L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873
Part 2
Les naturalistes nous ont appris combien il faut de soins pour élever un rossignol. Pour un ténor de ce cycle étrange, c'était bien autre chose. Que de blandices à l'adresse du nouveau venu! Non-seulement on prodiguait autour de lui les professeurs, un maître de français, un maître d'armes, un maître de danse, un maître d'équitation, un maître de natation, un maître de piano, un maître de chant, mais encore il avait sans cesse à ses trousses un médecin en renom, chargé de veiller sur sa personne avec une vigilance de dragon mythologique.
--A-t-il bien dormi? Il ne faut pas trop d'exercice! Qu'on prenne garde aux courants d'air! Ah! s'il allait attraper un rhume!
On ne lui permettait pas de sortir par les temps de pluie, ni le soir, à l'heure du serein. À table, on ne lui servait que les meilleurs morceaux, les plus légers, de la cervelle, des crêtes de coq, du blanc de poulet, précipités, de préférence, par du bordeaux, du haut-brion ou du léoville. Pourtant il n'en fallait pas en quantité qui pût allumer trop son coeur. Pas d'amour. L'amour était sévèrement défendu, vu qu'il porte atteinte, disait-on, aux cordes tendres de la voix. Un ténor, je le répète, on faisait de l'existence d'un tel artiste une question de cabinet.--M. Thiers se flattait d'avoir fait plus de ténors que M. Guizot.
Pour en revenir au jeune et brillant chevalier sarde, au bout de neuf mois d'attente, il fut en état de se montrer sur le théâtre. Quelle salle d'élite pour le voir et pour l'entendre! Il chanta et, dès les premières notes qui sortirent de son gosier, le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, présent à ses débuts, s'écria:
--Allons, il a une voix charmante! La monarchie et le ministère sont sauvés!
Tout ce qu'on avait fait pour Mario a été renouvelé depuis pour Poultier, le tonnelier de Rouen.
PHILIBERT AUDEBRAND.
PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE LES TÉMOINS
D'après les photographies de M. Appert.
LE SERVICE DES PIGEONS VOYAGEURS DE LA PRESSE, A VERSAILLES.
LA SOEUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)
«Il n'y a peut-être pas consenti, répliquait Cypriano. Je crois qu'il ne l'eut pas permis, il peut même l'avoir ignoré et l'ignorer encore, mais nous savons qu'en plus d'une circonstance les vieillards de la tribu ont eu à faire justice de crimes du même genre commis à leur insu par des gens de la tribu. Il y a de mauvais drôles parmi les sauvages tout comme parmi nous. Les jeunes guerriers de la tribu ont plus d'une fois épouvanté la contrée par leurs attentats contre la vie des rares voyageurs qui s'étaient hasardés à parcourir la contrée. Quelque chose me crie que tous nos malheurs ont pour cause ces Indiens maudits et que le fils du chef lui-même, Aguara, est à leur tête. Je l'ai soupçonné de méditer le projet qu'il vient d'accomplir et, quand mon oncle est parti pour cette malheureuse excursion avec Francesca, ce n'est qu'une fausse honte qui m'a retenu de lui faire part de mes inquiétudes. Je dois convenir pourtant que le misérable a dépassé dans l'exécution de son crime mes prévisions sur un point. Je ne l'aurais pas cru capable d'aller jusqu'au meurtre de l'ami même de son père pour faire réussir son dessein.»
Ludwig ramené subitement à la pensée de son double malheur demeura quelque temps sans répondre. La scène du retour de son père se représentait tout entière à son esprit. Il entendait encore le cri désespéré de sa mère à la vue de son mari inanimé. Plongé dans ce souvenir, il semblait ne pouvoir en sortir. Mais faisant enfin un effort pour s'arracher à la contemplation de ce lugubre passé, sa pensée se reporta plus vivement sur le présent et l'avenir.
«Cypriano, dit-il, il vaut mieux peut-être que les choses se soient passées comme vous le supposez.
--Mieux! pourquoi donc, Ludwig?
