L'Illustration, No. 1603, 15 novembre 1873
Part 2
Delsarte, en effet, lui apprit la musique et le chant. Quand vint l'âge de la puberté, il lui défendit de chanter jusqu'à la mue complète de sa voix; Darcier ne tint compte de la défense et gâta probablement un organe qui, tel que nous l'avons entendu jadis, il y a vingt-deux ans, avait pourtant encore du charme, de la puissance, sinon de la fraîcheur. Puis, il prit sa volée en province, où, tout en mettant en action le Roman Comique de Scarron, il devînt passé maître en fait d'armes. Il donnait indifféremment des leçons de bancal, d'espadon, de briquet, de latte, d'épée, de bâton, de savate ou de piano. Revenu à Paris à l'heure de l'orage révolutionnaire, il était le premier ténor de cet estaminet lyrique que je cherchais à esquisser tout à l'heure. Duprez, Roger, Lablache, tous les grands chanteurs allaient l'entendre, et Meyerbeer, chose inouïe! descendant de son Olympe musical pour aller vider un bock dans le _boui-boui_ du passage Jouffroy, s'écriait:
--J'aimerais à faire une ode-symphonie pour ce gosier-là!
Telles sont les choses que m'a rappelées tout à coup le beau livre: _Parfums, Chants et Couleurs_, de Gustave Mathieu.
Philibert Audebrand.
LA SOEUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)
Les sauvages différaient des Peaux-Rouges du Nord en ce qu'ils ne portaient ni pantalons ni mocassins. La douceur de leur climat les dispensait de se couvrir de ces vêtements. Les Indiens du Chaco n'ont pas même besoin de protéger leurs pieds, car il est rare qu'ils foulent le sol. Leur véritable demeure est sur le dos de leurs chevaux.
De chaque côté de leurs selles leurs jambes nues pendaient, unies comme du bronze moulé, et sculptées comme par le ciseau de Praxitèle; la portion supérieure de leurs corps était également nue, mais contrairement à l'usage de leurs frères du Nord, ces Indiens n'étaient ni tatoués ni peints. L'éclat d'une peau saine et d'une riche couleur foncée, quelques coquillages ou des bracelets de graines autour de leurs cous ou de leurs bras constituaient leurs seuls ornements.
Leur chevelure noire comme l'ébène, coupée carrément sur le front, croissait par derrière en toute liberté et couvrait leurs épaules de ses flots abondants; chez quelques-uns, elle tombait jusque sur la croupe du cheval!
Deux étaient habillés d'une manière différente des autres, les deux cavaliers montés sur des recados.
Le premier était un jeune Indien, évidemment le chef de la troupe. Il avait une sorte de ceinture autour des reins, mais par-dessus et flottant négligemment sur ses épaules, il portait un manteau de forme analogue à un _poncho_, bien différent toutefois du vêtement de laine des gauchos. C'était la _manta_ en plumes des Indiens, faite d'une peau de daim préparée et admirablement ornée avec le plumage du _guacamaya_ (1) et d'autres oiseaux aux ailes brillantes.
[Note 1: Oiseau d'un plumage magnifique et appartenant à la tribu des perroquets.]
Sur sa tête, il portait un bonnet en forme de casque, fabriqué avec une peau de cheval tannée, d'une blancheur de neige et entouré d'une rangée de plumes de _rhea_, plantées verticalement dans un cercle brillant. D'autres ornements placés sur son corps et autour de ses membres, et le harnachement de son cheval le désignaient clairement comme le premier personnage de la troupe. Il n'avait avec lui que des jeunes gens, mais lui aussi était un jeune homme, et bien certainement il n'était pas l'aîné de ses compagnons.
Le seul homme blanc qui se trouvait parmi ceux-ci, et dont nous avons dit qu'il avait l'air d'un Castillan, offrait à l'oeil un type véritablement remarquable.--Sur ses traits se lisait une expression de férocité mélangée de ruse qu'on retrouvait d'ailleurs sur la figure du jeune chef qui chevauchait à côté de lui.
