L'Illustration, No. 1603, 15 novembre 1873
Part 4
Santa-Cruz était curé d'Hernialde, petite paroisse d'environ 350 âmes, située aux environs de Tolosa. Rien dans sa personne ne pouvait faire supposer qu'il y eut en lui l'étoffe d'un cabecilla, excepté une agilité et une force physique extraordinaires dont il donnait des preuves et qui le faisaient distinguer dans sa commune. Agé de trente-deux ans, d'une taille moyenne et d'une physionomie tort peu avenante, Santa-Cruz n'avait qu'une instruction très-bornée. Les exercices du corps, tels que le jeu de la _pelota_, le maniement du _maquilla_ (bâton basque), et la course, constituaient ses principales qualités, dont il usait et abusait étrangement dans sa paroisse. Je ne sais s'il fut redevable à ces qualités physiques de la confiance qu'il inspira aux insurgés de la contrée, toujours est-il que dans l'espace de quelques jours, il put réunir autour de lui une centaine de jeunes gens vigoureux et déterminés, qui se mirent à sa disposition et formèrent le noyau de sa bande. Après les avoir équipés et armés d'une manière uniforme, en leur faisant porter, comme signe de distinction, un coeur brodé en rouge sur le côté gauche de leur jaquette, il se mit à leur tête et commença la campagne avec eux.
J'aurai l'occasion plus d'une fois, dans la suite de ce récit, de faire connaître les singuliers exploits de la bande Santa-Cruz.
L'insurrection faisant de rapides progrès, le gouvernement du roi Amédée, qui jusqu'alors n'avait paru guère s'en préoccuper, jugea à propos de l'arrêter dans sa marche en envoyant des troupes contre elle. Il est de tradition, en Espagne, de n'entrevoir le danger et de ne le prévenir qu'au dernier moment. A quoi cela tient-il? Un peu à l'impéritie des hommes d'État au pouvoir et beaucoup au manque d'argent. J'ai vu le général Nouvillas, commandant en chef l'armée du Nord, arrêté à Vittoria, ne pouvant continuer la campagne parce que l'argent de la solde des soldats vint à lui manquer. Il attendit, pendant cinq jours, un million que devait lui envoyer le ministre des finances et qui n'arriva jamais. Nouvillas, déçu dans son attente, rentra à Madrid.
La première brigade envoyée contre les carlistes de la Navarre fut celle de Castanon. Je me trouvais à Pampelune lorsqu'elle y arriva, vers le milieu du mois de mars. Elle était composée de soldats de la ligne très-salement équipés, d'une quarantaine de _miqueletes_ (soldats guipuzcoans), de cinquante soldats du génie, de vingt _guardias civils_ (gendarmes), de trente cavaliers fort bien montés en chevaux et de deux pièces de campagne servies par une soixantaine d'artilleurs et accompagnées par autant de mulets.
Elle se dirigea sur la route de Pampelune, du côté de Vera, où les carlistes occupaient trois localités: Vera, Eychalar et Lessacca. Je la suivis dans sa marche. A l'approche de la première de ces localités, les bandes carlistes, qui n'étaient pas en nombre pour résister à une attaque de la brigade, se retirèrent dans les montagnes et allèrent prendre position sur la montagne qui domine le pont d'Anderlassa, au-dessus et tout près de la route que suivaient les troupes régulières. Arrivées auprès du pont, les carlistes, campés en face, sur le revers de la montagne, commencèrent le feu, pendant que celles-ci prenaient position pour leur riposter. Pendant cinq heures, on fit feu de part et d'autre, à une distance telle que sur cent balles, une seule, tout au plus, portait, tant du côté des insurgés que de celui des réguliers. Au bout de ce temps le combat cessa, et on releva deux morts et six blessés du côté de la brigade, et cinq blessés seulement du côté des carlistes. Je cite ce fait d'armes pour donner aux lecteurs une idée en général de la guerre de partisans, telle qu'elle se pratique en ce moment dans les provinces du nord de l'Espagne.
