L'Illustration, No. 1600, 25 octobre 1873

Part 4

Chapter 43,802 wordsPublic domain

«Madré de Dios! répétait sans cesse la malheureuse épouse et l'infortunée mère, quelle peut être la cause d'un tel retard?»

Et après le lever de la lune et pendant toute la nuit, agenouillée devant une image de la Vierge, elle lui adressait cette ardente prière. «Sainte mère de Dieu, rendez-moi ma fille, rendez-moi mon mari!» Tant que dura cette nuit sans fin, personne ne dormit dans la demeure du naturaliste, sauf peut-être les _peons_, quelques Indiens Guanos (3) qui prêtaient leurs services à l'estancia.

[Note 3: Les _Guanos_ sont une tribu du Chaco très-différente des belliqueux _Tovas_ ou _Guaycurus_ du Mexique; ils se livrent à l'industrie et souvent prennent du service chez les habitants blancs du Paraguay et de Corrientes.]

Mais la mère ne ferma pas les yeux et les deux jeunes gens l'oreille au guet, le coeur battant au moindre bruit, restèrent debout, n'osant se communiquer leur mutuelles angoisses. De leurs lèvres s'échappaient de loin en loin quelques mots: «Mon père! ma soeur»! disait le fils.--Mon oncle! ma cousine! disait Cypriano.»

Le soleil du matin se leva rouge et brûlant sur la verdoyante pampa. Il s'élevait dans l'est, au-dessus des montagnes du Paraguay.

L'épouse inquiète y pensa sans doute, c'était de ce côté qu'était venue la tempête qui les avait balayés, elle et son mari, dans le Chaco et les avait obligés à chercher un asile sous la protection des sauvages. Mais ses yeux se tournèrent bientôt vers l'ouest, c'était la direction suivie au départ par ses bien-aimés et c'est de là qu'elle devait les apercevoir au retour.

Lorsque les rayons d'or brillèrent entre les branches du grand ombu (4) dont le feuillage couvrait l'édifice, on voyait encore trois personnes sous la vérandah, les mêmes que la veille au soir, la mère, le fils et le neveu. Tous se tenaient le visage tourné vers l'ouest et leurs regards interrogeaient anxieusement la plaine. Tous étaient sous l'empire d'un douloureux pressentiment, et Ludwig lui-même, jusqu'alors si confiant, du moins en apparence, ne pouvait plus trouver de paroles d'encouragement pour sa mère. Chacun songeait en silence à l'absence si prolongée et par suite si inquiétante de ce père et de cette soeur qui eussent dû être revenus depuis la veille. Chacun se disait que Gaspardo depuis longtemps déjà aurait dû rapporter au galop des nouvelles. Chacun pensait aux dangers qu'avait pu faire courir aux deux êtres aimés la rencontre des Indiens hostiles. Chacun enfin se représentait les mille autres périls particuliers au Chaco qui pouvaient expliquer le retard des voyageurs.

[Note 4: Magnifique arbre de la famille des mimosas dont les branches largement écartées peuvent abriter une grande troupe de voyageurs. On aperçoit souvent la case d'un gaucho ombragée par un arbre solitaire de cette espère, que n'entoure pas un arbrisseau ni un buisson. Je crois que l'_ombu_ est ce même grand mimosa qui croît sur les llanos du Vénézuéla et que les _llaneros_ appellent _Saman._]

Une heure se passa encore; le soleil dans sa course ascendante au milieu des cieux, illuminait la plaine jusqu'aux limites les plus éloignées que l'oeil pût atteindre. Personne n'apparaissait. Parfois une autruche passait à travers les hautes herbes, parfois un daim bondissait hors de sa couche à l'approche sans doute d'un jaguar moucheté, mais on ne distinguait aucune forme pouvant avoir l'apparence d'un être humain, rien qui pût ressembler à un cavalier.

Dans l'esprit des trois spectateurs, ce n'était déjà plus l'anxiété du doute auquel se mêle toujours quelque secret espoir, il ne restait plus qu'une agonie presque impossible à supporter. Cypriano n'y tenait plus. Son imagination plus vive, lui montrait son oncle et sa cousine déchirés en lambeaux, mourants, morts peut-être.

