L'Illustration, No. 1604, 22 novembre 1873
Part 5
M. Picaud de la Picaudière, cet homme de tenue sévère, à la cravate blanche, à la barbe rasée de près, dont la coiffure a pris un certain pli, l'oeil un certain regard, la bouche une certaine ligne, est convaincu qu'il est indispensable à la société. Les gouvernements changent, l'homme reste et c'est grâce à lui que va le monde ministériel. Voilà bien longtemps qu'on fait des épigrammes sur ces graves étourdis des bureaux, il se moque des mots qu'on fait et continue à s'enfermer dans son bureau pour tailler des plumes. Il est d'autant plus accablé de besogne que ses subordonnés ne le comprennent pas et qu'il biffe chaque jour leur rapport avec cette note au crayon rouge: À voir de plus haut! La hiérarchie! Tout est là pour Picaud de la Picaudière et s'il s'est choisi une femme, c'est qu'il a reconnu en elle l'_instinct de l'administration_. Avec quelques petits conseils Mme de la Picaudière sera la digne compagne du chef de division: gracieuse avec ses supérieurs, affable avec les égaux, froide avec les subalternes, aimable avec les inconnus. Cette dernière nuance est des plus imposantes: la raison en est simple: on sait ce qui peut advenir d'un ami, on ignore ce que l'on peut attendre d'un étranger. Ce Picaud est un malin; c'est un Larochefoucauld de cabinet. Je lui livre cette maxime que j'ai entendue d'un de ses collègues: «La reconnaissance n'est pas le souvenir du bienfait passé, mais le pressentiment du bienfait à venir.» Avec de telles idées, vous devez juger ce que pense Picaud d'un ministre en place et d'un ministre qui s'en va. Suivant la fortune de ce supérieur momentané, il place sa photographie sur son bureau de chef de division, ou il fourre sous la table avec une comique indifférence cette précieuse image: à un autre maintenant. Peu importe l'homme, vive le ministre!
M. Gondinet a brodé de fantaisie spirituelle ce personnage du chef de division auquel toute la salle a applaudi à coeur-joie pendant tout le premier acte. Car elle est charmante à son début cette comédie qui reste jusque-là dans la gamme des plaisanteries permises et qui fait joyeusement de la satire sans arriver à la charge, et, comme pour donner encore plus d'accent à cette gaieté, l'auteur a glissé dans cet acte un incident des plus bouffons qui a été le véritable succès de la soirée. Une de ces petites dames,--on l'appelle Dindonnette dans l'intimité: c'est un mot qui ne désigne personne, mais qui les comprend toutes,--une de ces petites dames qui sont nécessaires pour toute comédie du Palais-Royal qui se respecte, a épousé un prince béloutchistan qu'elle amène à Paris. De peur d'indiscrétion, la princesse a dressé la liste de ses anciens amants et court les prévenir. Mais le khan a demandé à son ambassadeur les noms de quelques personnages marquants pour les décorer de son ordre du Pélican, à ruban jaune et bleu. Le prince a confondu les deux listes et le voilà décorant d'un seul coup tous les amoureux de Dindonnette, étalant en scène cette marque distinctive du passé de la princesse.
Tout allait bien jusque-là et le succès semblait parfaitement assuré à cette comédie, prise à la fois sur le ton de légère satire et de bouffonnerie. Malheureusement les choses se sont un peu embrouillées à l'acte suivant. La note s'est par trop forcée: cette noce qui tombe dans le bureau du chef de division pour y boire du champagne et le transformer en cabinet particulier, ce Picaud perdant la tête au milieu de ces complications et allant chez le ministre le portefeuille plein de polichinelles et de manchons de femme, ce chassé-croisé de solliciteurs, de gandins et de cocottes dans ces couloirs ministériels, tout cela, dis-je, s'agite beaucoup sans arriver à un bien grand résultat comique. Quelques scènes par-ci par-là d'une finesse charmante; des mots très-acérés et très-heureux, mais de la confusion; le troisième acte ne nous a pas semblé plus heureux, malgré une scène excellente qui semblait vouloir ramener la pièce à la comédie fine du premier acte, par un quiproquo dans lequel Picaud de la Picaudière voit son honneur compromis même avant le mariage, mais la fantaisie par trop forcée a repris le dessus et a fait glisser l'auteur dans la charge.
Malgré ces critiques, qui sont aussi celles du public de la première représentation, le Chef de division pourrait bien fournir au Palais-Royal une fructueuse carrière; car cette pièce, qui a de la gaieté, est jouée avec un rare ensemble par cette excellente troupe que Geoffroy conduit au succès. Il est parfait, ce dernier comédien d'une grande école de bon sens, de bonne humeur et de franchise. De quelle façon il porte la cravate blanche! Avec quelle solennité il donne un ordre et comme il a l'air affairé à ne rien faire. Gil-Pérès, en habitué des Italiens où il a gagné un baryton rauque, est superbe. Mlle Juliette Baron a toujours son éclatante gaieté; un cortège de comédiennes entourent la jolie fiancée de M. Picaud de la Picaudière, et Lassouche, comme une ombre au tableau, met en valeur ce groupe de jolies femmes.
