L'Illustration, No. 1600, 25 octobre 1873

Part 2

Chapter 23,756 wordsPublic domain

--En me voyant ainsi velu, les autres paysans, mes voisins, mes camarades, se moquaient sans cesse de moi. On m'a blessé. Je me suis enfui. Un savant a fait ma rencontre. Il me promène depuis lors, à travers l'Europe, où il me montre aux populations étonnées, en qualité de phénomène.

Presque au même instant, on annonçait une députation de l'Institut (section de l'Académie des Sciences), qui venait pour étudier le personnage.

Un hejduque a répondu aux savants.

--Ces messieurs sont priés de repasser dans une demi-heure, attendu que le phénomène est en train de fumer sa pipe.

Les héritiers d'un sénateur, récemment mort, viennent de faire vendre les livres, les estampes, les journaux et les vieux papiers de leur collatéral.

Dans une liasse d'autographes, mise à part, on a trouvé trois lettres intimes de Béranger, trois lettres inédites, bien entendu. Il en est deux sur les trois qui, se rapportant à des affaires de famille, ne seront jamais publiées. L'autre, qui regarde un peu les choses et les hommes du temps, pourrait servir d'annexe à la Correspondance du vieux poète, jadis rassemblée par Perrotin. On y voit, entre autres passages, ce curieux alinéa, arrangé en _Confiteor._

«Autrefois, quand j'étais inconnu, je cherchais follement à devenir célèbre. Plus tard, quand j'ai été célèbre, j'ai cherché à redevenir obscur et j'ai été souvent assez heureux pour réussir à l'être.»

Ces cinq ou six lignes éclairent pleinement les dernières années de la vie de ce chansonnier qui ayant pu être tout n'a jamais voulu rien être.

En 1849, un jour, en janvier, Victor Hugo, sortant de l'Institut et se rendant à la Chambre, rencontra Béranger, le long des quais. On s'aborda, on se salua, on se serra les mains.

--D'où venez-vous donc? demanda le chansonnier, qui, n'étant pas de l'Académie, ignorait les jours de séance.

--D'un lieu, répondit le poète des _Orientales_, où vous auriez du entrer depuis longtemps.

--Et où allez-vous?

--En un lieu d'où vous n'auriez jamais dû sortir.

Béranger sourit, salua son illustre confrère et ne répondit rien.

Philibert Audebrand.

[PARIS.--Le Nouveau Théâtre de la Porte-Saint-Martin.]

NOS GRAVURES

L'astronome Donati

L'année dernière, à pareille époque, j'assistais à l'inauguration du nouvel observatoire de Florence, établi sur la colline d'Arcetri par les soins de Donati. C'était une fête tout intellectuelle, qui se passait sur la colline même où Galilée a vécu si longtemps, et d'où il a répandu sur le monde la lumière de l'astronomie régénérée. Mais par un de ces douloureux caprices du destin, le fondateur de ce nouvel établissement scientifique devait précisément manquer à la fête. La veille même de l'inauguration, je venais de le quitter sain et sauf au palais Pitti, lorsqu'en descendant l'escalier du musée il fit un faux pas et se brisa la jambe! L'inauguration se passa sans lui, et après la cérémonie nous lui portâmes à signer le parchemin, revêtu de la signature de tous les astronomes présents, italiens et étrangers, qui devait être enterré dans les fondations du nouvel édifice. Du moins espérait-il que, délivré des conséquences de cet accident, il pourrait installer lui-même son nouvel observatoire dans les conditions tracées par lui-même, et le munir principalement des instruments nécessaires à l'astronomie physique, dont les rapides progrès resteront la gloire de notre siècle. Hélas! la mort vient de le surprendre, presque subitement, et de l'enlever à l'âge de quarante-sept ans, dans la force de l'âge.

Désigné par son gouvernement pour représenter l'Italie au congrès des météorologistes de toutes les nations, qui s'est réuni à Vienne le 1er septembre, c'est dans cette ville qu'il prit les premiers germes du mal terrible qui devait l'emporter. Parti souffrant, lorsque le congrès eût terminé ses séances, il négligea de se soigner, fit en trente-six heures le trajet de Vienne à Florence, pour laisser moins longtemps sans chef l'observatoire d'Arcetri, et le surlendemain de son retour, il était enlevé à l'affection et à l'estime de ses concitoyens par le choléra.

