L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873
Part 3
Combien l'histoire du siècle eût été révolutionnée si le prince Louis-Napoléon eût persisté à creuser le Canal des deux Océans, s'il eut cherché à devancer M. de Lesseps au lieu de marcher sur les traces d'Auguste et de César..
Le gouvernement de Washington vota les fonds nécessaires à une exploration minutieuse en 1870, au milieu de l'année terrible. Il prit la résolution magnifique de faire explorer à la fois tous les tracés qui au nombre de douze ou quinze déjà avaient chacun leurs enthousiastes, leurs sectaires.
Ce grand travail suppose l'exploration de deux côtes, longues chacune de 2,000 kilomètres; aussi les Américains ont-ils procédé avec des ressources prodigieuses.
Sur chaque Océan stationne un navire de guerre servant d'hôpital, de magasin, de quartier général. Ce centre est incessamment ravitaillé par des bateaux à vapeur qui y accumulent les provisions, les instruments, le personnel.
Certains de trouver en tous cas, à l'abri des _Stars sand tripes_, un lit, des soins empressés, un ravitaillement abondant, les officiers yankees étudient les deux rives de l'isthme, l'orient et l'occident, avec une incroyable ardeur.
Le premier acte d'une descente est d'établir sur le bord de la mer un observatoire, pourvu d'excellents instruments électro-photographiques.
L'électricité n'abandonne pas un seul instant les explorateurs américains, car ils ne s'avancent dans l'intérieur que traînant derrière eux un fil qui les met en communication instantanément avec la côte. A peine ont-ils ouvert des routes que la poste s'en empare. L'armée scientifique traîne avec elle un monde de curieux, de touristes, de naturalistes, de reporters. Nous avons essayé de représenter le _go ahead_, appliqué au coeur des forêts vierges, avec l'enthousiasme sans lequel on ne peut faire jamais de durables conquêtes.
Les ingénieurs, les marins, sont si absorbés par leurs travaux, qu'ils n'entendent point toujours le frôlement du serpent qui s'approche en rampant sous les lianes. Pour les surprendre, le reptile immonde n'a pas besoin de rester de longues heures embusqué dans la fange. Le chef de la première expédition, le commodore Crossmann, périt ainsi dévoré par un crocodile.
En avant du campement des hommes se trouve l'écurie des chevaux. Le toit est formé par des feuilles de palmier placées négligemment les unes sur les autres. Des nègres non moins actifs que les blancs dressent les piquets de nivellement nécessaires surtout quand il s'agit de choisir entre deux directions différentes.
Cette forêt est placée au sud de la ville de Rivas, la plus méridionale des vieilles cités espagnoles du Nicaragua. C'est sur ce champ de bataille que le génie de l'homme remportera sa victoire définitive; on dirait que la nature a tout fait pour faciliter notre tâche sans nous enlever l'honneur du mot de la fin. Ayant creusé un magnifique estuaire, le fleuve Saint-Jean, pour introduire les vaisseaux modernes dans le lac célèbre par les merveilles des galions du roi d'Espagne, cette bonne mère semble nous dire: «Allons, mes enfants, du courage à l'ouvrage, c'est à vous de compléter mon travail.»
W. de Fonvielle.
Le combat naval de Carthagène
Carthagène, le 13 octobre 1873.
AU DIRECTEUR
«J'ai l'honneur de vous adresser une relation détaillée du combat naval livré dans les eaux de Carthagène le 11 courant, entre l'escadre des fédéraux et celle du gouvernement central. J'accompagne cette relation d'un plan indispensable pour comprendre les différents mouvements qui ont été effectués. Je tâcherai, dans cette narration, d'éviter autant que possible les termes techniques, de façon qu'elle puisse être suivie sans difficulté par les personnes étrangères à la marine. Inutile de dire que ce récit est celui d'une personne présente à l'affaire.
