L'Illustration, No. 1602, 8 novembre 1873

Part 1

Chapter 13,808 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1602 SAMEDI 8 NOVEMBRE 1873

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste (II).--Nos gravures.--Les Théâtres.--Bulletin bibliographique.

_Gravures_: Inauguration de la statue de Vauban, à Avallon (Yonne), le 25 octobre 1873.--L'incendie de l'Opéra: vue prise de la rue Le Peletier.--Le départ des hirondelles, composition et dessin de Karl Bodmer.--L'incendie de l'Opéra: aspect du boulevard des Italiens pendant l'incendie.--L'Homme-Chien;--Mâchoire de l'homme;--_La Julia Pastrana_;--Mâchoire de l'enfant;--L'enfant.--_La France pittoresque_: Thiers, les rémouleurs de couteaux;--La rue de Durolle, à Thiers;--Le château du Piroux, à Thiers.--Rébus.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

Il y a de ces périodes de crise suraiguë où les jours semblent des siècles et où les nouvelles vieillissent en quelques heures. Telle a été la semaine que nous venons de traverser. La France entière sait par coeur aujourd'hui la lettre mémorable par laquelle M. le comte de Chambord est venu bouleverser, comme d'un coup de théâtre, une situation acquise au prix de trois mois d'efforts et de négociations épineuses; nous ne pouvons nous dispenser de reproduire ce document dans une revue qui doit être avant tout un répertoire aussi complet que possible des faits, et cependant, en le consignant ici, nous risquons fort, nous le savons, de paraître faire un cours d'histoire ancienne, bien qu'il remonte à cinq jours à peine. Voici cette lettre, adressée à M. Chesnelong, et reproduite le jour même de son arrivée à Paris par le journal _l'Union._

«Salzbourg, le 27 octobre 1873.

«J'ai conservé, Monsieur, de votre visite à Salzbourg un si bon souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime, que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu vous-même loyalement vers moi.

«Vous m'avez entretenu, durant de longues heures, des destinées de notre chère et bien-aimée patrie, et je sais qu'au retour vous avez prononcé, au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses de mon âme et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes résolutions.

«Aussi ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un courant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir le roi légitime de la Révolution. J'avais pour garant le témoignage d'un homme de coeur, et j'étais résolu à garder le silence tant qu'on ne me forcerait pas à faire appel à votre loyauté.

«Mais puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.

«On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre? sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse.

«Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté d'Henri V l'habileté d'Henri IV. _La violente_ amour que je porte à mes sujets, disait-il souvent, me rend tout possible et honorable.

«Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arques et d'Ivry.

«Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur en lui disant avec sa verve béarnaise: Mon ami, prenez mon drapeau blanc; il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la victoire.

«On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun de la maison de Bourbon et de l'armée française, et que, sur ce terrain-là, on ne peut manquer de s'entendre!

«Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance toutes les fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants de la France se sont montrés dignes d'elle.

«Mais nous avons ensemble une grande oeuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.

«Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au service de l'ordre et de la justice.

«On parle de conditions; m'en a-t-il posé, ce jeune prince dont j'ai ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant, au nom de tous les siens, des assurances de paix, de dévouement et de réconciliation?

«On veut des garanties; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps modernes, dans cette nuit mémorable du 24 mai, où l'on imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et font trembler les méchants?

«Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée de la France sur vingt champs de bataille, mais j'ai conservé intact, pendant quarante-trois ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le droit de compter sur la même confiance et je dois inspirer la même sécurité.

«Ma personne n'est rien; mon principe est tout. La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.

«Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, eu quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée: la France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.

