L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
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31e Année.--VOL. LXII,--1605 SAMEDI 29 NOVEMBRE 1873
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SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--Nos gravures.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste (V).--Les Théâtres.--Revue comique du mois, par Bertall.--Bulletin bibliographique.--_La Guerre de_ 1870-71, par A. Wachter.
_Gravures_: La prorogation, les curieux attendant l'arrivée du train parlementaire sur le pont de l'Europe, dans la nuit du 18-19 novembre. --Procès du maréchal Bazaine: les témoins (9 gravures).--Le service des pigeons voyageurs de la Presse, à Versailles (2 gravures).--_L'Espagne_, par M. le baron Davilier (8 gravures).--Les événements de Cuba: vue générale, de la Havane;--L'île de Cuba: vue prise près de la côte de Candela.--Revue comique du mois, par Bertall (13 sujets).--Les fuyards à la pot te de Balan, gravure extraite de la _Guerre_ de 1870-71, par M. A. Wachter.--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
Après le vote de la loi de prorogation, il était permis de penser que la majorité, qui s'était ralliée autour de la haute personnalité du maréchal de Mac-Mahon, pourrait bien s'affaiblir ou même disparaître quand le débat viendrait à se poser non plus sur le terrain national et gouvernemental, mais sur le terrain purement ministériel; bon nombre de journaux affirmaient avec confiance que le cabinet serait moins heureux que le président lorsqu'il se présenterait pour son propre compte à la barre de l'Assemblée, et lorsque M. Léon Say vint à la tribune développer son interpellation sur la politique suivie pendant les vacances et sur le retard apporté à la convocation des collèges électoraux, il crut pouvoir affirmer que la dernière heure du ministère du 24 mai était sur le point de sonner. Ces prévisions ne se sont pas réalisées; le cabinet a remporté une victoire moins éclatante, il est vrai, que le maréchal-président, mais qui s'est soldée par la majorité importante de 50 voix; ainsi qu'il s'y était engagé, il a remis avant même l'ouverture du débat, sa démission collective entre les mains du chef de l'État, mais pour se reconstituer sur les mêmes bases, sauf quelques changements de personnes et d'attributions qui n'impliquent pas de changement fondamental de tendances ni de principes.
M. de Broglie garde le titre et les fonctions de vice-président du conseil des ministres et prend le portefeuille de l'intérieur. MM, Batbie, Ernoul, Beule et de la Bouillerie sortent du cabinet pour faire place à MM. le duc Decazes, nommé ministre des affaires étrangères; Depeyre, ministre de la justice; de Fourtou, ministre de l'instruction publique et des cultes, et de Larcy, ministre des travaux publics, M. Deseilligny passe à l'agriculture et au commerce en remplacement de M. de la Bouillerie; enfin les portefeuilles des finances, de la guerre et de la marine restent confiés, comme précédemment, à MM. Magne, du Barail et Dompierre d'Hormoy.
Quant au vote de la loi de prorogation, les commentaires qu'il a suscités dans la presse sont importants à noter si l'on veut chercher à se rendre compte de ce que sera notre régime politique dans la phase nouvelle dont cette loi est le point de départ. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, les journaux bonapartistes et républicains se sont montrés fort désappointés d'une défaite à laquelle ils s'attendaient en grande partie, mais sans penser qu'elle serait aussi complète; toutefois; ces derniers font contre mauvaise fortune bon coeur, et cherchent à se consoler en répétant qu'après tout la République subsiste en fait et que rien n'est perdu par conséquent; constatons en outre que la presse républicaine paraît pour le moment corrigée des intempérances de langage qui ont plus d'une fois compromis sa cause, et que ses appréciations sont en général empreintes d'une modération à laquelle on ne peut s'empêcher de rendre justice. Seuls, les journaux du centre droit triomphent avec une joie parfois insuffisamment contenue: «Nous tenons le loup par les oreilles, s'écriait dernièrement l'un d'eux; il faut les lui couper; s'il cherche à mordre, muselons la bête fauve.»
