L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873

Part 4

Chapter 43,333 wordsPublic domain

Il ne faudrait pas croire pourtant que le prétendant se montrât très-facile à accorder des audiences particulières. Il est arrivé, à ce sujet, aux visiteurs étrangers, de curieuses méprises. Milord D..., désirant s'entretenir avec don Carlos, s'était rendu à cheval de Pau au château de Peyrolhade. Arrivé à la résidence princière, il fut reçu par le général Ellio, auquel il demanda de le présenter au _roi_. Le vieux général s'empressa de le conduire dans le salon bleu, aux tentures fleurdelisées, où se trouvaient trois personnages, la tête couverte de bérets blancs (_boinas_) agrémentés de passementeries d'or. Milord D..., qui ne connaissait le prince que par ses portraits, croyant voir don Carlos dans le personnage placé au milieu des deux autres, lui offre ses hommages et entre avec lui dans une très-longue conversation sur la situation troublée de l'Espagne. Après une demi-heure d'entretien, les deux interlocuteurs se quittèrent enchantés l'un de l'autre. La vérité est que le noble visiteur avait pris le major Arjona, secrétaire du prince, pour don Carlos lui-même. Celui-ci, resté dans son cabinet, n'était pas encore descendu au salon.

Je dois ajouter que cette résidence étant journellement visitée par des émigrés de tous les pays qui venaient offrir _au roi_, les uns le secours de leur épée, les autres solliciter des grades et des faveurs, le général Ellio avait organisé un service rigoureux de police autour du prince, afin de prévenir toute tentative d'espionnage ou d'attaque personnelle contre l'hôte illustre du château. Je dois reconnaître que cette surveillance pouvait ne pas être inutile, au milieu de ce coin isolé des montagnes que cherchaient à découvrir les émissaires du gouvernement de Madrid et dont l'inutilité de leurs recherches a fait toujours leur désespoir.

Ce fut pendant le court espace de temps que je passai au château de Peyrolhade que je pus me renseigner sur le personnel dont se composait la maison du prince et qu'il n'y a pas, je crois, indiscrétion de faire connaître. Elle comprenait le général Ellio, président du conseil de guerre, cinq chefs carlistes qui en étaient les membres et dont le marquis de Valdespina faisait partie, et du major Arjona, secrétaire particulier de don Carlos.

Les opérations du conseil de guerre consistaient dans la direction à donner aux opérations militaires dont le plan était tracé d'avance: dans la nomination des _cabecillas_ et leur envoi aux divers postes qu'ils devaient occuper; enfin, dans le contrôle de tous les actes qui concernaient l'organisation des bandes, leur armement et leur équipement.

Malgré le mystère dont on entourait le château de Peyrolhade, cette retraite soi-disant introuvable de don Carlos, était le centre d'un va-et-vient de gens qui, des deux côtés des Pyrénées, s'y rendaient pour les affaires de l'insurrection. C'étaient les membres de la junte qui venaient, les uns ou les autres, prendre les ordres du conseil de guerre, lui communiquer les résultats de ses opérations et s'entendre avec lui sur les difficultés qui pouvaient se présenter: et ces difficultés étaient nombreuses, surtout dès le début de la campagne; c'étaient des agents secrets qu'on avait établis sur la frontière et jusque dans les centres des provinces, qui venaient faire leurs rapports sur tout ce qui se passait d'hostile ou de favorable au parti; c'étaient, enfin, les envoyés des _cabecillas_ en campagne, qui apportaient au château tout ce qui concernait la situation bonne ou mauvaise des bandes qu'ils commandaient.

Lorsque je repassai la frontière, j'appris la nomination de nouveaux chefs carlistes, dont quelques-uns étaient déjà au château de Peyrolhade, au moment de mon départ de cette résidence. Au nombre de ces chefs qui devaient donner à l'insurrection une nouvelle impulsion, étaient le général Ellio, qui reprenait un service actif, le marquis de Valdespina, Dorregaray et Lizarraga. Ces quatre généraux, que j'ai vus plusieurs fois sur les champs de bataille, méritent d'être connus, à cause des commandements qu'ils occupent à la tête des bandes et des services qu'ils rendent à la cause carliste. C'est ce que je me propose de faire, après avoir dit quelques mots sur l'emprunt que le parti contracta à Londres. C'est, au reste, avec l'argent qu'il produisit que la guerre civile put prendre plus d'extension et de développements, ainsi que je vais le constater.