«L'escadre des fédéraux était composée de la _Numancia_, frégate cuirassée sur laquelle s'était embarqué le général Contreras; le _Tetuan_, frégate cuirassée; le _Mendez-Nunez_, ancienne frégate en bois, cuirassée à la flottaison, avec un réduit central cuirassé comme celui de nos corvettes, et le _Despertador_, aviso à roues.
«L'escadre centraliste ne comptait qu'un seul cuirassé, _la Victoria_, qui portait le pavillon du contre-amiral Lobo. Elle se composait en outre de trois frégates en bois: _Carmen, Almanza, Navas-de-Tolosa_, des deux corvettes, _Diana_ et _Cadix_, et de l'aviso la _Prosperidad._
«Au début de l'action, les bâtiments étaient ainsi placés: L'escadre Lobo, en ligne de relèvement, le cap au nord-est, à environ 8 milles du cap Négrète, l'amiral à droite, ayant à sa gauche _la Carmen, l'Almanza, las Navas-de-Tolosa, les deux corvette, et l'aviso; l'escadre fédéraliste en carré naval, la _Numancia_ en tête, le _Mendez-Nunez_ à gauche, le _Tetuan_ à droite, et le _Despertador_ en arrière.
«Les spectateurs du combat étaient: l'escadre anglaise, commandée par l'amiral Yelverton, _l'Élisabeth_, frégate allemande, la _Thétis_, corvette cuirassée française et le _San-Martino_, corvette cuirassée italienne.
La brise soufflait du nord-est et était à grains,
A midi cinq minutes, la _Numancia_ ouvrit le feu sur l'amiral Lobo, à une distance d'environ 6,000 mètres. _La Victoria_ riposta immédiatement et le combat se trouva ainsi engagés. La _Numancia_ continua sa route de façon à contourner l'amiral Lobo, et celui-ci infléchit sa route au nord-nord-ouest. _Le Tetuan_ piqua droit au milieu de la ligne de bataille et ouvrit bientôt le feu avec ses pièces de chasse. Le _Mendez-Nunez_ obliqua sur bâbord (j'ignore absolument pourquoi), et enfin _le Despertador_ après avoir hésité longtemps se borna à suivre de loin l'action, réduit du reste à ce rôle par son infériorité absolue. Le combat se trouva ainsi engagé sur toute la ligne.
«A midi cinquante minutes _la Numancia_ avait contourné toute la ligne centraliste, échangeant ses bordées avec les différents bâtiments de l'amiral Lobo. Une des corvettes à roues, _la Villa-de-Cadix_ ayant reçu un boulet dans ses roues se trouva paralysée, et établit sa voilure pour échapper à _la Numancia_ qui menaçait de l'amariner. _La Victoria_ suivant la route de _la Numancia_ arriva pour porter secours à la corvette, et _la Numancia_ se mit à fuir du côté de Carthagène. Un boulet d'une des frégates, entrant par un de ses sabords, avait emporté la tête à un des membres de la junte de Carthagène qui se trouvait à bord, et avait mis hors de combat une vingtaine d'hommes, ce qui démoralisa le reste de l'équipage. _L'Almanza_ avait imité la manoeuvre de l'amiral Lobo et poursuivait aussi _la Numancia_. Cependant la _Carmen_ et _le Tetuan_, faisant tous les deux route au nord-est, se trouvèrent côte à côte pendant près d'un quart-d'heure et se canonnèrent avec la plus grande vivacité. _La Carmen_ vint alors sur tribord pour suivre son amiral, tandis que _le Tetuan_ venait sur bâbord, ralliait la terre et se dirigeait du côté de Carthagène en continuant la canonnade avec les frégates en bois. Pendant ce temps, le _Mendez-Nunez_ suivait une route parallèle à _la Victoria_ et à _l'Almanza_, et se canonnait vivement avec elles.
