L'Illustration, No. 1599, 18 Octobre 1873

Part 1

Chapter 13,720 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

31e Année.--VOL. LXII.--N° 1599 SAMEDI 18 OCTOBRE 1873

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

_Texte:_ Le général Pourcet.--Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco, par M. Mayne Reid.--Nos gravures.--Les Théâtres.--Les frayeurs de M. Pommier, par M. Jean Bruno.--L'esprit de Parti (suite).--M. Léon de Rosny et le Congrès international des Orientalistes.--Bulletin bibliographique.--Exposition universelle de Vienne; les Bronzes de M. Domange Rollin.

Gravures: Le général Pourcet, commissaire spécial du gouvernement.--Sir Edwin Landseer.--Le dernier soldat prussien ayant foulé le territoire français.--Remise à la Prusse d'un convoi de forçats ayant opté pour la nationalité allemande. --La pêche des huîtres (6 gravures).--Un intrus, dessin de M. K. Bodmer.--M. Léon de Rosny, président du Congrès international des Orientalistes..--La nouvelle caserne d'infanterie de marine construite à Saïgoun.--Exposition universelle de Vienne: les Bronzes de M. Domange Rollin.--Rébus.

LE GÉNÉRAL POURCET

Le général Pourcet, commissaire spécial du gouvernement près le conseil de guerre appelé à juger le maréchal Bazaine, porte gaillardement ses soixante automnes. La moustache et les cheveux sont blancs, mais bien fournis et bien plantés; la chevelure est fine et soyeuse, la moustache et la mouche coupées court, selon l'ordonnance. Les traits du visage sont d'une grande ténuité, seul le front a un certain développement; la bouche, le nez, les yeux vifs et noirs sont petits. Le teint indique que le général a été brun; sa taille est un peu au-dessous de la moyenne des officiers; mais avec sa tournure droite et élancée, le général n'en a pas moins fort bon air en uniforme. Dans sa jeunesse, avec sa figure fine et distinguée, il a dû passer pour fort joli garçon.

Au repos, l'aspect du général Pourcet est toujours charmant; mais quand son esprit est tendu et qu'il darde les yeux sur le maréchal Bazaine afin de saisir au passage ses impressions en même temps qu'il écoute ses paroles, ses traits prennent une sévérité, une dureté qui ne nous rassurent que médiocrement sur l'attitude du ministère public, qui ne s'est encore manifesté que par quelques monosyllabes, de même du reste que la défense.

Le général est entré à Saint-Cyr en 1832; deux ans après il passait à l'école d'état-major, et nommé lieutenant au commencement de 1835, il ne tardait pas à partir pour l'Afrique, où il allait faire un séjour de près de trente ans.

Le général Changarnier, qui l'avait distingué pendant ses expéditions, le prit pour aide-de-camp en 1841, pour ne se séparer de lui qu'en 1850, époque à laquelle le général Régnault d'Angely osa renverser l'idole des Parisiens.

Pourcet retourna aussitôt en Afrique, où il remplit pendant plusieurs années les fonctions de chef d'état-major de la division d'Oran, sous un chef exigeant et difficile, le terrible Pélissier. Le subordonné n'ayant pas un caractère beaucoup plus souple que le supérieur, nous croyons savoir que leurs rapports laissèrent à désirer et que les torts n'étaient pas du côté du colonel Pourcet.

Nommé général de brigade, Pourcet fut désigné pour l'emploi de chef d'état-major du grand commandement de Toulouse. Son avancement, très-rapide au début, s'était singulièrement ralenti; chef d'escadron en 1848, il ne devenait divisionnaire qu'en 1869, malgré ses beaux services de guerre, son zèle et son instruction pourtant très-appréciés. Il avait eu les bénéfices des aides-de-camp d'un général en vue; il en connut les inconvénients, toujours nombreux et souvent graves dans les pays qui changent souvent de gouvernement et où les influences sont comme les branches d'une girouette. Pourcet ne voulant pas, comme tant d'autres, devenir un indicateur des vents, resta fidèle au souvenir de son vieux général, et marqua invariablement le nord, signe de froid.