Son vêtement était mi-partie celui d'un civilisé et celui d'un Indien, et on pouvait le prendre lui-même pour un gaucho fait prisonnier par les sauvages. Mais telle n'était pas évidemment la situation de cet homme, car il marchait à la place d'honneur, à la droite du chef. Tout au contraire, son air et ses actions racontaient une autre histoire, celle d'un scélérat qui, après avoir suivi une carrière de crime dans les pays civilisés, avait cherché la protection des sauvages et était devenu traître à sa race et aux siens.
La longue lance qui dépassait de beaucoup ses épaules montrait sur sa pointe d'acier une teinte plus rouge que celle de la rouille. C'était la couleur vermeille du sang, séchée et brunie par les rayons du soleil, et toutefois encore assez fraîche pour dénoter que l'arme avait été récemment employée. C'était cette même lance qui avait percé la poitrine de Ludwig Halberger.
Si un doute s'était élevé à cet égard, il eût bientôt été dissipé par la présence d'une troisième personne qui s'avançait un peu en arrière et qui évidemment était gardée comme une captive. C'était une jeune fille à laquelle on eût pu donner quinze ans, bien qu'elle n'en eût que quatorze. Elle possédait déjà dans toute son attitude certaines grâces de la femme, ainsi que cela arrive fréquemment dans l'Amérique espagnole, où l'adolescence commence plus tôt que dans nos froids climats: un visage d'un ovale délicat, une bouche mignonne ombrée déjà d'un léger duvet, des yeux ornés de longs cils avec de fins sourcils arqués, un teint olivâtre et ces formes élégantes dont les dames andalouses sont si fières: telle était Francesca Halberger, la fille du naturaliste.
L'expression suprême de tristesse répandue sur sa figure ne parvenait pas à en altérer la beauté. Il est du reste à remarquer que le regard d'une femme espagnole n'est jamais plus noble et plus fier que lorsqu'elle est en face d'un danger.
La prisonnière venait de voir son père traîtreusement frappé par la lance d'un assassin; son dernier cri: «Ma fille! ma pauvre enfant!» retentissait encore à ses oreilles; avant même d'avoir pu se rendre compte du danger qu'elle courait, elle avait été saisie et mise hors d'état d'opposer la fuite à la violence par la horde de ses agresseurs et s'était sentie entraînée vers un but qu'elle ignorait. Elle montait encore le petit cheval sur lequel elle avait quitté sa demeure, mais un des cavaliers indiens s'était emparé de la bride et ne lui permettait plus de le guider.
La cavalcade s'avançait lentement, elle n'avait pas besoin de se hâter, car une poursuite n'était pas à craindre. Ceux qui avaient commis cette cruelle action savaient bien qu'il n'y avait pour eux aucun danger de représailles qu'ils pussent sérieusement redouter.
De temps à autre, l'un des cavaliers de la troupe se dressait sur son cheval et examinait pendant un moment la plaine. Mais cette action ne provenait pas de la crainte d'une poursuite, c'était simplement la satisfaction d'une curiosité.
Cependant une sorte d'inquiétude existait au fond des coeurs de ces sauvages ou tout au moins chez leur chef ainsi que le prouvait le dialogue échangé entre lui et l'homme blanc qui chevauchait à ses côtés. Il se bornait à quelques mots prononcés d'un ton de doute, et dans le regard de l'Indien on eût pu découvrir le regret de l'acte qui venait de s'accomplir.
Les réponses du farouche renégat qui non-seulement l'avait conseillé, mais qui l'avait exécuté, semblaient avoir pour but de le rassurer. Fataliste comme tous les Indiens, le jeune chef se contenta de répondre aux dernières paroles du misérable qui raillait ses scrupules: «Ce qui est fait est fait», et il poursuivit sa route sans arrêter plus longtemps sa pensée sur le remords ou sur le repentir.
La conversation entre les deux sauvages qui formaient l'arrière-garde fera mieux comprendre le sujet de l'inquiétude du chef.
Ils venaient de parler avec une admiration mêlée de pitié de la beauté de leur captive et des liens d'amitié qui avaient existé entre leur vieux chef et Halberger.