Dès que le combat eut cessé, les carlistes revinrent occuper les villages qu'ils avaient momentanément quittés à l'approche de la brigade Castanon, tandis que celle-ci continua sa route en avant et alla faire halte à Irun, où elle vint loger et se ravitailler. C'est là que j'ai assisté à un spectacle offert par les soldats du brigadier Castanon. Arrivés dans la ville en chantant et en apostrophant les passants, ils déposèrent les armes sur la place de l'_Ayuntamiento_, allèrent chercher leurs rations, qu'ils mangèrent en plein air; puis, les uns empruntant des guitares, se mirent à parcourir la ville en chantant à la façon des anciens trouvères, tandis que les autres organisèrent un bal, entre eux, où ils passèrent presque toute la nuit à danser. Le matin, l'ordre de départ étant donné, ce n'est qu'en rechignant qu'ils voulurent se mettre en route; et la brigade, de retour de sa campagne, rentra à Saint-Sébastien, sa garnison. Cette campagne avait duré huit jours.
H. Castillon (d'Aspet).
LA SOEUR PERDUE
LES THÉÂTRES
Vaudeville. _L'Oncle Sam_, comédie en quatre actes, de M. Sardou.--Gaîté. _Jeanne d'Arc_, tragédie en cinq actes, de M. J. Barbier, musique de M. Gounod.--Bouffes-Parisiens. _La Quenouille de verre_, opérette en trois actes, de MM. Albert Millaud et Moreno, musique de M. Grisard.
Si vous demandez à un Américain ce qu'il pense de l'Oncle Sam, il sourira de votre question; ce qui l'étonne, ce n'est pas que M. Sardou ait fait une charge à fond de train sur les moeurs des États-Unis, mais c'est que vous, vous preniez au sérieux cette spirituelle caricature et que vous traitiez en comédie cette fantaisie d'un homme d'infiniment d'esprit et de talent. Les critiques de la presse me semblent bien sévères envers M. Sardou; ils lui demandent à lui, auteur dramatique, les consciencieuses études d'un écrivain et d'un moraliste; ils lui reprochent de ne pas nous parler, en scène, de cette Amérique que M. de Tocqueville, Édouard Laboulaye, Charles Dickens, Hubner, Hepworth Dixon, nous ont fait connaître dans leurs livres.
La belle affaire! Comme si le théâtre se souciait de la vérité vraie, et comme si M. Sardou se mettait en peine d'écrire une comédie pour faire suite aux études de ses prédécesseurs. Il court sur ce sujet une foule de lieux communs acceptés par nous, une série de clichés propres à divertir les honnêtes gens, qui n'y croient pas du reste. M. Sardou s'en empare et en tire parti au bénéfice de son public, qui applaudit; il a raison puisque le spectateur même avant d'entrer dans la salle est déjà son complice.
Pour une bonne moitié des Parisiens, l'Amérique est un peuple de commerçants qui vit de faillites. Il met son honneur à faire des dupes, et il n'estime que ceux qui s'enrichissent en le trompant. Son sol ne se compose que de terrains marécageux où la fièvre dévore les habitants. Ne parlez ni de littérature ni de beaux-arts à ces yankees, pour qui le génie humain est lettre morte. L'argent est tout pour eux. A peine connaissent-ils la famille; la société, ils l'ignorent; chacun pour soi et le revolver pour tous. Quant au mariage, chacun sait comment il se pratique; par voie de flirtation. La flirtation, c'est la ressource de toutes les jeunes filles. Elles gagnent un mari grâce à ces coquetteries dangereuses, à la façon de ces chevaliers du jeu qui, autrefois, ruinaient les fils de famille avec des dés pipés. Vous avez perdu: coûte que coûte, il faut payer au tricheur adroit. Ici ce n'est pas la carte, c'est le mariage forcé, et il se trouvera toujours à point nommé un pasteur d'une religion inventée le matin même, pour donner force de loi à cette union. En Amérique on fait le mari comme en France on fait le mouchoir. L'Américaine, c'est le pick-pocket du mariage. Tout cela n'a pas le sens commun; mais à nous, qui rions de tout, il nous faut une Amérique pour rire, et c'est justement celle que M. Sardou nous a donnée. Nous serions bien mal avisés de la lui reprocher, puisque c'est à nous-mêmes qu'il l'a prise.