La guerre le trouva général de division du 24 février 1869 et commandant de la province d'Alger. Maintenu dans la colonie au début de la campagne, il évita ainsi d'être pris à Sedan ou à Metz. En octobre, M. Gambetta le rappela en France pour lui confier un commandement digne de son incontestable valeur militaire, celui du 16e corps d'armée alors en voie de formation derrière la Loire.

Avec ses habitudes de sévère discipline et de commandement sans réplique, le commandant du 16e corps ne put supporter les nombreux actes d'indiscipline qui se commettaient dans ces amas de recrues auxquelles manquaient les soins matériels et la direction morale, faute de temps et de cadres.

Lorsque M. Gambetta, à la suite de la capitulation de Metz, fit sa célèbre proclamation, le général Pourcet manifesta son indignation en termes éloquents. Un de ses meilleurs divisionnaires, le général Barry, le surpassa encore par la véhémence de son langage.

Le général en chef d'Aurelles raconte, dans son _Histoire de l'armée de la Loire_, la scène émouvante qui eut lieu, le 1er novembre, à Marchenoir, lors de la réunion des officiers généraux, commandants de régiments, les membres de l'intendance et les chefs des divers services du 16° corps. «Au fond du coeur; dit le général d'Aurelles, je partageai l'indignation de mes officiers; mais, comme général en chef, j'avais des devoirs à remplir, et je m'efforçai de faire entendre des paroles d'apaisement.»

Très-peu de jours après, le général Pourcet envoyait sa démission, qui était acceptée. Cependant, cinq semaines plus tard, touché des malheurs de la France, il accepta le commandement du 25e corps, en voie de formation dans le Cher, et destiné à couvrir le grand vide qui allait s'élargissant entre les armées de Bourbaki et de Chanzy. En quelques jours, le nouveau commandant en chef sut faire preuve de coup d'oeil et d'audace dans l'exécution.

Décidé à gêner les communications des Prussiens, il dirigea sa première division, Bruat, sur Nevers, et se porta avec la seconde dans une direction tout opposée, vers Blois, par Romorantin. Ce mouvement fut exécuté avec un mystère et une célérité bien rares chez nous à cette époque, et le 29 janvier il refoulait brusquement les avant-postes prussiens en avant du faubourg de Vienne, sur la rive gauche de la Loire. Chassé de leurs embuscades et maisons crénelées, l'ennemi se rejeta en désordre dans Blois, abandonnant à Pourcet une centaine de prisonniers, désarmés et des munitions. Pour arrêter la poursuite, ils brûlèrent le tablier provisoire en bois établi par eux sur l'arche du pont, détruite lors de la retraite de Chanzy sur le Mans.

C'est sur ce beau fait d'armes que l'armistice arrêta le général Pourcet. A la paix, il fut appelé au commandement de la 12e division militaire à Toulouse, et nous ne serions pas étonné de le voir appelé à remplacer prochainement le doyen de nos commandants de corps d'armée, après l'accomplissement de la tâche difficile qui lui a été confiée dans le procès du maréchal Bazaine.

A. Wachter.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

L'événement de la semaine a été la quadruple élection du 12 octobre. Il faut le reconnaître le succès des candidatures républicaines a été écrasant.

En effet, dans la Loire, M. Reymond a été élu par 59,886 voix contre 24,588 données à son concurrent, M. Faure-Belon. Dans la Nièvre, la différence en faveur de M. Turigny a été de 11,617 voix. Dans les élections du 27 avril dernier, où les mêmes candidats s'étaient déjà trouvés en présence, l'écart n'avait été que de 1,150. L'Assemblée avait cru devoir alors annuler l'élection de M. Turigny et mettre le suffrage universel en demeure de faire connaître avec plus d'éclat ses préférences: le suffrage universel a répondu. Dans le Puy-de-Dôme, où le parti monarchique n'avait point tenté d'opposer une candidature à celle de M. Girot-Pouzol, celui-ci a été élu par 79,825 voix. Enfin, dans la Haute-Garonne, où le parti monarchique avait produit la candidature de M. Niel, et paraissait nourrir quelque espérance de succès, M. de Rémusat l'a emporté de 39,577 voix.