«Je ne puis pas rester ici davantage, s'écria-t-il, je ne suis bon à rien, laissez-moi partir, ma tante, Ludwig veillera sur vous. Il vaudrait un homme pour vous défendre. Qui sait si je n'arriverai pas à propos pour ceux que nous attendons. Fiez-vous à moi et ne craignez rien pour moi, je vous en supplie.»

Ni Ludwig, ni sa mère, ne firent d'opposition au généreux désir de Cypriano.

«Pars, mon enfant, lui dit sa tante, et que Dieu veille sur chacun de tes pas.»

--Oui, pars, lui dit Ludwig à l'oreille, et combien je voudrais partir avec, toi; mais je n'ose abandonner ma mère dans cette maison que rien ne protège.

--Elle ne te laisserait pas partir, lui répondit Cypriano en se jetant dans ses bras.

CHAPITRE III

LE RETOUR DU MARI

Où Gaspardo avait échoué, un autre pouvait avoir plus de succès et Cypriano connaissait à fond la contrée environnante.

Le jeune homme quitta rapidement la vérandah.

Dix minutes après, on pouvait le voir monté sur un petit, mais vigoureux cheval, galoper à travers la plaine comme si sa vie dépendait du succès immédiat de sa tentative.

Ceux qu'il avait laissés derrière lui suivaient encore silencieusement du coeur et du regard la direction qu'il avait prise, que déjà il avait disparu à son tour.

Toute la journée ils demeurèrent sous la vérandah, et prirent à peine le temps de faire leur repas de midi. Ils ne mangèrent que pour garder des forces, dont ils se disaient qu'ils pouvaient avoir besoin. Le soleil descendit encore une fois sur la contrée, rien n'apparut dans la plaine, aucune forme ne détacha sa silhouette sur les nuages rouges qui bordaient l'horizon.

La lune brilla au ciel et ils attendaient toujours!

Enfin! Enfin! leur attente sembla devoir être récompensée; sous la bande argentée que traçait l'astre de la nuit à la surface de la pampa on vit s'approcher trois formes sombres, on aperçut trois chevaux dont chacun portait un cavalier; deux étaient de grande taille, le troisième était plus petit.

Un cri de joie sortit des lèvres de Ludwig. «Les voilà!» s'écria-t-il. Puis, s'arrêtant soudainement: «C'est étrange, ajouta-t-il, ils ne sont que trois; sans doute mon père, Gaspardo et Francesca. Cypriano les aura manqués et il les cherche encore.»

Cette conjecture semblait raisonnable et cependant elle ne répondait pas à l'inquiétude de la mère. Un douloureux pressentiment, une crainte poignante s'étaient, en dépit des apparences, emparés de son coeur et paralysaient le cri joyeux qui avait failli tout d'abord s'échapper de ses lèvres.

Sans rien répondre, elle restait immobile comme une statue, les yeux fixés sur les trois ombres qui s'approchaient.

Comme elles marchaient lentement! Enfin les trois voyageurs arrivèrent tout près de l'enclos. Avant qu'ils eussent atteint la porte, la mère et son fils, d'un mouvement subit, s'étaient portés à leur rencontre.

La lumière de la lune permit à la première de reconnaître le manteau de son mari et le costume pittoresque du gaucho. Mais comment cela se faisait-il? le troisième voyageur portait, lui aussi, des vêtements d'homme, c'était Cypriano!

Elle poussa un cri déchirant!

«Où est Francesca?»

Personne ne répondit, ni son mari, ni Gaspardo ni le jeune homme. Tous trois ils s'étaient arrêtés, muets et comme pétrifiés sur leurs montures.

«Où est ma fille? reprit-elle; pourquoi mon mari ne me parle-t-il pas! Cypriano, pourquoi gardez-vous le silence?

--Oh Dieu! fit Gaspardo en gémissant, c'est trop, trop terrible! _Senora! Senora!_

--_Senora!_ malheureux, n'avez-vous que cela à me dire? L'entendez-vous, mon cher mari? qu'y a-t-il, _querido?_ Pourquoi baissez-vous ainsi la tête? Est-ce le moment de dormir? Un père doit-il dormir qui revient vers sa femme, sans lui ramener sa fille qu'elle avait mise à sa garde?» En disant ces mots elle s'avança d'un mouvement violent vers le cavalier qui portait les vêtements de son époux:

Un mettant sa main sur le bras qui pendait inerte près de l'arçon de la selle, le pâle visage de son mari lui apparut sous les rayons mystérieux de la lune. L'infortunée senora n'eut besoin de personne pour' lui faire connaître pourquoi les yeux de son époux étaient fermés. Son mari dormait du sommeil de la mort!