Les feuilles légitimistes, au contraire, n'augurent rien de bon du nouvel état de choses, et s'expriment, sur les manoeuvres de stratégie parlementaire qui l'ont amené, avec une amertume dont l'heure n'est pas encore venue de connaître tous les secrets motifs. Dès le lendemain de la séance du 19, l'_Union_, l'_Univers_ et le _Monde_ publiaient une déclaration des députés de l'extrême droite qui s'étaient abstenus dans le vote; en même temps, ces mêmes journaux dénonçaient avec indignation les habiletés de ceux qui, disaient-ils, avaient fait échouer la fusion et voulaient maintenant se donner le temps d'attendre la mort du roi légitime.
Il est incontestable que la campagne fusionniste n'a pas dit son dernier mot; bien des mystères enveloppent encore l'histoire des négociations auxquelles elle a donné lieu; bien des événements inattendus peuvent encore surgir, qui n'en seront que les conséquences. Une brochure qui vient de paraître, et qu'il serait trop long d'analyser ici, contient à cet égard plus d'une révélation curieuse. D'autre part, il est avéré que le comte de Chambord est constamment en butte à des démarches dont l'objet précis n'est pas livré au public, mais dont on n'a pu empêcher le secret de transpirer. Le chef de la maison de Bourbon était venu à Versailles au moment de la discussion de la loi de prorogation; la nouvelle de ce voyage avait d'abord été démentie avec insistance; l'_Union_ l'a, depuis, confirmée officiellement par une note où l'on a beaucoup remarqué le passage suivant:
«Le moment n'est pas venu de révéler ce que M. le comte de Chambord a tenté pour ramener au port le navire en détresse, mais quand aura sonné l'heure de Dieu, et cette heure n'est pas loin, la France apprendra avec admiration tout ce qu'il y a de désintéressement, de simplicité, de dévouement, dans ce coeur de roi et de père qui n'a point de parti et qui sait accomplir si noblement son devoir. Elle s'étonnera d'avoir pu méconnaître si longtemps tant d'abnégation et de vraie grandeur.»
L'apparition de cette note a coïncidé avec le bruit, répandu depuis quelques jours, de l'abdication du comte de Chambord. Y avait-il quelque chose de fondé dans ce bruit?--C'est ce que l'avenir nous apprendra.
ESPAGNE.
Les nouvelles venues des États-Unis pendant la semaine tendent à présenter sous un jour plus rassurant le différend survenu entre l'Amérique et l'Espagne au sujet de la prise du _Virginius_ et du massacre des flibustiers qui le montaient. Rappelons d'abord que le _Virginius_ était notoirement au service de l'insurrection cubaine, qu'il venait ouvertement s'approvisionner de contrebande de guerre, à destination de Cuba, dans le port de New-York, et qu'il en était à sa quatrième expédition de ce genre quand il fut pris par le _Tornado_ dans les eaux de Santiago; que l'exaspération des Espagnols était, par conséquent, assez compréhensible, et que le cas de ce flibustier présente de frappantes analogies avec celui de l'_Alabama_ au sujet duquel les États-Unis ont eux-mêmes eu maille à partir avec l'Angleterre. Ajoutons que, dans un intérêt de parti, les politiciens américains ont cherché à exploiter les exécutions de Santiago en excitant l'indignation publique pour s'en faire une arme contre le gouvernement du général Grant, disposé à voir les choses plus froidement et à n'agir qu'en connaissance de cause. Quoi qu'il en soit, d'après les dernières dépêches transmises par le câble transatlantique, le cabinet de Washington a décidé que le _Virginius_ naviguait légalement avec un registre américain. Le général Sickles a reçu substantiellement pour instructions d'exiger de l'Espagne la restitution du _Virginius_, ainsi que les survivants de l'équipage et des passagers de ce navire; une excuse pour l'insulte faite aux États-Unis; une indemnité en faveur des parents des victimes; le châtiment des exécuteurs ou leur remise au gouvernement américain pour être par lui punis, et enfin la mise en vigueur immédiate des décrets portant restitution des biens et propriétés confisqués aux citoyens américains. Le ministre est également chargé de faire part au gouvernement de Madrid du vif désir du gouvernement américain de voir abolir l'esclavage.
