L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
31° Année.--VOL. LXII.--N° 1601 SAMEDI 1er NOVEMBRE 1873
Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.
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SOMMAIRE
TEXTE.
Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.-- Nos gravures.--La Soeur perdue, une Histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection.--Revue comique du mois, par Bertall.--Les Théâtres, par M. Savigny.--Bulletin bibliographique.
GRAVURES
Le colonel Villette, aide de camp du maréchal Bazaine.--Le creux Terrible, île de Jersey.--Le Poisson-télescope.--Cadavre trouvé dans les fouilles de Pompéï.--Le percement de l'Isthme de Panama: une station de l'expédition scientifique chargée d'étudier le terrain.--Procès du maréchal Bazaine: Panorama de la bataille de Borny.--Revue comique du mois, par Bertall (12 sujets).--Plan du combat naval de Carthagène.-- Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
M. le comte de Chambord publiera-t-il ou ne publiera-t-il pas un manifeste? Telle est la question que chacun se pose depuis quelques jours et d'où l'avenir de la France semble dépendre. Plus nous approchons, en effet, de l'heure fixée pour le débat solennel qui va s'ouvrir et moins la clarté se fait sur les conditions sur lesquelles portera ce débat ainsi que sur ses résultats probables.--Nous avons reproduit, dans notre précédent bulletin, le compte rendu de la réunion du centre droit, dans laquelle M. Chesnelong était venu rendre compte à ce groupe parlementaire de sa mission de Frohsdorf. Ce compte rendu était à peine publié que l'exactitude en était contestée de divers côtés: suivant les uns, M. Chesnelong avait altéré le sens et les termes des déclarations à lui faites par M. le comte de Chambord; suivant d'autres, c'était le rédacteur du compte rendu qui avait mal résumé le discours de M. Chesnelong; les journaux légitimistes, notamment, déclaraient devoir s'abstenir de reproduire un procès verbal entaché d'erreurs, tandis qu'une autre feuille affirmait, au nom d'un _familier de Frohsdorf_ témoin de l'entretien du prince avec les délégués de la droite, que sur la question du drapeau, notamment, l'accord n'était nullement établi comme on s'était plu à le dire. Un nouveau compte rendu, publié quelques jours après par l'_Union_, atténue, en effet, d'une manière sensible, les déclarations contenues dans le premier; sur la question du drapeau, par exemple, il y est dit simplement que M. le comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé à ce drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir. D'un autre côté, M. Chesnelong affirme, dans une lettre livrée à la publicité, qu'il s'est toujours entretenu seul et sans témoins avec le roi, à quoi l'on répond en demandant ce que faisait alors à Frohsdorf son compagnon, M. Lucien Brun. Le mystère n'est pas encore éclairci à l'heure où nous écrivons; il ne le sera vraisemblablement, comme nous le disions en commençant, que par un manifeste de M. le comte de Chamhord, manifeste dont l'apparition est devenue la question à l'ordre du jour et dont les journaux fusionnistes eux-mêmes ont été amenés à reconnaître la nécessité. En attendant, on annonce le départ pour Frohsdorf d'un nouveau mandataire qui serait, dit-on, M. de Falloux, et l'opposition se compte et se prépare à entrer en lice.
On a remarqué qu'à la fin du discours prononcé par lui dans la réunion du centre droit, M. le duc d'Audiffret-Pasquier adressait un pressant appel aux membres du centre gauche et l'on pouvait en conclure que la majorité royaliste avait compté, pour se compléter, sur l'adhésion d'un certain nombre de députés de ce groupe. Or, le centre gauche tenait séance le lendemain même des réunions de la droite, et son attitude était loin de répondre à l'attente de M. le duc d'Audiffret. M. Léon Say, qui présidait, est venu exposer qu'à la suite de la séance de la Commission de permanence il avait été abordé dans les couloirs par M. le duc d'Audiffret-Pasquier qui lui avait dit que sans doute il avait dû lire, dans les journaux le désir où il était de communiquer au centre gauche les motifs qui avaient déterminé la conduite du centre droit. Accepteriez-vous cette communication? avait-il ajouté, et de quelle façon pourrait-elle s'effectuer?--Le président du centre gauche, se conformant rigoureusement à la résolution qui avait été prise dans la réunion de ce groupe tenue le matin a répondu à M. le duc d'Audiffret-Pasquier qu'il le remerciait de sa communication, mais que le projet du centre droit était trop public pour n'avoir pas déjà été apprécié par le centre gauche.