Ne semble-t-il pas que l'on doive conclure de ce quadruple échec infligé par les électeurs aux candidats du parti monarchique que le pays, partout où il est appelé à faire connaître ses désirs, se prononce pour la république, et que c'est encore sa parole qui seule peut trancher la grave question de la forme du gouvernement? Cependant les journaux de la fusion y trouvent des raisons impérieuses de conclure dans un sens tout différent et de marcher avec plus de résolution que jamais dans la voie où tente d'entraîner la France la majorité du 24 mai. Le _Français_ parle de la nécessité de ne pas prolonger d'un seul jour les retards qui ont fait battre son parti aux élections du 12 octobre. De même la _Patrie_ «appelle l'attention des promoteurs de la restauration monarchique sur les inconvénients qu'offrent la prolongation de l'incertitude touchant les conditions de cette restauration».

Pour l'_Univers_, c'est «la révolution qui a triomphé partout», et il conclut: «Pour arrêter le radicalisme il faut la monarchie». Et l'_Union_: «Voyez et jugez, parti conservateur, écrit-elle; voyez où est l'opinion en France, jugez s'il est temps d'y apporter remède.» Le _Journal de Paris_ conclut également au rétablissement de plus en plus indispensable d'une monarchie: «L'heure des résolutions viriles va sonner, dit-il. Il s'agit du salut même de la patrie. En vérité, si vous ne rétablissez pas la monarchie par le légitime souci de rejeter la révolution hors du gouvernement; si, après avoir rétabli la monarchie, vous ne vous pourvoyez point d'une loi municipale qui permette à l'autorité de gouverner, six mois ne se passeront pas avant que l'on n'acclame le général qui réprimera l'audace des nouvelles couches sociales, comme Tarquin le Superbe faisait des pavots de son jardin.» Enfin, car il faut en finir, toutes semblables sont les conclusions de l'_Assemblée nationale_: «Les élections du 12 octobre, écrit cette feuille, sont le suprême avertissement qui nous est donné. La logique des faits est marquée d'avance: c'est la monarchie immédiate, quelles qu'en soient les conditions; ou bien c'est, avec des étapes qui paraissent devoir être rapidement parcourues, retomber en Thiers, et de Thiers en Gambetta, et de Gambetta en Turigny, et de celui-ci en Pyat, Vermesch et Gaillard.»

Nous ne saurions voir, quant à nous, les choses sous une couleur si foncée, et il nous semble qu'entre le drapeau blanc et le drapeau rouge, il y a encore une place pour le drapeau tricolore. Au fond, ce qui est en cause ici, comme le fait remarquer le _Journal des Débats_, ce n'est plus la république, c'est le suffrage universel. Après le 24 mai, on se faisait fort de ramener le pays le plus facilement du monde et de dompter le suffrage universel en le «moralisant». L'expérience a prouvé qu'il y avait beaucoup de présomption dans cet engagement. Le ministère du 24 mai n'a rien ramené, et chaque jour le suffrage universel témoigne qu'on avait trop compté sur sa docilité. En présence de cette déconvenue, il serait téméraire d'espérer qu'un changement dans la forme du gouvernement serait plus efficace pour modifier les tendances bien connues de l'esprit national. Veut-on modifier ces tendances par la force? Qu'on le tente. Il nous semble toutefois qu'au lieu de montrer le poing à son temps avant de lui tourner le dos, il serait plus sage de s'accommoder avec lui, afin de tirer de ses nécessités, au profit des intérêts sociaux, tout le parti et le meilleur parti possible.