--Nous avons du moins une espérance, celle de retrouver Francesca. Si le vieux chef est innocent, il ne manquera pas de nous la faire rendre, quand bien même le coupable serait son propre fils.
--J'en doute, repartit tristement son cousin.
--C'est pourtant notre seul espoir, continua Ludwig. Si ce forfait a été commis par quelque autre tribu ennemie de nous autres blancs, et vous savez que toutes celles du Chaco sont dans ce cas, quelle chance avons-nous de leur reprendre ma soeur? L'enlever de force serait impossible, il y aurait folie d'y songer. Nous n'aurions d'autre alternative en le tentant que d'y perdre la vie, ou, et ce serait pis, la liberté sans profit pour elle.
--C'est vrai, dit Cypriano, je reconnais que sans l'aide de Naraguana, notre expédition est désespérée. Mais nous aurions plus de chance de succès si nous devions requérir son aide contre d'autres tribus que la sienne. Contre des Guaycurus, par exemple, ou des Mbayas, ou des Anguites, le chef Tovas pourra prendre en main notre cause. Quoique les tribus du Chaco se liguent volontiers toutes ensemble lorsqu'il s'agit d'une expédition contre les blancs, elles ont souvent de mortelles haines les unes contre les autres. Mon espoir se fonde plutôt sur cette supposition que sur toute autre chose qu'il soit en notre pouvoir d'accomplir. Si, au contraire, nous avons affaire aux Tovas!...
--Ce sont les Tovas!» interrompit Gaspardo qui, tout en chevauchant et tout en ne perdant pas de l'oeil la piste de l'ennemi, n'avait pourtant pas cessé d'écouter la conversation.
Au même instant, il arrêtait brusquement sa monture et désignait quelque chose sur le sol, tout à côté de son cheval.
«Regardez, s'écria-t-il, voilà la preuve de la culpabilité des Tovas!»
Ludwig et Cypriano s'avancèrent pour examiner ce qu'il leur désignait ainsi.
C'était un objet sphérique à peu près de la dimension d'une orange, et d'une couleur brune foncée. Tous deux reconnurent une _bola_, pierre ronde, couverte de cuir cru, et semblable à l'une de celles qui pendaient aux arçons de leurs propres selles.
«Quelle preuve trouvez-vous là, Gaspardo, dit Cypriano? C'est une bola que quelqu'un a laissé tomber et dont la courroie s'est brisée. Mais qu'est-ce que cela prouve? Tous les Indiens Chaco ne portent-ils pas des bolas?
--Oui, mais pas de pareilles à celle-ci. Examinez-la,» dit-il en se penchant sur sa selle et ramassant la bola sans quitter les étriers; «y voyez-vous le moindre signe de rupture? Non, elle n'a jamais été attachée à une courroie. Caramba! senores, c'est une _bola perdida_ (1)!»
Les deux jeunes gens se passèrent l'objet et n'y découvrirent rien qui pût laisser supposer qu'il appartenait à un couple de bolas. C'était une lourde pierre, entourée d'une enveloppe de peau de vache, avec laquelle on l'a recouverte quand elle était encore humide, et qui, en séchant, s'était resserrée sans laisser un seul pli. Il n'y avait aucune apparence de courroie, on ne voyait que la couture qui la fermait. Quelle que pût être son utilité, la bola était complète en elle-même.
--Une _bola perdida!_ Je n'ai jamais entendu parler de cela, dit Ludwig.
--Ni moi non plus, ajoute Cypriano.
--J'en ai entendu parler, moi, dit le gaucho, et j'ai vu aussi ses effets. C'est une arme dont les Indiens se servent avec une adresse qui vous surprendrait. Ils la lancent à plus de 30 mètres et en frappent la tête d'un ennemi avec autant de sûreté que si elle sortait du canon d'une carabine. _Maldita!_ J'ai vu des crânes écrasés par un pareil coup, mieux que s'ils avaient été écrasés par un bâton de _quebracho_ (2). La _bola perdida_, senores! ce n'est pas un jouet d'enfant, je vous l'assure.
[Note 1: Littéralement «boule perdue», la signification spéciale de ces mots résultera de l'explication du gaucho.]