«HENRI»

L'émotion, la surprise causées par cette révélation inattendue, le profond désappointement des uns, la joie intense des autres, nous renonçons à les décrire. Mais il ne s'agissait pas, pour la majorité conservatrice qui faisait ainsi naufrage au port, de s'abandonner à des regrets stériles, il s'agissait de réunir les débris de l'édifice si péniblement échafaudé et qui venait d'être renversé comme par un coup de foudre; il fallait surtout prendre un parti sans délai, car la prochaine réunion de l'Assemblée ne laissait plus de place aux hésitations. Essayer de présenter le projet de restauration monarchique, déjà tout rédigé, il n'y fallait plus songer; créer, comme il en fut un instant question, une lieutenance générale du royaume, en l'absence du roi, empêché, c'était bien hasardeux; d'ailleurs les princes d'Orléans, successivement consultés, refusaient de s'associer à toute combinaison de ce genre, et faisaient déclarer par un journal notoirement attaché à leur cause, qu'après comme avant ce qui venait de se passer, il ne se trouverait pas parmi eux de prétendant à la couronne. Il fut décidé, à la suite de réunions répétées des groupes de la droite, qu'on proposerait la prolongation pour dix années des pouvoirs du maréchal Mac-Mahon, et qu'on ferait suivre cette proposition de celle d'un ensemble de lois répressives de nature à maintenir le pouvoir entre les mains de la majorité actuelle.

C'est dans ce sens qu'a été rédigé le Message du Président de la République dont le chef du cabinet est venu donner lecture avant-hier à l'Assemblée et dont voici la texte:

«Messieurs,

«Au moment où vous vous sépariez, je vous disais que vous pouviez vous éloigner sans inquiétude et qu'en votre absence rien ne viendrait troubler le repos public.

«Ce que je vous annonçais s'est réalisé. En vous réunissant aujourd'hui, vous retrouvez la France en paix; la libération complète de notre territoire est maintenant un fait consommé. L'armée étrangère a quitté le sol français, et nos troupes sont rentrées dans nos départements évacués au milieu de la joie patriotique des populations. Notre délivrance s'est opérée sans causer de troubles au dedans, sans éveiller de méfiances au dehors. L'Europe, assurée de notre ferme résolution de maintenir la paix, nous voit sans crainte reprendre possession de nous-mêmes. Je reçois de toutes les puissances le témoignage de leur désir de vivre avec nous dans des relations d'amitié.

«A l'intérieur, l'ordre public a été fermement maintenu; une administration vigilante, confiée à des fonctionnaires d'origine politique différente, mais tout dévoués à la cause de l'ordre, a fait strictement appliquer les lois existantes; elle s'est inspirée partout de cet esprit conservateur dont la grande majorité de cette Assemblée s'est montrée toujours animée, et dont, en ce qui me concerne, tant que vous me confierez le pouvoir, je ne me départirai pas.

«A la vérité, la tranquillité matérielle n'a pas empêché l'agitation des esprits, et, à l'approche de votre réunion, la lutte engagée entre les partis a redoublé de vivacité. Il fallait s'y attendre. Au nombre des objets que vous aviez indiqués vous-mêmes comme devant vous occuper dès la reprise de vos travaux, figurait l'examen des lois constitutionnelles présentées par mon prédécesseur. Cette attente ramenait nécessairement la question jusqu'ici toujours réservée de la forme définitive du gouvernement. Il n'est donc pas étonnant que ce grave problème ait été soulevé d'avance par les divers partis et traité par chacun d'eux avec ardeur dans le sens conforme à ses voeux. Je n'avais point qualité pour intervenir dans leur débat, ni pour devancer l'arrêt de votre autorité souveraine; l'action de mon gouvernement a du se borner à contenir la discussion dans les limites légales et à assurer, en toute hypothèse, le respect absolu de toutes vos décisions.

«Votre pouvoir est donc entier et rien n'en peut entraver l'exercice; peut-être penserez-vous que l'émotion causée par ces discussions si vives est une preuve que, dans l'état présent des faits et des esprits, l'établissement d'une forme de gouvernement quelle qu'elle soit, qui engage indéfiniment l'avenir, présente de graves difficultés. Peut-être trouverez-vous plus prudent de conserver à vos instituions le caractère qui leur permet de rallier, comme aujourd'hui, autour du pouvoir, tous les amis de l'ordre sans distinction de parti.

«Si vous en jugez ainsi, permettez à celui que vous avez élu sans qu'il ait cherché cet honneur, de vous dire avec franchise son sentiment. Pour donner au repos public une garantie sûre, il manque au régime actuel deux conditions essentielles dont vous ne pouvez, sans danger, le laisser privé plus longtemps: il n'a ni la stabilité ni l'autorité suffisantes.