Donati est surtout connu dans le monde par la comète qui porte son nom, par la grande comète de 1858, que toute l'Europe a admirée, et qui conservera dans les annales de l'astronomie le nom du patient observateur qui l'a découverte. Mais sa place restera marquée dans l'histoire des sciences par les progrès qu'il a su imprimer aux différentes branches de l'astronomie auxquelles il s'adonnait avec une prédilection toute particulière. L'_analyse spectrale_ lui a dû une féconde impulsion. On sait que cette nouvelle branche de la science nous fait connaître la constitution chimique du soleil et des étoiles par l'examen de leur lumière: C'est par elle que nous avons su que l'astre du jour est entouré d'une atmosphère ardente dans le sein de laquelle brûlent les vapeurs métalliques du fer, du magnésium, du sodium, de l'hydrogène, etc., que telles étoiles offrent en prédominance le spectre de l'azote, d'autres celui du carbone, et que nous avons pu classer les astres du ciel par ordre de structure et de composition chimique, comme des échantillons de minéralogie. Or, dès 1860, Donati publiait dans le _Nuovo Cimento_, ses premiers travaux sur les raies des spectres stellaires. Il est donc un des premiers qui ait appliqué la spectroscopie aux questions célestes. Aussi, lorsque se fonda, en 1871, la célèbre Société des spectroscopistes italiens, il en fut dès le début un des membres les plus éminents, et le spectroscope à vingt-cinq prismes qu'il avait imaginé, et qui se trouve en ce moment à l'Exposition de Vienne, est un appareil très-remarquable. Cette Société des spectroscopistes fait le plus grand honneur à l'Italie, et, sous la direction du savant professeur Tacchini de Palerme, elle publie les plus curieux travaux qu'on ait jamais faits sur le soleil.

Calculateur habile en même temps qu'observateur distingué, Donati réunissait à un égal degré les aptitudes si distinctes de l'astronomie mathématique et de l'astronomie physique. Il ne savait sans doute pas les tables de logarithmes par coeur (comme l'Allemand Bruhns, qui les sait de 1 à 1000); mais il calculait l'orbite d'une comète en quatre heures, c'est-à-dire en trois fois moins de temps que n'en met un calculateur habile. Au nouvel Observatoire de Florence, il avait déjà installé une machine parallactique de dix pouces et demi d'ouverture, une lunette méridienne de Repsold et un équatorial d'Ertell. Président de la commission météorologique italienne, il centralisait chaque jour à Florence les observations faites sur toute la péninsule.

Jean-Baptiste Donati était né à Pise, le 26 décembre 1826. Il était directeur de l'Observatoire de Florence depuis la mort d'Amici, arrivée en 1864.

L'astronomie n'a pas de patrie. Tous les astronomes sentent la perte qu'ils viennent de faire. Ses collègues de Florence doivent éprouver un vide plus grand encore.

Nous reproduisons ici pour nos lecteurs le portrait de notre illustre et bienveillant ami, à l'aide de la photographie qu'il nous avait offerte pendant notre dernier voyage en Italie. C'était une figure douce et calme, reflétant la tranquillité d'esprit d'une âme accoutumée à contempler les cieux et à scruter leurs mystères.

Camille Flammarion.

MM. Lucien Brun et Chesnelong

Ces deux députés ont été les héros de la semaine. Aussi donnons-nous leurs portraits en tête de ce numéro. C'était bien le moins que nous puissions faire pour ces autres argonautes, retour de Salzbourg, d'où ils ont rapporté de compagnie, prétend-on, la toison d'or de la monarchie légitime.

M. Lucien Brun, qui était entré le premier en campagne, est l'un des sept députés du département de l'Ain. Il a été élu le 8 février 1871, par 41,505 voix. C'est un avocat de Lyon, une des voix éloquentes de la droite, sur les bancs de laquelle il a fait ses débuts politiques. C'est dire qu'il est légitimiste et de plus clérical. Ajoutons qu'il rend très-bien à la tribune, avec son visage pâle encadré de cheveux noirs, sa voix sonore, sa facile élocution. C'est l'enfant chéri de la Congrégation, qui a facilité et soutenu ses premiers pas au barreau, et qui, comme on le voit, n'a pas semé dans une terre ingrate.