En attendant, tandis que le comité Changarnier délibère dans l'ombre et le mystère, les députés fusionnistes continuent leurs tentatives auprès de M. le comte de Chambord. Un membre du cercle des Réservoirs est parti ces jours derniers pour Salzbourg, où se trouve en ce moment le prétendant, auprès duquel il déploie les plus grands efforts pour l'amener à certaines concessions capables de grouper la majorité de l'Assemblée en un seul faisceau. A-t-il réussi? je ne sais. D'après les bruits qui courent, M. le comte de Chambord se montrerait disposé à céder sur le drapeau, mais en insistant sur son droit supérieur et inhérent, et sur la nécessité pour la France de le reconnaître avant tout. Quoi qu'il en soit, nous ne tarderons pas à être renseignés et édifiés à cet égard, et il est probable que la réponse de M. le comte de Chambord sera connue quand paraîtront ces lignes.

Le procès du maréchal Bazaine poursuit son cours à Trianon. Après le rapport du général Rivière, M. le président du conseil de guerre a ordonné, usant de son pouvoir discrétionnaire, la lecture d'un mémoire justificatif de l'accusé, qui n'est que la reproduction de celui que le maréchal avait lui-même publié antérieurement à son arrestation. Puis on a passé à l'interrogatoire. Avant d'y procéder, M. le président a fait connaître aux juges, au parquet, à la défense et au maréchal Bazaine les divisions qu'il se proposait d'introduire dans cet interrogatoire et qui doivent être reproduites dans l'audition des témoins.

Ces divisions sont au nombre de neuf. Les voici:

1° Prise de possession du commandement;

2° Opérations militaires depuis le 13 jusqu'au 19 août;

3º Communications avec l'empereur, le gouvernement, le maréchal de Mac-Mahon et divers;

4° Opérations du 19 août au 1er septembre 1870;

5º Défense et approvisionnement de la place de Metz;

6° Incidents et démarches diverses pendant le mois de septembre;

7° Communications avec le gouvernement de la défense nationale;

8° Dernières négociations;

9º Capitulation.

L'interrogatoire du maréchal Bazaine a commencé lundi dernier. Il a déjà porté sur les cinq premières divisions ci-dessus mentionnées. Ce qu'ont été les réponses de l'accusé, nous n'avons pas à l'apprécier ici. Sur ce point, nous croyons devoir garder pour nous nos impressions, et nous sommes certains que tout le monde comprendra et approuvera ce sentiment de réserve.

Une autre affaire, l'affaire Ranc, a été jugée le 13 octobre par le 3e conseil de guerre, présidé par M. le lieutenant-colonel Deloffre. M. Ranc n'ayant pas répondu à l'appel de son nom, le greffier a donné lecture d'un rapport dans lequel est passée en revue toute la vie de l'accusé et qui, sur les faits qui ont motivé les poursuites, n'apprend rien que ne connaissent nos lecteurs depuis deux ans. À la suite de cette lecture, le conseil, après en avoir délibéré, a condamné par contumace M. Ranc à la peine de mort.

ESPAGNE

Les nouvelles d'Espagne sont relativement satisfaisantes. Carthagène est investi par terre et par mer. Les insurgés font preuve d'énergie, mais les vivres commencent à manquer. Une dépêche de Madrid, en date du 14 octobre, annonce qu'il en resterait seulement pour trois ou quatre jours. On sait qu'un engagement a eu lieu le 11 entre l'escadre de l'amiral Lobo et les frégates intransigeantes. L'issue de cet engagement est d'un excellent augure. Après deux heures d'un combat acharné, dans lequel a été tué M. Mova, député et membre de la junte insurrectionnelle, les forces navales carthaginoises, fort maltraitées, ont été obligées de regagner le port.

