L'Illustration, No. 1599, 18 Octobre 1873
Part 4
L'hostilité qui règne entre les hardes ne s'arrête pas à la harde prise en masse, elle s'étend encore à l'individu Ainsi un cerf ou un daim ne s'aventure pas toujours impunément sur le territoire d'une harde voisine. En temps ordinaire, il n'y songe guère; mais l'amour le pousse-t-il, il ne craint plus de se risquer. Dans ce cas, je vous Laisse à penser la réception qui est faite à l'_intrus._
Louis Clodion.
LES THÉÂTRES
Ambigu.--_Le Parricide_, drame en cinq actes de M. Adolphe Belot.--Théâtre-Italien.--Débuts de Mlle Belocca.
M. Adolphe Belot a créé dans son imagination une sorte de bagne d'où il tire, suivant les besoins du théâtre, une série de gredins fort propres à la confection des drames. Ces héros du crime travaillent dans _Le Parricide_ d'une façon plus adroite encore que leurs complices de l'_Article_ 47 et du _Drame de la rue de la Paix._ Voilà de quelle façon s'y prennent ces messieurs. La chose est bien simple, et pourtant elle réussit par sa simplicité même:
Il s'agit d'abord de commettre un assassinat; en second lieu il faut éviter la justice, et puisqu'elle cherche un coupable, le moyen le plus ingénieux est de le lui servir tout prêt, avec les preuves habilement arrangées d'une irréfutable culpabilité. Dans ce genre de crime on vise une personne même de la maison où doit se commettre le meurtre: un fils prodigue par exemple qui a bien quelques légers torts que la justice, les faits aidant, aura le soin de grossir. On accumule sur sa tête les indices, et pendant que le juge d'instruction se jette sur cette fausse piste, les vrais criminels s'échappent en riant de l'accusé et des juges.
C'est ce qui arrive à Laurent Dalissier. Le pauvre diable est accusé d'avoir tué sa mère. Tout parle contre lui; il lui a demandé dix mille francs qu'elle a refusés, et les dix mille francs ont été volés après le meurtre. L'assassin a laissé dans Je jardin des traces de pas; le pied de Dalissier se moule dans ces traces accusatrices. On a ramassé un bouton de manchette; il est à Dalissier. Le poignard avec lequel on a frappé lui appartient; l'accusé en convient. Enfin, preuve plus convaincante encore, une jeune fille est accourue aux cris de la victime; elle a été frappée, dans l'ombre, par l'assassin; elle le reconnaît, c'est lui, c'est Dalissier. Voilà certes de quoi envoyer un homme, si ce n'est à l'échafaud, du moins au bagne à perpétuité, si les jurés sont en train d'indulgence.
Mais le jury y met de la complaisance, car il acquitte Laurent Dalissier sur la plaidoirie de l'avocat, et surtout, je pense, sur la bonne mine de l'accusé. C'est une justice un peu étrange, mais dont M. A. Belot avait besoin; et remarquez que ce singulier verdict est plein de bon sens, car Laurent est le plus honnête criminel qui ait jamais été traîné devant les assises du drame. Les assassins l'ont suivi à la piste; ils lui volent son bouton de manchette. C'est avec son poignard que sa mère a été frappée. Si l'on a reconnu la trace de ses pas, c'est que l'assassin s'était chaussé de ses bottines; si cette jeune fille l'a vu, elle a pu se tromper, car c'était de ses habits que l'assassin s'était revêtu. Ceci est le secret du drame, le dernier mot que l'auteur nous dira à la fin de la pièce.
En attendant, voici Laurent en liberté; le tribunal l'a acquitté mais le monde ne l'a pas absous. Il ne suffit pas que le jury ait proclamé son innocence. C'est ce que comprend le malheureux, qui ne pourra marcher tête haute que lorsqu'il aura trouvé le coupable, et pour être plus sûr de ses recherches et de leur résultat, il se met lui-même dans les rangs de la police et s'associe à un M. Roule, un fin chasseur de gredins celui-là. A partir de ce moment le drame se lance dans ce chassé-croisé de limier de la police et de gibier de bagne. Toujours émouvant ou amusant, suivant le genre, depuis les _Talismans_, de E. Soulié, jusqu'à _Tricoche et Cacolet_ de divertissante mémoire. Enfin tout se découvre et M. Roule a éventé l'assassinat par substitution. Ce parricide n'était pas un parricide, pas plus que le fou du _Beau-frère_ n'était un fou. C'est la manière dramatique de M. Belot; il réhabilite ses titres de pièce.