Nous ne pouvons pas douter, a dit M. Léon Say, que dans les conditions où la monarchie est imposée, elle serait considérée par le pays comme une revanche de 1789, ce qu'elle serait d'ailleurs en réalité. Dans ces conditions, le centre gauche ne peut accepter de communications officielles qui ressembleraient à des négociations qu'il ne veut pas entamer.
La réponse du président du centre gauche à M. le duc d'Audiffret-Pasquier a été, à plusieurs reprises, couverte d'unanimes applaudissements par la réunion.
M. le président fait savoir ensuite qu'il ne croit pas devoir répéter au centre gauche les paroles par lesquelles M. le duc d'Audiffret-Pasquier a terminé son entretien. «Ces paroles ne seront pas livrées à la publicité, a ajouté M. le président, à moins que M. le duc d'Audiffret ne le fasse lui-même.
M. Casimir Périer, qui assistait à la réunion et qui la veille avait publiquement protesté de son attachement à la cause républicaine, a pris la parole pour féliciter M. Léon Say des sentiments qu'il venait d'exprimer et la séance a été close par l'adoption de la résolution suivante:
«Le centre gauche reste uni dans la conviction que la république conservatrice est la pins sûre garantie de l'ordre comme de la liberté, et que la restauration monarchique dont il est question ne serait pour la France qu'une cause de nouvelles révolutions.»
Cette attitude résolue du centre gauche a visiblement déconcerté les journaux royalistes, dont la confiance enthousiaste jusqu'alors a été mise à une nouvelle épreuve par la réunion des députés bonapartistes désignée sous le nom de «Groupe de l'appel au peuple», et qui s'est prononcée avec non moins d'énergie contre les projets de restauration. Aussi, la question de la convocation anticipée de l'Assemblée nationale n'a-t-elle même pas été posée devant la Commission de permanence, comme elle n'aurait pas manqué de l'être si la droite eût été sûre du succès. On voit combien la situation est encore obscure et à combien de surprises nous pouvons rester exposés jusqu'au dernier moment. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir successivement tous les partis faire appel à M. le comte de Chambord et lui demander de mettre fin à toutes ces équivoques par des déclarations catégoriques. Ainsi que le disait hier encore le _Journal des Débats_, un mot heureux du prince peut aujourd'hui fout gagner, un mot malheureux, des restrictions maladroites, perdraient tout à coup sûr; un silence imprudent compromet tout. Les heures sont comptées et bien des consciences sont encore à la gêne lorsqu'elles devraient être résolues et fixées.
GRANDE-BRETAGNE
M. John Bright, qu'une longue maladie avait tenu depuis près de deux ans éloigné des affaires, a prononcé jeudi dernier, à Birmingham, un discours qui était impatiemment attendu et qui a produit dans toute l'Angleterre un effet considérable. L'opinion publique était désireuse de juger du degré d'influence que la rentrée de M. Bright au ministère exercerait sur la marche de l'administration. Aussi l'affluence des électeurs était-elle considérable, et plus de seize mille personnes se pressaient dans l'enceinte.
Les déclarations du vieux chef du libéralisme anglais, quelque précises, quelque énergiques qu'elles soient, laissent dans l'esprit l'incertitude et le doute sur les intentions du cabinet Gladstone, parce qu'elles ont un caractère absolument personnel et qu'elles sont même directement opposées à l'opinion bien connue de M. Gladstone sur les questions auxquelles elles ont trait.
Le point le plus important traité dans le discours de M. Bright est le passage relatif à la loi sur l'éducation. Pour saisir cette importance, il est indispensable de présenter rapidement l'historique de cette loi.