LES THÉÂTRES

Porte-Saint-Martin. _Libres!_ drame en huit tableaux, par M. Edmond Gondinet.--Ambigu-Comique. _La falaise de Penmarck_, drame en cinq actes, de M. Crisafulli.--Odéon. _Le docteur Bourguibus_. comédie en un acte et en vers, de M. Edmond Cottinet.--Gymnase. _Monsieur Adolphe_, pièce en trois actes, de M. Alexandre Dumas fils.

La pièce de M. Gondinet, _Libres!_ m'a beaucoup plu. Je sais que les dilettanti du genre, les raffinés du mélodrame y trouveront à redire, car elle n'est pas construite et charpentée selon les règles, elle ne vous saisit pas à la gorge à un moment donné pour vous laisser pantelant et lui crier merci dans quelques scènes pleines d'émotion ou de terreur. Son scénario ne s'avance pas progressivement pour marcher à travers des péripéties les plus sombres pour arriver aux catastrophes finales; mais qu'importe que le drame échappe à l'analyse par sa trame un peu légère, qu'importe que faction un peu mince tienne en quelques lignes, si l'impression d'ensemble est allée droit à l'effet voulu, et si au sortir du théâtre le drame a laissé dans l'esprit du spectateur un souvenir, et que l'âme s'en sente encore agitée par delà la représentation. C'est ce qui arrive.

C'est peu de chose en effet que cette histoire dramatique facilement imaginée et qui se déroule autour de Lambros, le polémarque de la Selléide, avec cet amour de sa fiancée Chryseis, avec cette trahison du traître Andronicos livrant par jalousie et par haine son pays à Aly, pacha de Janina. Cette rivalité est le thème obligé de tous les mélodrames. Quelques scènes plus ou moins heureuses ajoutées à cette nomenclature du crime des traîtres ne font rien à l'affaire. Le drame n'aurait rien perdu assurément à plus de nouveauté dans cette fable romanesque. Il eût été meilleur, à coup sûr, en se privant de ce groupe de comiques propres à jeter de la gaieté, comme cela se passe dans toute pièce du boulevard. Je n'en disconviens pas; mais je le répète, le drame de M. Gondinet m'a plu par sa composition générale, par son mouvement, par cette grande histoire de liberté qu'il met en scène, par ce récit de l'affranchissement d'un peuple. Tout cela est animé, vivant, tout cela s'écoute d'un bout à l'autre avec la plus vive curiosité, au milieu de nombreux épisodes et à travers tout ce pays de la Grèce.

Il semble que M. Gondinet, qui est un esprit fin et qui a bien sa jeunesse et sa poésie, ait lu cette histoire de l'indépendance hellénique dans les livres de Fouqueville et de Fauriel, qu'il ait lu avec ardeur ces chants recueillis par M. de Marcellus, et que se souvenant de cet enthousiasme qui enflamma vers 1825 nos poètes de France et d'Angleterre pour la cause de ce peuple, il ait voulu rendre dans un drame toute cette vie d'un passé qui passionna si profondément l'Europe aux temps où elle avait plus de sympathie et plus de larmes pour les opprimés et les vaincus.

A ce drame de l'indépendance d'un pays qui eut pour alliés les poètes, M. Gondinet a laissé son caractère poétique. C'est là son côté original et piquant. Il se dégage des conventions scéniques par un souffle heureux. Il a pour lui, et que le lecteur me pardonne cette phrase du temps, il a pour lui les Muses de la patrie et de la liberté. Comme aux jours de ses premiers fils, la Grèce est encore le pays des vers. Elle chante aux noces des fiancés, aux berceaux des fils, sur la tombe des soldats, elle a des épithalames et des nénîes; ses poètes populaires sont de toutes ses fêtes. M. Gondinet les a parfois reproduits avec un rare bonheur:

Le klepte est tombé sous les halles, Chantons les marches triomphales, Que son nom résonne partout. Creusez sa tombe haute et grande Pour que son bras armé s'étende Et pour qu'il s'y tienne debout. Faites à la pierre une entaille Pour que dans les jours de bataille Il entende les combattants. Plantez devant un laurier-rose Pour que l'hirondelle s'y pose Et l'avertisse du printemps.