«Durant les différents mouvements, l'escadre anglaise, _l'Élisabeth_ et _le San-Martino_ avaient continué leur route à l'est; mais il n'en était point de même de _la Thétis._ Celle-ci, ayant eu une avarie de machine, avait établi sa voilure et pris le plus près du vent, tribord amures, pour serrer la côte, et regagner son mouillage d'Escombrera. Pendant ce temps, _le Mendez-Nunez_ et _le Tetuan_ qui, comme nous l'avons dit, serraient la côte en se dirigeant sur Carthagène, s'en rapprochaient de plus en plus, et les boulets commençaient à tomber fort près de la corvette française. Celle-ci ne pouvait rien faire pour les éviter, car virer de bord, et fuir vont arrière, c'était se jeter au plus fort de la bataille; prendre les amures de l'autre bord, n'aurait fait qu'avancer sa rencontre avec les cuirassés fédéralistes. Elle se décida donc à mettre en panne pour laisser passer ceux-ci.
«A une heure un quart, _la Victoria_, suivie par _l'Almanza_, qui n'avait cessé de combattre le _Mendez-Nunez_ à grande distance, abandonna la poursuite de _la Numancia_, qui était presque rendue sous le canon des forts de Carthagène, et vint sur tribord pour aller couper la route au _Mendez-Nunez_ et au _Tetuan_ qui, nous l'avons dit, suivaient la côte, faisant route sur Carthagène. _Le Mendez-Nunez_, profitant de la présence de _la Thétis_ qui était en panne, passa entre celle-ci et la terre pour s'abriter un instant des feux de _l'Almanza_. Mais elle avait à peine dépassé le cuirassé français, qu'elle vit _la Victoria_ à petite distance, se dirigeant sur elle. Un feu de mousqueterie s'échangea entre les deux bâtiments et en passant à contre-bord, _la Victoria_ lui lâcha, à moins de 200 mètres, toute sa bordée de bâbord. _Le Mendez_, sans riposter, continua sa route. _Le Tetuan_ le suivait de près, aussi _la Victoria_ vint sur tribord pour lui présenter ses pièces qui étaient prêtes à faire feu. Les deux bâtiments se croisèrent à bout portant, et, pendant que la mousqueterie des hunes mettait bon nombre d'hommes hors de combat, se lâchèrent simultanément leurs bordées de tribord. Immédiatement après _l'Almanza_, qui suivait de près _la Victoria_, échangea avec _le Tetuan_ un feu des mieux nourris, sans trop se préoccuper de _la Thétis_, où les balles pleuvaient comme grêle, et où les boulets sifflaient dans la mâture. C'est un miracle qu'il n'y ait eu personne de touché à bord du bâtiment français, car à ce moment tout l'équipage était sur le pont, à la manoeuvre, et le commandant qui n'avait pas perdu son sang-froid un seul instant, faisait prendre les amures à bâbord pour sortir au plus vite de cette passe critique. _La Victoria_ et _l'Almanza_, après avoir dépassé _le Tetuan_, virèrent cap pour cap pour lui donner la chasse, mais celui-ci parvint à rejoindre _la Numancia_ et le _Mendez-Nunez_ sous le canon des forts. Le combat se trouva ainsi terminé (il était 2 heures), et l'escadre de Lobo défila devant l'entrée de Carthagène en ligne de file. Pendant cette dernière phase, les bâtiments neutres qui avaient viré de bord, rejoignirent _la Thétis_ qui avait fini de réparer son avarie, et tous rentrèrent de conserve au mouillage d'Escombrera.
«Après avoir décrit succinctement, avec fidélité, les diverses phases du combat, il serait intéressant de l'apprécier au point de vue technique. J'espère qu'une plume plus autorisée que la mienne le fera un jour, et du reste, le fait est tellement récent qu'il est difficile de trouver un juste milieu parmi les exagérations des deux partis en présence. Ainsi d'un côté, l'amiral Lobo prétend n'avoir eu ni tué, ni blessé, ce qui est complètement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations ont été faites, dit-on, à Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi n'avoir pas éprouvé d'avaries sérieuses, et cependant, son escadre qui était de sept bâtiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants, de leur côté, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils prétendent que _la Carmen_ a été au milieu de l'action obligée de mettre toute son artillerie d'un bord pour éviter de couler par une voie d'eau produite du côté opposé par un obus à la flottaison; ils disent avoir abimé les oeuvres-mortes de _l'Almanza_, ce qui reste à prouver; selon eux, _la Villa-de-Cadix_ aurait hissé le pavillon parlementaire, pour se rendre, etc., etc. Laissons de côté toutes ces exagérations évidentes, au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et examinons, en quelques mots, le combat en lui-même.