«Nous pourrions bien avoir à regretter ce que nous avons fait, suggéra le plus sage des deux.
--Quel regret? demanda son compagnon. Le père du jeune chef n'est-il pas mort?
--Si Naraguana vivait encore, il n'aurait jamais permis cela.
--Naraguana ne vit plus.
--C'est vrai. Mais son fils Aguara n'est qu'un jeune homme encore comme nous-mêmes, il n'a pas encore été élu chef de notre tribu. Les anciens peuvent être mécontents; quelques-uns d'entre eux, comme Naraguana, étaient les amis de celui qui a été tué. Qui sait si nous ne serons pas punis pour cette expédition?
--Ne crains rien, le parti de notre jeune chef est le plus puissant, et de plus ce _vaqueano_ (2)
[Note 2: Guide.]
Là-bas, fit le sauvage en désignant le renégat, prendra toute l'affaire sur lui. Il a déclaré qu'il affirmerait que c'est une querelle qui le regarde seul. Il soutient que le Visage pâle qui ramassait des plantes a eu des torts envers lui. Qui sait si cela n'est pas vrai? Tu sais aussi bien que moi que le _vaqueano_ possède une grande influence dans notre tribu; avec sa protection Aguara s'en tirera sain et sauf.
--Espérons-le, répliqua l'autre. Et si cette jolie créature doit un jour être notre reine, ce ne seront pas les guerriers de la tribu qui s'en plaindront, mais en revanche les jeunes filles Tovas ne seront pas contentes!»
La conversation fut interrompue par un cri venant de l'avant-garde: c'était un cri d'alarme, et un moment après chaque Tovas, dressé sur son cheval, interrogeait d'un regard inquiet les confins de la plaine.
La jeune fille seule resta immobile sur sa selle; on sentait que dans sa pensée rien ne pouvait ajouter aux horreurs de sa situation; elle était indifférente à de nouveaux coups du sort.
La cavalcade parcourait alors un espace dépouillé d'arbres, l'une des quelques «trariesas» ou terrains stériles qu'on rencontre dans le Chaco. Cette stérilité ne provient pas de la mauvaise qualité du sol, mais du manque d'eau. Ces espaces sont pendant une partie de l'année inondés par les débordements des rivières voisines, mais l'été venu, ils se dessèchent et se pulvérisent sous les rayons d'un soleil torride, et montrent sur leur face un enduit d'un blanc grisâtre ressemblant à la gelée blanche et qui est le produit d'une efflorescence saline amenée par l'évaporation des eaux (3).
[Note 3: Cette substance est appelée _Salitré_ par les Américains Espagnols. C'est une sorte de salpêtre. Une efflorescence semblable qui couvre les plateaux du nord du Mexique, se nomme _Téquisuité._]
Les voyageurs étaient entrés dans ce désert pour éviter le détour causé par un crochet du fleuve. Quand retentit le cri d'alarme, ils se trouvaient à environ dix milles du cours d'eau et à peu près à la même distance du bois le plus proche. Ce cri avait été poussé par le renégat qui marchait en avant et qui aussitôt arrêta son cheval et se dressa sur ses étriers.
CHAPITRE VI
LA TORMENTA
Rien absolument n'apparaissait! le soleil achevant sa carrière brillait dans un ciel sans nuage et projetait en noires silhouettes sur la plaine blanche les ombres des chevaux et des cavaliers. Aussi loin que pouvait porter la vue on n'apercevait aucun être vivant, pas même un oiseau traversant ce triste désert.
Mais bien qu'aucun nuage ne se détachât sur la voûte bleue de l'atmosphère, on pouvait cependant, à force d'attention, découvrir une légère vapeur débordant l'horizon lointain, directement en face des cavaliers.
Elle était à peine perceptible, toutefois l'oeil exercé du vaqueano l'avait remarquée et y avait lu l'approche d'un danger.
«Qu'est-ce donc? demanda le jeune chef en poussant son cheval auprès de celui du vaqueano.
