L'Illustration, No. 1600, 25 octobre 1873

Part 3

Chapter 33,765 wordsPublic domain

C'est ce sentiment très-juste, très-poignant, qui fait le prix du joli et touchant volume de Mme Amélie Ernst.

_La littérature contemporaine en province_, par M. Théodomir Geslain. (1 vol. in-18. Ch. Douniol.)--Paris absorbe toute l'attention, au point de vue artistique et littéraire. Il est le centre unique, le seul théâtre possible. Et cependant il y a, en province, des gens d'un talent rare, des poètes, des critiques, des conteurs, qui font leurs oeuvres dans la pénombre, et, sans bruit, produisent beaucoup de besogne. M. Th. Geslain a eu la bonne pensée de les étudier, de leur consacrer quelques pages de biographie, et, tour à tour, il nous présente les portraits de MM, de Ligoyer, Achille Millien, Joséphin Soulary (devenu Parisien par le succès), Jean Reboul, Magu, Ev. Carrance, de Loincel, Robinot, Bertrand, etc., etc. Nos jugements particuliers ne seraient pas sans doute toujours d'accord avec ceux de M. Geslain; mais son livre n'en est pas moins un volume spécial qui mérite sa place, ne fût-ce qu'à titre de document,--et il vaut mieux que cela,--dans la bibliothèque des lettrés.

_Essai sur la Mettrie, sa vie et ses oeuvres_, par M. Nérée Quépat. (1 vol. Librairie des Bibliophiles.)--M. Quépat,--qui publiait naguère la _Lorgnette philosophique_,--a étudié de près ce Julien Offray de la Mettrie, dont le nom a si fort effrayé les bonnes gens pendant un si long temps. Tout compte fait, il se trouve que la Mettrie était aimable et bon. Le livre de M. Quépat, fort bien fait, rapidement mais savamment étudié, est très-concluant. Mais que dis-je? On va accuser, un de ces jours, la Mettrie d'être Prussien! Quelqu'un ne comparait-il pas, l'autre jour, très-sérieusement, Voltaire à Cluseret!

Nous disions donc, que cet _affreux Voltaire,_

comme dit Ponsard, en souriant. Et qu'est-ce que Voltaire auprès de la Mettrie? Frédéric II, roi de Prusse, n'a-t-il pas écrit lui-même un _Éloge de la Mettrie_? Quand on vous dit que tous ces philosophes du XVIIIe siècle n'étaient que des Prussiens!

C'est pourtant ainsi que quelques-uns raisonnent, et c'est pourquoi des livres comme celui de M. Quépat sont non-seulement agréables à lire, mais utiles.

_Souvenirs du bombardement de Strasbourg_, par Raymond Signouret. (1 vol. in-18. Bayonne.)--L'auteur de ce livre était rédacteur en chef de l'_Impartial du Rhin_ pendant le siège de Strasbourg. Il était donc fort bien placé pour apprécier la conduite de chacun durant ces semaines de rudes épreuves. Son livre est un récit critique et complet de ce qui s'est passé à Strasbourg du 15 juillet au 28 septembre 1870. Un plan de Strasbourg après le bombardement indique les maisons, les établissements publics et les quartiers incendiés, démolis ou gravement endommagés. On y peut voir aussi les travaux d'attaque des Allemands. Ce qui ressort clairement du livre de M. R. Signouret, c'est l'héroïsme d'une population que le verdict de la commission d'enquête a eu le grand tort de ne point louer comme elle l'avait très-sérieusement mérité.

_Scènes de la vie militaire en Russie_, par le prince Joseph Lubomirski.--Le prince Lubomirski est un Polonais naturalisé Parisien par sa vie, ses goûts et son esprit. Il avait publié déjà des _Souvenirs d'un page de l'empereur Nicolas_ qui, tout intéressants qu'ils étaient, ne valent point ces _Scènes de la vie militaire russe_, prises, peintes sur le vif. Rien n'est plus curieux et plus captivant que ces impressions de voyage et que cette étude des superstitions russes. L'_Histoire d'un prince soldat_, qui commence le volume, a tout l'attrait d'un roman de Tourgueneff, avec un accent de vérité qui ferait croire à une autobiographie. Cette saveur particulière place le prince Lubomirski sur un terrain spécial parmi les littérateurs d'aujourd'hui, et il se bâtit ainsi une sorte de palais russe au milieu de notre monde littéraire parisien. Nul, à coup sûr, n'est capable de le lui disputer.