«Au premier abord, on est étonné que pas un des bâtiments n'ait tenté l'abordage. Il est cependant parfaitement démontré que la véritable force d'un bâtiment cuirassé à éperon réside dans le choc qu'il peut donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas un seul des bâtiments en présence, nous le répétons, n'a tenté le choc, et le combat a été exclusivement un combat d'artillerie. Ceci posé, examinons la conduite de chacun des bâtiments. _La Numancia_, après avoir débuté brillamment, a pris la fuite vers Carthagène. Il paraît qu'un boulet éclatant au milieu de sa batterie y avait occasionné une panique générale. Ce n'est point là une excuse valable, et la junte a pensé comme nous, car elle a destitué le capitaine de _la Numancia_. _Le Mendez-Nunez_ s'est bien comporté dans son duel avec _l'Almanza. Le Tetuan_ est celui des bâtiments intransigeants qui a été le mieux manoeuvré, qui a montré le plus de courage et dont le feu a ôté le mieux nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manoeuvré sa _Victoria_, et a montré personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les frégates en bois _Carmen, Almanza_ et _Navas-de-Tolosa_ méritent les plus grands éloges pour la résolution avec laquelle elles ont accepté le combat contre des bâtiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirassés.
«Nous ne parlons pas des petits bâtiments à roues, tels que le _Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana_, etc., dont nous pensons que les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont rien fait pendant l'action.
«Comme force matérielle, les bâtiments intransigeants étaient de beaucoup supérieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient être comparés à ceux de ces derniers. Les équipages de l'amiral Lobo étaient en effet les équipages de la marine régulière, et ils ont une réputation méritée. Les navires intransigeants au contraire étaient armés de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un bâtiment (1). Il y avait donc à peu près compensation. Pour nous résumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a point eu, les intransigeants ayant attaqué sans ordre bien marqué, et qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu, à l'exception de _la Numancia._
Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erroné que les assertions de nombreux journaux qui prétendent que les bâtiments fédéraux sont armés avec des forçats libérés.
«E. de Montespan»
LA SOEUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)
Ces noms de Paraguay et de Francia en rappellent un autre qui résume en lui toutes les vertus et tous les mérites compatibles avec l'humanité, celui d'Amédée de Bonpland (2).
Note 2: Aimé Bonpland, né à la Rochelle en 1773, mort en 1858 Son histoire est racontée plus loin. Outre le Voyage en Amérique de de Humboldt dont il rédigea la partie botanique, on lui doit: _Description des plantes rares de la Malmaison_ (1813), et _Vues des Cordillères et des Monuments indigènes de l'Amérique_ (1813).
J'espère que peu d'entre mes lecteurs auront besoin qu'on leur dise qui était Amédée de Bonpland, ou plutôt Aimé Bonpland, nom qu'on lui donnait souvent et qui convenait mieux à cet excellent homme.
Chacun le connaît comme l'ami et le compagnon de voyage de de Humboldt, comme l'auxiliaire de cet homme illustre dans ses recherches scientifiques si étendues et si exactes, comme le patient investigateur qui recueillit une grande part de cette savante moisson, comme l'homme dont la modestie sans égale a laissé souvent attribuer le mérite de ses propres découvertes à son compagnon, beaucoup plus amoureux de la gloire qu'il ne l'était lui-même. Pour moi, aucun nom ne sonne plus doucement à mes oreilles que celui d'Amédée de Bonpland.