«Quel que soit le dépositaire du pouvoir, il ne peut faire un bien durable si son droit de gouverner est chaque jour remis en question, et s'il n'a devant lui la garantie d'une existence assez longue pour éviter au pays la perspective d'agitations sans cesse renouvelées. Avec un pouvoir qui peut changer à tout moment, on peut assurer la paix du jour, mais non la sécurité du lendemain: toute grande entreprise est, par là même, rendue impossible; le travail languit; la France, qui ne demande qu'à renaître, est arrêtée dans son développement. Dans les relations avec les puissances étrangères, la politique ne peut acquérir l'esprit de suite et de persévérance qui seul à la longue inspire la confiance et maintient ou rétablit la grandeur d'une nation.

«Si la stabilité manque au pouvoir actuel, l'autorité aussi lui fait souvent défaut. Il n'est pas suffisamment armé par les lois pour décourager les factions, et même pour se faire obéir de ses propres agents. La presse se livre avec impunité à des écarts et à des violences qui finiraient par corrompre l'esprit des populations; les municipalités élues oublient qu'elles sont les organes de la loi et laissent l'autorité centrale sans représentants sur bien des parties du territoire. Vous songerez à ces périls, et vous ferez don à la société d'un pouvoir exécutif durable et fort qui prenne souci de son avenir et puisse la défendre énergiquement.

«Maréchal de Mac-Mahon,

«Duc de Magenta.»

La lecture de ce message était à peine terminée que le président de l'Assemblée lisait à son tour la proposition signée d'un grand nombre de membres, le général Changarnier en tête, et tendant à proroger pour dix ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. A cette proposition, les députés bonapartistes, par l'organe de M. le baron Eschassériaux, répondaient par un projet de plébiscite ayant pour but de convoquer la totalité des électeurs à bref délai et de les appeler à choisir entre la royauté, l'empire ou la république. Enfin l'honorable M. Dufaure, au nom du centre gauche et de la gauche, déclarait qu'il ne s'opposait pas à l'urgence demandée pour le projet Changarnier, mais qu'il convenait, selon lui, de discuter ce projet conjointement aux lois constitutionnelles, à l'examen desquelles, on s'en souvient, l'Assemblée s'est engagée à procéder dans le mois qui suivrait sa rentrée. La discussion a été longue, passionnée, et de nature à faire craindre que la session qui vient de s'ouvrir ne soit orageuse.

Enfin la proposition de M. Dufaure a été repoussée à une majorité de 14 voix seulement, sur 710 votants. Celle du baron Eschassériaux avait été écartée presque sans discussion par une majorité considérable. Quelle sera maintenant la nature du pouvoir qui va être conféré au maréchal de Mac-Mahon? De quelle façon ce pouvoir sera-t-il exercé? Sera-ce un dictateur pur et simple, l'empire sans empereur, comme on l'a dit?--Peut-on faire de compression à outrance ou simplement donner au gouvernement la force qui peut lui manquer dans une mesure sage et légitime. C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir mais nous ne pouvons nous abstenir de constater en terminant, les appréhensions de beaucoup de bons esprits qui redoutent de voir le cabinet et la majorité s'engager sur une pente dangereuse.

COURRIER DE PARIS

Vous le savez, hélas! tout l'univers connu le sait à cette heure, l'Opéra n'est plus qu'un monceau de cendres. Cet édifice informe, mais glorieux, qui a servi de berceau à tant de chefs-d'oeuvre, ne sera plus demain qu'un petit point dans l'histoire de l'art. On ne peut déjà plus montrer du doigt la place précise où Adolphe Nourrit soupirait avec tant de puissance, où Levasseur tirait de sa poitrine la voix infernale de Bertram, où Duprez entraînait trois mille auditeurs avec le: _Suivez-moi!_ de _Guillaume Tell_. Cherchez donc la trace des ailes de Marie Taglioni! Dites donc où a dansé jadis Fanny Esller! Les derniers ballets où se sont montrées les deux demoiselles Fiocre, sont devenus eux-mêmes de l'archéologie, et cela parce qu'un tuyau à gaz a crevé par hasard ou parce qu'un fumeur de cigare aura jeté à côté de quelque jupe en mousseline une allumette mal éteinte! Toujours la pensée de Pascal: un très-petit fait qui produit des résultats de très-haute dimension.