Voilà de bien grandes protestations pour peu de chose; et M. Sardou doit bien rire sous cape à voir à quelles hauteurs la discussion élève l'_Oncle Sam_ en l'accusant de manquer à la vérité de l'observation. Comme si la comédie parisienne en avait jamais fait d'autres.
Il lui plaît de donner à son caprice des moeurs ou des habitudes à un peuple; personne ne l'a jamais chicané là-dessus. La comédie a une sorte de géographie grotesque.
Elle a inventé les Anglais touristes de l'opéra-comique et du drame; l'Espagnol avec ses éternelles castagnettes; Venise avec ses espions et ses mandolines, et les Turcs avec le harem, les grosses pipes, le turban et le soleil plaqué en passementerie, dans le dos. Qui donc crie à la caricature? Personne ne réclame pour Madrid, Venise ou Canstantinople. C'est autour de l'Amérique, maintenant; et du moment où, après avoir vu jouer l'_Oncle Sam_, dont elle a eu, la première, le bon goût de rire, je ne vois pas ce que nous avons tant à crier. La question est toute autre. La pièce de M. Sardou est-elle amusante? Tout est là.
Eh bien! oui; et n'étaient quelques longueurs qui ralentissent singulièrement son action, je lui prédirais pour ma part un très-grand succès.
Ces lieux communs dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous servent à railler ce grand pays, servent de fond à cette comédie; disons mieux, à cette revue satirique, sorte de chronique de petit journal adroitement mise en scène, avec Samuel Tappleton, l'oncle Sam, marchand de guano, négociant de cotons, vendeur d'allumettes, millionnaire pour le moment et aspirant aux emplois publics, à l'aide d'un journaliste qu'il achète, d'un Irlandais courtier d'élections, d'un chef de pompiers marchand de votes, et d'un fils qui parle au peuple au nom de Samuel Tappleton, et qui en fin de compte se fait nommer aux lieu et place de son père. Samuel Tappleton a fait plusieurs fois faillite, ce qui lui vaut l'estime de ses compatriotes. Voici le pasteur Jédédiah, qui voyage pour la Bible et le _vermuth réparateur_, une liqueur de son invention. Puis le colonel Nathaniel, l'apôtre de cette égalité qui n'admet que des inférieurs, homme sans préjugés, mais qui se fâche tout rouge si on l'appelle monsieur au lieu de colonel. Voici les trois nièces de M. Tappleton: Belle, la femme en premières noces du journaliste Elliot, qui a divorcé pour épouser le colonel Nathaniel, ce dont l'oncle Tappleton a été informé par dépêche télégraphique, formalité suffisante; Belsev, qui conduit adroitement le musicien Francis à lui parler d'amour sous les yeux du pasteur Jédédiah en train de déjeuner, étourderie dangereuse pour Francis, puisqu'elle entraîne son mariage avec Betsey; Sarah, le type américain par excellence, la jeune fille avec laquelle la France fait ses comédies.
Sarah a pour capital sa jeunesse et sa beauté. C'est la mise de fond de ce commerçant aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Elle tient en partie double la comptabilité de ses sentiments; quand un prétendant se présente, elle l'accrédite dans sa maison; il a un compte ouvert. Reçu tant; payé tant; balance exacte. Si le jeune homme, enivré par le breuvage de la flirtation, parle d'amour, on lui répond affaire. Il ne s'agit pas de savoir s'il aime, mais bien de connaître le chiffre de sa fortune. Or, il se trouve que Robert de Rochemaure, un jeune Français qui voyage en Amérique, est marquis avec cent mille livres de rente. M. de Tocqueville, que Robert a lu avec passion, n'a pas suffisamment averti son lecteur, puisque le beau marquis se laisse prendre aux charmes de Sarah; si bien qu'après lui avoir promis mariage dans un petit billet écrit au crayon, le malheureux se laisse _flirter_ et fait trois jours durant l'école buissonnière avec cette jeune fille, sans que la question d'amour ait fait un pas sérieux, ce qui met hors de lui le marquis de Rochemaure, irrité de cette légèreté improductive pour un amant. Mais quel rôle joue donc Robert et qu'a-t-il espéré? Il se plaint de ce qu'une Américaine n'ait pas le déshonneur facile! et il se croit un honnête homme et il s'étonne que la loi vienne et lui dise; Tu seras solidaire de ta faute et tu répareras le mal fait à la réputation d'une jeune fille compromise par toi! Il se trompe assurément et la comédie de M. Sardou se trompe avec lui.