_Les Religieuses bouddhistes_, par Mme Mary Summer. (1 vol. Ernest Leroux.)--Cette petite brochure, grosse de science, nous apprend une infinité de choses à peu près ignorées sur les religieuses de la religion de Bouddha et sur leur histoire, depuis Sakia-Mouni jusqu'à nos jours. On y voit de pauvres Thibétaines vivant dans des vallées solitaires et tournant un cylindre à prières, qui rend des prières comme les orgues rendent des chants. Ces religieuses bouddhistes se penchent aussi au chevet des mourants, et on ne peut s'empêcher d'admirer la charité de ces dames siamoises qui, loin de nous, pratiquent, sans être chrétiennes, toutes les vertus du christianisme. M. Foucaux, l'éminent professeur au Collège de France, a écrit pour ce petit livre une très-curieuse introduction.

_Le Musée Céramique de Limoges_. (Une brochure in-8º. Limoges.)--Depuis l'année 1863 environ, Limoges, la patrie des émailleurs célèbres, possède un Musée, enrichi d'année en année, et qui fait déjà l'admiration des connaisseurs. C'est un _Musée Céramique_, oeuvre véritable d'un homme dont la science et le goût artistique ont beaucoup fait pour ce Musée. C'est M. Adrien Dubouché que je veux dire. Il n'est pas possible de s'être acquitté d'une tâche avec plus d'enthousiaste ardeur que ne l'a fait M. Dubouché. Aujourd'hui le _Musée Céramique_ est fondé, et il est beau, et il est riche, et voici qu'on en publie l'histoire à Limoges, en une brochure qui donnera aux amateurs des porcelaines de Chine, du Japon, de Sèvres, des faïences de Delft ou de Rouen, deux désirs à la fois: celui de visiter ce musée et celui de l'enrichir encore par quelque don portant le nom du donateur. Il serait à souhaiter que chacune des villes de notre France possédât ainsi un Musée où seraient centralisés les objets spéciaux produits par la contrée. Limoges, la laborieuse ville des porcelainiers, a son _Musée Céramique._ Il faut et la louer de l'exemple qu'elle donne et signaler sa louable activité. Le _Musée Céramique_, à en juger par la brochure que je signale, est, à coup sûr, une des curiosités les plus remarquables de notre pays, et je souhaite qu'il puisse rivaliser, un jour, avec la fameuse collection céramique du Musée de Dresde.

_Gavarni_, par Edmond et Jules de Concourt, (1 vol. in-8º, chez Plon.)--MM. de Concourt avaient tout à fait vécu dans l'intimité de cet esprit pénétrant et de ce grand artiste qui s'appelait Gavarni. On peut dire qu'il est impossible de mieux connaître un homme qu'ils n'ont connu celui-ci. Ils l'ont donc peint, de pied en cap, dans ses attitudes extérieures et dans ses sentiments intimes. Ils l'ont, en quelque sorte, ressuscité de pied en cap et on le retrouve tout entier, dans ces pages colorées, ardentes, pittoresques, où chaque mot est un coup de pinceau, dans ce livre qui est la dernière oeuvre fraternelle de ces écrivains de race, Edmond et Jules de Concourt.

Telle partie du livre des frères de Goncourt, la première partie, pourrait s'appeler _Gavarni peint par lui-même_. Ses biographes ont consulté les carnets sur lesquels, de tout temps, il nota l'emploi de ses journées, ses impressions, ses sensations, ses trouvailles. Et c'était un styliste en vérité que Gavarni. J'ai vu chez H. Meilhac la collection des épreuves lithographiques de ses planches, celles sur lesquelles il écrivait les légendes de ses dessins. Avec quel soin il remplace un mot par un autre, avec quelle recherche il arrange sa phrase! Comme il la veut harmonieuse, caressante à l'oreille! C'est là qu'on le voit changeant le nom de ses personnages, faisant de _Badinguet_ un _Cocardeau_ et ainsi de suite. MM. de Concourt ont fort joliment traité toute cette jeunesse de Gavarni, tapageuse comme celle d'un cheval échappé.