Il en est que l'élégie fatiguent. Ceux-là nous crient: «Eh bien, l'Opéra n'existe plus; c'est une chose certaine. Il faut savoir en prendre son parti. Ne perdons pas de temps à nous lamenter. Un sage doit parler d'autre chose. Voilà qui est bientôt dit. Ces esprits faciles, si prompts à s'écarter d'une impression pénible, n'ont pas été témoins de la tristesse qui a suivi les premières soirées. Ils n'ont pas vu le plus frivole et le plus opulent de nos quartiers forcé de devenir grave puisque sa vie était en jeu et menacé d'être transformé en un désert plus sombre et plus nu que le plus misérable des steppes. Paris était réellement consterné, parce qu'il voyait bien qu'il était frappé au coeur.

Plus d'Opéra, c'est un découronnement qu'on n'aurait jamais songé à redouter. Nous sommes à l'entrée de l'hiver; la saison lyrique commence à peine. Pour bien fêter son retour, on mettait justement en scène un grand drame historique, la plus belle de nos légendes nationales, que Mermet avait brodée d'une musique mâle et consolante. Chacun se disait: «Cette _Jeanne d'Arc_ s'adaptera merveilleusement à l'histoire de nos récents revers pour nous en promettre la réparation. Les chanteurs et les chanteuses étaient groupés, les rôles appris, les décors faits, les costumes taillés dans la soie et dans le velours; on n'avait plus que peu de semaines à attendre pour voir se produire cette radieuse échéance. Il y avait à ce sujet comme un commencement de fête. Notre grand monde, fort assombri par la politique, attendait de la première représentation une sorte de détente. Ce devait être un réveil pour l'apaisement des querelles, pour les fantaisies de la mode. D'un bout à l'autre de l'Europe, nos voisins du Nord et du Midi s'envoyaient des télégrammes galants; «Je vous donne rendez-vous à Paris pour la première de la _Jeanne d'Arc_, de maître Mermet.» Oui, comptez là-dessus ou bien, je vous le conseille, retournez voir la _Timbale d'argent_ aux Bouffes-Parisiens.

Une autre déconvenue, disons, si vous voulez, un autre deuil, c'est ce qui arrive pour ceux qui persistaient à aimer les bals masqués. Faut-il vous rappeler que ces bals sont, chaque année, le prélude obligatoire du carnaval? Ils sont fous, les _Lariflas_, soit; ils se démènent comme des possédés, les _Sovajes sivilizés_; elles ont la tête perdue, les _pierrettes_ et les _débardeuses_ dont Gavarni trouvait un si grand plaisir à crayonner les prouesses, mais quels mouvements joyeux! que de soubresauts fantasques vivifiaient alors le boulevard depuis la pointe du faubourg Montmartre jusqu'au marché de la Madeleine! Cent industries de luxe ne trouvaient pas d'ailleurs cette frénésie si condamnable. Ces bals donnaient un grand essor au commerce du carton bouilli, à celui des gants, des fleurs, de la parfumerie, des plumes, des rubans, des trompettes, des bonbons, aux cochers, aux costumiers, aux endroits où l'on soupe et où l'on chante en soupant avec accompagnement de couteaux tombant sur les assiettes.

--Ombre du grand Chicard, mânes de Brididi, que dites-vous de ce désastre?

Avant tout, l'incendie a jeté, sans avertissement, sur le pavé, mille familles d'artistes ou de petits employés qui n'ont plus de pain, ni de feu à l'heure même où la bise noire de novembre fait entendre ses sifflements. Ici, il est vrai, ainsi que l'a dit Mme de Sévigné, la charité est contagieuse. Un journal voisin, l'_Événement_ a ouvert une souscription; les théâtres organisent des représentations à bénéfice; les musiciens vont donner des concerts; les peintres feront des tombolas; on soulagera ces misères si intéressantes, mais on ne pourra que les soulager. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est de s'arranger de façon à hâter le plus qu'on pourra le déménagement du drame lyrique et du ballet à la nouvelle salle, sur le boulevard des Capucines.