En 1870, M. Forster a fait adopter par le Parlement une loi sur l'instruction élémentaire dont un paragraphe, le vingt-cinquième, autorise les _School's Boards_, ou conseils locaux d'instruction, à prélever des impôts pour subvenir aux frais de l'instruction, mais seulement dans les écoles où l'élément religieux fait partie de l'instruction. En d'autres termes, la loi Forster accorde une subvention aux écoles où l'instruction religieuse fait partie du programme de l'enseignement.
Cet article a toujours soulevé une grande opposition chez les _dissenters_, qui, ne reconnaissant pas l'Église établie, demandent qu'on subventionne seulement les écoles où aucune espèce d'instruction religieuse n'est donnée et où la lecture de la Bible elle-même n'a pas lieu. Les _dissenters_ appartiennent au parti libéral.
Mais le premier ministre est loin d'avoir les mêmes idées qu'eux. Il est convaincu, ainsi qu'il l'a exprimé dans sa réfutation de Strauss et dans son livre _Ecce homo_, que l'indifférence religieuse était le plus grand danger que pût courir la société, et que, par conséquent, il est de toute nécessité de donner au peuple l'instruction religieuse.
Cette question est celle que M. Bright s'est attaché à traiter le plus explicitement dans son discours.
La loi sur l'instruction est, à son avis, complètement à refaire, et l'article 25 sur les _School's Boards_ est à rejeter. Cette déclaration a évidemment dû satisfaire les _dissenters_. Mais quel résultat aura-t-elle? Rendra-t-elle au parti libéral son ancienne unité? Cela n'est pas probable. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que M. Gladstone adhérât aux déclarations de M. Bright. Or, il est manifeste que non-seulement il ne les approuve pas, mais encore qu'il leur est opposé de la manière la plus absolue.
COURRIER DE PARIS
Tous les télescopes de l'observatoire sont, paraît-il, comme des croquets. Rien ne saurait donner une idée de la juste colère qu'ils éprouvent depuis quinze jours. Songez donc! Une comète vient de se montrer. Elle est peut-être venue dans la pensée de faire une diversion à nos éternelles et misérables querelles. Eh bien, ça été peine perdue. Nul ne lui a fait l'aumône d'un regard. On a prodigué les réclames à l'Homme-Chien. Pas un mot n'a été dit sur la comète de 1873. A la vérité, il ne serait pas difficile d'invoquer en notre faveur le chapitre des circonstances atténuantes. Cette comète n'est prévue ni sur le registre des astronomes, ni dans les catalogues, ce qui revient à dire que c'est une aventurière qui n'a point de passé, une coureuse de l'éther sans nom. Second point, non moins grave, elle n'a point de queue. Qu'est-ce qu'une comète sans queue, je vous le demande? Enfin, ne sachant pas se mettre à la portée des allures du Paris moderne, elle ne s'est fait voir, assez irrégulièrement, que de deux heures à une heure et demie du matin, quand tout le monde était couché. Il n'y avait guère que les marquises de la fourchette et les maraîchers des environs qui pussent l'apercevoir. Bref, quoiqu'elle ait, à ce qu'on assure, le volume d'une étoile de première grandeur, elle a passé inaperçue dans l'éther, filant vers le sud-est. Où va-t-elle? Il en est qui supposent que d'ici à six mois, elle sera visible à Péking. Nous autres, nous ne lui voulons pas de mal. Bien mieux, nous souhaitons très-sincèrement qu'elle fasse un peu plus ses frais parmi les Chinois que chez nous.