Jusque-là elle s'éparpillait dans la satire; on ne perd pas plus gaiement un succès. M. Sardou avait compromis la bataille; il lui restait le temps d'en gagner une autre; il l'a emportée par une scène excellente, une scène de véritable auteur dramatique. Le marquis se trouve seul avec Sarah; il lui reproche sa froideur, et la menace de sa passion qui est devenue de la folie. Mais cet amour de Sarah, cet amour à l'américaine a fait place à l'amour vrai, sincère de la jeune fille. Sarah aime le marquis; elle se craint elle-même, elle a peur de l'aimer; et devant cette candeur, cette vertu, cette palpitation de l'âme, le marquis respectueux oublie la maîtresse et salue la femme. Voilà qui est fin, délicat, dramatique, supérieur; le reste avec le guet-à-pens de l'oncle Sam, de Fairfax et du pasteur Jédédiah, avec le trio de complices qui veut forcer Robert au mariage ou à une rançon de cent mille francs, le reste, dis-je, appartient à ce drame que M. Sardou met si adroitement en action. Le marquis honteux de ce vol de son coeur et de son argent, refuse d'épouser Sarah.--Alors vous payerez l'amende, dit l'oncle Sam.--Estimez vous-même l'honneur de votre nièce et envoyez-moi la note, je payerai.
Le marquis payerait, en effet, si Sarah injustement outragée par un soupçon de complicité ne déchirait elle-même le petit billet qui contient la promesse de mariage de Robert; ainsi finirait la comédie s'il ne nous fallait pas revenir encore aux moeurs américaines, au duel à coups de pistolet dans les escaliers et dans les salons d'un hôtel en présence de tous les étrangers; duel fort bien réglé du reste et pendant lequel les glaces du salon volent en éclats. Tout ce tapage passé, ce bouquet de coups de revolver éteint, on s'embrasse et le marquis de Rochemaure emmène Sarah en France, dont les moeurs le rassurent probablement pour l'honnêteté de sa femme.
J'ai dû nécessairement écourter le compte rendu de cette pièce, qui vit plutôt d'une série de tableaux que d'une action scénique; le drame réel tient peu de place dans l'_Oncle Sam_. Du reste c'est toujours le procédé de théâtre de M. Sardou. Le sujet est restreint; les détails abondent; détails charmants, pleins d'ingéniosités, de surprises et d'esprit. Le succès vient de partout, de la mise en scène, des décors qui sont superbes, des toilettes qui éclipsent le luxe de théâtre en ce genre. Les interprètes ont fait merveille: Parade, Saint-Germain, Richard, Abel, excellent dans le rôle de M. de Rochemaure, Colson, Georges. Mlle Fargueil, joue avec son incomparable talent de comédienne, un personnage fort amusant de Française qui montre et démontre cette lanterne magique américaine. Mlle Bartet est charmante et toute sympathique dans le rôle de Sarah, et M. Carvalho a trouvé au grand complet un salon de jolies femmes pour le grand jeu de la flirtation. Voilà donc une bonne fortune pour le Vaudeville, depuis longtemps en quête d'un grand succès. L'espace disparaît peu à peu sous notre plume; pourtant nous ne voulons pas finir sans annoncer le succès de _Jeanne d'Arc_, à la Gaîté. Il revenait de droit à cette oeuvre d'un poète traitant en fort beaux vers ce grand sujet national, cette épopée de Jeanne d'Arc. M. Barbier a mis en scène, en suivant l'histoire, les actes de cette grande inspirée de Dieu qui combattit et mourut pour la patrie. M. Gounod a ajouté à l'art du poète la puissance de son talent. Nous avons beaucoup applaudi à cette partie de l'ouvrage, surtout à ce ballet, aux choeurs des soldats et à la marche funèbre du cinquième acte, qui sont écrits de main de maître et dont l'effet est des plus saisissants. Les décors, les costumes de Jeanne d'Arc sont d'une incroyable richesse, et quant à Mlle Lia Félix, je ne crois pas qu'une actrice ait obtenu un pareil triomphe depuis Mlle Rachel, dont elle nous a rappelé parfois l'accent dramatique et la puissance de talent.