Voilà pour le midi; quant au nord, le combat de Cirauqui paraît avoir eu plus d'importance qu'on ne l'avait d'abord supposé. Il semble que le général Moriones qui, depuis plusieurs jours, essayait de forcer les lignes ennemies, ait voulu surtout s'assurer de la valeur de ses troupes en les lançant contre les bandes navarraises, qui constituent la grande force des carlistes, attirer en Navarre une partie des insurgés du Guipuzcoa et de la Biscaye, et offrir ainsi au général Loma l'occasion de prendre l'offensive. Le général Moriones a atteint le premier but et paraît devoir atteindre les deux autres; en effet, dans son rapport sur le combat qui vient d'avoir lieu, il termine en disant que dans peu de jours les heureuses conséquences du combat de Cirauqui se feront certainement sentir, et que déjà l'on signale à Estella la présence de don Carlos, venu du Guipuzcoa au secours de son lieutenant.

ITALIE.

Le Journal officiel de Berlin publie une curieuse correspondance que viennent d'échanger le pape et l'empereur d'Allemagne. La lettre du pape est du 7 août. Il s'y plaint que toutes les mesures prises depuis quelque temps par le gouvernement allemand «ont de plus en plus pour but de détruire le catholicisme», et il demande à l'empereur s'il n'arrivera pas à se convaincre que «ces mesures n'ont d'autre effet que de miner son propre trône ...»

Dans sa réponse du 3 septembre, l'empereur se plaint de son côté qu'une partie de ses sujets catholiques aient, avec le concours de l'épiscopat, «organisé un parti politique qui cherche à troubler, par des menées hostiles à l'État, la paix religieuse qui règne en Prusse depuis plusieurs siècles», et il espère que le pape voudra bien «employer son autorité à mettre fin à une agitation fomentée à la faveur d'une déplorable falsification de la vérité et d'un abus de l'influence ecclésiastique». L'empereur se montre donc résolu à soutenir M. de Bismark dans sa lutte contre les catholiques, et il repousse les prières que le pape lui adresse, non-seulement comme chef de l'Église catholique, mais comme prêtre et pontife. «Tous ceux qui ont reçu le baptême appartiennent au pape», écrit Pie IX à l'empereur, qui proteste, et répond: «La foi évangélique que mes ancêtres ont professée et que je professe moi-même avec la majorité de mes sujets, ne nous permet pas d'admettre, dans nos rapports avec Dieu, d'autre intermédiaire que Notre-Seigneur Jésus-Christ.»

Le bruit court que par suite de l'absence prolongée de notre ambassadeur à Rome, M. Fournier, M. Nigra, ministre d'Italie en France, vient d'être autorisé par son gouvernement, à demander un congé et qu'il a quitté Paris.

Courrier de Paris

--Avez-vous vu l'Homme-Chien? Avez-vous vu le fils de l'Homme-Chien, plus chien encore que son père.

On s'abordait déjà en se faisant ces questions le moyen de s'amuser aux bagatelles d'une baraque au moment où se joue, à côté de nous, le drame de Trianon? Frivole, notre peuple l'est. Nul ne l'aura jamais été au même degré. Un rien le distrait. Rabelais disait: «Rien qu'avec un grelot à la main, vous le faites rire.» La moindre bizarrerie lui fait tourner la tête. Mais ce qui n'est pas moins vrai non plus c'est que tout ce qui se rapporte à son honneur le touche du premier coup au plus vif de l'âme. Voilà comment, l'autre soir, en lisant l'épisode relatif aux drapeaux que le maréchal Bazaine a livrés aux Prussiens dans les forts de Metz, des millions de Français ont senti les larmes leur venir aux yeux, larmes d'impuissance et de rage. A l'heure qu'il est, il ne s'agit plus d'une manifestation partielle ou fragmentée; la France entière s'emporte. On se demande en tout lieu comment cela a pu se faire.

Que n'imitait-il l'héroïque Beaurepaire qui s'est si bien brûlé la cervelle en rendant Verdun? se disait-on de tous côtés.

Au reste, l'étonnement a saisi chacun de nous à la gorge depuis l'ouverture de ces lamentables débats. Cette aventure de notre abaissement était pourtant assez connue. Mais en dépit des kilomètres d'écrits qu'on a publiés là-dessus, on ne connaissait encore la vérité qu'à demi. Le rapport du général de Rivière projette sur notre chute des lueurs inattendues, une lumière qui ne laisse plus rien dans l'ombre. Comme il est bien visible que nos revers nous viennent en grande partie de nous-mêmes! Comme nous avions bien cent fois tout ce qu'il nous fallait pour ne pas tomber!