Elle poussa un cri qui aurait ranimé un mort, si un mort pouvait être ranimé, et elle tomba évanouie sur le sol.

Parmi mes jeunes lecteurs, il en est peu sans doute qui n'aient entendu parler de «Francia le Dictateur (5)», c'est un nom historique, c'est le nom d'un homme qui pendant plus d'un quart de siècle a régi avec une verge de fer le beau pays du Paraguay.

Mayne Reid.

[Note 5: Francia (Jose-Gaspar-Rodriguez), né à Asuncion en 1758, d'un père français et d'une créole, mort en 1840. En 1811, il fut nommé secrétaire de la junte lors de la révolution qui chassa les Espagnols de Buenos-Ayres, puis bientôt il se fit élire consul, dictateur temporaire et enfin dictateur à vie. Malgré sa tyrannie, le Paraguay lui doit son organisation, ses manufactures, son commerce et sa civilisation.]

(La suite prochainement.)

LA SOEUR PERDUE

PAR MAYNE REID

LES THÉÂTRES

Théâtre du Gymnase. --L'_Enquête_, drame en trois actes, de M. Léon Cadol.-- Opéra-Comique. --_Richard Coeur-de-Lion._-- Théâtre-Italien. --Mlle Krauss; M. Padilla.

Décidément le théâtre est devenu une succursale du cabinet d'un juge d'instruction: il ne donne plus des drames ou des comédies, il vide des dossiers; après celui-là, un autre; c'est une série. Quand le public sera fatigué de remplir ainsi l'office du jury, il le dira; jusqu'à présent il semble se complaire dans ce rôle: l'_Enquête_, jouée au Gymnase, ajoute une preuve de plus à ce goût du spectateur. Ce drame a été fort applaudi, et pour mon compte il m'a vivement intéressé, quoique à vrai dire j'eusse bien flairé le trait de la fin, celui qui donne la solution de ce rébus de cour d'assises. Mais cette petite malice théâtrale parfaitement ménagée fait passer agréablement une heure ou deux, comme les tours d'escamotage de Robert-Houdin ou de Cleveland. On sait le truc,--pardon du mot,--le tout est de voir l'habileté avec laquelle il est exécuté..

Mlle de Beaucigny est une vieille fille qui rendrait en sournoiserie et en méchanceté des points à la fameuse cousine Bette, de Balzac. Cette revêche créature conservée dans ses sentiments de haine et de vengeance exerce son odieux caractère sur tout ce qui l'entoure. Elle entretient sa passion du mal en famille, sûre de sa domination, puisqu'elle est tante à gros héritage. Pourquoi aussi le marquis et la marquise de Brilleray, cet excellent et charmant ménage, ont-ils admis parmi eux cette furie propre à faire tourner en vinaigre toutes les lunes de miel? Il est vrai qu'ils ont relégué Mlle de Beaucigny à la Maison-Blanche, près de leur château. Mais la tante revient sans cesse sur sa proie comme le vautour au coeur de Prométhée: elle la déchire de son bec crochu et repart satisfaite. Les gens ont souffert; elle a accompli son oeuvre diabolique. Il n'est pas jusqu'à son neveu, un malheureux enfant de cinq ans, qu'elle ne maltraite, si bien que la marquise, sa mère, un jour, en le voyant souffleté par cette main osseuse, le lui arrache violemment. La guerre est commencée plus vive que jamais; la guerre ardente cette fois, car la vieille Beaucigny a rudement frappé le petit marquis. Le monstre est hors de lui; il ne se contient plus; et Mlle de Beaucigny, qui a entre les mains une lettre des plus compromettantes pour la marquise, lettre écrite par elle avant son mariage et qui pour son malheur est tombée dans la collection de Mlle Beaucigny, c'est-à-dire dans les archives de la méchanceté. Pour le coup, c'est de trop; le bonheur de la maison est compromis, l'amour même de M. de Brilleray pour sa femme en est atteint. La marquise irritée chasse ce mauvais génie de la famille, que M. de Brilleray maudit avec sa femme.

