L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873

Part 3

Chapter 33,688 wordsPublic domain

M. Arnous-Rivière, âgé de quarante-sept ans, est un ancien officier démissionnaire, qui avait été chargé par le maréchal Bazaine d'organiser une compagnie d'éclaireurs. Il avait été d'abord attaché au grand quartier général, puis il fut investi à la fin d'août du commandement des avant-postes à Moulins. C'est par son intermédiaire que se faisait l'échange des correspondances entre les généraux en chef, correspondances, qui, pour la plupart, n'ont pas laissé de traces dans le dossier; c'est lui qui recevait les parlementaires et les conduisait en voiture de Moulins au grand quartier général. C'est ainsi que, le 23 septembre, il amena Régnier, à la tombée de la nuit, d'abord à Longeville, au quartier général du général Cissey, puis au ban Saint-Martin chez le maréchal. «Vous annoncerez l'envoyé d'Hastings», lui dit Régnier; parole faite pour surprendre, car alors on ignorait absolument à Metz que l'impératrice eut choisi cette résidence. Terminons par ce triste personnage.

Régnier est un homme d'une cinquantaine d'années. C'est, d'après le rapport du général Rivière, un homme fin et audacieux, aux manières vulgaires, très-vaniteux et se croyant un profond politique. Il a reçu quelque instruction et joué, en 1848, un certain rôle dans les événements du temps. Puis il se lança dans l'industrie, et épousa en Angleterre une femme qui lui apporta une certaine aisance. Après le 4 septembre, on le retrouve dans ce pays, où il cherche à se faufiler chez l'impératrice, qui s'était retirée à Hastings. Il finit par y obtenir, à force d'importunités, une photographie portant la signature du prince impérial, sorte de passe qui va lui servir, ainsi qu'une vue de Wilhemshoe, où était détenu l'empereur, et qu'il s'était procurée je ne sais comment, à accréditer ses menées. Ainsi nanti, il se rend à Ferrières auprès du prince de Bismarck, à la solde duquel il semble se mettre et qui l'emploie sous prétexte d'armistice à tromper le maréchal Bazaine, en faisant miroiter à ses yeux on sait quelles espérances ambitieuses, et à lui tirer l'état exact de la situation de son armée sous Metz et de ses ressources en vivres. En quittant le maréchal, il emmenait avec lui le général Bourbaki qui devait se rendre à Londres auprès de l'impératrice, et qui en y arrivant, fut fort surpris d'apprendre que celle-ci ne savait pas le premier mot de l'intrigue qui l'avait fait sortir de Metz. Mais le tour était joué, M. de Bismarck savait à huit jours près combien de temps le maréchal pouvait tenir, c'est tout ce qu'on voulait, et Régnier ne reparut plus.

On sait qu'il ne s'est pas présenté à l'appel de son nom à l'audience du conseil de guerre où il devait faire sa déposition. On s'y attendait, car il avait déjà déclaré, dans une lettre rendue publique, qu'il ne comparaîtrait pas, si M. le président du conseil refusait de lui accorder certaines garanties pour sa sûreté. Aussi, a-t-il été condamné à 100 francs d'amende comme défaillant, à la requête du commissaire du gouvernement, qui a également demandé au conseil l'autorisation de le poursuivre comme ayant entretenu des intelligences avec l'ennemi et lui ayant procuré des renseignements pouvant compromettre la sûreté de la place de Metz et de l'armée française.

Louis Clodion.

Les pigeons de la presse de Paris

Si la capitale politique de la France parlementaire était Tours et surtout Bordeaux, jamais la _Liberté_ n'aurait imaginé d'employer des pigeons au service de la dernière heure. Mais Versailles est si rapproché de Paris que l'électricité, à cause des formalités qu'exige son emploi, ne peut lutter contre l'aile du pigeon, qui est, lui, toujours prêt à partir dès qu'on ouvre la porte de son panier.

L'intelligente initiative prise par la _Liberté_ ne pouvait tarder à être imitée. Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis l'ouverture de la session d'hiver qu'une industrie nouvelle était créée.