[Note 2: Nom donné à une espèce d'arbre de la famille des acacias, à cause de la dureté de son bois. Quebracho, ou casseur, signifie qu'il briserait la hache avec laquelle on voudrait l'abattre.]
--Mais quelle preuve avez-vous qu'elle ait été lancée par des Tovas?»
Cette question était faite par Ludwig.
«Ils sont les seuls Indiens qui puissent l'avoir laissée tomber, car eux seuls se servent de cette arme. Aucune autre tribu ne l'emploie. N'en doutez pas, mes enfants, elle a été perdue par un traître Tovas.»
Les deux jeunes gens firent un signe d'assentiment, et dès ce moment ils surent que la piste qu'ils suivaient alors était certainement la piste des Tovas.
Cette connaissance acquise d'une façon si inattendue affecta les voyageurs bien différemment. A Ludwig elle donna, sinon de la joie, du moins un rayon d'espérance de retrouver sa soeur, tandis que chez Cypriano elle ne produisit qu'un désespoir plus sombre encore.
«Au-dessus des Tovas, au-dessus du misérable assassin, dit-il à ses deux compagnons, il est un plus grand coupable, à qui remonte la première responsabilité de tous nos malheurs.
--Oui, répondit Ludwig, l'infâme Francia.
--Lui-même, et je ne vivrai jamais tranquille tant qu'il n'en aura pas aussi subi le châtiment.
--Dieu se chargera de le lui infliger. Quant à nous, cher cousin, que pouvons-nous contre cet homme?
--Rien pour le moment sans doute; mais plus tard nous nous verrons.»
De nouveaux incidents vinrent faire diversion à leurs pensées. L'atmosphère, après s'être graduellement assombrie, s'était épaissie presque subitement autour d'eux, au point de faire succéder presque instantanément la nuit au jour.
«Vite, vite! cria Gaspardo en mettant son cheval au grand galop; si nous n'atteignons pas la grotte, nous sommes perdus. Courez, si vous tenez à la vie!»
Les deux jeunes gens lancèrent comme lui leurs chevaux à toute vitesse.
«Nous arrivons à temps! Grâce à la Mère de Dieu, nous arrivons à temps!»
Cette exclamation sortit des lèvres de Gaspardo au moment où, suivi de ses jeunes compagnons, il faisait passer son cheval par l'ouverture d'une caverne.
Cette caverne se trouvait dans un rocher à pic, s'élevant au-dessus d'un arroyo (3) qui, un peu plus bas, se jetait dans le Pilcomayo. Son entrée donnait sur le bord du ruisseau à quelques pieds de distance seulement de l'eau courante.
[Note 3: Vautour-dindon du l'Amérique Espagnole, nommé _Jofilote_ au Mexique. Dans les autres portions du continent de l'Amérique du Sud, ou l'appelle _urubu_ ou _gallinazo_. Certains voyageurs ont cru que le _turkey buzzard_ des États-Unis et le _Gallinazo_ Sud-Américain étaient un même oiseau. Ils sont cependant entièrement distincts; ce dernier est beaucoup plus beau que son congénère du Nord. Son plumage est plus brillant, tandis que sa tête chauve, son cou et ses pattes, au lieu d'être d'un blanc grisâtre, sont d'une couleur rouge vif. Il existe au moins quatre espèces distinctes de ces petits vautours noirs sur le continent de l'Amérique.]
«Oui, nous arrivons au bon moment», ajouta le gaucho en exhalant un soupir de soulagement. «Caramba! entendez-vous? voyez-vous? Regardez dehors!»
Il parlait encore quand un éclat de tonnerre étouffa sa voix. C'était la tempête. C'était la tormenta! dont les grondements répercutés soudain par les échos du ravin, prirent en un instant une effroyable intensité. Des nuages de poussière tourbillonnaient dans la plaine et semblaient vouloir accourir sur eux.