Ainsi parle sur le cadavre du polémarque Lambros, le héros de la pièce, D'autres chantent les hymnes de liberté, et le drame s'écoule toujours soutenu par un sentiment fin et délicat qui le vivifie dans un cadre poétique, C'est la Grèce avec ses aspirations de liberté, avec ses glorieux révoltés, c'est elle avec ses kleptes, ses chkipetars, ses costumes brillants; nous la retrouvions dans sa gracieuse et pittoresque beauté, avec ce décor qui nous transporte sur la place de Variadès, au fond duquel se dessine dans le lointain les hautes montagnes et les gracieux villages attachés à leurs flancs. Nous nous sommes cru un instant sur la côte du Péloponèse, au tableau qui représente la falaise couverte d'arbres et dominant les flots bleus de la mer. C'est un chef-d'oeuvre que ce décor qui représente le Grand-Souli, avec ses maisons blanches, ses cactus en fleurs, ses vignes qui grimpent jusques aux toits en tuiles rouges, avec son pont jeté sur un torrent. Il semble que M. Rubé, qui en est l'auteur, l'ait composé d'après une vue photographique rapportée du pays de Messène ou d'Argos. Cet art du décorateur, qui, je crois, n'a jamais été poussé aussi loin dans la vérité des tableaux, nous a rendu la Grèce avec la plus grande fidélité. Et c'est là un attrait de plus pour le drame de M. Gondinet, que le public a accueilli avec le plus vif succès.

L'interprétation de la pièce est excellente. M. Dumaine joue avec une sincère conviction et une réelle autorité ce rôle de Lambros, qui domine tout le drame. Taillade, c'est Aly, le pacha de Janina, un tyran bizarre et cruel qui tourne parfois à la ganache. Larcy, Charly, font retentir leurs voix vibrantes, et Laurent égaye la pièce par sa bonne humeur. Quant à Mme Dica-Petit, fort belle sous ses magnifiques costumes de femme souliote, elle a donné au personnage de Chryseis un véritable caractère de passion et de noblesse.

J'aime ce bon mélodrame du temps passé, avec tous ses trucs, ses épouvantails, ses tours, ses prisons, ses rochers, ses falaises, tout son attirail de crimes et d'horreurs, mais encore faut-il que ces horreurs soient possibles à raconter. M. Crisafulli a poussé dans la _Falaise de Penmarck_ ce genre tellement au noir que pour ma part je ne m'y reconnais plus. Voilà une aventure, par exemple! Le commandant Pierre Lecourbe se marie; le jour même de ses noces il reçoit l'ordre de rallier l'escadre en partance! Ainsi le veut l'amiral qui ne transige pas avec la consigne. Le commandant a un frère, un ivrogne, lequel après les libations les plus regrettables, croyant entrer chez sa fiancée, se trompe de porte et pénètre chez sa belle-soeur, la femme du commandant.

Vingt ans après ce bel exploit, le commandant Lecourbe vit auprès de sa femme et entre deux filles, qu'il aime, sans soupçonner que sa fille aînée doit le jour à un horrible crime. L'affection du commandant pour cette enfant semble même plus grande que pour l'autre, à ce point qu'il dépouille sa fille cadette au bénéfice de sa soeur. La mère révoltée d'une telle injustice révèle à moitié ce terrible secret à son mari. Ce que le commandant ignore c'est le nom du coupable. Il va donc à son frère, Pierre Lecourbe, et lui confie le soin de sa vengeance en lui faisant jurer que cet homme mourra et, par le fait, il tient son serment, car honteux de lui, il se précipite du haut de la falaise de Penmarck, qui n'est là que pour fournir un titre pittoresque à la pièce. C'est à l'aide de cette fable dramatique que M. Crisafulli a obtenu une scène des plus saisissantes. Celle des deux frères, dont l'un demande vengeance à l'autre pour son honneur outragé, pour son nom souillé. Mais vraiment ces fortunes-là coûtent bien cher puisque c'est au prix de telles situations qu'on les obtient. Si ce drame nous demande au début de grands crédits pour faire marcher sa petite industrie, je suis prêt pour ma part à les lui refuser. Qu'il s'arrange, n'a-t-il pas la trahison, le meurtre, l'assassinat. S'il lui faut plus encore, il est trop exigeant; qu'il meure faute d'appui, je n'y vois pas d'inconvénient.

