L'Illustration, No. 1606, 6 décembre 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
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31° Année.--VOL. LXII.--Nº 1606, SAMEDI 6 DÉCEMBRE 1873
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LES NOUVEAUX MINISTRES.--D'après les photographies de M. Franck.
SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--La bataille de Saint-Privat livrée le 18 août 1870--Les Théâtres.--Nos gravures.--_Comment j'ai retrouvé Livingstone_.--Revue littéraire: les livres d'étrennes.--Le monument de Vernon.--Bulletin bibliographique.
_Gravures_: Les nouveaux ministres.--Procès du maréchal Bazaine: les témoins (9 gravures);--Le maréchal se rendant à l'audience.--Plan de la bataille de Saint-Privat.--Théâtre de la Porte-Saint-Martin: _Libres!_ drame à grand spectacle de M. E. Goudinet.--Le paquebot transatlantique, _Ville-du-Havre_, coulé en pleine mer le 22 novembre.--La Terre de désolation, par le docteur J. J. Hayes (2 gravures).--_La Soeur perdue_, par Mayne Reid (4 gravures).--_Comment j'ai retrouvé Livingstone_. (4 gravures).--Monument élevé à la mémoire des mobiles de l'Ardèche, morts pendant la guerre à Vernon.--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
La nouvelle combinaison ministérielle que nous avons enregistrée dans notre précédent bulletin a provoqué un vif mécontentement dans les rangs de la droite légitimiste et aura probablement pour résultat de détacher de la majorité gouvernementale une partie de ce groupe parlementaire; le gouvernement trouvera, il est vrai, d'un autre côté, d'amples compensations, mais ce revirement n'en est pas moins le point de départ d'une situation nouvelle et dont il est difficile de prévoir l'issue.
Le caractère du changement introduit dans notre système politique par la prorogation septennale des pouvoirs du maréchal-président était loin, en effet, d'être interprété de la même manière par tous ceux qui avaient appuyé cette prorogation de leur vote; selon les uns, on avait surtout eu pour objet de créer un pouvoir anonyme, à l'abri duquel il serait toujours loisible de travailler à une restauration monarchique; selon les autres, le vote du 19 novembre avait créé un gouvernement réel, dont l'existence ne saurait plus être mise en péril par les attaques et les compétitions des partis et que personne n'aurait plus le droit de chercher à détruire. Or, c'est précisément dans ce dernier sens que s'est modifié le cabinet du 24 mai en se séparant de MM. Ernoul et de la Bouillerie, et en faisant appel au concours de MM. Depeyre et de Larcy. Bien qu'appartenant, comme leurs prédécesseurs, à la droite, MM. Depeyre et de Larcy étaient placés, comme on l'a dit, à la gauche de ce groupe; leur situation parlementaire leur permettait de se rallier à un programme inacceptable pour MM. Ernoul et de la Bouillerie, qui avaient notoirement joué un rôle actif dans la campagne monarchique; d'ailleurs, MM. Depeyre et de Larcy n'avaient pas accepté sans difficultés les portefeuilles qui leur étaient offerts, et il n'aurait pas fallu moins, assure-t-on, pour les y décider, une l'intervention personnelle du maréchal-président. On conçoit qu'en présence de complications aussi épineuses, l'enfantement du nouveau ministère ait été des plus laborieux; il ne faut donc plus s'étonner des lenteurs qui ont présidé à sa formation.
Les effets de la scission que nous signalions en commençant n'ont pas tardé à se manifester; le spectacle que nous donne l'Assemblée depuis huit jours montre clairement que l'ancienne majorité du 24 mai est en pleine dissolution. La loi de prorogation portait, on s'en souvient, que, dans les trois jours de sa promulgation, aurait lieu la nomination de la commission chargée de l'examen des lois constitutionnelles; or, le scrutin ayant pour objet la nomination de cette commission a commencé le 20 novembre, et au moment où nous écrivons il n'est pas encore terminé; depuis huit jours, les urnes circulent dans l'Assemblée à chaque séance sans qu'il en ait encore pu sortir trente noms réunissant la majorité nécessaire; et cependant, le chiffre de cette majorité nécessaire diminue chaque jour en raison du nombre toujours croissant des abstentions; sur les vingt-huit commissaires nommés jusqu'à présent, deux seulement l'ont été à une majorité dépassant quatre cents voix, et cette majorité ne s'élevait plus qu'à trois cents voix pour les deux derniers.