«Dépêchons, descendez de cheval», cria Gaspardo à ses deux compagnons, en leur donnant l'exemple. «Prenons nos ponchos, mes enfants, attachons-les ensemble, et si nous ne voulons pas être étouffés dans cet antre, bouchons-en l'entrée le mieux et le plus vite que nous pourrons.»
Les jeunes gens n'avaient pas besoin d'être mis en demeure de ne pas perdre un instant. Ce n'était pas la première fois qu'ils assistaient à une tormenta; chez eux, à Asuncion, ils en avaient vu plus d'une et en avaient remarqué les terribles effets. Ils avaient entendu les cailloux brisant les fenêtres, faisant trembler les portes sur leurs gonds; ils avaient vu la poussière passer à travers les fentes et les trous des serrures comme l'haleine furieuse de l'ouragan, ils avaient vu les arbres déracinés, brisés comme paille, les bêtes et les gens culbutés, roulés à terre par son irrésistible violence. Aussi, avant que le gaucho eût pu prononcer un autre mot, ils étaient sur pied et l'aidaient à disposer à l'intérieur leurs chevaux pour qu'ils lussent un premier obstacle, et à fermer l'ouverture de la caverne, à l'aide de leurs ponchos solidement liés ensemble et fixés dans les interstices des rochers au moyen de leurs couteaux. Ils furent à moitié aveuglés par la poussière et presque renversés par le vent avant d'avoir pu terminer cette opération.
«Maintenant, dit Gaspardo, dès qu'ils eurent achevé leur besogne, nous pouvons nous regarder comme en sûreté, et je ne vois pas de raison pour ne pas nous installer dans ce trou aussi confortablement que le permettent les circonstances. Nous serons peut-être retenus longtemps ici, trois ou quatre heures, sinon toute la nuit. Quant à moi je suis affamé comme un gallinazo(4). Cette rude course m'a fait oublier mon déjeuner, de sorte que je propose d'achever ce qui nous reste de guariba rôti. La salle à manger est sombre et nous aurons peine à faire bouillir notre théière. Cependant j'espère pouvoir faire assez de lumière pour éclairer notre repas.»
En prononçant ces mots, le gaucho se dirigea vers son cheval, et fouillant un moment sous son recado, il réussit à trouver un briquet.
Mayne Reid.
(_La suite prochainement._)
[Note 4: L'arroyo est un ruisseau coulant entre deux berges élevées et à pic.]
NOS GRAVURES
La loi de prorogation et le public
Chaque fois qu'il y a eu à l'Assemblée nationale de Versailles quelqu'une de ces grandes discussions qui mettent le pouvoir en question, le contre-coup s'en est vivement fait sentir à Paris. Alors que M. Thiers était président de la République, cela s'est produit non pas une fois seulement. On n'a pas oublié encore l'émotion qui s'était emparée de la capitale, le 24 mai: la foule agitée s'arrachant les journaux du soir sur les boulevards, assiégeant la gare Saint-Lazare pour attendre l'arrivée des trains, quêtant et commentant les nouvelles, dans un état de surexcitation difficile à décrire. Le même phénomène ne pouvait donc manquer de se reproduire le 19 septembre dernier, jour où l'on discutait à Versailles la loi de prorogation des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon. En effet, dès la première journée de cette discussion, qui ne s'est terminée, comme on sait, que le lendemain dans une séance de nuit, la grande ville était soudainement reprise de son accès de fièvre. Dans la soirée, même émotion sur les boulevards, mêmes inquiétudes, même curiosité impatiente de savoir, même encombrement à la gare, où, comme les sergents de ville, les patrouilles étaient impuissantes à faire circuler la foule. Pour en avoir raison on crut faire merveille en la trompant, en faisant arrêter les trains avant l'entrée en gare, et l'on réussit un instant à la dérouter. Mais quelqu'un éventa la mèche, et les curieux aussitôt de se porter sur le pont de l'Europe. Il fallut bien en prendre son parti, et laisser suivre son cours normal à cette fièvre qui finalement se calma d'elle-même, sans s'être compliquée du plus léger accident.