A l'heure où tout cela n'en était encore qu'au prologue, les Italiens s'égayaient de l'événement, les ingrats! Pasquin et Marforio engageaient un dialogue de jolis coeurs.

«Marforio.--Qu'est-ce qu'il y a de neuf aujourd'hui?

«Pasquin.--Une nation de romanciers qui déclare la guerre à une nation de géomètres.»

Le restant de la scène est fort piquant; je ne vous le rapporterai cependant pas, parce qu'il nous oblige un peu trop à mettre le doigt sur nos hontes. Tenons-nous-en au mot de Pasquin:

«Une nation de romanciers.» C'est de nous, bien entendu, qu'il s'agit. Mon Dieu, oui, l'abus du roman nous a toujours perdus. Cette fois là entre autres. Une femme veut empêcher qu'un Hohenzollern ne s'asseye sur le trône d'Espagne, cherchant à garder ce fauteuil pour une autre, qui en était descendue. En quoi cela nous intéressait-il, nous autres? Nous savons bien, d'ailleurs, ce qui n'aurait pas tardé à arriver. Tout juste ce qui est advenu dix-huit mois plus tard à Amédée de Savoie, le bien avisé. Peut-être plus vite que ça encore, le Hohenzollern serait retourné sans tambour ni trompette dans le pays de la bière brune et des contes fantastiques. Mais non, il a fallu faire la guerre pour une idée de femme. Premier chapitre du roman.

Les autres chapitres, passons-les rapidement sous silence. Frédéric II avait dit: «Pourquoi je l'emporterai sur les Français? Tiens, parce que Soubise a quatre-vingt-dix-neuf cuisiniers et un espion et que j'ai, moi, quatre-vingt-dix-neuf espions et un seul cuisinier.» Cette même situation s'est reproduite fait pour fait; n'est-ce pas, hélas! suffisamment romanesque? Mais ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est ce qui se passe à Metz quand un inconnu se présente, amené par l'ennemi, agitant son mouchoir au bout de sa canne. Qu'est-ce que c'est que Régnier, si ce n'est un copiste du Rocambole de Ponson du Terrail? Voyez-vous d'ici Bourbaki, le plus brave de nos soldats, poussé à se déguiser comme un personnage de feuilleton? Bismark, tenant, à Versailles, les fils de cette intrigue, a plus d'un point de ressemblance avec l'esprit satanique qu'Eugène Sue a placé dans la _Salamandre_. Hélas! d'un bout à l'autre, tout est roman là-dedans et, en même temps, c'est la plus cruelle et la plus sérieuse des histoires!

Trianon est devenu méconnaissable. Nous voilà bien loin du temps où, au spectacle des bergeries de Marie-Antoinette, le chevalier de Florian disait que les deux palais et leur beau parc formaient ne «île de Calypso». Trianon est, pour le moment un corps-de-garde, une forteresse. Il y pousse des faisceaux de fusils; il y croit des sabres. On a vu un canon de sept à cent pas de cette chapelle païenne qu'on appelle le Temple d'Idalie. Et toute cette mise en scène ne se comprend que trop après qu'on a lu le rapport du général de Rivière. Attendez. Nous ne sommes qu'à un commencement. Les conséquences de la capitulation de Metz vont se dérouler une à une, sous nos yeux. Tant de soldats de tout grade, entrant de plein-pied dans un domaine autrefois voué seulement à l'idylle, c'est une préface. Toutes les mères le disent à leurs enfants à la mamelle: il faudra songer à reconquérir un jour ce que Bazaine et ses coopérateurs nous ont fait perdre.

Il n'y a donc pas de mal à ce que le bruit du tambour se mette, dès à présent, à dissiper les échos trop élégiaques des anciennes résidences royales. Tout doit concourir à nous ramener à des moeurs guerrières.