L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873
Part 5
_Les Merveilles de la photographie_, par G. Tissandier.--Voici un nouveau volume de la _Bibliothèque des merveilles_, et qui fait honneur à la collection. Qu'y a-t-il de plus merveilleux que la photographie, dont les travaux nous laissent pourtant déjà indifférents? La terre tourne si vite que l'on oublie le lendemain la situation de la veille, et il semble que nos pensées se multiplient et s'envolent beaucoup plus vite depuis que nous connaissons la rapidité des mouvements célestes. En fait, il n'y a que quarante-sept ans que le premier traité entre Niepce et Daguerre a été signé, et aujourd'hui les photographes pullulent dans toutes les villes d'Europe, et les photographies sont tombées dans le domaine public, et l'on n'accorde plus aux meilleures d'entre elles qu'une attention momentanée. Mais tandis que pour la masse du public la photographie est encore toute entière dans la reproduction plus ou moins durable d'un visage, d'un monument ou d'un paysage, l'art s'est agrandi, s'est développé comme toutes les connaissances humaines, et déjà rend d'immédiats services à la plupart d'entre elles. La photomicrographie fixe aujourd'hui l'image centuplée de l'insecte, invisible à l'oeil nu, dessine l'agencement moléculaire minéral, végétal ou animal, nous montre les cristaux du sang ou l'épiderme délicat d'une pauvre chenille. A l'opposé, toute l'Assemblée nationale est reproduite sur un carré de collodion du diamètre d'une tête d'épingle, sans rien perdre de ses proportions ni de sa grandeur réelle. Si nous passons maintenant du petit au grand, nous trouvons la photographie appliquée au soleil, à la lune, aux planètes et même aux étoiles, et nous avons déjà des sériés de plusieurs années de portraits du soleil, faits chaque jour, et montrant la variation incessante de son aspect et de ses taches. Des photographies directes de la lune sont si excellentes que l'on se promène facilement dans les vallées et les paysages lunaires ainsi reproduits. Appliqué à la météorologie, le même art remplace maintenant l'observateur en enregistrant automatiquement l'état du ciel, la marche du baromètre, du thermomètre, du vent, de l'aiguille aimantée, etc., ce qui permettra d'avoir un bien plus grand nombre de constatations simultanées et permanentes et de donner à la météorologie la base qui lui manque encore. Il y a plus: la photographie _imprime_ maintenant elle-même, et le livre de M. Tissandier nous offre un spécimen de photoglyphe à l'encre de Chine gélatinée, qui montre au premier coup d'oeil toute la valeur artistique et toute l'importance pratique du nouveau procédé. On le voit, le jeune et savant directeur du journal _la Nature_ a su réunir dans son nouveau livre toutes les richesses de l'art dont il voulait raconter les merveilles.
Camille Flammarion.
_Une courtisane vierge_, par M. Amédée de Céséna.--L'auteur fut un journaliste grave, un personnage politique, un polémiste. Il n'est qu'un conteur qui spécule sur de certaines curiosités malsaines. Je pense qu'il suffit de citer le titre du livre pour montrer tout ce que M. de Céséna a voulu lui donner d'alléchant. Le romancier se défend, d'ailleurs, dans sa préface, d'être un corrupteur. Il prétend au titre de _moraliste_. Ce n'est donc pas un moraliste homeopathique: il fait de la morale par les contraires.
_Les Femmes au coeur d'or_, par M. Eugène Moret. (1 vol. Dentu.)--Il y a, dans le roman-feuilleton, des auteurs dont la réputation n'égale pas le talent, et M. Eugène Moret est de ce nombre. Il a des succès, et très-grands, dans le public des journaux populaires, des livraisons à dix centimes, et il mérite ces succès-là. Ses livres sont moraux, honnêtes et intéressants. Il a publié sur les _Femmes de la Révolution et de la Terreur_ des feuilletons absolument amusants et qui, réunis en volume, ont beaucoup plu aux lecteurs. Ces _Femmes au coeur d'or_ auront certainement le même sort et méritent le même accueil. C'est là un roman qui vaut dix fois mieux, à coup sur, que bien des romans célèbres, et qui fait honneur au talent très-loyal, sans fracas, sans charlatanisme, de M. Eugène Moret.
_La comtesse de Nancey_, par M. Xavier de Montépin. (3 volumes in-18. Chez Sartorius.)--M. Xavier de Montépin est, en librairie, le triomphateur de la saison. Il a publié trois ou quatre volumes, épisodes détachés d'un même roman, qui en sont à leur huitième ou dixième édition. _La comtesse de Nancey, l'Amant d'Alice, le Mari de Marguerite_, ont amusé tout un public, le public des romans d'Arsène Houssaye, celui qui aime l'impossibilité en pleine vie réelle, les aventures improbables placées dans le milieu parisien. M. de Montépin, jusqu'ici, n'avait point connu pareille vogue, pas même il y a seize ou dix-huit ans, lorsqu'il écrivait les _Viveurs de Paris_ et les _Filles de plâtre_. Je crois même nie rappeler que les _Filles de plâtre_ lui valurent une assignation devant la police correctionnelle. Aujourd'hui, en ce temps d'_ordre_ et de _moralité_, les romans de M. de Montépin montent aux nues. L'auteur est un aimable homme qui n'a d'autre tort que de vouloir, de temps à autre, dire son mot dans la politique courante. Quand il conte ces aventures extraordinaires, il amuse et il entraîne. Au fond, cela lui suffit. Le public le suit, il est satisfait. Il ne _politique_ que par aventure. Son rôle est d'inventer: il invente. Les folles amours, les coups de couteau, les scandales à Bade, les espions prussiens, les batailles de la Commune, les propos de boudoirs, tout se coudoie dans la trilogie que M. de Montépin appela tout d'abord le _Mari de Marguerite_. Je n'analyserai point ces pages. Leur succès a été absolu, et si l'on n'avait abusé du mot, je dirais volontiers que c'est un des signes du temps. Mais ne faut-il pas des rêves à tout le monde? Pâture à liseurs, disait Petrus Corel en parlant de ses livres. Chacun choisit le mets qui lui convient,--et cela n'empêche pas de rééditer Corneille.