Ce drame du _Parricide_ aura du succès; il a pour lui quelques tableaux qui ont été chaleureusement applaudis, entre autres celui des saltimbanques, très-habilement fait et mis en scène d'une manière très-pittoresque. Il est bien joué par Lacressonnière, excellent en policier, par Vannoy, par René Didier, un jeune comédien d'avenir. Montbars a été très-applaudi et Mlle Vannoy, qui est entrée à l'Ambigu en possession de son talent dramatique égaré au Gymnase, a obtenu un réel succès.
Si M. Strakosch ne remet pas sur pied le Théâtre-Italien, il faut désespérer pour toujours de ce théâtre, car jamais impresario ne déploya pareille activité et ne fit plus grandes tentatives. M Strakosch, qui cherche du nouveau, n'en fût-il plus au monde, ne prend aucun engagement de durée avec un artiste; c'est au public à se prononcer entre le directeur et le chanteur; jusqu'à cette suprême décision M. Strakosch ne répond de rien. Il cherche, il trouvera, j'en suis sûr. La semaine dernière, il nous faisait entendre Mlle Belval; aujourd'hui il nous présente Mlle Belocca. Mlle Belocca, qui débutait dans le _Barbier_, est une fort jeune et fort jolie personne, pour laquelle le public était déjà favorablement prévenu, puisque la direction avait pris soin d'adresser son portrait avec les billets d'invitation à cette soirée. Il y avait même une petite légende qui circulait dans les couloirs au bénéfice de la débutante, mais cela ne nous regarde pas. Toujours est-il que cette charmante Russe a la voix la plus agréable du monde; une voix bien fraîche, bien timbrée et vivante de toute la grâce de la jeunesse. Avec cette brillante musique du _Barbier_, qu'elle nous rendait avec son contralto et dans laquelle elle a été fort applaudie, elle a dit, à la leçon de chant, un air russe qui nous plaît fort dans son caractère doux et mélancolique et comme contraste, le Brindisi de la Lucrezia Borgia, où l'actrice lance vaillamment le fameux trille, ce grand succès de l'Alboni. L'accueil fait par la salle à la jeune virtuose a été des plus chaleureux.
Est-ce à dire qu'une étoile se soit levée au ciel du Théâtre-Italien? Non, il faut attendre encore. Mlle Belocca est une chanteuse qui donne les plus grandes espérances, mais qui, à l'heure qu'il est, chante avec la timidité d'une élève et parfois même avec les hésitations d'une écolière; mais le public l'a prise du premier coup en grande sympathie et le succès, qui est le meilleur de tous les encouragements, sera aussi le meilleur maître de Mlle Belocca.
M. Savigny.
LES FRAYEURS DE M. POMMIER
(A la campagne, M. et Mme Rambert se mettent à table pour déjeuner.)
_Mme Rambert_ (déployant sa serviette).--C'est entendu, mon ami; tu consens à me conduire ce soir à Cernon?
_M. Rambert._--Et mon agent de change?
_Mme Rambert._--Il t'attendra ... La fête sera magnifique; il y aura concert dans le parc, illumination sur la terrasse, joute aux flambeaux, feu d'artifice sur la Marne ...
_M. Rambert_ (riant).--Allons, puisque tu le veux ...
_Mme Rambert_ (tendant la main à son mari).--Merci, Paul ...
(On sonne à la grille).
_Mme Rambert._--Une visite ...
_M. Rambert_ (à la fenêtre).--Ah!... M. Pommier ...
_Mme Rambert_ (fronçant les sourcils).--Lui ... c'est jour de malheur. Je ne connais pas d'homme plus insupportable ...
_M. Rambert._--Voilà le moment de faire provision de courage.
_Mme Rambert._--C'est-à-dire de faiblesse; on devrait s'affranchir de ces petites tyrannies ...
_M. Rambert_ (avec prière).--Hermandine ...
_Mme Rambert_.--J'ai tort, pardonne-moi ...