L'opinion généralement établie dans les régions officielles est que la diplomatie parviendra à régler le différend; mais la situation, telle qu'elle est aujourd'hui, n'en est pas moins critique. Le sentiment public n'est pas précisément belliqueux, bien que certains journaux fassent des efforts suprêmes pour créer l'agitation. Les préparatifs militaires continuent. Une flotte de quarante-trois navires, portant un matériel de six cent quarante-trois pièces d'artillerie, a reçu l'ordre de se tenir prête au premier signal.
PAYS-BAS
Les préparatifs des Hollandais pour la deuxième expédition contre Atchin sont très activement poursuivis aux Indes; cette expédition doit partir dans le courant de ce mois de Batavia pour sa destination. Il est arrivé dernièrement dans le port de cette ville un nouveau navire à vapeur qui n'a pas apporté moins de 2833 caisses remplies de matériel de guerre, avec vingt-cinq canons, ainsi que deux petits bateaux à vapeur démontés et prêts à être remontés à Batavia.
On fait, en outre, à Samarang, des essais avec des radeaux de débarquement susceptibles de porter un poids de 16,000 à 17,000 kilogrammes, et qui seront reconduits en place par des remorqueurs à vapeur. Ces engins se composent chacun de cinq grands cylindres creux en fer, solidement reliés ensemble et couverts d'un simple plancher.
SUISSE
Le Conseil fédéral suisse vient d'adresser à notre ministre des affaires étrangères une note relative à la question monétaire. Nous la reproduisons plus loin. Justement préoccupé de l'introduction de l'étalon d'or dans plusieurs États et des variations qu'a subies le rapport des monnaies d'or et d'argent, principalement depuis la convention conclue en 1865 entre la France, l'Italie, la Suisse et la Belgique, le gouvernement helvétique, s'autorisant de l'article 2 de ladite convention, a exprimé le voeu qu'une conférence des quatre États signataires fût convoquée le plus tôt possible pour aviser aux mesures propres à garantir les intérêts économiques engagés dans cette question. Faut-il maintenir le double étalon, sur lequel repose la convention de 1865? Doit-on lui substituer l'étalon unique? Ne convient il pas de faire cette substitution graduellement, pour éviter une perturbation immédiate et nuisible? Quels seraient les moyens d'empêcher la dépréciation croissante de l'argent, produite par l'exportation de l'or des États de l'union monétaire? Telles sont les questions que la note du Conseil fédéral propose de soumettre à la conférence dont il sollicite la convocation.
COURRIER DE PARIS
Il nous est venu des lions, en compagnie de leur dompteur. On va les voir aux bougies, salle des Folies-Bergères, S'il faut le dire, ce spectacle n'a plus d'imprévu pour nous. Il y a beau temps que les Parisiens sont blasés là-dessus. Qui ne se rappelle tour à tour quatre ou cinq Androclès en spencer rouge? Van Amburgh jouait avec une panthère de Java comme une petite dame avec son manchon, Carter s'en prenait à une lionne toujours insurgée. Il nous semble le voir encore la frappant d'une baguette de coudrier comme un valet de bonne maison bat une descente de lit afin d'en faire tomber la poussière. Hermann n'avait pas moins d'audace; il agaçait un ours blanc. C'était à l'Hippodrome. Arnault, le directeur, nous disait: «Il m'a bien semblé, l'autre soir, qu'Hermann allait servir de dîner à son ours.» En réalité, Crockett était celui dont la vue nous causait le plus d'émotion. Celui-là avait affaire à de vrais lions, à des lions de Barca. Le public pressentait qu'il finirait par être mangé. Il l'a été, en effet, non à Paris, mais à New-York, je crois. Crockett, croqué! Les faiseurs de jeux de mots ne pouvaient manquer cette assonance. C'était, du reste, un argument de plus pour démontrer la fatalité des noms.