--Caramba! ne le voyez-vous pas? repartit l'Espagnol en montrant l'horizon.
--Je vois un petit nuage; rien de plus.
--Rien de plus?
--Non. On dirait plutôt de la fumée, mais ce ne peut être cela; il n'y a pas un brin d'herbe à dix milles à la ronde dont on puisse faire du feu. Du reste, que pourrions-nous craindre ici, ne sommes-nous pas chez nous?
--Ce n'est ni de la fumée ni du feu; c'est bien pis, c'est de la poussière.
--De la poussière! mais alors elle ne pourrait provenir que du galop d'une troupe de cavaliers?
--Nous n'avons rien à redouter de ce genre; des hommes? un ennemi? Allons donc! Aussi n'est-ce de rien de pareil qu'il s'agit. Si ce n'était que cela nous pourrions nous mettre à l'abri d'une attaque en retournant vers les bois. Mais cette poussière n'est produite ni par des hommes ni par des chevaux. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est la _tormenta_.
--La tormenta! répétèrent d'une seule voix tous les Indiens et d'un ton qui dénotait qu'ils ne connaissaient que trop bien le terrible phénomène.
--Oui! s'écria le vaqueano après avoir examiné le nuage encore pendant quelques secondes. C'est bien la tormenta et pas autre chose. Malédiction!»
Déjà l'ombre s'était sensiblement étendue le long de l'horizon et elle grandissait rapidement sur le fond bleu du ciel. Elle présentait une couleur d'un brun jaunâtre semblable à un mélange de vapeur et de fumée tel que celui qui provient des flammes à demi-éteintes d'un incendie. Parfois des traits de lumière indiquaient qu'elle était sillonnée d'éclairs.
Cependant, à l'endroit où les sauvages s'étaient arrêtés, le soleil brillait encore avec sérénité, et l'air calme et tranquille n'était pas agité du moindre souffle.
Mais ce calme n'était pas sincère; il était accompagné d'une chaleur lourde et étouffante dont plusieurs d'entre les Indiens s'étaient plaints quelques instants auparavant. Ils venaient à peine de cesser de parler, chacun des hommes de la troupe avait à peine eu le temps de se rendre compte du péril qui les menaçait, et déjà, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, de violentes rafales d'un vent glacé avaient fondu sur eux avec une telle fureur, que quelques-uns des jeunes gens, perdant tout à coup l'équilibre, avaient roulé à terre, précipités par cette force invisible.
Bientôt, à la clarté radieuse du jour succéda, sans transition, une épaisse obscurité comparable à celle de la nuit, et ils s'en trouvèrent comme enveloppés. Le nuage de poussière avait passé devant le disque du soleil et l'avait complètement éclipsé.
Remis de ce premier assaut, quelques-uns proposèrent de galoper en arrière pour aller chercher l'abri des arbres; mais il était trop tard pour penser à la fuite; avant qu'ils eussent accompli cette course de dix milles, la tormenta les eût atteints.
Le vaqueano le savait, et il proposa d'agir tout différemment.
«Descendez de vos chevaux, cria-t-il, et tenez-les entre vous et le vent. Couvrez vos têtes avec vos jergas. Faites-le si vous ne voulez pas être aveuglés pour toujours. Vite, ou il ne serait plus temps!»
Les jeunes Indiens, connaissant l'expérience de leur compagnon au visage pâle, se hâtèrent d'obéir. En un instant chacun d'eux, bien entortillé d'après la recommandation du guide, s'était caché derrière son cheval en s'efforçant de maintenir l'animal pour l'empêcher de perdre position.
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)
NOS GRAVURES
Le général Changarnier
Le rôle qu'a joué le général Changarnier dans l'oeuvre de la fusion, le projet de prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, dont il a pris l'initiative, après le renversement de ses espérances de restauration, ont appelé en ces derniers temps trop vivement sur lui l'attention publique, pour que nous ne nous croyions pas obligés de donner son portrait.