_Pommier_ (entrant vivement).--Je vous ai vu à la fenêtre, mon cher Rambert ... cela va bien? moi aussi ... Tenez, François, portez ma gibecière et mon parapluie dans ma chambre; car je viens m'installer chez vous, mes bons amis ... Vous ne vous attendiez pas à cette surprise, j'en suis sûr ... (A Mme Rambert). Oh! pardon, belle dame, j'oubliais de vous demander des nouvelles de votre santé ... (S'asseyant). Vous permettez ...
_Mme Rambert_ (d'un ton aimable).--Nous sommes très-flattés de votre gracieuse visite, M. Pommier. Vous n'avez pas déjeuné?
_Pommier_.--Du tout; je suis parti à neuf heures.
_Mme. Rambert_.--François, un couvert ...
_Pommier_.--Ces choses n'arrivent qu'à moi ... Figurez-vous que ce matin, en me levant, je vois ... J'en frissonne encore ...
_M. Rambert_.--Nous y voilà ...
_Pommier_.--Vous connaissez le canal qui longe mon parc ... Eh bien! on a profilé de la nuit pour élever, à la hauteur de mes fenêtres, une estacade qui empêche absolument l'écoulement des eaux ...
_M. Rambert_.--Je ne devine pas ...
_Pommier_.--Si l'estacade résiste, ma maison peut être emportée par l'inondation; et de plus je serais exposé à attraper la fièvre en respirant les miasmes pestiférés qui s'élèveront du lit du canal.
_Mme Rambert_.--C'est manifeste.
_Pommier_.--D'ailleurs, les grandes chaleurs que nous traversons pourraient bien ramener le choléra parmi nous....
_Mme Rambert_.--Oh! certainement ...
_Pommier_ (faisant un soubresaut).--On en parle peut-être?
_Mme Rambert_.--Pas encore ... mais il a été question du _vomito ..._
_Pommier_ (pâlissant),--Le _vomito_ ... il est à Paris?
_M. Rambert_.--Non, mon cher ami; il n'a pas quitté les Antilles.
_Pommier_ (s'essuyant le front).--Ah! vous m'avez fait une peur ... car je ne suis point un héros, moi, je l'avoue ...
_Mme Rambert_ (souriant; à part).--Cela se voit.
_Pommier_.--Vous permettez que je ferme cette fenêtre ... le vent du nord est frais, et j'ai la poitrine si délicate ...
_Mme Rambert_.--A votre aise, M. Pommier ... nous pouvons même allumer du feu.
_M. Rambert_ (bas à Mme Rambert).--Tu es cruelle ...
_Pommier_.--Merci, belle dame; je crois que ce n'est pas nécessaire aujourd'hui ... (Il se rassied.)
_M. Rambert_.--Vous êtes arrivé bien tard; il y a peut-être eu un accident au chemin de fer?
_Pommier_.--Je l'ignore; du reste cela ne m'intéresse guère, car j'ai juré de ne plus employer ce mode de locomotion, depuis que j'ai lu, dans un journal anglais, l'effrayante statistique des accidents arrivés sur les voies ferrées pendant l'année ...
_M. Rambert_ (l'interrompant).--Vous avez pris votre voiture?
_Pommier_.--Je ne me sers pas de mes chevaux en été, dans la crainte des taons ... Je suis venu sur un chariot conduit par des boeufs; c'est moins prompt, mais plus sûr ...
_Mme. Rambert_.--Personne ne pourra vous contester le monopole de la prudence ... Voulez-vous accepter des radis?
_Pommier_.--Mille grâces, madame, les crudités sont un vrai poison pour les gens nerveux.
_Mme. Rambert_.--Alors je vous offrirai du saucisson ...
_Pommier_ (vivement).--Du saucisson ... Comment, vous persistez à braver les animaux meurtriers que ce perfide aliment renferme.
_M. Rambert_.--Vous croyez donc sérieusement aux trichines?
_Pommier_.--Si j'y crois ..., comme à toutes les vérités prouvées par la science ... Si vous le permettez, je prendrai un peu de rôti ...
_Mme. Rambert_ (jetant un regard à son mari).--Arrêtez, M. Pommier, mais ce rôti ...
_Pommier_ (inquiet).--Eh bien?
