L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873

Part 4

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Les sauvages, s'ils savent haïr, savent aussi aimer; le fier vieillard, touché du service qui lui avait été rendu, avait juré une éternelle amitié à son protecteur et en même temps lui avait donné la «liberté du Chaco».

Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit, accompagné de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui ses _péons_ et tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sûreté, il traversa le Parana et pénétra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il espérait trouver la _tolderia_ du chef Tovas.

En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher à un aviron: ses vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis à l'arrière, son fidèle Gaspardo, qui avait été son compagnon dans mainte excursion scientifique, gouvernait la _periagna_. Si le canot eût été un quadrupède appartenant à la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-être mieux dirigé, car c'était un gaucho dans toute la force du terme. Mais ce n'était cependant pas la première fois qu'il avait eu à lutter contre le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de l'embarcation lui avait été confiée.

Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint à atteindre le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le voisinage. Il bâtit une jolie maison sur la rive septentrionale du fleuve et fut bientôt propriétaire d'une riche estancia où il pouvait se considérer comme à l'abri des poursuites des _cuarteleros_ de Francia.

C'est là que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque sans mélange: tout entier à ses études favorites, comme autrefois Aimé de Bonpland, il vivait calme et heureux, entouré de sa charmante et dévouée compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidèles qui avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en première ligne le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le constant compagnon de ses excursions.

On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanimé sur sa selle était Ludwig Halberger; c'était lui que Gaspardo ramenait à sa femme et à son fils désespérés.

Mayne Reid.

(_La suite prochainement._)

UN VOYAGE EN ESPAGNE

Pendant l'insurrection carliste

I

Mon départ pour l'Espagne.--Commencements de l'insurrection. --Formations des bandes carlistes.--Une réunion de _cabecillas_, à Vera.

Vers les premiers jours de janvier de cette année 1873, les journaux français et étrangers annonçaient qu'une nouvelle insurrection était prête à éclater en Espagne, et que celle-ci serait bien plus formidable que les précédentes. Les feuilles mêmes du parti carliste pronostiquaient, d'avance, que cette fois le trône d'Espagne ne pourrait manquer d'être reconquis, en peu de temps, par son légitime héritier. Comme j'avais assisté à l'insurrection de l'année dernière, ayant suivi toutes ses péripéties, et que d'après ce que j'avais vu j'étais loin de partager l'enthousiasme des partisans de don Carlos pour cette nouvelle prise d'armes, je résolus encore d'aller sur les lieux, cette année, afin de m'édifier par moi-même sur l'importance de l'insurrection qui se préparait.

En conséquence, le 20 janvier, à 8 heures 15 minutes du soir, je pris le train-poste qui part de la gare d'Orléans et je me dirigeai vers les frontières d'Espagne. A Bordeaux où je m'arrêtai pendant quelques heures, l'insurrection carliste faisait bien l'objet des conversations dans les établissements publics, mais on n'avait aucune donnée certaine sur ses ressources dont elle disposait et sur les forces qui la composaient. L'opinion publique en était encore aux conjectures. A Bayonne, la nouvelle de l'insurrection était plus explicite. C'étaient par centaines que les chefs carlistes émigrés avaient repassé la frontière pour aller se mettre, disait-on, à la tête «des bandes frémissantes et impatientes de se battre». On m'assura même que don Carlos en personne était dans les environs et qu'il allait également se mettre à la tête de ses troupes. On sait que Bayonne a été toujours, en France, le centre où le parti carliste a préparé tous ses plans d'insurrection et où il a réuni ses principaux éléments d'action. A Saint-Jean-de-Luz et jusqu'à la frontière, il n'était question que de généraux et d'émigrés qui se rendaient en Espagne; de caisses d'armes et de munitions qu'on passait en fraude et d'un soulèvement général des provinces basques. Les habitants des Basses-Pyrénées sont tellement inféodés au parti carliste, et cela par intérêt ou par conviction, peut-être pour les deux motifs à la fois, que je me suis toujours mis en garde contre leur enthousiasme politique à l'endroit de la cause du prétendant à la couronne d'Espagne.

Le 23 janvier, à deux heures du soir, le train-poste que j'avais quitté et repris sur ma route me déposa à la station d'Irun, petite ville d'Espagne située sur la frontière, aux bords de la Bidassoa. Sa population est d'environ 6,000 habitants, et sa position intermédiaire sur les routes de Madrid et de Pampelune en fait un séjour très-convenable pour le voyageur qui, comme moi, veut se diriger facilement à pied, à cheval ou en chemin de fer, vers les divers points où opèrent les bandes. Je l'avais choisie, l'année dernière, comme centre de mes excursions dans les montagnes du pays insurgé, j'ai voulu lui rester fidèle encore, cette année.