J'eusse souhaité que les écrivains se fussent appesantis sur la vieillesse un peu morose, mais chargée de pensées et de souvenirs, du grand artiste. Ils ont passé rapidement. Peut-être ont-ils bien fait. Ce livre, avec les _Manières de voir_ publiées par Pierre Gavarni, le fils, et Ch. Vriarte, nous rend bien la physionomie même de la Bruyère au crayon, un des caractères les plus foncièrement français de ce temps. Et ce caractère a porté bonheur aux frères de Concourt; ils ont écrit un livre d'art tout à fait achevé et qui complète leur oeuvre si curieuse, si variée et si originale.

_Gustave Ricard_, par M. Louis Brès. (1 vol. in-18. Renouard.)--J'aime particulièrement ces monographies de peintres dont il semble que le public ait le goût, à en juger par toutes celles qu'on publie: monographies de Prudhon, de Géricault, de Raffet, de Charlet, de Decamps, de Th. Rousseau, des Vernet, de Delacroix, etc. Quelle magnifique histoire générale de l'art au XIXe siècle on composera plus tard avec ces études particulières! Un écrivain marseillais, d'un talent très-délicat et d'une science profonde en la matière, M. Louis Brès, vient d'ajouter à ces biographies un volume sur le regretté Gustave Ricard, l'admirable peintre de portraits, un des maîtres non pas les plus populaires peut-être, mais les plus remarquables à coup sûr de l'école française moderne. A vrai dire, Ricard fut un Vénitien ou, si l'on veut, un Van Dyck égaré parmi nous; il n'est point, objectera-t-on, purement français. Au contraire, il est français par le charme, l'élégance, la modernité, l'expression, la pensée. M. Louis Brès le fait d'ailleurs bien revivre, avec son charme particulier, sa conversation originale et sympathique, son bon coeur et son grand coeur. Ce livre est singulièrement soigné, épuré, composé avec un soin infini et, pour tout dire en un mot, digne du modèle que l'écrivain a voulu faire revivre et qu'il a si bien réussi à évoquer.

Jules Claretie.

PANORAMA DE LA JOURNÉE DE SPICKEREN

6 août 1870

Pendant la journée du 6 août 1870, les corps Frossard et Bazaine occupaient le triangle montagneux dont la base entre Saint-Avold et Sarreguemines mesure un peu plus de six lieues; de Saint-Avold à Spickeren, sommet du triangle, il y a cinq lieues; de Sarreguemines à Spickeren, la distance est d'un peu plus de quatre lieues. On verra que ces distances ont leur importance.

L'intérieur du triangle comprend une série de mamelons découverts, à pentes douces et couronnés de plateaux d'une altitude moyenne de 120 mètres au-dessus du fond de la vallée. Les côtés du triangle par lesquels se sont présentés les Prussiens sont constitués par des pentes boisées assez raides, et qui tombent, à l'ouest, sur la grande route de Metz à Sarrebruck, par Saint-Avold et Forbach, à l'est, sur la Sarre. Deux chemins de fer suivent également les côtés du triangle et la voie de jonction entre Sarreguemines et Bening-Merlebach coupe horizontalement le triangle.

Dans la nuit du 5 au 6, les bivouacs des corps Frossard et Bazaine ont été les suivants: le 2e corps Frossard avait sa 1re division Vergé, à Stiring, la 2e Bataille, à OEting, la 3e Laveaucoupet, à Spickeren, la réserve autour de Forbach.--Le 3e corps Bazaine avait sa 1re division Montaudon, à Sarreguemines, la 2e Castagny, à Puttelange, la 3e Metman, à Marienthal, et la 4e Decaen, à Saint-Avold.

Dans la matinée du 6, les Prussiens attaquèrent vigoureusement les divisions Vergé et Laveaucoupet; bientôt la division Bataille, en réserve à OEting fut obligée d'engager tout son monde pour soutenir une lutte à laquelle prirent part tous les corps prussiens campés dans un rayon de 30 kilomètres au champ de bataille. Le dernier, qui arrivait par le village de Grande-Rosselle, à la tombée de la nuit, et menaçait sérieusement la ligne de retraite de Frossard, venait de passer par Lebach, Voelklingen, en fournissant une traite d'environ 34 kilomètres.