Un colombophile imaginait de mettre au service des divers journaux politiques de Paris des pigeons parfaitement dressés. Il faisait de son colombier le centre des nouvelles les plus fraîches du maréchal Bazaine et de l'Assemblée nationale. Le _Temps_, la _Presse_, l'_Opinion_, la _Patrie_, etc., etc., et même l'Agence Havas sont devenus l'un après l'autre tributaires de ce service de dépêches. Le directeur de la poste aérienne loue ses oiseaux à peu près aussi cher que l'on eût fait payer un cheval au temps du grand roi pour revenir de l'OEil de Boeuf à Paris. Il est vrai que les pigeons n'ont pas besoin de postillons qui les ramènent à l'écurie.

Ce commerce va si bien qu'on lâche quelquefois trente ou quarante pigeons dans la même journée, surtout si le temps est clair et si les événements politiques sont assez palpitants.

--Gravures extraites de l'_Espagne_, par le baron Ch. Daviller.--Illustrations de Gustave Doré. (Hachette et Cie, éditeurs.)

Le lancer a lieu au fur et à mesure des demandes qui affluent principalement de deux heures et demie à trois heures, moment du coup de feu et de la clôture définitive du bureau. Car il n'y a pigeon qui tienne, il faut que le journal paraisse, et paraisse de bonne heure, s il ne veut pas qu'un rival plus diligent le prévienne et tire profit de ses retards.

L'opérateur qui lance les pigeons se place sur la porte d'un petit cabaret borgne placé en face de la cour du Maroc. Les reporters n'ont qu'un saut à faire pour franchir la rue et y apporter les nouvelles écrites au vol, apportées au galop.

C'est un homme de haute taille, à longue barbe et à larges épaules; nous l'avons représenté au moment où il jette en l'air, l'un après l'autre, un couple d'oiseaux. Pour éviter les pertes de temps, il en tient un dans chaque main. Les pigeons, profitant de l'élan qu'ils ont reçu, fuient rapidement dans la direction de Paris. Une foule très-mélangée et à laquelle quelques représentants ne dédaignent point de se mêler, assiste à ce spectacle, qui n'est pas un des moins curieux ni des moins instructifs que Versailles offre en ce moment.

Cette entreprise publique n'est pas la seule; il existe en outre une organisation particulière établie par le _National_ pour les besoins de sa publicité. Son lanceur opère également dans le cabaret de la rue des Réservoirs, que nous avons représenté encombré de cages à pigeons. Le colombophile du _National_ est occupé à enfiler le petit tube des dépêches autour d'une des rectrices de la queue. L'opération demande beaucoup d'habitude et de dextérité. L'oiseau, quand on le prend convenablement, se laisse faire avec beaucoup de docilité; mais il ne faut pas croire qu'il ne s'aperçoive pas de ce qui vient de se passer. Non-seulement ce corps étranger gêne la manoeuvre de son gouvernail, mais il l'agace et l'inquiète; de sorte que, finalement, son vol se trouve notablement diminué de rapidité.

La preuve, c'est que, si les nouvelles faisant défaut, quelques-uns des dix pigeons du _National_ sont lancés et reviennent sans dépêches, bien que partis les derniers, presque toujours ils arrivent les premiers à Paris.

Comme l'oiseau se guide uniquement par la vue, il faut que le ciel soit assez pur, surtout au déclin du soleil, pour que les pigeons de la Presse de Paris puissent trouver leur chemin. La saison difficile va commencer, car les jours deviennent de plus en plus courts et nos petits courriers politiques ont à percer des brumes qui vont singulièrement en s'épaississant.

Quant aux pigeons de nuit, ils sont encore à inventer. C'est à peine si, par un beau clair de lune, quelques lauréats des grands concours partant à faible distance pourraient regagner leur colombier.