Voici le relevé des votes de M. Lucien Brun.

Il a voté pour: la paix, la pétition des évêques, le pouvoir constituant de l'Assemblée, la réduction du service militaire à trois ans, la loi contre la municipalité lyonnaise, le renversement de M. Thiers et sa démission, la circulaire Pascal, le bill de confiance au gouvernement du 21 mai, la loi Ernoul et l'église Montmartre. Il a voté contre: le retour à Paris, la dissolution et la liberté des enterrements civils.

S'il est inutile d'ajouter que M. Lucien Brun a été de tous les pèlerinages, il ne sera peut-être pas mal à propos de rappeler cette parole qu'il prononçait à la tribune de l'Assemblée nationale, moins d'un an avant son voyage d'Allemagne: «Personne ici ne songe à fonder une dynastie.» On le voit bien.

Toutefois, il semble que M. Lucien Brun, quelque bien armé qu'il fût, n'ait pas su, seul, mener à bonne fin le travail d'Hercule, puisque nous le voyons, par un télégramme du 13 octobre, appeler M. Chesnelong à la rescousse.

M. Chesnelong, lui, n'a pas débuté dans la carrière avec l'année terrible. Il a des antécédents politiques. Cet honorable négociant, âgé de cinquante-trois ans, plus clérical si c'est possible que M. Lucien Brun, a été député de l'empire de 1866 à 1870. Les électeurs du département des Basses-Pyrénées l'ont envoyé siéger neuvième à Versailles, le 7 janvier 1872 seulement, par 40,668 suffrages. De ce moment il s'est voué corps et âme à l'oeuvre de la fusion qui, c'est le bruit du jour, grâce à son intervention, vient d'aboutir.

M. Chesnelong n'a eu qu'à paraître pour tout obtenir: garanties constitutionnelles, libertés civiles, politiques, religieuses, drapeau tricolore, tout enfin. C'est du moins M. Hervé qui le dit. La note de la réunion des bureaux le dit également, avec cette toute petite restriction, cette simple parenthèse: «L'initiative royale restant d'ailleurs intacte.» Il est vrai que l'_Union_, combattant l'un et commentant l'autre, dit de son côté: «Le roy ne peut faire aucune concession parce qu'il est le roy.» Et plus loin: «Le droit monarchique est l'accord du roy et du pays, du roy qui règne et gouverne, et du pays qui exprime librement ses voeux.»

Mais si l'_Union_ dit vrai, et elle doit dire vrai, j'en atteste la parenthèse de la note des bureaux, il y aurait alors beaucoup à rabattre des triomphes remportés à Salzbourg par MM. Chesnelong et Lucien Brun. Aller à la montagne est un piètre miracle qui ne me semble pas propre à faire beaucoup de prosélytes. Et je m'engage, moi qui ne suis pas un foudre d'éloquence, à toujours terrasser, mon adversaire, quand pour le vaincre il ne s'agira que de lui dire: «Ah! vous n'en voulez pas démordre, très-bien; alors je sais ce qu'il me reste à faire: je cède.»

En définitive si, ce qui n'est pas encore certain, l'oeuvre de la fusion aboutit, il en aura été des garanties réclamées par le centre droit comme de la femme marine de l'île de Cabalure, dont parle Lucien. Au moment où il croit la saisir, elle disparaît et se change en eau. La résistance du centre droit s'en sera allée en eau de boudin.

Louis Clodion.