Voici maintenant sur quel point roule la discussion depuis trois ans: Tandis que les généraux prussiens ont tous marché au feu avec un ensemble parfait, les quatre divisions du 3e corps sont restées ou se sont promenées à peu de distance du champ de bataille. M. le général Frossard a vivement critiqué, dans son rapport officiel, la conduite des généraux Montaudon, Metman et Castagny; le général Decaen est complètement hors de cause puisqu'il ne devait, sous aucun prétexte, quitter l'importante position de Saint-Avold, encore, a-t-il envoyé par le chemin de fer un de ses régiments au secours du 2e corps.

Nous n'avons pas à entrer dans une polémique qui menace de recommencer devant le conseil de guerre, puisque le maréchal Bazaine et le général Frossard ont déclaré à M. le duc d'Aumale qu'ils entendaient répondre aux imputations dirigées contre eux, au sujet de la journée du 6, dans le rapport du général de Rivière. Pour l'édification de nos Lecteurs, nous nous bornerons à donner l'itinéraire parcouru par chacun des trois divisionnaires du corps Bazaine.

Le général Montaudon, en position en avant de Sarreguemines, à l'extrême droite, se mit en mouvement à quatre heures du soir, descendit la rive gauche de la Sarre jusqu'à Grossbliedersdorf, gravit le plateau, s'arrêta d'abord à la nuit à Busbach, pour continuer son chemin sur Puttelange, où il arriva vers neuf heures du matin.

La division Castagny était à Puttelange, à 16 kilomètres de Forbach. Vers onze heures, elle entend une canonnade très-vive, prend les armes et marche dans la direction du bruit à une heure, après en avoir reçu l'autorisation du maréchal Bazaine. La division prend d'abord position à Farschwiller, y laisse une brigade, et le reste des troupes s'établit entre Théding et Folkling, à 4 kilomètres de Forbach. L'avant-garde, formée du 90e de ligne, sous les ordres de son énergique colonel, le comte de Courcy, s'avance jusqu'à Forbach même. Là, le général de brigade Duplessis, qui marchait avec son premier régiment, apprend que le corps Frossard est en retraite. Le général Castagny retourne alors à Puttelange, où il arriva à quatre heures du matin.

La division Metman reçut à midi un quart l'ordre du maréchal Bazaine de se porter de Marienthal à Bening, de façon à couvrir l'importante station du chemin de fer de Bening-Merlebach, point de jonction des deux grandes voies ferrées. A trois heures de l'après-midi, sa tête de colonne était en position à Cocheren, sur la Rosselle, à 6 kilomètres à peine de Forbach, où se faisait entendre une canonnade intense.--Un détachement de la division avait pris position à Macheren pour combler la trouée entre Saint-Avold et Bening.

Soucieux de couvrir la jonction du chemin de fer et la vallée très-menacée de la Bosselle, le général Metman attendit entre Bening et Cocheren des ordres qui ne lui arrivèrent qu'à six heures du soir. Il se remit en route à sept heures et demie, arriva à neuf heures seulement à Forbach, qu'il trouva évacué par Frossard. Le lendemain, au jour, la division Metman prit la route de Puttelange, où elle rejoignit les divisions Montaudon, Castagny et les trois divisions du 2e corps. Cette concentration de soixante mille hommes sur un seul point produisit un encombrement regrettable.

Le seul corps qui se soit porté rapidement au secours du général Frossard est la brigade de dragons de Juniac qui, parvenue à trois heures à son bivouac de Haut-Hombourg, se porta au grand trot sur Forbach, où elle était une heure plus tard. Le général Frossard, après avoir félicité M. de Juniac de son louable empressement, lui donna pour mission de couvrir la jonction de Bening-Merlebach en prenant position autour de Rosbruck.

Le jour de la discussion devant le conseil, discussion qui devait servir en quelque sorte de prologue au procès, et qui se trouve maintenant rejetée à la fin des débats, les lecteurs de l'_Illustration_ pourront suivre avec facilité les explications des généraux Montaudon, Metman, Castagny et Juniac, cités par la défense.

La réduction du panorama est d'environ 1/80,000.