W. de Fonvielle.

L'Espagne

PAR M. LE BARON DAVILLER

Les événements qui se passent en Espagne ont plus que jamais fixé l'attention publique sur ce pays, qui parle déjà tant à l'imagination. Aussi est-ce avec le plus vif intérêt que l'on arrête ses regards sur tout ce qui sert à faire connaître les moeurs de ce peuple curieux, rude et poli, passionné, superstitieux, brutal, avide de distinction, très-chatouilleux sur le point d'honneur, et avec cela aussi généreux que digne. A ce titre, les dessins que nous donnons ci-contre ne peuvent donc manquer de plaire à nos lecteurs.

Un d'eux représente un cimetière à Barcelone. C'est une série de longues allées que bordent de hautes murailles percées d'une multitude de casiers. Chaque casier doit loger un cercueil, après quoi il est muré. Une dalle en pierre ou en marbre, plus ou moins richement ornée, suivant la fortune du défunt, et portant son nom, ferme l'ouverture du casier. Rien de triste comme une promenade à travers les rues mornes de cette ville des trépassés.

Passons dans la province voisine, celle de Valence, qui entre toutes, a conservé un caractère moresque nettement tranché. Le costume des habitants a à peine varié depuis plusieurs siècles, celui des paysans surtout. Coiffés d'un mouchoir aux couleurs éclatantes, roulé autour de la tête et s'élevant en pointe, réminiscence du turban, qu'ils recouvrent parfois d'un sombrero à larges bords, ils portent une chemise attachée au cou par un bouton double, un très-large caleçon de toile blanche, retenu par une ceinture, des bas sans pied quand ils en portent, et des alpargatas ou espardines. Ajoutons la mante, qui ne les quitte jamais, et voilà au complet le costume d'un Valençais du peuple, d'un _labradore_ ou laboureur, qui ne se fait beau et n'endosse le gilet de velours aux boutons d'argent que les jours de fête. La fertilité des environs de Valence est proverbiale, ce qui n'implique pas qu'il n'y ait point de pauvres. Comme chez nous, les pinceurs de guitare ne manquent pas, mais c'est dans la capitale de la province qu'on les trouve. Les infirmes hantent les portes des églises. Un de nos dessins représente deux aveugles chantant des litanies à la porte de la cathédrale.

Comme toutes les grandes villes de la péninsule, Valence a sa _plaza de toros_, où ont lieu les combats cruels si chers aux Espagnols. Ces combats se terminent toujours par la mort d'un certain nombre de taureaux et de chevaux. Le sang humain y coule souvent aussi, mêlé à celui des animaux. Nous ne décrirons pas par le menu ce dramatique sport où torreros, picadores, banderilleros ont leur place marquée et jouent à l'envi le jeu le plus périlleux. Quelques mots cependant sont nécessaires pour expliquer un de nos dessins: _Pose de banderillas_. Ces banderillas sont des sortes de flèches dont le bois est entouré de papier de différentes couleurs, frisé et découpé. A l'une de ses extrémités est un hameçon. Les banderilleros ont pour mission de piquer dans les épaules du taureau ces engins qui ne peuvent plus s'en détacher, et ont pour effet d'augmenter la fureur de l'animal C'est à Madrid que ces spectacles se donnent avec le plus d'apparat et de somptuosité. Si l'on n'y déploie pas à Valence un pareil luxe, en revanche on s'y porte avec un empressement à nul autre pareil. Le Valençais est passionné pour ce divertissement. Cela tient sans doute à sa nature. S'il est gai, il est cruel. La colère le transporte facilement. C'est alors qu'il joue du couteau, de cette terrible _navaja_, qui se fabrique à Albacète, et dont la lame, très-allongée et pointue, porte toujours quelque inscription, qui indique à quel usage elle n'est que trop souvent employée, «Si cette vipère te pique, il n'y a pas de remède à la pharmacie.»

Si esta vivora te pica No hay remedio en la botica.

Devise qui le plus souvent employée, a valu à certains _navajas_ le nom lugubrement plaisant de _navajas de santolio_, couteaux de l'extrême-onction.