Celui qui vient d'arriver s'appelle Delmonico un beau nom de dompteur, à mêler à un roman ou à un mélodrame. Il y a des lions et des lionnes dans une cage de fer, où il se montre, en homme résolu, n'ayant à la main qu'une cravache. On prétend qu'il cache sous sa tunique un revolver pour le cas où il aurait à soutenir avec ses pensionnaires une polémique un peu trop vive. Je dois constater que cette arme est révoquée en doute par plus d'un spectateur. A quoi pourrait servir un pistolet dont la balle ne ferait que transpercer la peau d'un des monstres et qui, par conséquent, n'aurait d'autre résultat que de lui causer un surcroît d'irritation? Pour Delmonico comme pour tous ses devanciers, le préjugé veut que la puissance magnétique du coup d'oeil suffisse.--Une houssine et un oeil qui fascine, dit-on: il ne faut rien de plus.
Vous rappelez-vous un jeune Américain du nom de Batty? Lui aussi passait pour n'avoir pas besoin d'un autre prestige que le feu de son regard pour subjuguer les lions. Un jour, la foule même étant là, il fut abattu d'un seul coup de griffe et broyé d'un coup de mâchoire. «C'est qu'il n'a pas su maintenir la rétine de l'oeil au beau fixe», disaient les _petits crevés_ d'alors. Messieurs les _gommeux_, leurs successeurs, professent naturellement l'opinion qu'il n'y a rien à craindre tant qu'on regarde fixement. On change le lion en agneau rien qu'en le lorgnant.
Au fait, la chose serait possible, si ce qu'on raconte à ce sujet est exact. Ces lions qu'on exhibe seraient assouplis dès l'âge le plus tendre par un système d'éducation assez raffiné. On leur fait suivre des cours. Pris tout petits en Afrique, on les enverrait dans un pensionnat où tout est disposé pour les préparer à faire une entrée convenable dans le monde. Saviez-vous donc qu'il existât des maisons pour l'instruction des individus de la race léonine? Le plus renommé de ces établissements est, paraît-il, situé à Madrid, ville d'une température toujours tiède (les jeunes élèves, brusquement arrivés d'Afrique, s'enrhumeraient dans une ville du Nord). A Madrid, d'ailleurs, on a toujours la viande saignante à bon marché, à raison des corridas ou courses de taureaux. Voilà pourquoi on amène de préférence les lionceaux dans la capitale des Espagnes; là, on leur enseigne la civilité puérile et honnête; on leur apprend surtout l'art de frémir à un froncement de sourcil, et, comme corollaire, la sobriété, qui consiste à ne dévorer son gardien que le moins possible. Faire des collégiens avec des lions, telle est la marche du progrès, comme vous voyez.
Les sujets de Delmonico ont-ils fait leurs classes à Madrid? Le dompteur le nie, et cela se conçoit. Encore neuf dans le métier, il y va rondement, comme un vieux routier. On raconte qu'il a fait avec un amateur un pari d'une allure assez originale. Il se serait engagé à entrer dans la cage cent jours de suite sans recevoir la moindre égratignure. En vertu de ce contrat, il ne devrait atteindre son chiffre que le 18 janvier prochain. Ce jour-là, s'il est indemne, tranchons le mot, s'il n'a pas été mangé, il recevra en bloc la somme de 120,000 francs. Delmonico est un philosophe. Au cas où il gagnerait la gageure, il s'est promis de liquider ses lions sans le moindre retard. Il placera ses fonds en 3 pour 100 et vivra honorablement de ses rentes, n'ayant pour tout animal à ses trousses qu'un griffon de la Havane à peu près gros comme le poing fermé de son maître.--Pas si bête pour un dompteur!