Mme Carvalho a repris le rôle de l'_Ambassadrice_ qui servit d'éclatant début à la jeune cantatrice. Nous étions alors en 1850; il nous souvient encore de Mlle Miolan, dont le talent s'annonçait si plein de promesses qu'il devait tenir. La voix était bien faible, mais elle avait une légèreté, une sûreté merveilleuses; il fallait une certaine audace à une virtuose de dix-huit ans pour s'attaquer ainsi à cette partition que Mlle Damoreau avait chantée avec une absolue perfection. Tout réussit à la jeunesse; on n'oublia pas Mme Damoreau, mais on adopta Mlle Miolan. Sa voix, aujourd'hui un peu fatiguée, après quelque vingt ans, n'ayant plus la fraîcheur de cette jolie voix de la dix-huitième année, elle laisse tomber parfois quelques perles de ce riche écrin vocal, mais plus maîtresse d'elle, plus sûre de ses effets et arrivant à la _maestria._ Il fallait ce talent pour sauver cette représentation de l'_Ambassadrice_. Car il faut bien le dire, ce n'est pas là un des meilleurs ouvrages d'Auber. Et d'abord le poème n'a pas gagné à vieillir; elle est un peu écrite à la diable, cette histoire d'un ambassadeur qui va chercher une chanteuse au cinquième étage pour en faire sa femme. C'est un roman d'artiste et de grand seigneur, bien mince dans le détail et qui ne se rachète pas par le fond. M. Auber lui-même ne l'a guère animé de sa musique que dans quelques morceaux, le reste a été laissé au talent de la cantatrice. Cette indifférence honore Mme Damoreau et Mlle Carvalho, mais je suis convaincu qu'elle nuira plus tard singulièrement à la pièce.
Je ne fais que mentionner ici une reprise de _Don Giovanni_, au Théâtre-Italien. Si vous en exceptez M. Padilla, excellent dans quelques passages du rôle de don Juan, et Mlle Krauss, une des meilleures dona Anna que nous ayons entendue, vous aurez une des exécutions les plus pauvres du chef-d'oeuvre de Mozart. Nous espérons que M. Strakosch, qui nous promet les _Ruses de femme_, nous consolera par Cimarosa de cette interprétation défectueuse de Mozart.
M. Savigny.
Inauguration DE LA STATUE DU GÉNÉRAL BELGRANO A BUENOS-AYRES
L'inauguration de ce monument a eu un grand retentissement dans le Rio de la Plata.
Le nom du général Belgrano y jouissait, en effet, d'une popularité bien méritée, à cause de la part qu'il prit à l'affranchissement de son pays et à la constitution de la République dans les quatorze États dont il s'est composé jusqu'en 1852.
On sait que, cette année-là, Buenos-Ayres se sépara de la République Argentine qui, depuis lors, compte un état de moins.
C'est en 1816 et en 1817 que le général Belgrano obtint ses plus grands succès militaires, grâce à la discipline sévère qu'il savait entretenir dans son armée. En 1816, en effet, il remportait dans le haut Pérou des avantages signalés, et battait les troupes royales à Altumba; et, l'année suivante, il enlevait plusieurs positions importantes à l'ennemi, à la suite de sanglants combats qui décidèrent de l'issue de la lutte. Mais ce n'est pas seulement comme général que Belgrano rendit de grands services à son pays; il lui consacra aussi toute son intelligence d'homme d'État, et il fit les plus louables efforts pour y répandre l'instruction. C'est lui qui fonda la première école d'éducation scientifique ayant existé à Buenos-Ayres; et il consacra, malgré sa pauvreté, la dotation que le gouvernement reconnaissant avait cru devoir lui accorder, après la victoire de Tucuman, à l'ouverture de quatre écoles primaires, les premières également que quatre villes, aujourd'hui capitales de province, aient vu s'ouvrir pour l'éducation de leurs enfants.
Le général Belgrano, bien que né à Buenos-Ayres, était d'origine italienne.
M. Sarmiento, chef de la République, présidait la cérémonie d'inauguration, et il a prononcé à cette occasion un discours très-sympathique qui a été couvert d'unanimes applaudissements. La statue du général Belgrano est l'oeuvre de M. Carrier-Belleuse, aidé pour le cheval par un sculpteur d'origine argentine, M. Santa-Colona.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Sous l'impression, des événements actuels, l'attention de toutes les personnes qui tiennent à s'instruire et à profiter des leçons du passé se porte naturellement sur l'histoire des événements qui s'accomplirent en 1814 et en 1815 et des conséquences qu'ils eurent. A ce besoin répond, avec un singulier à propos, une édition depuis longtemps préparée de l'_Histoire des deux Restaurations_, par Ach. de Vaulabelle. Cette édition, mise en vente d'abord par livraisons et qui se poursuit sous ce mode de publication, paraît maintenant par volumes à la librairie Garnier frères. Nous croyons rendre service à nos lecteurs en leur signalant cet important ouvrage. Cette nouvelle édition offre le même aspect typographique que l'_Histoire de la Révolution_ et l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, de M. Thiers, dont elle forme la suite. L'auteur a ajouté en marge du texte ces manchettes que présentent les ouvrages de M. Thiers, et qui sont si utiles pour guider le lecteur et surtout pour faciliter les recherches. Une suite de gravures d'après les peintres contemporains des événements enrichit cette nouvelle édition, qu'on peut tenir pour définitive.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
Une grande consolation pour un père, c'est d'être entouré de ses petits enfants.