Mais il est temps de nous arrêter. Quelques-uns des détails que l'on vient de lire et qui expliquent les dessins que nous donnons, ont été par nous empruntés au magnifique ouvrage que vient de publier la librairie Hachette: l'_Espagne_, par le baron Ch. Daviller. C'est un splendide volume in-4º de 800 pages, très-intéressant, très-bien écrit, et illustré de 300 gravures dessinées sur bois par M. Gustave Doré.

L. C.

L'Insurrection de Cuba(5)

Dans l'histoire de la semaine nous disons où en est l'affaire du _Virginius_, qui est venue si inopinément compliquer, vis-à-vis des États-Unis d'Amérique, la situation déjà si critique de la malheureuse Espagne. Nous n'avons pas à y revenir ici. On sait qu'à la première nouvelle de l'exécution des flibustiers américains, il y eut comme une explosion d'indignation aux États-Unis. On ne parlait que d'armer et d'entrer en campagne sur l'heure.

Cette indignation était-elle bien réelle? J'en doute.

On sait que depuis longtemps les États-Unis convoitent la possession de l'île de Cuba; et, si les richesses et la merveilleuse situation de la perle des Antilles n'excusent pas ces convoitises, au moins les expliquent-elles. La fertilité de l'île de Cuba est très-grande en effet, sa végétation magnifique. On y trouve de vastes forêts de palmiers, de cèdres, de cocotiers, de chênes, de pins; on y cultive la canne à sucre, le tabac, le caféier, le cotonnier, l'indigotier, le riz, le maïs, qui sont pour le planteur une source intarissable de richesses, et rien n'égale la beauté de son port de la Havane que défendent de vastes fortifications. Les vues que nous donnons de ce port et de l'intérieur de l'île prouveront au lecteur que nous n'exagérons en rien.

Cuba forme, avec les autres Antilles espagnoles, un gouvernement dont la Havane est le chef-lieu. Civilement, elle est divisée en deux provinces: la Havane et Santiago; militairement, en trois départements: l'Est, le Centre, et l'Ouest; financièrement en trois intendances: la Havane, Puerto-Principe et Santiago; au point de vue maritime enfin, en cinq provinces: La Havane, Trinitad, Remedios, Nuevitas et Santiago. Elle renferme une population de 1,449,462 habitants, dont 564,698 blancs, 16,176 hommes libres de couleur et 662,087 esclaves qui seront libérés après la pacification de l'île d'après la loi récemment votée par les cortès espagnoles. En attendant l'esclavage y règne toujours, et bien que la traite soit interdite, plusieurs milliers d'esclaves y sont encore introduits chaque année. La révolte de ces esclaves l'a ensanglantée plusieurs fois dans le cours de ce siècle et l'ensanglante encore aujourd'hui. Espérons que c'est pour la dernière fois et que ces révoltes cesseront avec la cause qui les a fait naître.

L'Espagne attache le plus grand prix, et cela se comprend, à cette colonie que les États-Unis, nous l'avons dit, voudraient bien aussi s'annexer. En 1845, ils ont offert de l'acheter, et peut-être l'Espagne a-t-elle eu tort de ne pas la vendre. Finiront-ils par s'en emparer d'une façon ou de l'autre? Selon toutes les probabilités, oui.

[Note 5: Les deux gravures qui accompagnent cet article sont extraites du _Tour du Monde_, nouveau journal des voyages, publié par la maison Hachette et Cie.]

UN VOYAGE EN ESPAGNE PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE

V

Abdication du roi Amédée et proclamation de la République.--Agissements de la Junte carliste établie à Bayonne.--Don Carlos séjournant à la frontière.--Conseil particulier du prétendant.--Nomination de nouveaux chefs carlistes.

Lorsque l'abdication du roi Amédée fut portée aux Cortès et que celles-ci, en dépit du ministre Zorilla, proclamèrent la République, j'étais à Vitoria, capitale de la province de l'Alava. De ces deux nouvelles, la première était prévue depuis longtemps, le jeune prince italien, malgré ses qualités personnelles incontestables, étant profondément détesté par tous les Espagnols, sans distinction de partis, devait en arriver forcément à cet acte d'abdication. Aussi n'étonna-t-elle personne.