Les Bouffes-Parisiens ont renouvelé leur affiche avec _la Quenouille de verre_, un joli conte dit d'une façon graveleuse, il est vrai, mais c'est le style de l'endroit. Et puis Mlle Judie et son compère Mme Peschard ont dit si spirituellement cette comédie décolletée, qu'il a été beaucoup pardonné à la pièce en faveur de ses interprètes aimées du public. La musique est d'un jeune auteur, M. Grisard, dont l'avenir est plutôt, croyons-nous, dans le genre fin et élégant, que dans le genre bouffe. Il y a de fort jolis morceaux dans cette partition, mais des morceaux de demi-teinte; je pense que dans l'ouvrage qui suivra _la Quenouille de verre_, le talent de M. Grisart, plus en confiance avec le public, s'accentuera avec plus de franchise.
M. Savigny.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
_Correspondance de Lamartine_, publiée par Mme Valentine de Lamartine, (2 vol. in-8º).--_Poésies inédites de Lamartine_, (1 vol. in-8º.) (Chez Hachette et Cie.)--Mme Valentine de Lamartine vient de nous donner trois volumes nouveaux d'oeuvres inédites du grand poète. Quand je dis oeuvres, je devrais dire morceaux, car on ne saurait donner le nom d'oeuvres à ces fragments de pièces de vers, à ces lettres, à ces billets de la vingtième année, qui sont fort utiles à qui veut écrire la biographie de l'auteur de _Jocelyn_, mais qui n'ajoutent, à proprement parler, rien à sa gloire. Et pourtant si, la _Correspondance_ de jeunesse, qui va de 1807 à 1812, et les poésies inédites que voici, servent à nous faire mieux connaître le poète, et, pour un homme comme Lamartine, être mieux connu c'est être plus aimé. On peut voir par des projets de débuts, premiers rêves de Lamartine, combien cette âme ardente aux premières heures de sa vie, dépensait déjà de génie encore mal formé, dans ses essais, dans les balbutiements de sa Muse. On ne saurait donner, sous peine d'abdiquer toute critique, la tragédie de _Médée_, qu'on nous présente ici, et les fragments de _Zoraïde_, comme des travaux qui eussent illustré le nom de Lamartine, mais ils n'en sont pas moins fort intéressants au point de vue de l'histoire littéraire. Il est, d'ailleurs, dans les _Poésies inédites_, des pages d'une valeur plus haute, et je citerai par exemple ce qui nous reste des _Visions_, ce grand poème épique, songe inachevé de la jeunesse de Lamartine.
«Je comprends d'autant mieux le plan de la _Divine comédie_, a écrit Lamartine dans son _Cours de littérature_ que moi-même, hélas! mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie au grand exilé de Florence, j'avais couru, dès ma jeunesse, une épopée, le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de la _Divine comédie_.» Il nous indique ensuite en quelques lignes ce que devait être ce poème, que l'_homme_,--et sa destinée présente, passée et future,--emplissaient tout entier. C'était en Italie, «après ces vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit», que ce poème des _Visions_ avait été projeté. «Je supposai deux Ames émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu; l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles, de même qu'elle est la loi des êtres matériels animés», et ces deux âmes, le poète les promenait, les conduisait, de transfiguration en transfiguration, à travers les mondes et les siècles, pour les unir ensuite, en sa pensée, dans l'Être parfait. On voit quelle sorte de mysticisme philosophico-religieux emplissait, alors le cerveau de Lamartine. La réalité devait, au surplus, répondre ironiquement à ces songes dont le poète ne vit jamais la réalisation. «Mon poème, dit-il, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre.»