Le général Changarnier est né à Autun, le 26 avril 1793; il est donc aujourd'hui dans sa quatre-vingtième année. Sorti de Saint-Cyr en 1815, il prit part, en 1828, comme lieutenant, à la campagne d'Espagne. La révolution de 1830 l'envoya en Afrique, où un heureux combat d'arrière-garde, en 1826, pendant la retraite de Constantine, fut le point de départ de sa fortune. Nommé lieutenant-colonel en 1837, il fut fait maréchal de camp, le 21 juin 1840, à la suite de l'expédition de Médéah, et en 1843, la réduction des tribus des environs de Tenez, qui soutenaient Abd-el-Kader, lui valut le grade de général de division.
Après la révolution de 1848, il vint offrir ses services au gouvernement provisoire dans des termes qui témoignaient de la haute estime qu'il avait de son mérite personnel. Le général Cavaignar, devenu-chef du pouvoir exécutif, lui confia le commandement de la garde nationale de Paris, qu'il garda après l'élection présidentielle, et auquel il joignit plus tard celui des troupes de Paris, qu'il perdit lorsque, à l'Assemblée législative dont il était membre, il se montra alors contraire à la politique de Louis-Napoléon. L'Assemblée, qui rêvait un coup d'État monarchique, tenta alors de donner en échange à ce Mouck en expectative, le commandement des troupes destinées à veiller à sa propre sûreté; mais la tentative ayant échoué, le général Changarnier, qui avait étendu solennellement sur la tête des conspirateurs monarchiques, dans une séance fameuse, cette même épée protectrice qu'il avait offerte au gouvernement provisoire, fut impuissant à se protéger lui-même. Arrêté le 2 décembre, il fut enfermé à Mazas comme le premier bourgeois venu et rentra dans l'ombre où il devait rester vingt ans.
On sait le reste. En 1870, il offrit ses services à l'empereur et s'enferma dans Metz avec le maréchal Bazaine, dont, à deux ans de là, en même temps qu'il attaquait le glorieux défenseur de. Belfort, il devait faire l'éloge en pleine Assemblée nationale, où il avait été envoyé par trois départements: la Gironde, le Nord et le département de Saône-et-Loire.
L. C.
Lecture du Message présidentiel par M. de Broglie à l'Assemblée nationale
Nous parlions tout à l'heure de la proposition Changarnier relative à la prorogation des pouvoirs du président actuel de la République, M. le maréchal de Mac-Mahon. Cette proposition, comme on l'a dit, a un préambule: le message présidentiel, dont M. de Broglie, vice-président du conseil, a donné lecture le 5 novembre dernier, à la séance de rentrée de l'Assemblée. C'est après le tirage des bureaux, à trois heures, devant une Chambre qui jamais n'avait vu réuni un pareil nombre de députés, en présence de tribunes garnies de toutes les notabilités, que M. le vice-président est solennellement monté à la tribune. On a remarqué que pendant toute la lecture il s'est tenu tourné du côté de l'opposition républicaine. On eut dit qu'il parlait exclusivement pour cette portion de la représentation du pays, que visait d'ailleurs le document dont il donnait communication. Son attitude était fort assurée, sa voix nette bien que faible. Il comptait certainement sur une victoire complète. La majorité des quatorze voix, réduite à treize le lendemain, l'a un peu déconcerté. Néanmoins, telle quelle, c'était une victoire, bientôt suivie, comme l'on sait, d'un échec dans les bureaux. Voilà donc M. le vice-président du conseil et les trois gauches manche à manche. Qui gagnera la belle? C'est ce qu'il nous reste à savoir et ce que nous saurons bientôt.
