M. J. Girardin avait déjà paru, ainsi que d'autres récits intéressants, dans ce _Journal de la Jeunesse_ que la maison Hachette a eu, l'an passé, la bonne idée de créer. Les enfants et les adolescents ont besoin, eux aussi, de leur journal. Nous avons eu le nôtre, jadis, où Louis Desnoyers nous comptait les voyages de Robert-Robert et les aventures de Jean-Paul Choppard. Le _Journal de la Jeunesse_ d'à présent est plus instructif, plus sérieux peut-être, mais amusant. On le voit bien en parcourant ses tables des matières où les voyages coudoient l'histoire, et les contes font pendant à la science familière.
Les livres de Mme Colomb et de Witt ne sont pas les seuls récits pour être donnés en étrennes. La Bibliothèque rose s'est enrichie, cette année, de quatre volumes excellents: _Par-dessus la haie_, un joli roman de Mme de Stoly où je vous recommande le type charmant de la muette; les _Quatre pièces d'or de Goubaud_; le _Chef de famille_ de Mme Fleuriot, et l'_Extrême far West_, aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise, par R. B. Johnson, traduites de l'anglais par A. Talandier. Je serais bien embarrassé, je l'avoue, s'il me fallait choisir, pour rendre heureux un lecteur de douze ans, un de ces quatre petits livres, et je prendrais,--ce qui serait très-sage,--le parti de les offrir tous les quatre. Ce sont des oeuvres d'un ton excellent et qui toutes apportent leur contingent de morale ou d'enseignement.
Il faut ajouter que la _Bibliothèque des Merveilles_--qui est bleue comme cette bibliothèque enfantine est rose--nous offre, outre les _Merveilles de la photographie_ de M. G. Tissandier, un volume de Moquet, l'_Envers du théâtre_, où nous apprenons comment manoeuvrent les trucs, comment se gonfle la mer, comment s'opèrent les travestissements et les changements à vue, comment vit, en un mot, le théâtre, ce monde inconnu, attirant, bizarre. Je reprocherai seulement à M. Moquet d'avoir fait un livre trop technique, on ne comprend pas toujours tous les termes dont il se sert; mais en dépit de tout, son livre est curieux et restera.
M. de Lescure publiait, l'an passé, une _Jeanne d'Arc_ que nous avons signalée et recommandée à nos lecteurs. Cette année, le même écrivain publie, avec des eaux-fortes remarquables, un fort beau livre intitulé _Henri IV_. Ce n'est pas seulement un livre d'étrennes et un très-beau livre, c'est une excellente étude historique. Je n'y veux chercher aucune allusion au présent; la renommée d'Henri IV est indépendante de l'éclat que ses successeurs en voudraient peut-être tirer. Le Béarnais est un type bien français et bien sympathique. Il est patriote, dans un temps où l'idée de patrie commence seulement à naître. Il a bien ses défauts, que ne lui cachait pas le rude Agrippa d'Aubigné; mais l'ensemble de ses vertus fait oublier ses faiblesses et ses ingratitudes. Tel qu'il est, il ressemble au livre écrit à sa louange par M. de Lescure. Le nouveau biographe du roi de Navarre devenu roi de France a été ému, et il a surtout vu une occasion de peindre une grande figure française dans le récit de l'existence de l'homme qui disait aux Espagnols quittant Paris: «_Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas! _» Le Béarnais a porté bonheur à M. de Lescure, et cette vie de _Henri IV_ est certainement un de ses meilleurs ouvrages. Les eaux-fortes qui l'ornent y ajoutent un grand prix artistique, mais le livre valait assez par sa propre valeur littéraire.
Puisé aux meilleures sources et aux plus récentes, il est peut-être supérieur à cette _Jeanne d'Arc_, du même auteur, si savamment et si curieusement étudiée pourtant. Ce sont là de bons livres et qui nous font un peu oublier le présent en nous entretenant avec émotion des grandeurs du passé.
Jules Claretie.
LE MONUMENT COMMÉMORATIF DE VERNON
La ville de Vernon (Eure), longtemps préservée de l'invasion prussienne, grâce au courage des mobiles de l'Ardèche qui l'occupaient, a tenu à s'acquitter de la dette de reconnaissance contractée en ces jours douloureux de 1870. Elle a inauguré, le mercredi 20 novembre, le monument funèbre dont nous donnons le dessin et qui est consacré à la mémoire de ses vaillants défenseurs tombés dans les petits combats livrés aux portes de la ville les 22 et 26 novembre 1870.
Ce monument, élevé par souscription publique, et dont le projet avait été mis au concours, est l'oeuvre de M. Anatole Jal, architecte de la ville. Il est situé à l'extrémité d'une des avenues qui entourent Vernon, l'avenue de l'Ardèche; sa masse blanche se détache sur le fond sombre des arbres du parc de Bizy, et la simplicité sévère de ses lignes s'harmonise à merveille avec le paysage qui lui sert de cadre.
Le cartouche de la face principale de la pierre funéraire porte cette simple inscription; _Aux gardes mobiles de l'Ardèche_. On lit sur la face opposée: _Vernon, 22-26 novembre 1870_. Sur les faces latérales sont gravés les noms des glorieuses victimes auxquelles le monument est consacré. C'est d'abord, à droite: _Rouveure_, capitaine; _Réal, Cordai, Forestier, Pourrai_; et à gauche: _Leydier_, lieutenant; _Brios, Crouzé, Morel, Tracot_.
Les armes de la ville de Vernon et celles de Privas, le chef-lieu du département de l'Ardèche, sont sculptées sur le socle de la pyramide, qui est également orné de croix et de palmes enlacées.