Tout ce qu'il vous plaira, mais vous aurez encore de longs jours à attendre. Le nouvel Opéra a été une des folies de l'empire. Napoléon III éprouvait pour la rue Le Peletier une répugnance bien concevable après les bombes d'Orsini, il avait même déclaré ne vouloir plus y mettre les pieds. C'est surtout pour cette raison qu'on a songé à édifier une autre salle. Pour la bien faire, surtout pour la faire vite, on en avait confié la conception à un architecte encore dans sa fleur.

«Place aux jeunes!» s'écriait-on alors. Le jeune M. Garnier a donc mis la main à la pâte et nous voyons tout ce qu'il a fait ou plutôt ce qu'il a commencé à faire. Voilà tantôt dix ans qu'il travaille à l'Opéra et il n'a pas dépensé moins de 35 millions. Si nous nous en rapportons à ce qui se dit, il faudra encore deux ans et 3 millions. La tour de Babel a moins exigé, je le parierais, que de fois la foule, profondément ébahie à l'aspect d'une armée de travailleurs n'a-t-elle pas dit: «Mon Dieu, que c'est donc long!» Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à l'âge de la vapeur, de l'électricité et de la photographie, c'est-à-dire à une époque où l'on veut être servi sans attendre. Assurément un poème hindou s'étend dans moins d'épisodes. Que de sous-sols, de dessous, de dessus, d'escaliers, de couloirs, de chambres, de perrons, d'annexes! Nestor Roqueplan, qui connaissait à fond cette matière, racontait avec sa verve endiablée une curieuse histoire de bâtisse. Vingt actionnaires s'étaient rassemblés en bottes d'asperges afin d'élever une salle. On appela un architecte et des maçons. Il y pleuvait des moellons, du bois, du fer, du bruit, de la couleur, du sable, des feuilles d'or. L'enfer était un séjour de bienheureux comparé à ce qu'était ce commencement de construction. Les jours passaient. Après les jours, les semaines; après les semaines, les mois. Vint l'heure où l'on compta par années. Bref, ils mirent tant de temps à bâtir que tous les actionnaires, mais tous, étaient morts quand le théâtre fut achevé. La société d'exploitation se trouva représentée par les fils.

Cette histoire aura une seconde édition, comme vous voyez.

Ces jours-ci, M. Charles Garnier a cru devoir prendre la parole, un peu piqué au talon par ce petit aiguillon de la critique qui est si utile au public et auquel on fait, sous tous les régimes, une guerre si injuste. Il a donc écrit aux journaux que le travail d'achèvement allait être mené _à l'américaine_, lisez à toute vapeur. Cette simple note mérite un bon point, mais que ne commençait-il par là? car, il faut bien le dire, hélas! il y a encore beaucoup à faire, ne fût-ce que pour la décoration intérieure, le lustre, le luminaire, le machinisme, l'ameublement, sans compter la nécessité de sécher les plâtres, car l'emplacement est bien humide, puisqu'on est au-dessus d'un lac ou, pis que cela, d'un marais. Allez donc à l'américaine ou à la chinoise, mais il nous faut, dès à présent, un asile pour notre Ilion lyrique calciné. Paris a encore plus d'oreilles que de ventre, et c'est à son honneur.

Pour couper au plus court, les hommes à expédients avaient pensé à un théâtre de la place du Châtelet. Oui, ce serait sans doute passable pour quelques semaines. En guise de pied-à-terre même, le Lyrique, comme on dit, pourrait servir peut-être; mais pour douze mois, pour deux ans!

Il est tels arbres qui ne viennent que sous tels soleils. L'Opéra a toujours vécu dans la même zone, celle du luxe, de l'élégance, du plaisir, des clubs dorés, des restaurants où l'on mange dans la vaisselle plate, des grands hôtels. Vouloir le dépayser au point de le rejeter au bord de la Sein, ce serait le rendre haïssable, morose, impossible. Imaginez-vous qu'on puisse aller entendre la musique des maîtres derrière la halle aux harengs, tout près de cette ancienne grève où l'on a écartelé Ravaillac, à cent pas de la Conciergerie, en face même de la Morgue?