Irun, sans être précisément une ville carliste, renferme dans son sein de nombreux partisans de don Carlos. Elle a conservé surtout un triste souvenir de la guerre de Sept ans. En 1837, prise d'assaut par les troupes du général Evans, celui-ci y fit massacrer 700 carlistes. On comprend que par crainte de semblables représailles, les libéraux et les carlistes se montrent fort circonspects entre eux.

Dès mon arrivée, mon premier soin fut de prendre des informations au sujet de l'insurrection, à la veille d'éclater selon les uns, et qui avait déjà commencé d'éclater selon les autres. Les libéraux à qui je m'adressais la dénigraient, tout en avouant que quelques carlistes de la localité étaient allés dans les montagnes, entre autres deux vicaires et trois chantres de l'église de Notre-Dame. Les carlistes, au contraire, me disaient en secret, avec les élans d'une joie contenue, que les affaires tournaient bien. «--On se soulève dans toutes les provinces; Cabrera va se mettre, cette fois, à la tête de nos troupes; don Carlos est entré ou va entrer en Navarre. Le triomphe de notre cause est maintenant assuré!»

Je me suis toujours méfié et des adversaires de parti pris et des enthousiastes politiques, lorsque j'ai voulu savoir la vérité. Informé que les préparatifs de l'insurrection se faisaient à Vera, sous les ordres du colonel Martinez, avec lequel j'avais lié connaissance l'année dernière, je résolus de me transporter dans cette dernière localité. Ce que j'effectuai le lendemain de mon arrivée, tant j'avais le désir de voir par moi-même comment débute une insurrection.

La distance d'Irun à Vera est d'environ 16 kilomètres. La route de Pampelune qui y conduit est une des plus belles et des mieux entretenues de toute l'Espagne. Elle est tracée tout le long de la rive gauche de la Bidassoa qui fait des tours sinueux au milieu de hautes montagnes boisées et couvertes de distance en distance de _caserios_ (fermes), dont l'éclatante blancheur les fait ressembler à des nids au milieu des feuillages. Depuis Béhobie et sur toute la route jusqu'à Vera, on ne trouve que des habitations qui s'élèvent sur les deux rives espagnole et française, car la Bidassoa sert de frontière aux deux pays voisins. Ici c'est le village français de Biriatou, bâti sur la cime d'un mont, au pied duquel coule la rivière; là ce sont les fermes du comte de Villaréal qui, de distance en distance, apparaissent sur la rive espagnole, sous la forme de maisons mauresques; plus loin, c'est le pont d'Anderlassa où la Bidassoa cesse d'être frontière de la France, pour entrer dans la Navarre; après le pont, ce ne sont, à droite et à gauche, que des mines de fer en pleine exploitation et dont le minerai est transporté par la rivière jusqu'à son embouchure dans l'Océan, près d'Hendaye. 6 kilomètres après Anderlassa, on rencontre le bourg de Vera qui compte une population d'environ 3,800 âmes.

Cette localité a, pendant toutes les insurrections carlistes, joué un très-grand rôle. Charles V, le bisaïeul du prétendant actuel, y fit son entrée en Espagne, en 1833; l'année dernière et cette année, don Carlos y a fait également ses entrées solennelles; les généraux carlistes font choisie pour être le siège de leurs réunions militaires, avant, pendant et après la guerre; enfin, sa situation, à peu de distance de la frontière, sur la route de Pampelune et les bords de la Bidassoa, au milieu de montagnes qui donnent accès dans toutes les directions vers les provinces basques; tous ces avantages réunis l'ont rendue une localité très-importante.