_La Célestine_, de Fernando de Rojas, traduite par M. Germond de Lavigne. (Nouvelle collection Jannet.)--M. E. Picard continue avec succès la publication de ses petits chefs-d'oeuvre littéraires faisant suite à la collection Jannet. Les bibliophiles se disputeront également la _collection rouge_, qui est l'ancienne, et la _collection bleue_, qui est la nouvelle. Sous cette dernière forme, les oeuvres de Rabelais vont être tantôt achevées, et M. André Lefèvre vient de donner une édition des _Lettres persanes_, de Montesquieu, qui pourrait bien être définitive. Aujourd'hui, M. Germond de Lavigne, si compétent en ce qui touche la littérature espagnole, publie, dans cette même collection, une traduction de la Célestine, ce roman dialogué d'un intérêt si puissant et d'un charme si particulier qui date, s'il vous plaît, du XVe siècle,--de 1492,--et qui semble comme la source où Calderon et Pope puisèrent leurs drames ensoleillés et entraînants.
Moratin avait raison d'appeler _la Célestine_ une _nouvelle dramatique_. Ce n'est que cela, en effet; mais cette nouvelle est inimitable. Il y a de tout, dans ce conte, de la morale et de la poésie, des aventures d'amour, des leçons tragiques, des séductions et des drames. Le type du prodigue Calixte est peint de main de maître, et le profil de la Célestine, une proche parente de la Macette de Régnier, est inoubliable. L'homme qui écrivit cette sorte de drame, Fernando de Rojas, était un de ces artistes rares et puissants que les littérateurs nomment d'un grand nom, les précurseurs.
M. Germond de Lavigne a traduit la Célestine avec ce talent qui lui valut, il y a quelques années, les éloges de Charles Nodier. Il n'a pas essayé, dit-il, de reforger les endroits scandaleux qui pouvaient offenser les religieuses oreilles, et il a bien fait. Sa traduction y gagne d'être une oeuvre d'art à travers laquelle on saisit toute la couleur, tout l'éclat du style castillan.
Jules Claretie.
LA GUERRE DE 1870-71 Histoire politique et militaire PAR A. WACHTER
Au moment où les débats du procès Bazaine remettent en lumière les tristes péripéties de la dernière guerre et les causes de nos désastres, nous croyons devoir appeler l'attention de nos lecteurs sur un ouvrage que nous avons déjà signalé lors de son apparition: nous voulons parler de l'_Histoire de la guerre de_ 1870-71 de M. Wachter, éditée par la librairie Lachaud. Parmi les innombrables publications qui se sont succédé sur ce sujet depuis trois ans, celle-ci est l'une des plus complètes, des plus intéressantes et des mieux à la portée du public. Les connaissances spéciales de M. Wachter ont fait de lui, depuis longtemps, un de nos écrivains militaires les plus justement estimés; une étude approfondie des opérations stratégiques qu'il a suivies sur le terrain même et une lecture attentive des documents allemands qu'il a consultés dans leur texte original, ont permis à M. Wachter de réunir dans les deux volumes qui composent son travail, les renseignements les plus exacts, les plus authentiques, et de les présenter d'une manière plus méthodique et plus claire que dans la plupart des ouvrages du même genre; ajoutons que le livre est richement illustré de dessins de M. Darjou, l'habile artiste dont nos lecteurs connaissent trop bien le talent, pour que nous ayons besoin d'en faire l'éloge. Les deux gravures que nous avons publiées la semaine dernière sur la bataille de Rezonville et les carrières du Caveau étaient extraites du beau livre de MM. Wachter et Darjou; celle que nous reproduisons aujourd'hui un nouveau spécimen de ces illustrations, qui sont le vivant commentaire du texte de M. Wachter.
L'Exposition universelle de Vienne a fourni à l'_Illustration_ l'occasion d'affirmer une fois de plus cette supériorité hors ligne qu'elle a depuis longtemps acquise sur toutes les publications analogues. Comme en 1867, l'_Illustration_ avait exposé, outre ses volumes et ses collections, une série de spécimens permettant de suivre pas à pas les opérations si compliquées de la gravure et ces procédés grâce auxquels nous arrivons à donner au public la représentation des faits d'actualité presque aussi vite que la presse quotidienne où donne le récit. Cette exposition a particulièrement attiré l'attention du jury international, qui a décerné à l'_Illustration_ une _médaille de mérite_, la plus haute récompense après la grande médaille d'honneur.
Cette distinction est, croyons-nous, la seule du même genre qui ait été obtenue par un journal illustré; nous sommes heureux d'en faire part à nos lecteurs; ils y verront une preuve nouvelle des efforts-incessants qui a valu à l'_Illustration_ la légitime réputation dont elle jouit dans le monde entier.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
Même en 999, à l'approche de l'an mille, on ne vit point aller autant en pèlerinage.