A. Wachter.

LA SOEUR PERDUE(1)

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

[Note 1: Le nouveau roman, dont nous avons commencé la publication dans notre précédent numéro, est dû à la plume d'un des écrivains les plus justement célèbres dans la littérature anglaise et que des traductions nombreuses ont depuis longtemps rendu populaire dans notre pays: nous avons nommé le capitaine Mayne Reid.

Objet du plus vif succès de l'autre côté du détroit, la _Soeur Perdue_, figurera au premier rang parmi les oeuvres les plus estimées de l'auteur des _Chasseurs de chevelures_, de _William le mousse_, du _Désert d'eau_ et des _Naufragés de l'île de Bornéo_. La traduction que nous en publions doit former un volume magnifiquement illustré qui prendra place dans l'excellente _Bibliothèque d'éducation et de récréation_ de la maison J. Hetzel et Cie. Un traité conclu avec ces éditeurs nous permet d'en offrir dès à présent la primeur à nos lecteurs. Texte et gravures paraîtront par coupures hebdomadaires dans l'_Illustration_ et nous aurons soin de faire connaître l'époque où l'on pourra trouver le tout réuni dans le livre que prépare la maison Hetzel.]

Dans quelques chambres, ainsi que sous la vérandah, on pouvait remarquer un curieux assemblage d'objets bien différents de ceux qu'aurait amassés un indigène. Il y avait là des peaux de bêtes, sauvages et d'oiseaux empaillés, des insectes piqués sur des morceaux d'écorce, des papillons et de brillants scarabées, des reptiles conservés dans tout leur hideux aspect, avec des échantillons de bois, de plantes et de minéraux provenant de la région environnante.

Personne, en entrant dans cette maison, n'aurait pu se méprendre sur son caractère; c'était la demeure d'un naturaliste, et quel autre qu'un blanc eût pu songer à se livrer à des études d'histoire naturelle dans ces contrées?

Dans une pareille situation, elle était par elle-même un fait extraordinaire, une étrangeté. Il n'existait aucune autre habitation d'homme blanc à cinquante milles à la ronde, plus proche que celles d'Asuncion. Et tout le territoire entre elle et la ville, ainsi qu'à dix fois cette distance vers le nord, le sud et l'ouest, n'était traversé que par les maîtres primitifs du sol, les sauvages Indiens Chaco qui avaient juré haine à mort aux visages pâles depuis le jour où la quille de leurs canots avait sillonné pour la première fois les eaux du Parana.

S'il reste encore quelques doutes au sujet des habitants de cette demeure solitaire, ils s'évanouiront à la vue des trois personnes qui en sortent et prennent place sous la vérandah. L'une d'elles est une femme; son aspect, sa tournure sont d'une personne distinguée. Son âge ne dépasse pas la trentaine. Bien que son teint ait la nuance olivâtre de la race hispano-mauresque, son sang est évidemment celui de la pure race caucasienne. Elle a été et est encore une très-belle personne. Son attitude, l'expression de ses grands yeux à demi baissés prouvent qu'elle a connu les pensées graves et l'inquiétude. Ce dernier sentiment semble surtout exister aujourd'hui en elle, son front est chargé de nuages; elle s'avance jusqu'à la balustrade de la vérandah et s'y tient immobile. Son regard interroge avec une poignante fixité la plaine qui s'étend bien au delà des limites de l'habitation.

Les deux autres habitants sont des adolescents, tous deux presque du même âge. L'un a quinze ans, l'autre a dépassé seize ans. Leur taille et leur complexion sont légèrement différentes. Le plus jeune est plus mince, son teint serait d'une blancheur parfaite si le soleil ne l'avait hâlé; ses cheveux de couleur claire tombent en boucles sur ses joues et les traits de son visage font voir qu'il descend d'une race septentrionale.

Quant à l'autre, bien qu'il soit un peu plus grand de taille, il semble plus robuste: tout dit en lui qu'il est plein de force, d'activité et de vigueur. Son teint est presque aussi foncé que celui d'un Indien, et ses épais cheveux noirs, lorsqu'ils sont frappés par les rayons du soleil, offrent un chatoiement semblable à celui de l'aile d'un corbeau. Cependant il est de sang blanc, de ce sang dont se prétendent issus la plupart des Américains Espagnols, ce qui est plus que douteux pour les Paraguayens. Le jeune homme est un Paraguayen; sa tante, la belle et charmante femme que nous venons de voir s'appuyer sur la balustrade de la vérandah est une Paraguayenne. Tout dans son allure montre qu'elle est la maîtresse du logis.