Il était dix heures du matin quand j'arrivai à Vera, où je descendis à l'auberge de la _Couronne d'Or_, chez Apestégui, _alcade_ (maire), riche commerçant en vins et l'un des hommes les plus honorables et les plus obligeants de la contrée. C'est chez lui que prennent leurs repas les officiers carlistes de passage à Vera ou qui y séjournent; c'est également à son auberge que j'avais fait connaissance, l'année dernière, avec le colonel Martinez. Au moment où j'entrais dans la cour de l'auberge, il s'y faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux qui se dirigeaient de tous les côtés, J'en demandai la cause à un valet d'écurie qui me répondit en mauvais espagnol:--«Ce sont les envoyés de Sa Majesté le roi _Carlos Settimo_ qu'on va recevoir.» En effet, un quart d'heure après, de la fenêtre d'une chambre de l'auberge, je vis arriver huit chefs (_cabecillas_) à cheval, suivis d'une centaine d'individus en armes qui les accompagnaient. Parmi ces chefs, je reconnus, à ma grande satisfaction, le colonel Martinez et le député provincial Dorronsoro. J'étais donc servi à souhait pour être bien renseigné sur l'insurrection si longuement annoncée par les journaux étrangers: le colonel Martinez étant le chef nominal de la nouvelle prise d'armes, et le député Dorronsoro, le représentant civil du roi Charles VII, pour l'assister dans sa campagne.

--Heureusement, nous avons quelques journaux pour nous éclairer sur la situation, sans cela où en serions-nous! grand Dieu!...

--Ah! en voilà un qui m'assure que tout marche à merveille. Ah! tant mieux!

--Allons bon! en voilà un autre qui me certifie que cela ne tourne pas bien! Ah! tant pis!

--Mais non! celui-ci me déclare que jamais la position ne fut si parfaite. Bravo!

--Mais sapristi, dit cet autre, jamais on n'a connu de si cruels dangers! Oh ma tête! ma tête!

--Heureusement en voici un qui constate que tout cela c'est des couleurs et que jamais on n'aura tant éclaté de rire.

--Bon! en voilà un autre qui prétend que dans quinze jours ou l'on sera brûlé par l'inquisition, ou incendié par le pétrole. On a le choix... vlan! Nous voilà fixés! Va te faire fiche!

Jeanne d'Arc à la Gaîté.

--Mais sapristi, mademoiselle, où allez-vous? --Pardon, M. Offenbach, le temps d'aller frotter les oreilles à M, Gambetta, le dictateur d'en face, qui vient de me frire éreinter dans son journal, et je reviens.

--Voyons, mon gros, si j'ai réussi et que vous ayez fait four, ce n'est pas une raison pour m'en vouloir. Entre nous, voyons, avouez-le, il vous manquait bien quelque chose!

--Si l'on demandait à M. Max Diguet, l'auteur des _Amour» parisiens_, quels amours auront les Parisiens dans quinze jours, il serait bien embarrassé; moi aussi.

L'opinion du ramasseur de bouts de cigares. --Quand le cigare va, tout va.--Il faut des aristos et des étrangers roublards pour fumer des cigares à quinze sous. Avec les cinq centimes, rien à faire!

Chez le restaurateur.

--Nous avons: potage à la Condé, purée d'ananas, aigle en salmis, poule au pot, gibelotte du centre gauche, bouillabaisse, veau froid, radis, caille en caisse, salade; demandez, faites-vous servir.

--Si monsieur n'est pas décidé, je repasserai le 5 novembre.]

Les chefs s'étant débarrassés de leurs montures pour se diriger dans une des salles du rez-de-chaussée de l'auberge, j'abordai le colonel Martinez qui me fit le plus cordial accueil:

--Vous voilà encore, me dit-il, cette année parmi nous?

--Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous; avec cette différence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur votre obligeance pour rendre ma tâche plus facile.

--Soyez le bien-venu, me répondit-il; et comme vous tenez, sans doute, à connaître les premiers acteurs de la pièce qui va se jouer, je vous invite à déjeuner avec nous. On se mettra à table à midi!

Et me donnant une poignée de main, il me quitta pour aller, sans doute, donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un homme d'une soixantaine d'années, d'une taille moyenne et fort gros. Sa physionomie franche et loyale respire la bonté; malgré cela, il se distingue par une grande énergie de caractère, lorsqu'il s'agit de faire respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous Zumalacarrégui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son épée pour soutenir encore la cause de don Carlos.

L'arrivée des huit _cabecillas_ avait excité un grand mouvement de curiosité parmi les habitants de la localité qui assiégeaient l'auberge; une extrême agitation régnait également dans l'intérieur de la _posada_ où l'on se préparait, de tous les côtés, à faire honneur aux nouveaux arrivés: «valeureux défenseurs de la _Cause sainte!_»

A midi précis, les huit convives, le colonel Martinez en tête, entrèrent dans la salle à manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit asseoir à sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se découvrirent la tête et l'un d'eux récita à haute voix une prière en basque dont la fin fut répétée en choeur par tous les assistants. C'est là un trait des moeurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces insurgées du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail quelconque et même un repas, sans que les Basques n'adressent préalablement une prière à l'Éternel.

Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle très-peu à table; il est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour être les organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un béret blanc orné de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serré à la taille par une ceinture en cuir à laquelle était attaché un gros sabre de cavalerie; d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes dans lesquelles on renfermait l'extrémité du pantalon.

Quant aux huit _cabecillas_, dont cinq n'avaient pas dépassé l'âge de trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression, furent Dorronsoro, Etchegoyen et Soroëta. Dorronsoro, qui ne portail que la _boina_ (béret blanc) du chef carliste, n'était pas un _cabecilla_. Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur général des provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions consistaient à publier ses ordres et à les faire exécuter par les alcades et les autres autorités du pays. Ancien député de la province, Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et sec, dont la figure austère le fait ressembler assez à un anachorète. Il cause très-peu et se borne à faire des réponses brèves aux questions qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille d'hercule; sa figure, halée par le soleil et couverte à demi par une épaisse barbe noire, lui donne un air de férocité. Il est réellement le type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive être. Quant à Soroëta, grand et fluet et âgé à peine de vingt-cinq ans, il est l'opposé d'Etchegoyen. Sorti du collège de Pampelune et ayant terminé ses études à Salamanca, Soroëta a les manières nobles et distinguées du gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa conversation dénote surtout une grande intelligence, tandis que sur son large front éclatent la résolution, le courage et l'énergie du caractère. Les autres _cabecillas_, presque tous jeunes, ne paraissent pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes.

Le repas terminé, on adressa une action de grâces au ciel, et chacun se dirigea du côté où ses affaires l'appelaient.

--Je vous demande bien pardon, me dit le colonel Martinez en me prenant par le bras et m'emmenant avec lui, de ce qu'en parlant basque vous êtes resté étranger à notre conversation. Il ne s'agissait, au reste, que d'ordres de service que je vous ferai connaître. En attendant, venez voir passer la revue de la première bande qui vient d'être formée et qui va ouvrir la campagne!

Nous nous dirigeons vers la place de l'_ayuntamiento_, où la _cornette_ (clairon) appelait les partisans logés chez les habitants. Je les voyais, le fusil sur l'épaule, sauter par les fenêtres pour être plus tôt dans la rue, et courir au lieu du rendez-vous. En moins d'un quart d'heure, trois cents hommes environ étaient placés sur deux rangs devant l'hôtel de ville.

--Voilà notre première bande! me dit le colonel avec un certain air de satisfaction; elle laisse encore peut-être beaucoup à désirer sous le rapport de l'armement et de l'équipement; mais on y pourvoira mieux plus tard. Je vais les inspecter; je vous laisse ici en spectateur.

J'avoue que l'impression produite dans mon esprit par cette bande ne fut pas bien favorable à la cause de don Carlos. J'avais devant mes yeux trois cents hommes de tout âge, depuis seize jusqu'à quarante ans, qui offraient, entre eux, d'étranges contrastes. Ils contrastaient bien plus encore par leurs équipements. Les uns étaient en blouse, les autres en vestes rondes de toutes couleurs; un petit nombre d'entre eux portaient des habits ou des redingotes; ceux-ci étaient tête-nue ou avaient un mouchoir serré autour du front; ceux-là portaient des casquettes ou des chapeaux à larges bords; cinq à six avaient des _boinas_ ou bérets blancs qu'ils s'étaient achetés eux-mêmes. L'armement était plus bizarre encore que l'équipement. Il se composait de trabucos petits à large gueule, de trabucos plus longs, mais dont l'ouverture du canon était moins grande; de fusils à pierre, la plupart rouillés, de fusils à piston à un ou deux coups, et d'une dizaine de remingtons, tout au plus. Ceux qui n'avaient pas de fusils, et ils formaient au moins le tiers de la bande, étaient armés de gros bâtons, les uns emmanchés d'une baïonnette et les autres garnis simplement d'un fer.

