L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873

Part 5

Chapter 51,535 wordsPublic domain

En fin de compte le drame a bien quelques longueurs, il repasse plus d'une fois sur des routes rebattues, il nous ramène à des situations souvent reprises depuis tantôt vingt ans, où cette question de l'adultère a défrayé tant de pièces, mais il est animé d'un souffle dramatique et puissant, et il marquera comme un succès dans ce théâtre de Cluny, qui fait tant d'efforts, et parfois des efforts si heureux, pour se maintenir au rang de théâtre littéraire. Il a pour lui cette fois encore des auteurs de talent auxquels viennent en aide des interprètes de premier ordre. Depuis trente ans que j'entends faire autour de moi la question que je faisais moi-même dans ma jeunesse: Quel âge a donc Laferrière? Je ne sais que répondre; toujours est-il que Laferrière est toujours jeune, tant il y a de passion dans son geste, dans son allure et dans sa voix, tant il est ému et émouvant. Ce rôle d'André Didier a été pour lui un triomphe. Mme Lacressonnière violente par trop ce personnage de Marthe, qu'elle pousse jusqu'au mélodrame. Quant à M. Acelly, M. Bernès et Mlle Alice Régnault, ils ont tenu fort convenablement leur rôle dans cette interprétation que domine le talent de M. Laferrière.

Le Théâtre-Français a repris une des meilleures comédies du théâtre moderne: Mademoiselle de la Seiglière. Voilà tantôt vingt ans, si je ne me trompe, que nous l'avons applaudie pour la première fois; que cela était gai, et jeune et vivant! que de vérités dans cette comédie de l'égoïsme et de l'ingratitude! Quel rôle que celui du marquis rentré en possession de ses domaines par la bienfaisance d'un paysan et surpris qu'on lui parlât chez lui, sur ses terres, d'un droit d'autrui, d'un code nouveau et d'une charte. Vieil enfant qui n'avait rien appris et qui avait tout oublié. Cette oeuvre charmante, toute pleine de la grâce et du talent de Jules Sandeau, allait-elle donc comme tant d'autres subir l'effet du temps et ne devions-nous pas lui sourire tristement comme à une vieille amie que n'accepte pas la génération nouvelle? Eh! bien non; cette épreuve de vingt années qui fait presque la postérité pour une comédie, ne lui a pas été fatale, et _Mademoiselle de la Seiglière_ nous est revenue avec tout l'attrait de sa première jeunesse. Elle n'a plus Samson, ce comédien supérieur qui donnait tant de relief au personnage de M. de la Seiglière, mais elle a Thiron, Thiron gai, de bonne humeur, avec sa bonhomie et sa franchise enlevant le succès, et lançant dans tous les coins de la salle le rire joyeux et expansif: un vrai comédien lui aussi, entraînant la salle, non par les qualités de son célèbre prédécesseur, mais par des qualités personnelles, bien à lui, si bien que je ne saurais dire lequel des deux marquis est supérieur à l'autre.

M. Montigny, qui jouait Marivaux il y a quelques jours, à son théâtre, en est maintenant à Molière et à _L'école des Femmes._ Mlle Legaut joue Agnès avec un grand charme et une grande sensibilité, ce qui ne me paraît pas hors de propos avec un tel personnage: c'est Pradeau qui joue Arnolphe. Quoi Pradeau, ce comédien des petits vaudevilles? Lui-même. Je sais qu'il manque de force au cinquième acte et que la portée de ce beau drame humain lui échappe, mais je sais aussi que dans les deux premiers, il est plein de vérité scénique, de justesse, d'esprit et de finesse, et qu'il a joué le troisième avec une franchise rare: Sa scène de début avec Agnès est des plus remarquables; et qu'on ne s'y trompe pas, il y a dans cette bonhomie un vrai comédien de Molière. Pradeau n'aurait-il dit de la façon dont il l'a dite que cette merveilleuse scène du poète, cela suffisait au succès que le public n'a pas ménagé à ce nouvel interprète de Molière. Quand je pense à _Pradeau des Deux aveugles!_

Aurai-je deviné, quand je l'ai vu petit,

qu'il croîtrait pour cela?

M. Savigny.

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Les Roses_, un volume avec planches, chez J. Rothschild. --Il y a des mots qui sont, pour ainsi dire, odorants, celui-ci entre autres, ce joli mot, le mot rose. On aime à l'écrire. Il évoque tout un monde de souvenirs ensoleillés et de parfums. Redoutté, le fameux peintre de fleurs, aima par-dessus tout les roses. Cette passion se conçoit; Quelle fleur égala celle-ci? Elle a sa légende: les Grecs voulaient qu'elle fût devenue vermeille parce qu'elle avait été teinte du sang de Vénus, disaient les uns, du sang d'Adonis, disaient les autres. Un chrétien, mieux que cela un saint, s'il vous plaît, saint Basile, prétend qu'à la naissance du monde toute rose était sans épines. Les épines poussèrent à mesure que les hommes eurent ta sottise de mépriser la beauté des roses.