Dans la séance de l'Assemblée nationale du 28 novembre, M. le vice-président du conseil a donné lecture du projet de loi sur les maires et les attributions de la police municipale. Ce projet se compose de quatre articles. Le premier attribue au président de la République la nomination des maires et des adjoints dans les chefs-lieux de département, d'arrondissement et de canton; aux préfets, dans les autres communes; et, en vertu de l'article 2, ces nominations doivent avoir lieu dès la promulgation de la loi. L'article 3 accorde aux préfets et aux sous-préfets les attributions du préfet de police, et l'article 4 rend les dépenses de police obligatoires pour les communes. Ce projet de loi, qui va enlever aux radicaux le dernier élément de force qu'ils possédaient dans le pays, a naturellement excité toutes les colères de l'opposition, qui a fait ressortir sur tous les tons et dans tous les journaux dont elle dispose le démenti que se donnera en le votant la majorité naguère si résolument décentralisatrice. Mais si l'opposition a ses raisons pour crier, la majorité a les siennes aussi sans doute pour agir comme elle le fait. Ajoutons que le projet de loi sur les maires n'est qu'une garantie provisoire que se donne le gouvernement, en attendant le vote dés lois organiques municipales.
ESPAGNE.
Les dépêches d'Espagne persistent à assurer que l'affaire du _Virginius_ est arrangée, et l'une d'elles annonçait dernièrement que M. Castelar avait reçu la ratification des bases sur lesquelles l'arrangement avait été conclu. Mais cet accord entre les deux gouvernements ne donne pas une solution définitive. Il ne suffit pas que la convention existe, il faut encore qu'elle s'exécute et que les réparations promises soient effectuées. C'est ici que commence vraiment la difficulté. Du moment que les circonstances dans lesquelles s'est opérée la capture du bâtiment ont été clairement connues et qu'on a pu être édifié sur l'illégalité de cet acte, ainsi que de tous ceux qui l'ont suivi, le doute n'était pas possible. Le cabinet de Madrid n'avait qu'à se soumettre aux obligations que lui imposait le droit des gens. Il a franchement, loyalement accompli son devoir, mais il reste à donner une sanction à l'arrangement convenu. M. Castelar pourra-t-il se faire obéir des autorités cubaines, qui jusqu'à présent ne se sont pas signalées par une déférence exemplaire pour les instructions qu'on leur envoie de Madrid? Les planteurs de Cuba sont toujours d'accord avec la métropole tant qu'il ne s'agit que de recevoir d'elle des renforts, des munitions et des navires cuirassés; mais quand il est question de recevoir des ordres, ils n'en prennent qu'à leur guise. Croit-on que les volontaires de Santiago consentiront à livrer aux autorités américaines les auteurs et les instigateurs des meurtres juridiques dont a été victime l'équipage du _Virginius_? Sans doute le gouvernement espagnol payera les indemnités stipulées; mais aura-t-il la force et les moyens de contraindre les détenteurs actuels du bâtiment illégalement saisi à en faire la restitution? Il est vrai que M. Soler, ministre des colonies, se trouve actuellement à la Havane et qu'il doit y être venu avec de pleins pouvoirs de la part de ses collègues. Toutefois, on peut craindre une vive résistance. Ainsi, d'après un télégramme de New-York, les autorités cubaines auraient demandé au gouvernement de ne rien conclure avant le protocole qui démontre la légalité de la capture. Les nouvelles venues de Madrid font croire que cette prétention a été écartée, puisque l'arrangement a été ratifié. Il n'en reste pas moins avéré que la population et la presse de la Havane s'opposent énergiquement à la remise du navire, et que les préparatifs de défense sont poussés avec la plus grande activité, en vue d'une intervention des États-Unis. La question, comme on le voit, n'est donc tranchée que diplomatiquement. Elle va entrer dans une phase nouvelle plus périlleuse, celle de l'exécution. Si le gouvernement espagnol n'est pas capable de forcer la main à ses agents, il est à craindre que les États-Unis ne se chargent de la besogne, et le sort de Cuba pourrait bien être profondément changé.