Le colonel Martinez parcourut les rangs, et après une inspection qui dura trois quarts d'heure, il fit rompre les rangs aux cris de _Vive Charles VII_; et tandis que les partisans rentraient dans leurs logements respectifs, il vint à moi et me serrant la main:

--Adieu, me dit-il, demain matin je vous donnerai des nouvelles très-intéressantes, et je pense bien que vous ne nous quitterez pas encore. Adieu! (_A Dios!_)

H. Castillon (d'Aspet).

LES THÉÂTRES

Théâtre de Cluny. _La Maison du mari_, drame en cinq actes, de MM. X. de Montépin et V. Kervani.--Théâtre-Français. _Mademoiselle de la Seiglière._ --Gymnase. _L'École des femmes._

Si le lecteur avait bien net dans son souvenir le drame: _Le Supplice d'une femme_, j'aurais vivement rendu compte de la pièce de MM. de Montépin et Kervani, _La Maison du mari_, que le théâtre de Cluny vient de jouer avec un réel succès. Il me suffirait de prendre la comédie française au point où elle finit et de raconter l'épilogue que lui ont donné les deux auteurs de cette nouvelle pièce. Mais _Le Supplice d'une femme_ n'est pas la loi et nul n'est tenu de le connaître.

Mme André Didier a rencontré sur sa route un certain M. de Rieux, qui n'a du gentilhomme que le nom. L'adultère est entré dans la maison de Didier, et Marthe, honteuse de sa faute, n'a pas le courage de rester sous le toit conjugal, dans cette «maison du mari» que sa présence souille et déshonore. Elle prend un courageux parti; elle avoué hautement sa faute en face de tous et fuit avec l'homme qui l'a entraînée dans le crime. La femme s'est fait justice. Qu'elle se perde donc dans cette vie misérable qu'elle a choisie. Cela ne regarde plus André Didier. Aussi bien si dans la première heure le coup a frappé au coeur et si la blessure saigne de temps à autre, Didier, à défaut de pardon, cherche à se rejeter dans l'oubli. Mais Marthe n'est pas seulement une épouse coupable, elle est une mère criminelle, dont un fol amour a tué l'âme maternelle. Son enfant, elle l'a oubliée et privée de sa mère; cette petite fille meurt de consomption. André Didier n'a donc plus à écouter une vengeance à satisfaire un homme outragé. Ce qu'il faut, c'est rappeler près du lit de l'enfant qui s'éteint la femme adultère, c'est sauver l'enfant innocent par la mère coupable.

Ainsi s'engage le drame, par un début des plus touchants et des plus dramatiques. Il a pour mobile un sentiment délicat et élevé et pour base le devoir: par malheur, il perd de temps à autre les bénéfices d'une sincère émotion sous une phraséologie un peu trop touffue. Il se compromet à trop parler, c'est le défaut du jour. Poursuivons.

La maison ne vit pas heureuse, mais du moins elle est en repos, elle cherche l'oubli du passé, quand tout à coup l'amant reparaît et s'introduit sous un faux nom sous ce toit conjugal qu'il a déshonoré et dans le milieu dont il va troubler la paix si douloureusement acquise au prix de tant de sacrifices et de pardons. Cet nomme s'impose en vertu d'un passé coupable. La femme lutte en vain; la complicité antérieure l'écrase; elle devient un droit pour M. de Rieux, et ce gentilhomme semble avoir reconquis ses droits d'autrefois, qu'il couvre adroitement par un mensonge.

Un moyen ingénieux et auquel le public a bruyamment applaudi dévoile ce criminel secret.

L'enfant a appris à lire en assemblant des mots avec des lettres mobiles. Jeu instructif qu'on met entre les mains des babys. Comme si elle balbutiait les noms qui lui sont les plus chers, elle transcrit ceux de son père, de sa mère Marthe; enfin elle réunit les lettres qui forment le nom de M. Gaston de Rieux. Ce nom, André Didier ne le sait que trop, mais comment Jeanne l'a-t-elle appris.

--D'où connais-tu M. Gaston de Rieux?

--C'est le monsieur qui était là tout à l'heure.

Et le malheureux André Didier, foudroyé par une telle révélation, retombe dans les doutes les plus affreux. Sa femme, sa maison tout entière le trompe, tout est complicité autour de lui. Il ne songe plus, devant une telle conduite plus infâme encore que le passé, à des moyens terribles de vengeance. Pour dernière audace, M. de Rieux veut revoir Marthe; André, invisible, écoute leur entretien; heureusement qu'il retrouve sa femme fidèle à ses devoirs et qu'elle n'aime plus que lui; il n'en peut douter à l'énergie invincible avec laquelle Marthe repousse la proposition que lui fait M. de Rieux de fuir avec lui, et à l'aveu que Marthe fait de son amour pour son mari. André Didier se montre alors, provoque M. Gaston de Rieux et le tue.