J'ai parlé des lettres posthumes de Prosper Mérimée, qu'on imprime en ce moment. On assure que cette correspondance ressemblera beaucoup à des mémoires intimes, méthode de Diderot. L'auteur de _Colomba_ y raconte les principaux épisodes de sa vie. Mais combien de traits qui, par malheur, n'y trouveront pas place! Je doute, par exemple, qu'on y lise un fait-anecdote assez curieux et tout à fait inédit qui s'est passé sous Louis-Philippe, à trois cents kilomètres de Paris.
C'était en 1840.
Prosper Mérimée traversait le Berry en qualité d'inspecteur des monuments historiques. Il s'était arrêté à Saint-Amand-Mont-Rond, jolie petite ville aux environs de laquelle on veut que César ait établi son camp, à l'époque où il se mit à la poursuite de Vercingétorix; c'est, en effet, sur la route de Bourges à Clermont, ou, si vous voulez, d'Avaricum à Gergovia. Des camps de César, où n'en signale-t-on pas? Il y avait dans l'endroit un vénérable archéologue, zélateur des poteries de l'antiquité. Dans l'intérêt de la science, ce brave homme avait obtenu de faire pratiquer des fouilles au lieu même où l'on assurait que les fils de la Louve avaient campé. Et justement, ce matin-là, il accourait, effaré, plein de joie, afin de révéler un grand secret à l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_.
--Que se passe-t-il donc, cher monsieur? demanda Mérimée.
--Monsieur l'inspecteur général, un fait de la plus haute importance. Je viens de trouver un dieu.
--Un vrai dieu?
--Un Bacchus antique, couvert de la peau de tigre et ayant un thyrse à la main. Venez donc voir ça avec moi.
Il y avait à peu près une heure de chemin. On monta dans une berline et l'on partit.
Pendant la route, l'archéologue parlait de ses découvertes.
--J'avais déjà mis la main sur bien des fragments de vases antiques, disait-il; c'était un commencement de preuve. Mais un Bacchus, de hauteur d'homme, en métal romain! Un dieu, probablement fondu sous le septième consulat de Marius et apporté chez nous par les légions de Jules César! Voilà un témoignage, monsieur! Tout le monde savant va tressaillir à cette nouvelle.
Hélas! tandis qu'il tenait ce langage, il se passait du nouveau auprès des terrassiers.
Après avoir jeté leur dieu de côté, ceux-ci reprenaient leur travail lorsqu'un cri, populaire dans la contrée, leur fit tout à coup lever la tête; c'était un de ces industriels ambulants qui courent à travers les campagnes pour y refaire les batteries de cuisine.
--Rétameur! voici le rétameur!
Un des pionniers l'appela; l'homme accourut.
--Voilà un bloc de métal qui s'est trouvé sous notre pioche, dit le travailleur. Ce vieux fou de savant dit que c'est un dieu; il a dansé de joie tout autour. Si on le laisse faire, il l'emportera comme il emporte tous les tessons de vieilles bouteilles qu'il rencontre par ici. Qu'est-ce que c'est que ça au juste?
--De l'étain d'assez bonne qualité.
--A quoi ça pourrait-il servir?
--A faire des cuillers à soupe.
Des cuillers! Sur un signe qu'ils firent, le nomade se mit à la besogne; il fixa son réchaud en terre, fondit le Bacchus et en fit des cuillers.
Il en était à la dernière lorsque la berline arriva.
Exprimer la douleur du savant serait impossible. L'archéologue avait encore trois cheveux sur la tête; il se les arracha. Il pleurait de rage. Il interpellait Mérimée et, en levant les mains au ciel:
--O Jupiter! s'écriait-il, on voit bien que tu n'es plus rien là-haut! Sans quoi tu n'aurais jamais permis une telle profanation à l'endroit de celui de tes fils que tu as gardé trois mois dans une de tes cuisses!