ITALIE.
Sa Sainteté Pie IX vient de publier une nouvelle encyclique datée du Vatican, 21 novembre. L'espace nous manque pour analyser ce document, qui touche à toutes les questions dans lesquelles la papauté se trouve actuellement engagée. Après un exorde consacré à des plaintes générales sur la situation de l'Église, Pie IX s'étend longuement sur les querelles religieuses soulevées dans plusieurs États de l'Europe. Il flétrit d'abord les usurpateurs de Rome, les spoliateurs du Saint-Siège et des Ordres religieux. Passant d'Italie en Suisse, il glorifie la résistance des évêques de Genève et de Bâle, Mgrs Mermillod et Lachat, aux autorités civiles de leur pays, et prononce l'anathème contre les prêtres intrus, imposés par ces autorités aux paroisses catholiques de la Suisse. Il rappelle ensuite la protestation qu'il a adressée à l'empereur Guillaume; et tandis qu'il assimile les ultramontains de l'Allemagne aux martyrs des premiers âges du christianisme, il lance les foudres de l'Église sur les vieux-catholiques, sur l'évêque Reinkens, leur chef, et sur tous ceux qui l'ont élu et le soutiennent.
En terminant, Pie IX recommande à ses fidèles de ne point perdre courage, d'opposer le calme le plus parfait aux hostilités dont l'Église est l'objet et de persévérer dans la prière pour apaiser la colère céleste provoquée par les crimes des hommes, afin que si le Tout-Puissant «se lève enfin dans sa miséricorde, il commande aux vents et fasse la tranquillité».
COURRIER DE PARIS
«--Venez donc avec moi.--Où ça?--Chez Reaujon.--Pour-quoi faire?--Pour y voir ce que vous n'avez jamais vu.--laissez donc! J'ai vu chez le baron d'Holbach dix philosophes calmes et un chien à deux têtes.--Pour entendre ce que vous n'avez jamais entendu.--J'ai entendu jouer de la flûte par l'automate de Vaucanson.--Ce que j'ai à vous montrer vaut quinze fois mieux.--Eh bien, qu'est-ce donc?--L'orchestre de Beaujon, pardieu!--Quel orchestre?--Quinze jeunes filles belles comme le jour, surtout la nuit.--Elles sont musiciennes?--Elle ne sont même que cela.--A d'autres!--Venez, vous verrez et vous entendrez. L'une joue du violon, l'autre de la cithare, une autre du clavecin, une autre du luth. Toutes quinze vêtues en nymphes des bois. Venez donc; c'est incomparable.»
Voilà, en termes précis, ce qu'on lisait dans l'un des trente-sept volumes des _Mémoires secrets de la république des lettres_ (Bachaumont et Cie). La chose a été imprimée sous le ministère de M. de Maurepas, il y a une centaine d'années. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme vous voyez. Un orchestre composé de quinze jeunes filles, costumées en déesses des prés et des bois, c'était une fantaisie de fermier général. La chronique raconte que Beaujon s'en permettait bien d'autres; par exemple, cette pêche que Louis XV alla manger chez le traitant et qui lui coûta cent cinquante mille livres. Cent cinquante mille francs une pêche! Nos millionnaires y regarderaient à deux fois. Mais ce n'est pas de cela qu'il est question pour le moment; parlons de l'orchestre de dames.
A cent ans de distance, ce qui se passait chez un manieur d'argent se passe, pour le premier venu, au Casino de la rue Cadet. Du neuf, ce n'en est pas. Pour le moins, c'est du progrès. Une Autrichienne, Mme Almann Weinlich, a eu cette idée ingénieuse de former un orchestre avec des jeunes filles. A-t-elle tout simplement copié Beaujon ou bien, considérant qu'un homme soufflant dans du cuivre est horrible à voir, a-t-elle voulu faire exécuter les oeuvres des maîtres par des instrumentistes d'un spectacle plus gracieux? Quoiqu'il en soit, la substitution est de celles qui plaisent. L'orchestre des Viennoises enchantera Paris.