Quelques portraits de témoins dans le procès Bazaine
Le procès du maréchal Bazaine avance. Bientôt la parole sera à l'accusation et à la défense, car la liste des témoins ne tardera pas à être épuisée. Avant qu'elle le soit tout à fait, nous croyons être agréables à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux les traits de quelques-uns de ces témoins qui ont appelé le plus vivement sur eux l'attention par le rôle qu'il ont joué dans le grand drame de la capitulation de Metz et de l'armée du Rhin.
Les neuf personnages dont nous donnons aujourd'hui les portraits, pour commencer, se rattachent à trois catégories de faits différents: communications entre les maréchaux Bazaine et Mac-Mahon avant le désastre de Sedan, communications entre le maréchal Bazaine et le gouvernement du 4 septembre, enfin communications entre le maréchal Bazaine et l'ennemi. Les témoins Flahaut, Marchal et M. le colonel d'Abzac se rapportent à la première catégorie. Commençons par celle-ci.
Flahaut et Marchal sont deux agents de police qui servirent plusieurs fois d'émissaires entre Metz et Thionville. Le 20 août, Flahaut se trouvait à Metz lorsque le maréchal Bazaine le fit appeler et lui remit, pour les porter à Thionville, les trois fameuses dépêches adressées, après la bataille de Saint-Privat: 1º à l'empereur, 2º au ministre de la guerre, 3º au maréchal de Mac-Mahon, dépêches dont les deux premières différaient si essentiellement de la troisième.
Celle-ci, en effet, portait seule cette restriction: «Je suivrai très-probablement pour vous rejoindre la ligne des places du Nord, et _vous préviendrai de ma marche, si toutefois je puis l'entreprendre sans compromettre l'armée._» Ajoutons que, seule aussi, cette dépêche qui aurait sans doute arrêté la marche du maréchal de Mac-Mahon vers l'est, ne parvint point à son destinataire. Cependant elle était parvenue en double, comme les autres, au colonel Turnier, à Thionville, apportée d'une part par Flahaut, et de l'autre par Mme Louise Imbert. Le colonel Turnier le fit passer toutes les trois au colonel Massaroli, commandant la place de Longwy, par l'intermédiaire du commissaire de police cantonal à Longwy, Guyard. Le colonel Turnier remit en même temps une expédition de ces dépêches à M. de Bazelaire, élève de l'École polytechnique, qui allait à Paris, et qui les fit partir le 22 par la station télégraphique de Givet. De son côté le colonel Massaroli expédia la dépêche à l'empereur, et celle destinée au ministre. Quant à la dépêche adressée au maréchal de Mac-Mahon, il la remit à deux agents de la police de sûreté de Paris qui avaient été demandés à M. Piétri par le colonel Stoffel, chef de la section des renseignements à l'état-major du maréchal de Mac-Mahon, et qui devaient chercher à pénétrer jusqu'au maréchal Bazaine et recevoir ses dépêchées. Ces agents, les sieurs Rabasse et Miès, adressèrent télégraphiquement cette dépêche, le 22, au colonel Stoffel, ils lui en remirent entre les mains, le 26, l'original; le colonel avait dû également en recevoir l'expédition par M. de Bazelaire, et cependant, comme il est dit ci-dessus, elle ne parvint pas au maréchal de Mac-Mahon. Le colonel a nié l'avoir jamais reçue, ce qui a amené à l'audience du conseil de guerre un incident émouvant. Le commissaire du gouvernement, le général Pourcet, à la suite de ces dénégations, se leva et prit des conclusions contre le colonel, à l'effet de le poursuivre pour soustraction de dépêche. Revenons à Flahaut.
Après avoir heureusement accompli la mission dont nous avons parlé plus haut, il fut renvoyé à Metz par le colonel Turnier, avec une dépêche chiffrée.
Cette fois il voyagea de compagnie avec un de ses collègues, Marchal, qui avait été chargé, de la même dépêche. L'odyssée de ces deux agents abonde en détails dramatiques. Ils sont arrêtés trois fois par les Prussiens et autant de fois repoussés, sous peine d'être fusillés. Arrivés à Augny, dans une quatrième tentative, ils se cachent d'abord dans la cave du maître d'école, puis chez le curé, qui leur donne à souper et à coucher. Enfin, le lendemain ils réussissent en ayant recours à la ruse. Arrêtés aux avant-postes ennemis et interrogés par un officier:
--Nous venions voir, répondent-ils, si vous avez des pommes de terre; voici l'hiver, et si vous n'en avez pas nous pourrons vous en vendre.