Correspondance d'Espagne

Nous avons reçu au dernier moment une correspondance des plus complètes et des plus intéressantes sur le combat naval livré dans les eaux de Carthagène par les navires insurgés à l'escadre de l'amiral Lobo. L'heure avancée à laquelle ces renseignements nous sont parvenus ne nous a pas permis de les publier tous aujourd'hui, mais nous avons tenu à reproduire dès à présent un croquis envoyé par notre correspondant sur un fait qui s'est produit postérieurement à l'engagement et que le télégraphe n'avait encore fait connaître qu'imparfaitement: nous voulons parler de l'accident arrivé à un des navires insurgés, le _Fernando-Cattolico_, qui revenant d'une expédition faite sur la côte, a été coulé bas par la frégate cuirassée _Numancia._ C'est par suite d'une fausse manoeuvre et non intentionnellement, comme on l'avait cru d'abord, que la _Numancia_ a abordé le _Fernando-Cattolico_; ce dernier navire, construit en bois, a été éventré par le choc de la frégate cuirassée; il a sombré en quelques minutes et tout l'équipage a péri à l'exception de cinq hommes seulement.

Démolition du palais des Tuileries

Depuis trois mois environ, dans la cour du château des Tuileries, circule, au milieu des décombres, une armée d'ouvriers et de soldats du génie.

C'est que depuis trois mois on s'occupe à jeter par terre les deux ailes ajoutées au vieux château élevé par Philibert Delorme: celle du Sud, bâtie par Ducerceau, celle du Nord, bâtie par L. Levau et François Dorbay. Le pavillon de Marsan, donnant sur la rue de Rivoli, a été également abattu pour être reconstruit sur le plan d'après lequel a été réédifié, sur la fin du règne de Napoléon III, le pavillon de Flore, que l'incendie de 1871 a heureusement épargné.

Ainsi dégagé, le château de Philibert Delorme, composé du pavillon de l'horloge et des deux corps de bâtiments qui le flanquent à droite et à gauche, reprendra sa physionomie primitive, car, d'après nos informations, que nous avons lieu de croire exactes, les deux annexes abattues qui le reliaient aux pavillons de Marsan et de Flore seront remplacées par une simple colonnade. Cette heureuse innovation aura le double avantage de rompre la monotonie de la longue ligne des anciens bâtiments, qui rapetissaient les proportions de l'édifice, et d'ouvrir, à droite et à gauche du château, des perspectives de verdure du côté de la place du Carrousel, et d'architecture du côté du jardin.

Tous les amis de l'art ne peuvent manquer de battre des mains à cette transformation.

Le nouveau théâtre de la Porte-Saint-Martin

Le dessin que nous donnons dans ce numéro nous dispense de décrire longuement la façade du nouveau théâtre, qui est d'ailleurs aussi simple qu'élégante. Elle est percée au rez-de-chaussée de cinq portes, dont trois au centre donnent accès dans le vestibule. Quatre cariatides séparent ces trois ouvertures et supportent un balcon de peu de saillie sur lequel ouvrent trois baies, dont une porte-fenêtre avec attique, qu'encadre un cintre dont la clef est un masque tragique.

L'entrée du théâtre est facile.

Seuls, les locataires des premières places pénètrent par le boulevard, la direction ayant, pour éviter l'encombrement, installé rue de Bondy la queue des petites places, et le bureau de distribution des billets pour le parterre et pour les galeries et loges supérieures auxquelles conduit un escalier spécial. Une fois dans le vestibule, un très-bel escalier mène au premier étage, où se trouve le foyer, un peu petit, assez richement décoré et ayant vue sur le boulevard.

La salle, blanc et or, est assez vaste. Sa profondeur est de 18 mètres, sa largeur de 23, la hauteur de sa coupole de 20. MM. Lavastre et Desplechin ont peint le plafond. Le lustre, très-grand, produit le plus bel effet de lumière. On compte dans cette salle environ 300 fauteuils d'orchestre et autant de places de stalles et de parterre. Les loges de face, au nombre de vingt, contiennent chacune cinq places. Quant au balcon, disons qu'il avance trop sur l'orchestre, masquant de beaucoup de points la vue des loges et reléguant les baignoires dans une ombre formidable. Ce sera la seule critique que nous adresserons au nouveau théâtre, qui est l'oeuvre très-recommandable d'un architecte de talent, M. de la Chardonnière.

L'armurier

Ce tableau que nous reproduisons représente l'intérieur d'un armurier au XVIIe siècle.