Incendie de l'Opéra
DÉCOUVERTE DU CORPS DU POMPIER BELLET
Le caporal des sapeurs-pompiers Bellet a déjà sa légende, que tout Paris sait par coeur; mais, comme toute légende, celle-ci s'écarte, un peu de l'histoire véritable. Nous avons assisté au dernier acte de ce lugubre drame, et nous sommes en mesure de rétablir les faits; le caporal Bellet est tombé non pas dans la salle, au milieu de la fournaise, comme on l'avait dit, mais dans un étroit espace séparé de celle-ci par toute la profondeur de la scène, et qui servait à la fois de corridor et de loge de chant; il n'a pas été brûlé vif, comme on l'avait cru, mais enterré sous les décombres, où son cadavre a été retrouvé sans une brûlure, mais avec la tête à demi-écrasée par la chute d'un pan de mur; la mort avait été instantanée. L'endroit d'où le brave sapeur est tombé était à quelques mètres seulement de celui où l'on a retrouvé son corps; c'était la loge des coryphées, où vingt-deux femmes s'habillaient; Bellet devait rester à la porte de la loge; c'est pour diriger de plus près le jet de sa lance qu'il s'est avancé sur le plancher qu'on lui avait signalé comme dangereux et dont la chute l'a entraîné; il était alors environ six heures du matin; le feu était circonscrit, et l'on se félicitait déjà de n'avoir aucune mort à enregistrer.
Les travaux de déblaiement nécessaires pour retrouver le corps ont dû être exécutés avec les plus grandes précautions pour éviter de nouveaux accidents; ils ont eu lieu sous l'habile direction de M. Panneau, inspecteur du bâtiment de l'Opéra. Notre dessin reproduit exactement l'instant où, après vingt-quatre heures de recherches, un dernier coup de pioche mit le cadavre à découvert; celui-ci était couché sur le dos; autour de lui, les décombres étaient jonchés des débris de l'appareil à lumière électrique, qui se trouvait à côté de la loge des coryphées, puis de lambeaux de soie, de mousseline et de fleurs; nous avons remarqué un mignon soulier de satin blanc encore frais comme s'il allait être chaussé pour la première fois, et taché seulement d'une goutte de sang qui avait rejailli jusque la!
L'électricité à l'Assemblée nationale
La semaine dernière, tous les journaux ont parlé du nouveau système d'allumage instantané par l'électricité des trois cent-cinquante-deux becs de gaz de l'Assemblée nationale. Voici sur ce système quelques détails que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs.
L'appareil que nous avons représenté avec un soin minutieux se compose d'une bobine Rhumkorff, de dimension assez modeste, de la pile, des contacts et du système de fils.
Avant de mettre la bobine en jeu, il faut relever un contact à poignée et lui donner la situation horizontale.
Le courant ne passe dans chacun des dix-huit lustres qu'au moment où l'opérateur touche le bouton correspondant dans le clavier qu'on voit à sa gauche. Il fait cette opération avec un excitateur à manche isolé qu'il tient à la main et qui conduit à la pile par une chaîne analogue à celle de la timbale des fontaines Wallace.
A chaque coup, l'opérateur tire une grosse étincelle à laquelle répondent autant de petites qu'il y a de becs dans le lustre.
Nos lecteurs, qui seront admis dans les tribunes, pourront très-aisément se rendre compte de la disposition indiquée par notre figure. En se plaçant au-dessous du lustre, ils verront facilement le circuit zigzagué des fils de platine, que le fluide parcourt tous au moment où l'opérateur touche le boulon de l'armoire.
Notre artiste a dessiné l'opérateur au moment où il donne le feu à un grand lustre de soixante-trois becs. Le circuit spécial à cet appareil aura donc soixante-trois lacunes, dans lesquelles éclateront soixante-trois étincelles.
TYPES ET PHYSIONOMIES D'IRLANDE.
Comme les deux fils d'un même bec sont à une distance d'un tiers de millimètre, le courant passe de l'un à l'autre sans étincelle, et si une poussière s'y loge le bec ne s'allume pas de toute la séance. Mais ces accidents sont rares et n'ont rien qui dépare notablement l'ordonnance réglementaire des lumières.
Ces soixante-trois lacunes d'un tiers de millimètre équivalent électriquement à un seul écart de 21 millimètres.
Quoique nos appareils d'induction soient peu comparables aux nuages orageux qui lancent des rayons d'un kilomètre, une étincelle de 21 mill. n'est qu'un jeu d'enfant pour nos bobines Rhumkorff les plus modestes.