L'adolescent aux cheveux châtain doré lui donne le titre de mère, et cela semblerait étrange à cause de son teint, mais l'explication deviendrait facile si on pouvait le voir à côté de son père malheureusement absent pour le moment. C'est l'absence de son mari, c'est celle aussi d'une autre personne également chère qui amènent le nuage que nous avons noté sur le front de la jeune femme.

«Ay de mi!» murmura-t-elle, le regard toujours fixé sur la plaine, «qui peut les retarder»?

--Ne soyez donc pas si inquiète, ma chère mère, mon père peut avoir fait quelque rencontre heureuse qui lui a fait oublier le temps, un oiseau rare, une plante curieuse, quelque gibier nouveau peuvent l'avoir attardé ou entraîné, sans qu'il s'en doutât, plus loin qu'il ne comptait.

Le brave garçon essayait évidemment par ces paroles de rassurer sa mère.

«Non, mon Ludwig», répondit-elle, «non, ce n'est rien de tout cela, car votre père n'était pas seul, Francesca l'accompagnait. Vous savez que votre jeune soeur n'est pas habituée à de grandes excursions, et il ne se serait pas hasardé à aller au loin avec elle. Je ne puis supposer aucune bonne raison à cette absence prolongée, et le moins que j'en puisse craindre, c'est qu'ils se soient égarés dans le Chaco.

--C'est possible, maman; mais maintenant Gaspardo est parti à leur recherche. Il connaît chaque pouce du pays dans un rayon de cinquante milles autour de nous. Dans toute l'Amérique du Sud, personne ne sait suivre une piste mieux que lui; s'ils se sont égarés, il les aura bien retrouvés et ramenés. Ayez confiance dans le gaucho.

--Ah, s'ils sont égarés, Madré de Dios! C'en est fait d'eux. C'est la pire des suppositions, s'écria la pauvre mère.

--Comment, _tia_? demanda le neveu qui, bien que n'ayant pas jusqu'à présent prononcé une parole, était évidemment tout aussi inquiet que les deux autres interlocuteurs.

«Oui! comment cela, maman»? s'écria en même temps le fils. Nous nous sommes égarés vingt fois avec mon père sans qu'il nous soit arrivé malheur.

--Vous oubliez, mes enfants, que nos protecteurs ne sont plus dans le voisinage, que Naraguana et sa tribu ont quitté leur dernière _tolderia_ (2) et se sont enfoncés dans l'intérieur. Votre père lui-même ignore où ils sont allés.

[Note 2: _Tolderia_, réunion de _Toldos_ ou huttes. On appelle ainsi les villages des Indiens Chaco, et les campements où ils séjournent un certain temps.]

--C'est vrai, dit le jeune homme aux cheveux noirs. J'ai entendu mon oncle en parler à Gaspardo et le gaucho n'a pu le renseigner. Il pensait qu'ils s'étaient établis un peu plus haut en remontant la rivière, dans une ancienne tolderia.

--Mais ceci n'a pas d'importance, maman. Près de mon père et avec le secours du gaucho, que peut-il arriver de mal à Francesca, dit Ludwig.

Ludwig prononça ces mots, mais sans y ajouter foi lui-même. Aussi bien que sa mère, il savait que la tribu de Naraguana, les _Tovas_, qui par exception était l'amie des habitants de l'estancia, ne parcourait pas seule cette partie du Chaco.

Les autres tribus, les _Mbayas_, les _Guaycurus_ et les _Anguites_ la parcouraient aussi et celles-ci étaient les ennemies mortelles de tous les hommes à peau blanche.

Il ne parlait donc que pour rassurer sa mère, mais ses paroles furent sans effet; le soleil se coucha vers l'ouest derrière l'immense plaine sans ramener celui qui était parti au moment de son lever, accompagné de sa fille unique, une belle enfant d'environ quatorze ans.

Comment s'expliquer, sinon par un malheur, que Gaspardo lui-même envoyé à la recherche des absents, ne fût pas non plus de retour?