J'ai donc hâte de sortir de cette _Falaise de Penmarck_ pour entrer dans une joyeuse comédie, pleine de belle humeur, d'esprit et de gaieté, et qui a pour titre le _Docteur Bourguibus_: elle est née de la fantaisie d'un poète, et de la première à la dernière scène elle s'en va lestement, joyeuse de ses bonnes trouvailles comiques, de ses vers plutôt improvisés qu'écrits, étincelants de saillies. Ce docteur Bourguibus qui a pour parents tous les héros de la comédie bergamasque a une _toquade_. Pardon du mot: aux XVIIIe siècle on aurait dit du docteur qu'il avait le timbre fêlé. Le brave homme qui a la monomanie de la pitié, s'attache particulièrement aux gredins. Que lui parlez-vous d'honnêtes gens! la belle affaire! ils ont leur conscience pour eux et le paradis au bout. Mais un criminel, un assassin, par exemple, un meurtrier que la justice, l'infâme justice a frappé, voilà ce qui tente l'âme du docteur Bourguibus. C'est une cure à faire. S'occupe-t-on des gens bien portants? Non; on soigne les malades; qu'est-ce qu'un criminel? un malade: le tout est de le guérir. Grâce à ce raisonnement, le docteur cueille au haut d'un gibet un gibier de potence qu'il arrache à main armée aux mains des valets du bourreau. Cet exploit a coûté la vie à cinq honnêtes gens: c'est pour rien. Et voilà Spalâtre installé dans le logis de docteur. On va voir ce qu'on peut obtenir avec des soins d'un gredin qu'on a dépendu. Tout est pour lui, les bons morceaux, les complaisances des domestiques, et jusqu'à la main de la nièce du docteur. Seulement il veut conduire sagement l'homme à complète guérison. Il dort, silence; il va se réveiller, qu'il ouvre les yeux aux sons d'une musique réjouissante: un murmure de menuet et le docteur et sa nièce effleurent sur la mandoline et le violon l'adorable morceau de Boccherini. Là-dessus Spalâtre qui entr'ouvre les yeux rêve de voyageur égaré et d'assassinat au coin d'un bois. Elle est charmante cette scène du bandit que la musique ramène à ses premières inclinations, le meurtre. La cure a si bien opéré que Spalâtre, non content de voler pour son propre compte, fait de la propagande et entraîne les domestiques du docteur à voler avec lui, si bien que le pauvre Bourguibus paye ses théories humanitaires de ses meubles, de sa bourse et de sa montre. Bien en a pris à l'amoureux de la nièce de se déguiser en bourreau et de venir demander Spalâtre au docteur qui le retient contre la loi, car à la vue de l'homme noir, Spalâtre s'est enfui maudissant cet imbécile de docteur qui l'expose à retomber dans les mains de la justice. Tout s'arrange; le docteur se guérit de son faible pour les gredins et de sa haine pour les gens de police, et le public applaudit chaleureusement à l'auteur et aux interprètes de cette comédie des plus originales et des plus amusantes.

Le théâtre au Gymnase a remporté hier, mercredi, un éclatant succès avec _Monsieur Adolphe_. Je reviendrai la semaine prochaine sur cette oeuvre exquise de M. Alexandre Dumas. Je ne puis que signaler aujourd'hui l'accueil chaleureux que le public tout entier a fait à sa pièce. C'est là une des plus grandes fêtes du théâtre au Gymnase. Depuis vingt ans, depuis ces jours du _Demi-monde_, je ne crois pas qu'il eût été témoin d'une semblable ovation. La salle passait du rire aux larmes, de l'émotion à la gaieté. Elle a acclamé l'auteur, saluant dans son oeuvre cette sûreté de talent, cette élévation dans la pensée, cette explosion de l'esprit qui font de M. Dumas fils un maître. Tout son public lui était revenu, heureux d'oublier les quelques moments de froideur qui s'était faite entre lui et l'auteur de la _Femme de Claude_, et comme regrettant ses sévérités passagères, on se sentait comme reconnaissant envers M. Dumas de lui rendre l'auteur aimé des jours passés.

Les interprètes de _Monsieur Adolphe_ ont été couverts d'applaudissements, et Pujol, et Achard, et Mlle Alphonsine, cette transfuge des théâtres de féerie, qui s'est montrée merveilleuse comédienne dans le rôle de Mme Guichard.