En tout, on compte une trentaine de musiciennes. L'uniforme est de rigueur. On y a arboré les couleurs nationales de l'Autriche. Ainsi ces dames sont vêtues d'une robe jaune d'or, avec un justaucorps de velours. Bordures et agréments noirs. Naturellement les lorgnettes ont été braquées sur ces têtes. Quatre ou cinq sont fort jolies; presque toutes sont fort ébouriffées. Il paraît que c'est conforme au style du germanisme actuel. On aperçoit dans les cheveux, pour les blondes une rose simple, pour les brunes une rose thé.
Cet orchestre a de sérieuses qualités; il joue juste, avec ensemble, beaucoup de goût, mais un peu mollement. A mesure qu'on regarde et qu'on écoute, on se dit: «Tiens, nous sommes _volés_; il n'y a pas que des femmes.» Vous avez compris, j'imagine, que dans la circonstance, le mot _volé_ ne doit pas être pris dans son sens propre; c'est un verbe de la grammaire parisienne, grammaire hérissée de tant de bizarreries. Avant que le premier air soit fini, on a aisément découvert que les seuls instruments à cordes sont tenus par des mains féminines. Quant aux ophicléides, aux trombones et aux trompes de chasse, ils gonflent la joue de jeunes garçons d'un aspect assez comique. En effet, ces jeunes gens sont vêtus comme dans une féerie du Châtelet; ils ont des crevés de satin jaune, agrémentés de broderies. Vous pourriez les prendre au choix pour dessus de pendule ou pour des valets de trèfle.
Pour ce qui est de Mme Weinlich, la _cheffe_ d'orchestre, aristocratiquement gantée de blanc, elle conduit son petit bataillon comme menait le sien, il y a un quart de siècle, ce célèbre Musard, qui a été le Napoléon de la colophane. Chacun des instruments obéit au doigt et à l'oeil, militairement. On a beau lorgner, applaudir, hisser, jeter des bouquets, ces jeunes musiciennes des bords du Danube ne bronchent pas. Ce sont des prêtresses de l'art pour l'art. On voit qu'elles appartiennent, corps et âme, à la musique, de même que les bayadères de l'Inde appartiennent à la danse.
Au premier concert, spécialement offert à la presse, plus d'un morceau a été remarqué à bon droit, un solo de violoncelle exécute par Mlle Louise Dellmayer a été dit par cette artiste avec beaucoup de goût. Le _Pizzicato_, polka de Strauss, de Vienne, exécuté brillamment par les instruments à cordes, a été _bissé_. Enfin Mlle Pauline Zèwe s'est beaucoup fait applaudir dans un solo de violon.
Passons vite à une autre actualité.
Un homme du jour, un savant, a éprouvé le désir de renouer la chaîne des temps, comme on dit; il vient de ressusciter une chose ou bien un mot d'autrefois, comme on voudra. Le docteur L*** s'occupe donc d'organiser le _Club de la Fourchette_. Ici chacun se cogne le front pour retrouver un souvenir. Il y a eu, au commencement de ce siècle, une conjuration fameuse, la _Société de la Fourchette_. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler, ne fût-ce que sourdement, de cette _Marianne_ de la littérature, se ravivant dans un dîner mensuel, au Rocher de Cancale. Dans l'origine, c'était une _bosserie_ tout comme une autre. Une mauvaise queue de rimeurs galants, échappée de l'_Almanach des Muses_, se réunissait pour boire et pour chanter. (Ils chantaient à tout propos, ceux-là!) Un jour, au dessert, le boute-en-train de la bande se leva d'un air à peu près solennel. Le verre à patte qu'il tenait à la main s'allongeait en écume d'argent. On prétend que c'était M. Étienne, l'auteur de _Joconde_, futur pair de France. «--Messieurs, dit-il.»--Mais je vous fais grâce du discours. Il y était exprimé qu'il fallait s'entraider pour forcer les portes de l'Académie française. «Toute la _Société de la Fourchette_ y passera si nous savons nous faire la courte échelle.» Il y eut un serment redoutable, taillé sur le patron de celui du Grütli: «Nous le jurons!» L'expérience fut naturellement essayée par le préopinant, qu'on présenta à la première vacance: M. Étienne fut élu, tant les fourchettes manoeuvrèrent bien. Une fois entré, l'auteur de Joconde tendit la main à M. Antoine Say; cet autre à un troisième; le troisième à un quatrième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, jusqu'au vénérable M. de Pongerville, traducteur d'Ovide et président du comité de censure après le 2 décembre. Ainsi, pas une fourchette n'est demeurée à la porte.