Au palais des Quatre-Nations,--vieux style,--a eu lieu la séance annuelle des cinq classes de l'Institut, sous la présidence de l'honorable M. Hauréau. Il n'y avait pas beaucoup de monde dans l'auditoire et le peu qu'il y avait paraissait distrait. Peut-être l'indifférence résultait-elle en partie de ce qu'il tombait de la grêle; peut-être était-ce la même raison que pour la comète, je veux dire parce que l'attention est tout entière à la comédie ou au drame politique du moment, comme vous voudrez. Discours, toux, distribution de prix, crachats, prose, vers, éloges, vents coulis, croix d'honneur, tout le bataclan académique connu était déployé en grand, suivant l'usage. On rencontre toujours chez nous des fanatiques pour ces choses-là. Néanmoins la journée n'a pas paru bonne, excepté peut-être pour les marchands de jujubes, car presque tous nos immortels sont mortellement enrhumés. Un point à noter, en passant, le prix biennal de 20,000 francs fondé par Napoléon III, a été décerné à Mariette-Bey, l'illustre égyptologue.
Cette somme de 20,000 francs étant consacrée à encourager l'étude de l'histoire, jamais récompense n'aura été mieux méritée. Pour ceux de la galerie qui l'ignoreraient, M. Mariette, ce savant français si pleinement _orientalisé_, est celui des modernes qui aura arraché le plus de ses impénétrables secrets à l'Égypte des Pharaons. Il use de la faveur du vice-roi uniquement pour grossir les trésors de la science. C'est grâce à son intervention que les Européens qui voyagent aux bords du Nil peuvent lire couramment dans les rébus dont sont couverts les ruines et les édifices de là-bas. La géographie de cette mystérieuse contrée, son architecture, la théogonie des premières races, les incroyables dynasties de ses rois, ses arts, ses lettres, sa flore, sa faune, il étudie tout sans cesse sur les lieux; il nous fait tout connaître. Il n'a accepté le titre de bey, c'est-à-dire de colonel, que pour mieux venir à bout de cette tâche.
Un des nôtres, le directeur même de l'_Illustration_, a pu, en compagnie de Théophile Gauthier, visiter aux flambeaux, grâce à M. Mariette, le Sérapoeum, nécropole des dieux, cimetière du boeuf Apis, et ce qu'il y a vu est d'une telle grandeur qu'il a pu se croire en plein dans le merveilleux. À Paris, dans les cafés littéraires, la mode est de se moquer beaucoup des égyptologues; on se les représente invariablement courbés sur des canards du genre de ceux de l'Obélisque ou entourés de crocodiles empaillés, et ce spectacle fait toujours grandement rire. De tout autres pensées viennent à l'esprit quand on se trouve en présence du lauréat que l'institut vient de couronner. Mariette-Bey est un orientaliste que l'univers lettré envie à la France.
A cette même séance a débuté le buste en marbre de feu M. Villemain. L'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie française n'avait rien d'un Antinoüs, on le sait. Un mot fameux, dit il y a vingt-cinq ans à un bas-bleu, nous a appris qu'il était le premier à en convenir. Pourquoi donc toutes les lorgnettes de la salle se braquaient-elles avec tant d'empressement sur cette image en pierre d'un Armoricain au nez écrasé et aux traits incorrects? C'est que cette oeuvre d'art est vivante au plus haut point. L'intraduisible sourire du railleur reparaît sous le ciseau du statuaire. Voilà bien le bossu qui se moquait avec tant de finesse des autres et de lui-même. On croirait qu'il va lancer un de ses mots vifs et acérés comme le vol d'une guêpe.
Mais justement, puisque nous voilà là-dessus, il faut que je vous conte un fait que j'ai toute raison de supposer absolument inédit. Il s'agit d'un amateur de littérature, riche et viveur, qui, comme tous les amateurs, ne doutait de rien. Il y a une vingtaine d'années, après avoir fait imprimer ses écrits à ses frais, il se posait en candidat au fauteuil. Il y a tout lieu de croire qu'il se présente encore de nos jours, car il a surtout le mérite de la persévérance. En 1852 donc, M*** se mit en route pour faire les trente-neuf visites. En homme bien avisé, il jugea à propos de commencer ce chemin de croix par le secrétaire perpétuel qu'on reconnaissait volontiers pour le grand électeur d'alors. Ne l'ayant pas trouvé chez lui, il lui laissa, en guise de carte, un double souvenir: une dinde truffée et ses oeuvres complètes.
Le lendemain, notre candidat recevait le billet que voici:
«Ce 9 avril 1852.