_Mme. Rambert_.--Il a été bardé de lard ...
_Pommier_ (philosophiquement).--Je me contenterai alors d'un oeuf à la coque.
_M. Rambert_ (à part).--Hermandine est sans pitié ...
_Pommier_ (se levant tout à coup).--Hum!... le ciel s'obscurcit d'une façon inquiétante ... Voilà de gros nuages noirs qui ne me disent rien de bon ... Votre paratonnerre est-il en bon état?...
_Mme. Rambert_.--Pas trop ... le conducteur est rompu ...
_Pommier_ (soucieux).--Vous avez tort de négliger ces choses-tà ...
_M. Rambert_ (à part).--Oui, c'est une idée. (Haut, sortant.) Veuillez me pardonner, messieurs, mais j'ai quelques ordres à donner à la cuisine ...
_Pommier_ (se rasseyant).--Ces chaleurs ne sont pas naturelles; il y a là-dessous quelque dangereuse perturbation atmosphérique.
_M. Rambert_.--C'est possible, mais je ne me suis jamais mieux porté.
_Pommier_.--Oh! la sécheresse engendrera indubitablement la disette, les épidémies et une foule d'autres fléaux ...
_M. Rambert_ (à part).--Décidément Hermandine a raison, la conversation de M. Pommier manque de charme.
_Pommier_ (faisant un soubresaut).--Un éclair!.. (On entend deux détonations du côté de la cuisine.) Ah!... qu'est-ce que c'est, mon Dieu!...
_Mme. Rambert_ (accourant).--Ciel!... quel accident!
_M. Rambert_ (vivement).--Que se passe-t-il?
_Mme. Rambert_ (bas à son mari).--Tais-toi ... (Haut.) Deux flacons de pétrole viennent de faire explosion dans la cave ...
_Pommier_ (se relevant en proie à un grand trouble).--Du pétrole?...
_Mme. Rambert_.--Si le feu se communique au baril, je crains pour la maison ...
_Pommier_ (poussant un cri de terreur).--Ah!... nous sommes perdus?... (Il s'élance vers l'antichambre.) Ma gibecière, mon parapluie!... (Il saisit ses bagages et se précipite dehors en s'écriant.) Faites comme moi ... sauvez-vous ... adieu!...
_Mme. Rambert_ (riant à gorge déployée).--Ah! ah! bon voyage M. Pommier ... Ah! ah! j'en mourrai ...
_M. Rambert_ (vivement).--Explique-toi donc?
_Mme. Rambert_.--Ah! ah!... j'ai dit au jardinier de mettre le feu à deux pétards ...
_M. Rambert_.--Ainsi, l'histoire du pétrole?
_Mme. Rambert_.--Mon ami, pardonne-moi, je tiens à aller à Cernon ...
Jean Bruno.
L'ESPRIT DE PARTI
LE CHARIVARI
1833
On assure que la fête de Quelqu'un sera désormais fixée au 19 novembre, jour de la Saint-Ladre.
Lorsque les journaux ministériels disent que «l'ordre _le plus parfait_ règne en France», nous aimons à croire qu'ils ne parlent pas de l'Ordre de choses.
L'insurrection carliste a principalement gagné dans les montagnes situées sur les frontières de l'Espagne, dont les habitants, comme on sait, sont tous contrebandiers. Il est question de leur envoyer M. de Broglie pour _s'entendre_ avec eux.
L'hiver s'annonçant comme devant être très-rigoureux, chacun s'empresse de faire ses provisions de bûches. C'est sans doute pour ce motif que le juste milieu rassemble ses députés.
L'industrie des tourneurs de chaises est, dit-on, dans une grande détresse. Cela n'est pas étonnant avec un Ordre de choses si mal assis.
Jules Rohaut.
(_A suivre._)
M. LÉON DE ROSNY ET LE CONGRÈS INTERNATIONAL DES ORIENTALISTES
Le Congrès international des Orientalistes a été l'événement de la première quinzaine de septembre 1873. Répondant à la tendance actuelle, qui veut que tout tourne à une application humanitaire utile et immédiate, le Congrès a produit tout de suite des résultats pratiques importants. C'est l'entrée spontanée de l'empire du Japon dans le concert des peuples européens, par la création rendue possible de la presse, c'est-à-dire par la solution du grand problème de l'unité orthographique de la transcription européenne des textes japonais par les caractères romains; c'est l'application raisonnée et pratique de plusieurs _desiderata_ de la sériciculture et de l'industrie des soies; c'est, enfin, l'exposition scientifique, faite au Palais de l'Industrie, des produits étonnants d'une civilisation étrangère, dignes de notre admiration et sur plusieurs points dignes même de notre imitation.