Or, le lendemain on trouve au-dessous d'un pont de bois brisé dans une lutte terrible le cadavre de Mlle de Beaucigny. Qui a fait le crime? Une enquête est ouverte. A l'agitation effrayante à laquelle la marquise est en proie, nul doute, la coupable c'est Mme de Brilleray, qui s'est vengée et qui a étouffé les premiers mots d'une indiscrétion qui la perdait. Mais le marquis n'est guère plus calme. Cet homme se serait-il douté de tout et a-t-il garanti son honneur par un crime. Premier gibier levé; première piste sur laquelle se jette la curiosité du spectateur.

Mais le même soupçon tourmente l'esprit du marquis et de la marquise. Ils s'accusent l'un l'autre intérieurement de la mort de Mlle de Beaucigny. Il faut donc chercher ailleurs, prendre un autre lancé. Il y a bien par là dans la maison un avocat, Pierre Desargues; mais il n'a passé qu'un jour au château, et il n'est pas supposable que cet invité se soit distrait à tuer une vieille fille? Toujours est-il que le public et le substitut sont dans la plus grande perplexité, lorsque ce magistrat peu éclairé ordonne l'arrestation du marquis. Alors un vieux serviteur de M. Brilleray, Patrick, sort de la machine et arrête l'enquête qui fait fausse route. L'homme qui a tué Mlle de Beaucigny, c'est lui, lui Patrick. Et pourquoi? Parce que Patrick vénère et adore son petit maître et que Mlle de Brilleray a frappé cet enfant. Dans sa fureur contre cette mégère, Patrick a délivré son maître de Mlle de Brilleray. Et le jeune avocat qui prévoit un grand effet de larmes assure ce vieux serviteur, assassin par dévouement, de la clémence du jury, ce qui m'a paru être la morale un peu forcée de la pièce.

En résumé, voilà une bien grosse punition pour une calotte donnée à un enfant. La loi du talion a dit dent pour dent; mais elle n'admet pas de telles représailles. Si on est libre de tuer les vieilles tantes pour un soufflet donné à un petit-neveu, il n'y a plus de parenté possible. Fort heureusement que tout cela est un jeu d'esprit, un petit drame de théâtre et que cela n'a d'autre importance que l'intérêt du moment. Que les vieilles filles se rassurent, la corporation n'est pas menacée.

La pièce est signée de M. Édouard Cadol; une femme de talent avait écrit depuis quelques années un roman qui avait pour titre: _Une cause secrète_. Le drame est né du roman. La collaboration a été des plus heureuses, car cette _Enquête_ a été vivement applaudie. Elle est très-bien jouée par Mme Fromentin, Mme Lesueur, Pujol et Landrol, et surtout par Francès, extrêmement remarquable dans le rôle de Patrick, ce domestique qui a une sensibilité si féroce.

L'Opéra-Comique a repris _Richard Coeur-de-Lion_. C'était merveille de voir avec quelle chaleur et quel enthousiasme le public a accueilli ce chef-d'oeuvre de Grétry. Mais aussi que cela est fin et juste, que d'esprit dans les détails, quelle sage distribution dans l'ensemble!

La musique s'est chargée de ce livret assez banal de Sedaine, et elle lui a donné la vie, elle l'a animé des ardeurs de l'âme par la poésie. De ce sujet elle a fait une légende, ou plutôt un poème de l'amitié. Elle lui a donné des accents si vrais, si touchants, que j'ai vu l'autre soir des larmes couler de bien des yeux. A l'air: _O Richard, ô mon roi!_ au duo: _Dans une tour obscure_, la salle a éclaté en applaudissements, et pourtant cet opéra centenaire, Dieu sait si nous le connaissons! Combien de fois l'avons-nous entendu, combien de fois l'a-t-on répété partout, à ce point qu'on l'a usé comme un pont-neuf. Le théâtre l'abandonne vingt ans; il le reprend, et le génie de Grétry, si net, si clair, refleurit comme dans un renouveau. Ah! quelle grande école que cette école de la musique française à la fin du XVIIIe siècle. Beethoven l'appréciait à sa juste valeur; Rossini en admirait la finesse, la fermeté, le bon sens et le comique, toutes ces qualités enfin de notre génie français, et voilà que nous l'avons délaissée en ces temps derniers; mais qu'elle reparaisse une fois, et nous nous repentons de nos erreurs et nous revenons à elle avec tout l'enthousiasme qu'elle mérite.