Je n'ai pas l'intention d'écrire sa biographie; ses ossements dorment aujourd'hui presque obscurément sur les rives du Parana, au milieu des scènes qu'il aimait tant. Mais l'histoire impartiale l'associera toujours à la réputation, aux honneurs qui ont été amoncelés sur la tête de de Humboldt.
Il s'était retiré du monde et avait fixé sa résidence sur les bords du Parana, non sur le territoire du Paraguay, mais sur celui de la confédération Argentine, sur l'autre rive du fleuve.
Là, dans sa modeste retraite, tout en poursuivant ses études d'histoire naturelle, il s'occupa plus particulièrement à cultiver l'herbe du Paraguay, la _yerba_, qui sert à composer le breuvage si connu sous le nom de maté (3).
Note 3: _Maté_ est le nom du vase dans lequel est infusé le thé du Paraguay. La plante qui donne ce produit est la «Yerba» (illex Paraguensis) et le breuvage s'aspire à travers un tube appelé la «bombilla».
Son caractère bien connu attira bientôt auprès de lui une colonie de paisibles Indiens Guaranis qui, se soumettant à sa douce autorité, l'aidèrent à installer un immense «Yerbale» ou plantation de thé. L'affaire allait devenir profitable et le savant se trouvait, sans l'avoir prévu, sur le grand chemin de la fortune.
Mais le récit de sa prospérité parvint aux oreilles de Gaspar Francia, dictateur du Paraguay. Cet homme, parmi d'autres théories despotiques, professait l'étrange doctrine que la culture de la «Yerba» était un droit appartenant exclusivement à son pays, c'est-à-dire à lui-même!
Pendant une nuit obscure, quatre cents de ses soldats traversèrent le Parana, attaquèrent la plantation de Bonpland, massacrèrent une partie de ses «péons (4)» et amenèrent le colon prisonnier au Paraguay.
Note 4: _Péon_. Serviteur indien à gages. Le mot est espagnol et s'emploie dans toute l'Amérique espagnole, y compris le Mexique. Le _péonage_ n'est en résumé qu'une sorte d'esclavage.
Le gouvernement argentin, affaibli par ses dissensions intestines, se soumit à l'insulte. Bonpland, qui n'était qu'un Français et un étranger, resta pendant neuf longues années prisonnier au Paraguay. Ni un chargé d'affaires anglais, ni un commissaire envoyé par l'Institut de France ne purent réussir à lui faire rendre la liberté.
Il est vrai qu'il ne fut d'abord prisonnier que sur parole et qu'on le laissait vivre sans le molester, parce que Francia lui-même tirait profit de ses admirables connaissances et de sa sagesse.
Mais les succès de Bonpland, au lieu d'apaiser le tyran, ne firent que hâter la ruine de Bonpland. Le respect universel dont l'entouraient les Paraguayens excita l'envie du despote; une nuit, il lut saisi à l'improviste, dépouillé de ce qu'il possédait sauf des vêtements qu'il portait, et chassé du pays!
Il s'établit près de Corrientes, où hors de l'atteinte du tyran il recommença sans se décourager ses travaux d'agriculture. C'est là qu'auprès d'une femme née dans l'Amérique du Sud et entouré de ses nombreux et heureux enfants, il termina, âgé de plus de quatre-vingts ans, sa vie utile et sans tache.
Si j'ai introduit ici cette légère esquisse, c'est parce que la vie d'Amédée Bonpland ressemble sous quelques rapports à celle de Ludwig Halberger, dont nous écrivons l'histoire.
Ce nom d'Halberger semble indiquer une origine germanique. La vérité est que Ludwig Halberger était de race alsacienne et Pensylvanien de naissance, car il avait reçu le jour à Philadelphie.
Comme Bonpland, c'était un amant passionné de la nature; comme le savant Français, il était allé dans l'Amérique du Sud pour y trouver un champ plus vaste, ou tout au moins un pays plus neuf, où il put se livrer à ses goûts pour les sciences naturelles.