L'armurier, qu'à son type il est facile de reconnaître pour un juif, est assis en habit de travail devant son établi, et tient en main une épée, qu'il examine d'un air attentif et connaisseur. Le client attend, assis lui-même, en face du vieux maître, sur le bord d'un bahut. C'est un jeune officier des mousquetaires du roi ou du cardinal, qui attache évidemment la plus grande importance au résultat de cet examen, car il en suit la marche avec un intérêt évident. Il va sans doute prochainement entrer en campagne, ou il a sur les bras quelque affaire d'honneur qu'il va lui falloir tout à l'heure régler.

L'atelier est encombré de tout le harnais de guerre du temps.

Cuirasses, brassards, cuissards, gorgerins, gantelets, baudriers richement brodés, larges chapeaux ornés de longues plumes, épées, poignards, arbalètes, sont suspendus aux murs, encombrent les sièges ou reposent pêle-mêle sur le plancher. Brillant fouillis plein de couleur et de style, qu'on regarde avec plaisir et qui témoigne de la science archéologique du peintre.

M. Jacomin est l'auteur de cette intéressante composition, qui fait partie de la collection photographique Hermann.

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Les Écoles sous l'Empire et la Restauration_, par M. L. Henri (1 vol. in-18, Ernest Leroux.)--L auteur dédie à la jeunesse française et aux étudiants de Paris cette histoire des écoles qui commence en 1814, au moment où les polytechniciens et les élèves d'Alfort défendent, sous Paris, la liberté de la patrie, et qui finit en 1830, à l'heure où George Farcy tombe pour la liberté publique et où le futur colonel Charras combat avec l'ardeur de ses vingt ans. Ce livre est tout d'actualité, comme on dit. Il est brûlant de patriotisme. C'est un chapitre excellent de l'histoire du parti libéral. Il montre que les gouvernements sont peu stables qui ont contre eux cette irrésistible force, cette légion sacrée, la jeunesse.

_Les Dolmens d'Afrique_, par le général Faidherbe (1 broch. E. Leroux).--On n'a pas oublié le congrès anthropologique qui se tint à Bruxelles. Lorsqu'il en vint à étudier cette lointaine époque, ce qu'on appelle _l'âge de la pierre polie_, le secrétaire général du congrès demanda à M. le général Faidherbe de faire une communication sur les dolmens, «monuments qu'on rattache généralement à cet âge». Le général Faidherbe ne pouvait, dit-il, fournir des observations que sur les dolmens d'Afrique, qu'il a particulièrement étudiés, mais il pense que la question des dolmens est une.

Nous n'avons pas la prétention de discuter les théories du général sur une question qu'il a particulièrement approfondie, pas plus que nous ne serions, par exemple, en mesure de critiquer ses savantes études sur la langue des Berbères. Nous pouvons bien dire cependant qu'il est peu de travaux purement scientifiques qui nous aient paru aussi clairs, aussi accessibles à tous, que ce _Mémoire sur les Dolmens_. Ces pierres druidiques qui nous paraissaient si mystérieuses, les voilà étudiées de près, interrogées et, si je puis dire, devinées. M. le général Faidherbe est un esprit net, ne se payant point de mots, allant au but et on retrouve dans ces pages où l'écrivain a horreur de la phrase, le tacticien habile et le mathématicien remarquable. Je sais peu de lectures aussi attachantes et aussi profitables. Le soldat de Pont-Novelles mériterait, depuis longtemps, d'occuper un siège à l'Institut.

_Poèmes et fantaisies_, par M. Gustave Vinot. (1 vol. Librairie des Bibliophiles.)--Le nom de M. Gustave Vinot n'est déjà plus celui d'un inconnu. La critique, et je parle de la plus sérieuse, l'a salué, à son début, avec une estime particulière. Sainte-Beuve, s'il eût vécu, eût, sans nul doute souhaité la bienvenue au débutant. M. Vinot est un vrai poète. Le poème de Claudine, qui ouvre son volume, est surtout remarquable sous le rapport de la langue, vraiment superbe. Il y a comme des échos de Musset, du Musset mélancolique et profond, dans les accents vraiment émus, parfois déchirants, de M. G. Vinot. Et ce n'est pas vainement que je rappelle ici Musset. L'_Espoir en l'homme_, de M. Vinot, a été conçu, disait-on, en manière de réponse au poète désolé.