M. Léon de Rosny, notre savant professeur à l'école spéciale des langues orientales, a été le promoteur, l'organisateur et le président de ce premier Congrès international des Orientalistes: belle oeuvre essentiellement d'initiative privée (premier mérite trop rare en France) et dont la réussite a été complète (deuxième mérite prisé en tout pays).
Il appartenait à la voix autorisée de ce savant (jeune d'âge mais vieux de réputation), de faire un appel fructueux à tous les orientalistes de l'univers pour se réunir dans un grand congrès et inaugurer une ère nouvelle.
La presse française et la presse étrangère ont suivi, avec une curieuse et bienveillante attention, les travaux du congrès. Leurs premières impressions lui ont été complètement favorables, mais elles ne pourront se prononcer définitivement, et en toute connaissance de cause, qu'après la publication du volume des procès-verbaux des séances, et des mémoires justificatifs à l'appui des opinions et des thèses émises par les orateurs.
L'oeuvre du congrès est acceptée par l'opinion publique et elle va se poursuivre régulièrement. En 1874, sa seconde session sera tenue en Angleterre. Ce pays, en effet, a été choisi de préférence à l'Italie, la Suisse, le Portugal et le Luxembourg, qui auront plus tard leur tour. L'étude des langues hindoustaniques sera l'objet principal de ses travaux, de même que le Japon a été l'objectif du premier congrès, et que les études orientalistes en général n'y ont obtenu que la moitié du nombre des séances.
C'est le 1er septembre que le congrès a ouvert ses travaux au palais de la Sorbonne, sous la présidence d'honneur de M. l'amiral Roze, et c'est le 11 qu'il les a clos, également sous la présidence de ce savant marin. M. de Rosny, avec la haute modestie qui est un des traits de son caractère, n'a voulu présider que les séances où sa présence au fauteuil était indispensable pour mieux diriger et soutenir les débats; mais, quant aux autres séances, il a toujours cédé son fauteuil aux savants français et étrangers qui étaient davantage familiarisés avec les sujets qui en faisaient l'objet.
* * *
M. Léon de Rosny naquit à Loos (Nord), le 5 avril 1837. Dès son enfance, il annonça ce qu'il devait être un jour par sa grande aptitude à l'étude de la grammaire, de la géographie et de l'histoire. Élève de l'École spéciale des langues orientales, il s'y distingua par sa merveilleuse facilité à l'étude des langues de l'extrême Orient et il en fut le brillant élève.
A l'âge de vingt ans, il débuta dans la carrière de la presse politique comme rédacteur successivement de la _Presse_, le _Courrier du dimanche_ et le _Temps._ Il fit aussi la correspondance politique quotidienne de plusieurs journaux étrangers. Cette même année 1857, il reçut, pour services politiques, la décoration du Lion et Soleil de Perse, et, peu après, la médaille d'or de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. M. de Rosny a été décoré depuis d'un grand nombre d'ordres étrangers.
En 1858, le ministre de l'instruction publique l'envoya en Angleterre pour la composition d'un grand Dictionnaire _japonais--français--anglais._ Cette même année, il fonda la _Revue orientale américaine_ (première série, 10 volumes in-8°), et, en 1859, il fonda la Société d'ethnographie, belle institution dont il est resté secrétaire jusqu'en 1873, époque à laquelle les suffrages des membres l'appelèrent aux fonctions de président.
En 1861, un fragment de son _Histoire de la langue chinoise_ lui valut, au concours Volney, le grand prix de 1,200 francs. Nommé premier interprète de la légation de France à Yedo, il fut chargé, en 1862, par le ministère des affaires étrangères, d'accompagner la première ambassade japonaise en Europe et il voyagea avec elle en Hollande, en Prusse et en Russie.