L'ennemi les croit et les laisse libres de circuler aux avant-postes. Une occasion favorable se présente et ils filent. La dépêche avait passé avec eux. Bien malin eût été le Prussien qui l'eût découverte. Chacun d'eux avait avalé la sienne, après avoir eu soin de l'envelopper préalablement de caoutchouc. Plus tard, le 5 et le 15 septembre, puis dans le courant d'octobre, Marchal et Flahaut essayèrent de retourner à Thionville, mais ils n'y purent parvenir.
Disons, pour en finir avec cet ordre de faits, que le colonel d'Abzac, dont il a été question plus haut, était attaché au cabinet du maréchal de Mac-Mahon. Il a déclaré n'avoir pas eu connaissance de la dépêche du 20 août rapportée à Rhetel par les témoins Miès et Rabasse, et remise par eux, selon leur dire, au colonel Stoffel.
Les témoignages de Cruzem, de Camus, de Quatreboeuf et de Donzella se rapportent aux communications entre le maréchal Bazaine et le gouvernement du 4 septembre. Le maréchal prétend que ces communications étaient alors devenues pour ainsi dire impossibles. Cependant le témoin Crusem est sorti trois fois de Metz, passant à travers les lignes prussiennes, d'abord dans la direction de Corny, puis par le bois de Grigy, enfin par Saint-Remy: et, dans ces diverses excursions, il a parcouru, dit-il, les environs de Metz et poussé, dans la dernière, jusqu'à Luxembourg. Les trois témoins qui suivent, MM. Camus, Quatreboeuf et Donzella étaient des émissaires du gouvernement du 4 septembre qui, préoccupé de la situation de l'armée de Metz, avait fait arriver à Longwy et à Thionville plusieurs convois de vivres pour la ravitailler. C'est cette nouvelle qu'il s'agissait de porter à la connaissance du maréchal Bazaine. M. Camus est un homme de quarante-huit ans, garde-forestier, connaissant bien le pays. Il fit plusieurs tentatives infructueuses pour passer et rentra à Longwy. M. Quatreboeuf, sergent-fourrier des équipages de la flotte, paraît avoir mieux réussi. C'est un jeune homme de trente-deux ans, alerte et énergique. Enfin M. Donzella, autre marin, du même âge que le dernier et non moins déterminé, envoyé par la délégation de Tours dans le même but, parvint à entrer dans Thionville, qui était alors investi, et à remettre au colonel Turnier, chargé de la faire parvenir, la dépêche dont il était porteur. Donzella, pour passer, avait été obligé de se déguiser en marchand d'osier. Il a raconté avec beaucoup de verve son entrevue avec le colonel: «Il me chargea de dire bien des choses à sa famille et voulait me donner une lettre pour elle, mais je refusai de la recevoir en disant:
«--Je veux bien me charger de nouvelles orales, mais je ne veux pas m'exposer à me faire fusiller par les Prussiens uniquement pour dire à votre famille comment vous vous portez.»
Selon toute vraisemblance, la nouvelle de ce qu'avait fait le gouvernement pour ravitailler l'armée de Metz est donc parvenue au maréchal Bazaine, qui cependant affirme le contraire. Mais il affirme également n'avoir pas reçu une dépêche postérieure, contenant les mêmes détail et à lui apportée et remise par le garde mobile Risse. Cependant l'entrée à Metz de Risse ne peut être contestée, puisqu'il s'y est engagé dans le 44e de ligne. Sa déposition est très-précise. Elle est d'ailleurs confirmée par les deux témoins Marchal et Flahaut, dont il a été déjà parlé.
Avec M. Arnous-Rivière, nous passons aux communications avec l'ennemi, dont il a été le principal ouvrier.