Si je suis bien renseigné, la tentative d'aujourd'hui n'a pas tout à fait en vue l'escalade de l'Académie française, à moins que ce ne soit l'objet de quelque secrète stipulation. Le docteur L*** a pour objectif quelque chose de plus général. Il se propose, dit-on, de rendre comestibles les divers animaux qu'on ne regarde guère chez nous que comme des sujets de curiosité. Pour être juste, il faut noter que le siège de Paris nous avait déjà inculqué cette idée en nous poussant à manger les bêtes du Jardin d'Acclimatation et quelques-unes du Jardin des Plantes. Mais ce qui n'était que l'accident ou l'exception deviendrait la règle. Peut-être savez-vous ce mot, entendu jadis, dans un cabaret élégant du Palais-Royal. Un viveur qui voulait rire interpellait les servants: «Garçon, un pied d'éléphant à la poulette.--Monsieur, désolé, nous venons de servir le dernier.» Eh bien, grâce au _Club de la Fourchette_, on trouvera toujours des pieds d'éléphant. Une côtelette de chameau est peut-être exquise avec de petits oignons anglais. «--Garçon, une langue de jaguar pour madame. Il la faut un peu rissolée.»
On peut ne pas s'occuper de politique courante; il n'est pas possible de ne pas s'intéresser à ce qui se fait à Versailles touchant l'édifice de nos finances. Hélas! ce n'est plus qu'un château de cartes. Vu les charges énormes que nous a imposées la guerre, le budget n'est plus en équilibre. On cherche à créer de nouveaux impôts. Comment s'y prendre? Tout a été frappé. L'air, le feu, l'eau, ce que nous mangeons, ce que nous buvons, la maison, l'habit, l'outil, le travail, le plaisir, la maladie elle-même, on ne sait rien qui ne soit soumis à une taxe. Le chien est devenu contribuable; le chien produit 5 millions 650,000 francs par an. Où chercher? Sully, Colbert, Turgot, Gambon, Mollien, l'abbé Louis, tous nos grands économes, y perdraient leur arithmétique. Et pourtant, et en dépit de tout, malgré vent et marée, il nous faut de nouvelles ressources.
Un très-bon citoyen, un ancien notaire de la ville d'Avesnes (Nord), vient d'avoir une idée qui va faire jubiler les uns et hurler les autres. En s'adressant à l'Assemblée nationale par voie de pétition, il demande qu'on mette un impôt sur les célibataires. J'ai tenu le placet entre mes mains, durant cinq minutes, ce qui m'a suffi pour en comprendre tout à la fois le sens moral et la portée financière. Après avoir spécifié plusieurs genres d'exemption, le pétitionnaire construit une échelle; il veut que lorsqu'on n'est pas marié à tel âge on paye tant au fisc, et à tel autre âge, le double, et à tel autre âge, le triple; c'est un peu salé, dira-t-on. D'accord, et c'est parce que c'est salé que c'est piquant:
De vingt-cinq ans à vingt-six ans. 100 fr. De vingt-six ans à vingt-sept ans. 200 fr. De vingt-sept à vingt-huit. 300 fr. De vingt-huit à vingt-neuf. 400 fr. De vingt-neuf à trente. 500 fr.