Je donne avec plaisir une bonne nouvelle à mes lecteurs: Les concerts de M. Daubé vont reprendre leur cours, non plus au _Grand-Hôtel_ où on les suivait autrefois, mais à la salle que M. Henri Herz a mise gracieusement à la disposition de M. Daubé.

M. Savigny.

REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALL

Toujours: _Peau de satin! Fraises au champagne! Lèvres de Feu!!_ valses de J. Klein. Il n'y a donc pas autre chose?

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Histoire de l'Astronomie_, par Ferd. Hoefer.--La science profonde et l'érudition encyclopédique du docteur Hoefer sont trop connues et trop appréciées pour qu'il soit utile de présenter à nos lecteurs l'auteur de la nouvelle _Histoire de l'Astronomie_. Chacun sait que pour écrire une histoire compétente de quelque science que ce soit, il faut être du métier et connaître la pratique du sujet dont on se fait le rapporteur. Or M. Hoefer a écrit une histoire de la _chimie_, qui est devenue classique, une histoire de la _physique_ estimée de tous les savants, une histoire de la _botanique_, une histoire de la _zoologie_, aussi complètes l'une que l'autre; et voici une histoire de l'_astronomie_, que je viens de lire avec la plus vive attention, et que nul astronome de profession n'aurait certainement mieux écrite. Elle est complète sans être trop étendue, s'adresse aux gens du monde aussi bien qu'aux savants, et présente un tableau exact et intéressant des progrès inouïs de cette science admirable, depuis les Hindous, les Chinois, les Chaldéens, les Égyptiens, jusqu'aux découvertes sublimes de notre époque, illustrée depuis moins de trois siècles par les Galilée, les Kepler, les Newton, les Laplace; par des scrutateurs des mystères célestes qui laisseront dans l'histoire des noms comme ceux de Cassini, Halley, Huygens, Roemer, Dalembert, Herschell, Bessel, Struve, Arago, etc.

L'histoire de l'astronomie présente plus que nulle autre le tableau des véritables progrès de l'esprit humain. Celle des peuples, des dynasties, des religions, offre des alternatives de lumière et de ténèbres, des grandeurs et des décadences, des guerres et des trêves, et souvent, hélas, du sang et des ruines. Mais les progrès de la science du ciel, au contraire, offrent une continuité lente, mais permanente, du travail de la pensée humaine, depuis l'ignorance primitive jusqu'à l'époque où nous sommes, pendant laquelle nous osons mesurer les distances qui nous séparent des étoiles, et analyser les substances qui brûlent dans le soleil. Aujourd'hui, nous voyons les mondes rouler sous nos pieds; nous sentons la terre courir et nous emporter à travers l'espace infini, et déjà nous avons les premiers éléments nécessaires pour deviner la _vie inconnue_ qui rayonne à la surface des autres terres du ciel! C'est la science sans patrie et sans dogmes, sans chaînes et sans larmes, qui, toujours pure, s'élève et s'épanouit dans la divine lumière du ciel; c'est celle qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain, qui met en évidence les plus nobles facultés de l'homme; c'est celle qui nous a _affranchis._ Les plus grands révolutionnaires ne s'appellent pas Cromwell, Washington, Mirabeau ou Robespierre; ils s'appellent Copernic, Galilée. Kepler, Newton.

On lira avec plaisir et profit le nouveau livre du docteur Hoefer. Dans son ouvrage publié l'année dernière, et intitulé: l'_Homme devant ses oeuvres_, l'auteur avait montré par quels principes il juge l'humanité; et il n'est certes pas inutile, à notre époque où tout court si vite, de s'arrêter un instant sur le chemin de la vie, comme le Dante avant de pénétrer au sombre royaume, et de réfléchir un instant sur les faits et gestes de notre race soi-disant raisonnable. L'histoire de l'astronomie est écrite avec la même netteté de vues, moins sévère que celle de Delambre, lequel en est souvent ridicule, et plus juste pour les anciens, qui méritent tout notre respect, attendu qu'il faut à toutes les sciences un commencement. Celui qui renaîtrait dans trois siècles seulement serait bien étonné de notre état scientifique, social et religieux de 1873, et, s'il n'était juste, nous traiterait d'ignares et d'imbéciles. C'est ce qu'a fait l'astronome Delambre, trop souvent. M. Hoefer n'est pas tombé dans ce travers, et nous l'en félicitons.