Il n'en fut pas de même de la proclamation de la République par une Chambre qui passait pour être foncièrement monarchique. La population ne voulut pas d'abord croire à la réalité de cette nouvelle. Mais lorsqu'il fallut bien se rendre à l'évidence, elle protesta énergiquement contre cette forme de gouvernement subitement improvisée. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'à Vitoria, ville d'environ vingt mille âmes, il ne s'y trouvait pas, en avril dernier, _cent républicains_. La désorganisation s'introduisit dans l'administration des affaires publiques. Le gouverneur de la province, les membres de l'_ayuntamiento_, tous les principaux employés du pouvoir central donnèrent leur démission en masse, si bien qu'en deux ou trois jours, la ville et toutes les localités de la province furent livrées à la plus complète anarchie.

Le même désordre se reproduisit dans les autres provinces qui, comme celle de Vitoria, furent plongées dans la stupeur à l'annonce seule du mot de République, qui a été toujours, depuis la Révolution de 1793, un horrible épouvantail dans l'esprit des populations basques, au point qu'elles nous ont regardé, pendant longtemps, nous Français, comme des monstres et des buveurs de sang.

Dans toutes les excursions que je fis à Pampelune, Tolosa, Bilbao, Saint-Sébastien, etc., je constatai le même désarroi dans toutes les administrations et une égale répugnance, de la part des populations, à vouloir accepter la nouvelle forme de gouvernement. Alors se produisit une espèce d'anarchie dont profita habilement le parti carliste. Jusqu'alors, l'insurrection avait été assez mollement conduite, soit que les chefs n'eussent pas une entière confiance en son succès, soit qu'elle manquât d'argent et d'armes; ce dernier fait était vrai, j'en ai eu la certitude.

Mais à partir du jour où commença la désorganisation du pouvoir central, la junte de guerre, établie à Bayonne depuis le mois de mars, fonctionna avec plus d'activité. Elle se composait de membres moitié Espagnols, moitié Français, dont la mission consistait à procurer des armes, de l'argent et des hommes à l'insurrection. Jusqu'alors elle lui en avait bien fourni, mais dans une mesure bien restreinte. C'est du moins ce dont se plaignaient les _cabecillas_ qui se trouvaient à la tête des bandes. Elle trouva pour la seconder, attendu les circonstances politiques du moment, les fournisseurs et les banquiers auxquels elle s'était adressée, dès le début de la campagne, dans de meilleures dispositions. Les premiers, toujours craintifs et n'ayant pas une foi bien robuste dans le succès de l'insurrection, n'exécutaient que d'une manière bien irrégulière les marchés passés pour fournitures d'armes de munitions et d'équipements militaires.--Les seconds se montraient très-difficiles pour accepter les traites souscrites par les agents de don Carlos et laissaient sortir du sein de leurs caisses, pour les besoins de la guerre, que le moins d'argent possible. Ce qui explique le peu de progrès que faisait l'insurrection.

Mais à dater du mois d'avril et du commencement de mai, fournisseurs et banquiers furent plus accommodants et pleins de zèle pour seconder les vues et les projets du parti carliste, avec lequel ils avaient pris des engagements sérieux par l'intermédiaire de la junte de Bayonne. Les armes et les munitions passèrent alors plus régulièrement et en plus grande quantité la frontière qu'auparavant, malgré les difficultés bien plus nombreuses qu'on opposait à leur passage, du côté de France, où venait d'être établi sur la frontière un cordon sanitaire de troupes. On en expédia même de l'Angleterre.