«Cher monsieur ***,
«A mon retour des Champs-Élysées, où j'étais allé prendre l'air, on m'apprend que vous m'avez fait, l'honneur de venir me voir. Croyez que je regrette infiniment de ne pas m'être trouvé chez moi au moment où vous vous êtes donné la peine de vous y présenter. On m'a fait voir aussi que vous aviez laissé à mon intention une dinde du Périgord et vos oeuvres. La dinde a fort bonne mine. Je compte bien que vous me ferez le plaisir de venir en manger votre part bourgeoisement dimanche prochain, en famille. Quant aux quatre volumes, je ne les ai pas encore ouverts. Avec votre permission, c'est une imprudence que je ne commettrai que plus tard.
«Agréez, cher monsieur ***, mes salutations empressées.
«Villemain.»
Du monde littéraire au monde gastronomique, il n'y a souvent qu'un pas, ainsi qu'on vient de le voir. Passons donc un instant de l'Institut à la cuisine. Tous les cordons-bleus pleurent en ce moment ou peu s'en faut. C'est à propos de citrons.--Il y a aussi, hélas! une question des citrons.--Une disette absolue s'est déclarée sur la place. La chose arrivant juste au début de la saison des grands dîners, jugez de l'embarras qu'un déficit si peu ordinaire pouvait causer. Point de citrons. On en cherchait en vain dans les magasins de comestibles, chez les marchands d'oranges. MM. les épiciers en manquaient, les fruitiers aussi. On est allé aux enquêtes et l'on a pu savoir que la politique n'était pas étrangère à l'événement. Vu ce qui se passe en Espagne depuis un an, il n'y avait plus d'arrivages, terre et mer, fleurs et fruits, le jardin des Hespérides est gardé aujourd'hui par les intransigeants d'une part, et de l'autre par les carlistes, deux espèces plus redoutables que le dragon de la fable dont on a parlé autrefois. Le fait est que Paris ne pouvait plus avoir de sauces ni de limonades non plus. A la fin, on a eu recours à la diplomatie. Messieurs les ambassadeurs ont, pour le moins, la reconnaissance de l'estomac, ils ont stipulé qu'il y aurait quelque chose comme un armistice à l'effet de procéder à la récolte des citrons. Des navires partis de Port-Vendres sont allés à la recherche de cette provende. Un avant-goût nous est même parvenu cette semaine, mais il n'y a guère à s'en frotter les mains: Ce ne sont que des citrons verts, trois fois aigres.--Politique, voilà de tes coups!
--Lit-on encore pour se distraire? Lit-on autre chose que des polémiques de grande et de petite presse?--Mais sans doute.--En êtes-vous sur?--Très-sûr.--La preuve?--Ah! la preuve c'est qu'on fait une seconde édition d'un joli volume de nouvelles, _la Dame aux palmiers_, d'Aurélien Scholl. Une seconde preuve, c'est le succès qui vient au devant d'un tome humoristique de Pierre Véron: _le Carnaval du Dictionnaire._ Vingt-quatre jolis dessins d'Hadol, correspondant aux vingt-quatre lettres de l'alphabet, donnent un attrait de plus à ces trois cents pages où le paradoxe et la fantaisie ont engagé une partie de barres. Les mots fourmillent là-dedans. Tenez, je vais même en reproduire quelques-uns en vous recommandant de les déguster comme Mme de Sévigné voulait qu'on fit en prenant à même dans un panier de cerises.
«Cocotte.--D'où vient cette métaphore du genre _gallinacé?_ Est-ce de ce que les poules se nourrissent dans le fumier?
«Apostat.--Teinturier en drapeaux.
«Danse.--Chose presque aussi désagréable à voir qu'à recevoir.
«Arlequin.--Toutes les couleurs sur son habit, un masque sur le visage. Le gaillard serait arrivé haut, s'il vivait de nos jours.
«Carême.--Les truffes de la mortification et le turbot de la pénitence.»