Passé trente ans le célibataire opiniâtre serait soumis, chaque année, à une capitation de 1,000 francs.
Il va sans dire que le sexe masculin seul tomberait sous le coup de la loi.
Montesquieu demande que les lois soient d'accord avec les moeurs et les moeurs en harmonie avec les lois. Je ne saurais dire si le projet de l'ancien notaire d'Avesnes serait agréé, philosophiquement parlant, par l'auteur de l'_Esprit des lois_; mais, pour sûr, il ne déplairait pas à tout le monde. De tous les contre-forts de la société moderne, le mariage est peut-être celui qui est en ce moment le plus battu en brèche. Cent fois par jour vous entendez les jeunes gens s'écrier que c'est une duperie que de se marier. Sous ce rapport, l'échelle de proportion pourrait produire quelque bien et forcer les réfractaires à s'amender.--Il y a, par malheur, une objection à fournir contre la pétition. Cette affaire, non plus, n'est pas absolument nouvelle, puisqu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. Un jour, dans la Grande-Bretagne, on a cherché à mettre une réforme de ce genre à l'ordre du jour. Lisez le _Spectateur_ d'Addison, tome III, page 57; vous y verrez, non le projet de l'ancien notaire d'Avesnes, mais une fantaisie qui y ressemble un peu. L'humoriste anglais demandait bien un impôt sur le célibat, mais en se moquant, en se jouant, uniquement pour faire une épigramme.
La pétition dont je viens de parler a été remise, il y a quelques jours, à la questure. On peut prévoir qu'elle fera beaucoup de bruit en France, si elle est convenablement rapportée.--Mais les hommes graves la rapporteront-ils?
Il n'y aura jamais eu de succès plus complet que celui de la nouvelle oeuvre d'Alexandre Dumas fils; Monsieur Alphonse sera, à bon droit, la coqueluche de cet hiver. Dans un autre compartiment de l'_Illustration_, un de nos collaborateurs vous dira en quoi consiste le mérite de ce drame si rapide, si touchant et si moral. Pour nous, nous n'avons qu'à noter quelques-uns des faits épisodiques qui se sont produits autour de ce remarquable ouvrage. L'auteur a, dit-on, mis six mois à concevoir et à écrire cette pièce, qui est, comme facture, absolument l'opposé de la _Femme de Claude_, sa dernière étude. S'il vous en souvient, à propos de cette oeuvre dramatique, la critique tournant à l'aigre, disait que le fécond artisan était décidément en baisse. Ç'a été comme un coup d'éperon. Alexandre Dumas fils a voulu voir le feuilleton avouer au grand jour combien il s'était trompé, et il y a pleinement réussi. En effet, sur toute la ligne, les critiques ont dit cette invariable formule:
--C'est la jeunesse de la _Dame aux camélias_;--c'est la touche nette et vigoureuse du _Demi-monde_.
Dans la nuit qui a suivi la première représentation, M. Alexandre Dumas était à peine rentré chez lui qu'on lui apportait un petit papier plié en losange.
Voici ce que contenait ce message:
«Très-vrai;--très-beau.
Emile de Girardin.»
Autre missive, celle-là venant, paraît-il, d'un spéculateur:
«Monsieur.
«Voulez-vous cent mille francs en échange de votre succès d'hier?»
L'auteur a répondu en jetant le billet au feu.
Dans un certain monde, où l'on a pour habitude de prendre ses aises, il a été fait grand bruit de la figure un peu trop accusée de «M. Alphonse». Ce personnage reproduit un type uniquement parisien, une figure qui a pour étiquette un mot qui ne se prononce pas parmi les gens de bon ton. De là mille tours de phrase, mille sous-entendus qui ne contribuent pas peu au succès de la pièce et du rôle. Pour ajouter encore à tout cela, un jeune acteur, Frédéric Achard, a mis dans cette individualité le cachet d'une exactitude incroyable. Costume, gestes, langage, tout concourt à faire voir en lui le type en question lui-même. Tous les camarades du jeune comédien, frappés de tant de vérité, l'ont enveloppé de compliments.