Mario de Candia est revenu à Paris, où il amène les deux filles qu'il a eues de son mariage avec Giulia Grisi. Le temps a eu beau marcher, rien n'efface la pieuse tristesse que le ténor a ressentie en voyant mourir la célèbre et belle cantatrice dont il avait fait sa femme. Mario, dit-on, éprouve un âpre plaisir à reparaître aux lieux où sa jeunesse a été tant fêtée, il y a trente-cinq ans. Peu importe que tout y ait changé de face. A la vieille cité de pierre a succédé une ville de marbre et d'or. Il n'y avait guère que quinze cents _dilettanti_; on en énumère cent mille aujourd'hui, mais cent mille qui aiment à se griser de musique de cuivre, cent mille qui portent les oreilles d'âne que Voltaire montrait jadis à Grétry. Mario, renaissant, délicat, studieux, soigneux, peu bruyant, serait-il compris de ce public nouveau? On peut en douter. Mais que vous dire? Il se rappelle sans doute ce que disait Paganini: «Un artiste de talent sera toujours bien venu partout; il ne peut vivre qu'à Paris.» Pour le revenant, il y a d'ailleurs le charme irrésistible qui s'attache aux souvenirs d'une époque sans pareille et qui ne sera pas recommencée.
Beaucoup se rappellent encore les premiers jours de sa venue. C'était dans un temps où l'on ne s'occupait déjà plus de politique. La mode était d'être tout entier à l'art, à la science, au théâtre, à la peinture, à la musique, aux beaux vers. Victor Hugo faisait jouer _Ruy Blas_ par Frédérick-Lemaitre, encore jeune; Alfred de Musset venait d'écrire les _Deux Maîtresses_, Stendhal, la _Chartreuse de Parme_; M. de Balzac, _Un grand homme de province à Paris_; Gérard de Nerval, les _Amours de Vienne_. On touchait de la veille au duel lyrique engagé entre Duprez et Adolphe Nourrit, duel funeste, puisqu'il a fini par le suicide de ce dernier; Mlle Rachel quittait le Gymnase pour s'acheminer en triomphatrice du côté du Théâtre-Français; Eugène Delacroix avait exposé la _Médée_ au dernier Salon; Decamps continuait ses études d'Orient; David (d'Angers) plaçait le Philopémen dans le jardin des Tuileries. Un opéra, un roman, un tableau, une statue, c'était le pain quotidien d'alors. L'Athènes de Périclès n'a jamais été plus ensoleillée de vraie gloire. On n'aurait jamais pu s'imaginer qu'un jour viendrait où Paris courrait voir un Russe qui a du poil de chien sur la figure, un noir qui fouette des lions dans une cage ou une mulâtresse à deux têtes, des monstres. Et il n'y avait pas encore de Petite Bourse sur les boulevards.
En ce temps-là, le docteur Véron, si habile, gouvernait l'Opéra en autocrate; c'était pour le mieux, puisqu'il donnait sans cesse l'éveil à un chef-d'oeuvre inédit ou à quelque grand artiste inconnu. Voilà qu'on apprit tout à coup l'arrivée d'un ténor. A la suite d'une escapade, un jeune officier du roi de Sardaigne, s'étant sauvé en France, avait brisé son épée pour monter sur les planches. Un chevalier! un comte! l'aventure était piquante.
Mario de Candia,--c'était lui,--fut essayé; il avait déjà une jolie voix de salon, mais il fallait développer cet organe si précieux.
--Un ténor, la coqueluche de Paris! N'épargnez rien pour en avoir un, disait à M. Véron le ministre de l'intérieur.
Quand on constatait un grand succès au théâtre, Paris et la France n'avaient plus rien à dire. La machine gouvernementale fonctionnait à l'aise. On votait le budget sans débat; on dénouait les conflits diplomatiques en se jouant; les élections se faisaient presque en chantant.
--N'épargnez rien, répétait le ministre; jetez, s'il le faut, l'argent à pleines mains.