Cette reprise de _Richard_ a donc été une joie, une fête. Melchissédec a chanté le rôle de Blondel avec beaucoup de style; il a dit son premier air avec ampleur, et son couplet d'_Une fièvre brûlante_, repris par Duchesne, a enlevé la salle. On a redemande le duo, comme on avait fait bisser le duetto: _Un bandeau couvre les yeux._ Les rôles de femmes nous ont paru bien moins tenus que les rôles d'hommes, et c'est dommage pour ce gentil et aimable personnage de Laurette, une des perles de l'ouvrage.

Mme Krauss nous est revenue. Nous devons à l'administration de M. Strakosch de revoir cette éminente artiste, que nous avons retrouvée dans _Il Trovatore_ avec toute la délicatesse, toute la chaleur, toute la puissance de son talent, Mlle Krauss ne peut nous donner que quelques soirées, mais sa réapparition aux Italiens marque vraiment les premiers jours de résurrection de ce théâtre. La soirée a été excellente, d'autant plus que Mlle Krauss rentrait accompagnée par un artiste de premier ordre, M. Padilla, que nous avions entendu quelques jours avant dans le rôle de _Rigoletto_, dont il chante et joue en maître tout le troisième acte, si émouvant et si dramatique. M. Padilla, dans le rôle du _comte de Luna_, a confirmé le succès de son premier début.

M. Savigny.

SCÈNES DE LA VIE DES BÊTES

IV

DES ABEILLES

On ne s'occupe plus de mélissographie; les facultés singulières de l'abeille, comme celles du castor, n'ont pas inutilement alléché l'investigation, qui depuis des siècles a pu se déclarer satisfaite.

Faisant ici simplement oeuvre d'homme de lettres curieux des moeurs des animaux,--comme Démocrate qui comprenait leur langage, comme Dupont de Nemours qui en fit le vocabulaire, et comme Théophile Gautier qui a écrit l'_Histoire de mes bêtes_;--sans souci de méthode ni de programme, nous demandons volontiers à la fantaisie le choix de thèmes pour nos _Études... de la nature_, et il ne nous manque que la plume de Bernardin de Saint-Pierre pour écrire un Bestiaire intéressant.

Depuis Aristote, Élien, Pline, combien d'observateurs habiles ont regardé patiemment dans la vie mystérieuse des abeilles! Nous connaissons leur république... gouvernée par une reine,--par un roi, croyaient tous les naturalistes de l'antiquité.

Nous savons que cette reine ne doit le rang suprême ni à l'hérédité ni au sort aveugle; elle ne le tient pas davantage de l'élection: «L'ignorance du peuple, dit à ce sujet même saint Basile dans l'Hexaméron, l'expose ordinairement aux plus mauvais choix.»

Elle règne par le droit de sa beauté, de sa force et de sa douceur; et quand, aux heures de soleil, elle a donné le signal du départ, on voit la belle et grosse souveraine, qui vole en avant, guider toute la gent bourdonnante vers les fleurs des prairies.

Aussi bien ne s'agit-il point ici de la _chaste buveuse de rosée_ chantée par Anacréon et par Virgile:--suivant la croyance antique, les abeilles tiraient seulement la cire du suc des fleurs et des pleurs des arbres, et le miel tombait du ciel comme une rosée, _rossida mella._

Nous ne parlons pas de l'abeille des apiculteurs et des poètes, de la gracile bestiole toute frémissante, à la taille coupée et mobile, aux ailettes de gaze, non aussi jolie, mignonne, gracieusement fluette que la guêpe à la peau d'or, mais plus douce qu'elle, plus humaine, et dont l'aiguillon subtil n'est si prompt à la piqûre que parce qu'elle voit un danger dans tout contact importun.

Mais nous irons jusqu'en Mongolie, où pullulent, surtout dans les montagnes peu explorées qui entourent cette vaste contrée de l'Asie orientale, des populations d'abeilles d'une forme et d'un habitat particuliers.