J'ai assisté à un débarquement d'armes expédiées de Birmingham. Vers le milieu du mois de mai, un bateau à vapeur vint en plein jour (il était sept heures du matin) s'arrêter dans le petit port de Fontarabie, en face le débarcadère des pêcheurs, À son apparition, des barques allèrent l'aborder, et en moins d'une heure elles transportèrent quatre cents caisses qu'elles déposèrent sur la berge, rendant l'opération du débarquement, une bande de quinze cents hommes environ, commandée par le colonel Martinez, et dont les trois quarts étaient sans armes, s'emparèrent des colis qui renfermaient des fusils et des munitions, les ouvrirent et s'armèrent séance tenante. Les caisses restées sans être ouvertes furent déposées sur des charrettes et transportées, sous bonne escorte, au camp d'_Achulégui_. Ce débarquement s'opéra sans qu'il trouvât là moindre opposition de la part des troupes et des volontaires de la République casernés à Irun, c'est-à-dire à deux kilomètres au plus du port de Fontarabie. Et ce qui me parut plus étrange encore, c'est que la bande carliste et les caisses chargées sur des charrettes traînées par des boeufs, passèrent tranquillement devant les portes de la ville.

A cette expédition, dont je fus spectateur, j'eus l'occasion de revoir mon ami, le colonel Martinez, qui commandait l'escorte du convoi et qui paraissait tout radieux.

--Vous n'êtes pas encore à Madrid, mon cher colonel, lui dis-je, en lui rappelant son dernier adieu à Vera, mais vous y êtes sur le chemin, à ce qu'il me paraît.

--Dix débarquements comme celui-ci, me répondit-il, et notre cause est gagnée!

--Vous ne craignez pas d'être surpris sur votre route par les troupes républicaines?

--Toutes mes précautions sont prises et je suis certain d'avance que les hommes de Loma n'oseront as venir nous barrer la route. Voyez, j'ai quinze cents hommes avec moi!

Le colonel avait dit vrai. Pas un seul homme de la garnison d'Irun, qui se composait d'environ six cents hommes, soit volontaires, soit soldats de la ligne, n'osèrent sortir de la ville.

J'ai assisté à trois autres débarquements du même genre, sans qu'ils fussent autrement contrariés, tant les frontières étaient mal gardées du côté de l'Espagne.

D'un autre côté, don Carlos, que les journaux espagnols et étrangers avaient fait mourir plusieurs fois et voyager tantôt en Angleterre, tantôt en Suisse, vint s'installer d'abord dans un hôtel de Pau et ensuite au château de Peyrolhade, où il a résidé jusqu'à son entrée en Espagne. Voulant m'assurer par moi-même si le fait était exact, je fis, au mois de juin, une excursion dans les Basses-Pyrénées, et je me rendis à ce château, situé presque sur les limites qui séparent la France de l'Espagne. Ce n'était pas sans de grandes difficultés que je pus arriver jusqu'à cette demeure seigneuriale, malgré les titres et les recommandations dont j'étais porteur, tant on avait pris de précautions pour la rendre inabordable.

Lorsqu'un inconnu venant de France ou d'Espagne apparaissait dans le lointain, se dirigeant vers le château bâti sur une élévation qui domine les alentours à une distance de quatre kilomètres, des vedettes placées de loin en loin, depuis le sommet des montagnes jusqu'au village de Peyrolhade, qui lui-même est éloigné de la résidence royale d'environ une lieue, s'empressaient d'en informer le commandant du palais. Celui-ci envoyait immédiatement des gardes à sa rencontre pour le reconnaître. S'ils avaient les moindres soupçons sur l'individu, on le prévenait poliment qu'il se trompait de chemin en lui indiquant le moyen d'en prendre un autre; et ils s'éloignaient. Si, au contraire, c'était un ami ou une personne dont on n'avait pas à se méfier, on le conduisait au château.

C'est ainsi que sur la présentation d'une lettre du président de la junte carliste, je fus admis auprès de la personne du prince, qui voulut bien me recevoir lui-même. Don Carlos est âgé de vingt-neuf à trente ans environ. Sa taille est élevée, sa figure pleine de noblesse; un air de grandeur et de majesté rayonne sur sa physionomie franche et sympathique. Tout en lui, jusqu'à sa parole claire, douce et concise, prévient en sa faveur. L'audience qu'il m'accorda ne fut pas longue, mais elle répondit au but que je m'étais proposé d'atteindre.