Bien peu de poètes ont à leur service un instrument aussi harmonieux et aussi vibrant que celui de M. Vinot, je parle de son style large et musical. On lira certainement ce volume, qui est d'un artiste, mais surtout d'un inspiré, et je n'en puis rien citer que ces derniers vers d'une invocation à Paris. On jugera par eux du volume tout entier:

O ville, la splendeur de ces grands noms m'écrase, Noms accrus chaque jour de notre abjection, Et devant eux, pliant les genoux, en extase, J'oublie et tes laideurs et ta corruption.

J'oublie, et du profond de mon coeur je m'élève Jusqu'au ciel du génie étoilé, souverain, Et pour y boire aussi la chaude et forte sève, Ma lèvre avide mord ta mamelle d'airain!

_Ravaillac et ses complices_, par M. Jules Loiseleur. (1 vol. in-18. Didier.)--M. Jules Loiseleur continue à étudier de près les problèmes les plus obscurs et les plus curieux de notre histoire. Il publiait naguère dans le _Temps_ les recherches les plus érudites sur les _Complices de la Saint-Barthélemy_, et nous retrouverons sans doute avant peu ces feuilletons en volume. Le _Ravaillac_, serré de si près par M. Loiseleur, est un morceau au moins égal aux précédentes oeuvres de cet infatigable chercheur. Le meurtre de Henri IV, le mobile de l'assassin, la recherche des complices dans une telle affaire, M. Loiseleur a dramatisé et élucidé tout cela avec une patience et une sûreté de coup d'oeil vraiment fort remarquables. Le dernier mot de cette étude particulière est que Ravaillac, l'incarnation du fanatisme aveugle et féroce, ne fit que réaliser ce que de puissants meneurs allaient oser pour le triomphe de leurs intérêts et la satisfaction de leurs rancunes. L'évasion de Marie de Médicis, fuyant le château de Blois, la mort mystérieuse de Gabrielle d'Estrée, le rôle joué par Mazarin et la politique française dans la révolution de Naples, où figura Masaniello (1647).

Ces trois chapitres si intéressants de l'histoire du XVIIe siècle complètent le volume de M. Loiseleur, un des plus attachants qu'il ait publiés. Ce n'est pas là de l'histoire doctrinaire, ennuyeuse, académique, c'est (dans un excellent langage) une histoire précise, colorée, tenant des _Mémoires_ et du roman, amusante comme l'imagination et tout à ta fois sévère comme la vérité. On ne saurait, je crois, adresser à un historien une plus complète louange.

_Rimes françaises d'une Alsacienne_, par Mme Amélie Ernst. (1 vol. in-32. Sandoz et Fischbacher.)--On sait avec quel art Mme Amélie Ernst lit, traduit, _sertit_, si je puis dire, les vers, les oeuvres des autres. Elle récite en poète les poésies d'autrui. Lorsqu'elle traduit, on sent qu'elle a su créer. Ces _Rimes_ sont datées du mois d'août 1872, «du jour de mon option pour la France», dit Mme Ernst. Elles sont l'hommage filial d'une Alsacienne à la patrie. L'auteur affirme qu'elle obéit, en les publiant, à un devoir patriotique, «ne fût-ce, dit-elle, que pour exciter des voix plus puissantes et plus poétiques que la mienne à crier avec moi: Alsace et Lorraine!»

Je suis heureux de rendre justice à ce livre qui émeut et qu'un noble et même sentiment anime d'un bout à l'autre. L'oeuvre d'art est à la hauteur de l'oeuvre de patriotisme. Mme Amélie Ernst a trouvé dans son coeur des accents pénétrants pour sa chère Alsace:

Ah! s'ils prennent un peuple, ils n'en prennent point l'âme, Elle échappe à leur rapt, à leur viol infâme, _Ils font des prisonniers et non des citoyens!_ A l'ambulance étaient de bons Alsaciens Qui parlaient avec moi la langue d'Allemagne, Le français n'étant point d'usage en leur campagne: Ces rudes paysans trouvent son chant trop doux. Mais ces braves soldats, ils succombaient pour nous, De l'Alsace, en mourant, rêvaient, la délivrance, Et dans leur allemand disaient: _Vive la France!_