Une chaire de japonais manquait à l'École des langues orientales. En 1863, M. de Rosny y fut appelé comme professeur libre. Cette même année il fonda le _Comité d'archéologie américaine_, et, en 1865, la société de l'Athénée oriental, la jeune et brillante rivale de la Société asiatique de Paris. Cette même année, 1865, M. de Rosny fut chargé de traduire en chinois, pour le gouvernement espagnol; le traité conclu par cette puissance avec la Chine.
En 1866, il fut envoyé à Marseille par le ministère de l'agriculture et du commerce pour diriger une mission chargée d'examiner les graines de vers à soie données par le Taïkoun à l'empereur des Français, affaire de haute importance en présence de l'épidémie qui, depuis vingt ans, ravage nos magnaneries. Il fit, à cette époque, un voyage scientifique en Suisse et en Italie, qui attira l'attention. En 1867, il fut nommé membre de la commission scientifique de l'exposition universelle pour l'ethnographie.
En 1868, un décret impérial ayant transformé la chaire d'arabe de M. Sylvestre de Sacy à l'École spéciale des langues orientales en chaire de japonais, M. de Rosny y fut nommé le premier titulaire, juste récompense qui consacrait définitivement la haute place que ce jeune professeur avait conquise dans le monde orientaliste.
Le cours d'_ethnographie de la race jaune_ qu'il ouvrit au Collège de France en 1869, réunit un nombreux public. Enfin, la grande oeuvre de l'organisation et de la conduite du premier congrès international des Orientalistes est venue confirmer la réputation de M. Léon de Rosny comme savant et comme organisateur progressif.
M. Léon de Rosny est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages techniques sur l'extrême Orient et de vocabulaires japonais, chinois, coréen et aïno, qui tous ont été remarqués par leur haute valeur. On en trouve le détail dans le Dictionnaire des contemporains, de G. Vapereau, arrêté à 1869. Les limites de cette notice ne nous permettent pas de les mentionner ici, mais nous dirons que depuis dix ans, de Rosny s'occupe d'une histoire de la race jaune, grand ouvrage qui résumera ses immenses travaux et formera quatre forts volumes in-8°.
Bon Textor de Ravisi.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
_Le fond de la société sous la Commune_, par M. Dauban (1 vol. in-8º, E. Plon et Cie).--Le bruit avait couru un moment que ce volume,--un des plus intéressants qu'on ait publié sur les événements et les hommes de la Commune,--avait été saisi chez les libraires. On se demandait pourquoi? Était-ce parce que M. Dauban avait décrit l'état de la société parisienne d'après les documents qui constituent les archives de la justice militaire? Mais il avait été légalement autorisé à les consulter. Était-ce parce qu'il avait mis en tête de son livre le fac-similé d'un dessin publié en Allemagne, _en septembre_ 1870, huit mois avant les incendies de la Commune, et où l'artiste allemand avait prophétisé quelques-uns des tragiques événements qui allaient suivre? «_Gefallen, Gefallen ist Babylon die stolze!» «Tombée, tombée, la Babylone orgueilleuse!» s'écriait insolemment le Germain au bas de ce dessin, d'ailleurs assez médiocre, mais extrêmement curieux. Était-ce plutôt parce que M. Dauban, dans la conclusion de son livre, demandait à la fois justice pour la Commune (qu'il condamne) et justice pour tous, puis s'écriait: «On s'étonne que les ministres qui ont pris, vis-à-vis du pays, la première, la plus grave des responsabilités, celle de la déclaration de guerre et des malheurs qui l'ont suivie, puissent venir se promener, le front serein, au milieu de ceux auxquels leurs fautes ont imposé un deuil éternel, et qu'on n'ait même pas le droit de les interroger!»
M. Dauban, dont on connaît les idées modérées, ajoute en effet que la paix sociale, cette paix tant souhaitée par un pays plein de passions souterraines et menaçantes, n'a pas de meilleure base que l'égalité des droits. Il eut donc fallu juger à la fois tous les coupables et, avant tout, les coupables de la première heure. Cette conclusion avait peut-être effarouché bien des gens, mais elle était si juste qu'on n'a pas cru devoir plus longtemps retenir un livre plein de faits, de renseignements, de pièces authentiques et indispensables à tous ceux qui veulent se rendre compte de la dernière crise civile traversée par notre pays.