En regard de ces fanfreluches de la littérature amusante, la musique bouffe grêle sur nous; elle aussi, très-bien venue, cherche à lutter contre la politique. Tout récemment je vous annonçais _la Branche cassée_, de M Gaston Serpette? Voici tout près de nous _la Quenouille de verre_ qui, dit-on, doit nous égayer pendant trois mois. Pour le moment, une polka fait grand bruit sur tous les pianos; c'est _Peau de satin_, de Klein, l'auteur de _Coeur d'artichaut_. Le répertoire de l'auteur reparaît en choeur: _Fraises, au champagne, Cuir de Russie, Coeur d'artichaut_; c'est de la folie en croches et en doubles croches. Mais _Peau de satin_ l'emporte sur ses aînés. On va danser _Peau de satin_ tout cet hiver!
Un contraste à ces mouvements échevelés. Dimanche dernier, au palais de l'Industrie, a eu lieu une fête de charité sous le patronage de la maréchale de Mac-Mahon, donnée avec le concours de Roger de l'Opéra. La musique de la garde républicaine, dirigée par M. Paulus, des solistes renommés, l'élite des sociétés chorales et instrumentales de Paris et du département de la Seine complétaient cet ensemble. On a fait 3,500 francs de recette, une somme qui aidera à soulager bien des misères. La quête a peu produit, mais on pourra recommencer le concert.
Sous le dernier règne, après le retour du comte de Palikao en France, l'impératrice, rassemblant ce qu'on avait rapporté du palais d'Été, avait formé au château de Fontainebleau un fort joli musée chinois. Par ordre du ministre de l'intérieur, les porcelaines qui composaient cette collection sont restituées à l'ex-souveraine. Rien de plus simple. Mais les motifs qui ont poussé l'honorable M. Beulé à prendre cette décision ne seraient pas tirés du respect qu'on doit au principe de la propriété. L'Excellence se serait guidée seulement sur ce que des vases de Chine ne sont pas des «objets d'art». Est-ce donc bien vrai? Trois poètes, fort amoureux de l'empire des fleurs, s'insurgeraient pour sûr contre les paroles du ministre, s'ils pouvaient renaître. J'ai nommé Gérard de Nerval, Méry et Théophile Gautier. Les vases de la Chine, des oeuvres de la barbarie, des conceptions dénuées d'art! Un soir, dans son joli appartement de l'institut, Philarète Chasles faisait devant nous l'analyse des dessins fantasques dont était couverte une tasse à thé venue de Péking. On y voyait un tigre rose, armé d'une épée bleue avec laquelle il coupait en deux un serpent d'un rouge vif qui sortait d'une tulipe gigantesque. Philarète Chasles prétendait que tout cela était la traduction en peinture d'un poème du pays dont il était sûr d'avoir la clef, et il ajoutait:
--Cette tasse est aussi belle qu'une scène des tragédies de Sophocle.
Mais ne chicanons point M. Roulé sur les motifs de son ordonnance. Il est bien convenu chez nous qu'un ministre n'a jamais tort.
Politique à part, je demande à finir par une légende du lendemain de la révolution de Juillet.
En ce temps-là, il y avait, dans un hôtel de la rue de Lille, une vénérable concierge, fort bien pensante.
L'excellente femme nourrissait dans une cage un très-beau serin des Canaries auquel elle affirmait avoir inculqué les bons principes.
Cet oisillon, très-habile ténor, chantait tous les jours. Il excellait surtout à roucouler la romance fameuse de Chateaubriand:
Combien j'ai douce souvenance.
Un jour, le canon tonne; Paris se couvre de barricades; on se bat tout le long de la grande ville; le trône est fracassé; Charles X et sa famille prennent à petits pas le chemin de l'exil.
La portière pleurait, disant qu'elle n'avait plus que son serin pour la consoler.
Dans le même hôtel, un artiste, élève du baron Gros, obscur alors, très-célèbre plus tard (c'était Henri Monnier), imagina d'aggraver encore le chagrin de la pauvre femme.
Au moyen d'une supercherie de rapin, il s'empara du serin chanteur et le remplaça par un serin muet.