Beaucoup plus grosses que les nôtres, ces abeilles,--plutôt ces bourdons,--ont le corsage noir, les pattes longues et velues, le dos couvert de poils courts, la tête ronde, avec des mandibules en saillie. Ce qui en fait d'assez hideux insectes.

Elles ne forment point de ces essaims que nos abeilles, parfois vagabondes à la recherche d'une demeure commune, et tout à coup bizarrement amoncelées, suspendent aux arbres ainsi que des grappes vivantes, fourmillantes et bruissantes. Mais il n'est pas rare, dans les jours chauds, d'en voir des multitudes et des multitudes s'ébattre au soleil.

Elles sont alors si remuantes et si pressées les unes contre les autres, qu'on dirait un nuage qui grouille. Elles se gênent et se heurtent dans l'air: confusion menaçante, sinistre; tout à coup irritation générale, et guerre intestine des plus meurtrières.

Les méchantes et vilaines petites bêtes s'affolent, s'enveniment et se saisissent corps à corps, par couples; s'étreignent en se mordant, crispées de fureur; elles y mettent tant d'acharnement qu'on voit bientôt tomber sur le sol une pluie de cadavres.

A la fin de la terrible lutte, qui n'a duré qu'un instant, la rageuse population est diminuée de moitié, et comme s'il ne venait de se passer rien d'extraordinaire, si vite oublieuse, elle reprend aussitôt sa vie tranquille et ses pacifiques évolutions.

Leur miel, qui forme une masse visqueuse et collante comme de la glu, d'une opacité aussi noire qu'était dorée la transparence du miel de l'Hybla, ces abeilles, extrêmement travailleuses, le déposent dans les vieux arbres creux, au sein des forêts, et l'y accumulent en grandes quantités, tandis que les nôtres sont habiles à construire ces alvéoles si merveilleusement cloisonnées suivant une savante géométrie, où, ambre fluide, la précieuse liqueur qu'elles y distillent, peu à peu s'épaissit et se cuit.

Le grand danger pour le cueilleur de miel ne vient pas de ces gros hyménoptères à aiguillon, qui ont moins de venin que de laideur, mais des animaux féroces, des tigres, des léopards, des lynx, des ours, surtout de l'ours _paresseux_, ce plantigrade à l'aspect informe, dont le corps et les pattes sont enfouis dans une robe de poils longs, durs et noirs, et dont le museau étroit, allongé, sort de cette fourrure comme d'une broussaille.

Un paysan mongol du Khou-Khou-Noor, nommé Trapilolu,--dont l'aventure n'est peut-être pas fort connue en France,--avait remarqué dans la forêt, sur la lisière du désert de Kobi, un énorme «figuier des pagodes», un vieux banyan creux, hanté par des abeilles de la grosse espèce noire.

Ayant osé s'y aventurer pendant la nuit, malgré les ombres et les hurlements, pour trouver les abeilles au repos, il grimpa sur l'arbre. Favorisé par le clair de lune, il plaça aux bifurcations des branches, dans les gerçures de l'écorce, de petits pains de soufre auxquels il mit le feu, et s'éloigna précipitamment.

Suffoquées par la fumée et par l'odeur, les abeilles ne tardèrent pas à évacuer la place.

Trapilolu laissa passer un jour entier après ce premier exploit; mais dès le lendemain matin, haletant d'impatience, il arrive au pied du banyan.

Il se hissa sur le tronc jusqu'à l'ouverture où gisait le butin.

Le trou était large et profond, il fallait descendre dans l'arbre comme dans un puits.

Trapilolu hésite, mais enfin se décide.

A peine entré dans ce trou noir, se soutenant encore des bras, sentant que le vide s'élargissait dans sa profondeur, et tremblant tout à coup de cette appréhension insurmontable des cavernes, il glisse... et s'engloutit dans le miel comme dans une mare.

Pour en sortir, il eut beau faire des efforts surhumains, s'accrocher à des aspérités imaginaires; ses ongles glissaient et crissaient contre les parois dures, et ses pieds étaient collés au fond.

Il se démène: plus il trépigne, plus il enfonce.

Il en eut jusqu'aux aisselles.

La substance agglutinante le tenait de partout.

Dans quelles angoisses les heures se passèrent î

Depuis trois jours il était là, consterné; trois jours et trois nuits!