Vers l'année 18...., il s'établit dans la capitale du Paraguay, qui devint alors le centre de ses études et de son activité. Asuncion étant comme sa base d'opérations; il se rendait souvent dans la contrée environnante, surtout dans le Gran Chaco. Il était assuré d'y trouver des espèces curieuses, tant du règne végétal que du règne animal, et non encore décrites, parce que là toute recherche était accompagnée d'un danger.
Ce danger était un attrait de plus pour lui. Avec le courage d'un lion, le simple naturaliste avait l'habitude d'explorer la solitude à une distance où pas un seul des cuarteleros (5) de Francia n'eût osé montrer le bout de son nez!
Note 5: Nom donné aux soldats de Francia parce qu'ils habitaient dans les casernes ou _cuartele._
Tandis que le fils de la Pensylvanie était ainsi occupé à découvrir les secrets de la nature, le besoin d'aimer, de se constituer une famille, naquit dans son coeur. Il se maria avec une jeune et belle Paraguayenne dont les qualités devaient être pour lui des gages de bonheur.
Pendant dix ans, ils vécurent heureux en effet: un beau et charmant garçon et une fille d'une rare beauté, image de sa mère, vinrent, après quelques années, embellir de leurs jeux et de leur gai babil la demeure du chasseur naturaliste. Plus tard la famille s'augmenta par la présence d'un jeune orphelin, Cypriano, qui appelait les enfants ses cousins.
L'habitation d'Halberger, située à environ un mille de la ville d'Asuncion, était fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la vie agréable, car le naturaliste avait commencé à vivre dans l'Amérique du Sud avec autre chose que sa carnassière et son fusil. Il avait apporté des États-Unis les ressources suffisantes pour s'installer définitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet à insectes et de son habileté comme taxidermiste. Il envoyait chaque année à Buenos-Ayres, pour être expédié aux États-Unis, tout un chargement d'échantillons dont le produit ajoutait à l'aisance de sa maison. Plus d'un musée, plus d'une collection particulière lui sont redevables d'une portion de leurs plus précieux spécimens.
Le naturaliste était heureux de ses occupations au dehors, et chez lui la vie n'avait besoin d'aucune autre joie.
Mais à cette époque, comme si un mauvais génie eût jalousé cette innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre.
La beauté remarquable de sa femme alors dans tout son éclat était devenue célèbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur. La réputation méritée de vertu de la jeune femme eût imposé le respect à tout autre, mais Francia était de ceux que rien n'arrête. Le naturaliste et sa femme comprirent bientôt que le repos de leur foyer domestique était en péril, et qu'il ne leur restait qu'un parti à prendre, abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'était pas seulement difficile, elle semblait absolument impossible.
Une des lois du Paraguay défendait à tout étranger marié à une Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation spéciale toujours difficile à obtenir. Comme Francia était à lui seul tout le gouvernement, il ne faut pas s'étonner que Ludwig Halberger, désespérant d'obtenir cette permission, ne pensât même pas à la demander.
Devant cette inextricable difficulté, il songea à chercher un asile dans le Chaco, et ce fut là, en effet, qu'il se réfugia.
Pour tout autre que lui, une pareille entreprise eût été fine folie, car c'eût été fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet, la vie de tout homme blanc trouvé sur le territoire des sauvages du Chaco devait être à l'avance considérée comme perdue.
Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de paix,--_tiempos de paz_,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de venir sans crainte se promener et faire leurs échanges dans les rues d'Asuncion.
Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, après avoir absorbé du guarapé (6), dont il ne soupçonnait pas les effets stupéfiants, s'était enivré très-innocemment. Séparé de ses compatriotes, il avait été entouré par une bande de jeunes Paraguayens qui s'amusaient à ses dépens. Ce chef était cité pour ses vertus, en voyant cet estimable vieillard ainsi bafoué, Halberger, saisi de pitié, l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure.
[Note 6: _Guarapé_, boisson enivrante obtenue de la canne à sucre.]