M. J. Rothschild, un éditeur artiste entre tous, et qui nous donnait, il y a quelques années, de si beaux volumes sur les _Plantes au feuillage coloré_, sans compter l'admirable publication de M. Alphand, _les Promenades de Paris_ et les livres du Dr Hoefer, _le Monde des bois_, etc, M. Rothschild a publié tout un volume sur _les Roses_ et tout un volume sur _les Pensées_. Je ne sais rien de plus réussi que ces publications qui, par les chromolithographies, mettent sous nos yeux la nature même, la fleur, en quelque sorte vivante avec sa couleur. Que d'espèces de roses, fort inconnues, et que nous pouvons admirer ainsi! De tels livres sont plus que des livres, en vérité, ce sont de véritables parterres. Je vous garantis que le peintre Redoutté ou Saint-Jean encore en seraient jaloux.

Depuis longtemps je devais signaler ce beau volume à l'attention des amateurs. Il a fait son chemin et il est devenu quasi célèbre sans moi; mais il est toujours temps de le louer comme il le mérite. Ce n'est point le seul livre de ce genre qui honore le nom de M. J. Rothschild. Que de publications à la fois scientifiques et artistiques entreprises par ce même éditeur! il a une bibliothèque _florale_, si je puis dire, et en même temps une bibliothèque _hippique_. Son livre, _le Cheval_, et son très-curieux volume sur _les Haras_, avec les portraits des éleveurs, des entraîneurs, des jockeys, sont d'une utilité absolue pour tous ceux qui, comme moi (je l'avoue à ma honte), sont de purs ignorants en matière de turf.

Mais je préfère encore ce joli livre _les Roses_, et je le regarderai longtemps encore lorsque la renommée de _Boïard_ aura rejoint, parmi les vieilles lunes, la gloire d'Isabelle la bouquetière et celle de _Gladiateur._

_Les Amours parisiens_, par M. Ch. Diquet. (1 vol. in-18. Dentu.)--L'auteur d'un roman dont nous parlions ici naguère, _la Vierge aux cheveux d'or_, M. Ch. Diquet, vient de publier sous ce titre un volume orné de gravures, qui ne vaut pas son précédent récit. J'aime peu ce genre de littérature aphrodisiaque, et ces petites historiettes de boudoir me semblent aujourd'hui des anachronismes. Trop de poudre de riz et d'eau de Lubin. Ces odeurs de Paris montent à présent à la tête et donnent la migraine. M. Biquet a certes assez de talent pour faire autre chose. Il était mieux inspiré lorsqu'il écrivait des vers pour l'Alsace et la Lorraine. Quelle idée lui a pris de recommencer, sous forme de dialogue, un roman beaucoup trop célèbre de M. Belot, et dont je ne veux même point donner le titre? Nous finirions par faire croire que de pareilles moeurs sont celles de la majorité de Paris. Laissons nos ennemis nous appeler la moderne Babylone. Il faut en rire, mais ne pas travailler, je pense, à leur donner un semblant de raison.

_Histoires à sensation_, par M. Pierre Boyer. (1 vol in-18. Lib. de la Société des gens de lettres.)--Voici un livre tout spécial et qui dénote un tempérament vigoureux d'observateur. M. Pierre Boyer, qui l'a signé, nous était déjà connu pour avoir publié, sous ce titre: _Une brune_, des scènes de la vie d'étudiant ou plutôt de carabin, qui ne manquaient pas du tout de saveur. Ce n'était pas du Murger, cela était plus réaliste; ce n'était pas du Champfleury, cela était plus artistique. On retrouvera le même talent, mais plus précis peut-être dans ces _à sensation._ Qu'on n'oublie pas que la plupart du temps c'est un peu un médecin qui conte. M. Boyer se déclare partisan de la littérature positive. Ce sont donc des faits et des choses vues plutôt que des choses imaginées qu'il met en scène. En ce genre, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin, dans la description de l'horrible, que dans le morceau que l'auteur appelle _Tableau de famille._ C'est la description d'un amphithéâtre d'hôpital. Je préfère de beaucoup l'admirable,--je maintiens le mot,--l'admirable épisode auquel M. Boyer a donné pour titre _Un héros sans le savoir._ C'est la description d'une opération faite par le professeur Velpeau sur un homme atteint du _cancer des fumeurs_. Il s'agit de l'ablation d'une partie de la mâchoire. Or l'homme supporte tout avec une patience incroyable, un sang-froid suprême, et se contente de dire parfois à Velpeau «avec ce qui lui reste de bouche»:--_Cela va bien, continuez!_ La façon dont ce récit est conduit fait grand honneur à M. P. Boyer. L'opération littéraire est achevée de main de maître et l'auteur a eu raison de donner ce titre à son livre: _Histoires à sensation_. Il faudrait être insensible pour ne pas frissonner en le lisant.

Jules Claretie.

RÉBUS

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Les médecins ne sont point d'accord sur ce qu'est le choléra.