Ce sont ces _gouttes d'encre_ qu'on trouvera recueillies dans le volume des _Poésies inédites_, et l'on pourra se faire par elles une idée de ce qu'eût été l'épopée des amours d'Eloï et d'Adha, depuis leur création jusqu'au jour du jugement. L'auteur des _Poèmes civiques_, M. Victor de Laprade, qui a écrit pour ce volume une préface éloquente et attendrie, est d'avis que le fragment de la huitième _Vision_, intitulé le _Chevalier_, et qu'on publie dans le présent volume, est «un vrai type de la description et du génie pittoresque dans Lamartine». A mon avis, les descriptions de _Jocelyn_, et même celles de la _Chute d'un ange_, lui sont bien supérieures. Ce _Chevalier_ de Lamartine est un peu trop habillé, selon mon goût, à la mode des _troubadours_ de pendules: le _cheval_ y est encore un _palefroi_, le _vent_ y porte le nom de _Zéphyre_. Lamartine ne s'est pas complètement dégagé là de la phraséologie classique, ou plutôt fausse et fade des poètes de l'empire.
Je préfère à ces vers ceux qu'il adresse à l'ombre d'_Alfieri_ ou à Mme _Ristori_:
Le marbre de Memnon sentait, bien qu'il fût pierre, Mais son âme, ô soleil, n'était que la chaleur! Nous pleurons, mais, avant de mouiller la paupière Ces larmes de nos veux ont roulé de ton coeur!
On reconnaît, on retrouve là le véritable Lamartine, le poète des _Méditations_. Il y a bien un autre Lamartine, qui nous est également sympathique, c'est celui dont on pourrait dire ce que Sainte-Beuve a dit de Lamennais, qu'il a sauté, «_comme à saute-mouton_», du catholicisme à la démocratie. C'est le Lamartine tribun, le Lamartine patriote, le Lamartine homme d'État. Mais celui-là, dont M. Ch. de Mazade nous a conté l'existence dans un livre excellent, nous ne le rencontrons point dans ces premiers volumes. Le Lamartine que voici est semblable, intellectuellement parlant, au portrait que Flameng a gravé pour cette édition, et qui nous montre un jeune homme de vingt-trois ans, mince, fluet, admirablement beau, le profil pur, les cheveux frisés, vêtu de cet habit à collet haut auquel vous condamnait la mode d'alors. C'est le Lamartine sérieux et rêveur, sans doute, mais souriant aussi, de la _Correspondance_ publiée par Mme Valentine de Lamartine.
Ce Lamartine de 1807 à 1812 est vraiment bien intéressant et parfois bien inattendu: il versifie, il s'amuse, il lit, il aime, il voyage, il raille, lui qui plus tard ne voudra plus savoir ce que c'est que la raillerie. Il fait des chansons, lui qui fera des odes. Il improvise sur l'air: _Femmes, voulez-vous éprouver_, etc.
Que j'aime à voir, dans mon jardin, Rougir une rose nouvelle, Et dans sa fraîcheur du matin, M'offrir sa parure vermeille! Mes amis, entre nous soit dit, Ma belle et simple Éléonore, Quand son modeste front rougit, Me plaît bien davantage encore!
Rapprochez ces verselets des strophes superbes du _Lac_ et des lamentations du _Crucifix_, et dites-moi si l'on pouvait soupçonner dans cet imitateur des poétereaux du XVIIIe siècle le grand poète du XIXe. C'est à ce titre que ces volumes sont particulièrement intéressants: nous étudions Lamartine _dans l'oeuf_, si je puis dire. Ailleurs, le génie déploiera librement ses ailes. Ici, il les secoue et les essaie, et, après le triomphe d'un grand homme, je ne sais rien de plus captivant que ses premiers pas et ses premiers cris: l'apothéose a son prix et l'aurore a le sien. Or, à proprement parler, ce qu'on rencontrera dans cette _Correspondance_, et ces _Poésies_, c'est l'aurore de Lamartine.