L'Illustration, No. 1598, 11 octobre 1873
Part 4
En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la reine. Un figuier des Banians, développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur la case royale. Dans les replis de ses racines, contournées comme des reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent venir avec une expression de sauvage ironie.
Tout le jour assises, dans un demi-sommeil, elles sont immobiles et silencieuses comme des idoles. C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.
Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et hospitalières; elles sont charmées qu'un étranger prenne place près d'elles, et vous offrent toujours des cocos ou des oranges.
Elisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de mille hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur de nos armées dépasse leurs conceptions.
L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur suffisent, leur curiosité est satisfaite et la réception terminée; la cour se momifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller l'attention, on ne prend plus garde à vous.
La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.
Mais, au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle encore l'élégance de cette architecture primitive.
Sur une estrade de larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de l'édifice sont formées de branches de citronniers, choisies entre mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à former des dessins réguliers et compliqués.
Là encore, la cour, la reine et ses fils passent de longues heures d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardent soleil.
Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est impénétrable. Est-ce tristesse, ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...
Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de le savoir; peut-être cette inévitable fille nous rapprendrait-elle. Mais tout porte à croire qu'elle l'ignore, et il est possible même qu'elle ne se le soit jamais demandé.
Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner plus à loisir.
Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier silence, conserve encore une certaine grandeur.
Un soir, au clair de lune, comme je passais seul dans un sentier boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.
Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait mourir.
Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.
Vaékéhu était étendue à terre et tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme révélait une poésie inconnue, pleine d'une amère tristesse.
Le lendemain de grand matin, je quittai Nuka-Hiva pour n'y plus revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux rois tatoués ses ancêtres.
Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme et l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur.
Julien V...
NUKA-HIVA
Le déjeuner
Près d'une table toute servie une jeune fille est debout.
Sa taille est fine et souple, son air à la fois malin et candide, son front pur. Bon pied, bon oeil, bon coeur et bon appétit.
Elle tient à la main une assiette dans laquelle fume le potage qu'elle s'apprête à manger. Elle y a plongé une première fois la cuiller qu'elle a approchée de sa bouche. Mais le potage, brûlant, a trompé son attente. Vite, soufflons. Donc elle souffle, en attendant mieux. Elle ne semble pas d'ailleurs pressée outre mesure. Elle a là, sous les yeux, un spectacle qui la réjouit, et semble captiver son attention. La table est posée près de la fenêtre, la fenêtre est ouverte et par cette fenêtre, une bande d'aimables parasites, les hôtes du pigeonnier, à tout coup fait irruption dans la chambre. Elle a pris possession de la table, et comme en pays conquis elle en use ou plutôt en abuse.
Ce n'est rien, comme vous voyez, ce sujet de tableau, choisi par M. Caraud; et cependant, de ce rien, il a fait une chose charmante, devant laquelle, au Salon de cette année, on s'oubliait volontiers. Toile très-gracieuse et très-délicate, oeuvre d'un artiste du talent le plus fin.
L. C.
LES MYSTÈRES DE LA BOURSE
Ce qu'il faut faire pour moraliser la bourse
Que de choses nous aurions encore à mettre en lumière pour bien faire comprendre les envahissements du Jeu de la Bourse et les ravages qu'il a produits dans les familles depuis un demi-siècle! Mais il nous suffira de nous arrêter à deux considérations dernières.
* * *
Non-seulement tout le monde est attiré par un irrésistible penchant vers le tourbillon de la Bourse, mais ce tourbillon va si bien s'élargissant qu'il ne fait plus de tout l'occident de l'Europe qu'un seul et unique marché.
Dès qu'un premier cours a été coté par la Coulisse sous le péristyle de la Bourse, on voit s'établir un va-et-vient du télégraphe à la Bourse et de la Bourse au télégraphe. C'est un feu roulant de dépêches pour les départements, pour Londres, Bruxelles, Amsterdam, Vienne, Berlin. Agents de change, coulissiers, banquiers, sociétés de crédit, changeurs, font parvenir toutes les variations à leurs correspondants, de manière à profiter, si c'est possible, d'une place à l'autre, des moindres fluctuations de la rente. Tout mouvement de nos fonds publics se répercute ainsi sur toutes les bourses par une gerbe de dépêches qui se croisent à travers l'Europe et qui donne au marché des proportions infinies. Ce n'est plus un marché, c'est un monde en ébullition.
Songez enfin que, bien souvent, quand les cours, sauf l'imprévu, sont au calme plat, les acheteurs savent, par la multiplicité de leurs opérations, compenser l'atonie des affaires. On vend et l'on achète alors par brassées. Ainsi nous nous rappelons avoir assisté à ce gigantesque coup de crayon.
La rente, suffoquée de chaleur, haletait à 71 fr. 20 c.
--A vingt-deux et demie, envoyez! glapit un agent acheteur.
--Oui, cria un autre agent vendeur.
--Combien? quinze mille?
--Oui.
--Trente mille?
--Oui.
--Soixante mille?
--Oui.
--Cent vingt mille?
--Oui.
--Trois cent mille?
--Oui.
--Six cent mille?
--Oui.
--Neuf cent mille?
--Oui.
--Douze cent mille?
--Oui.
Et les deux agents de la Coulisse inscrivirent d'un seul coup de crayon, sur leurs carnets, l'un un achat de DOUZE CENT MILLE FRANCS DE RENTE TROIS POUR CENT, l'autre une vente de la même somme. Vingt mille francs de courtage!
Avec un franc de hausse ou de baisse, c'était pour l'acheteur ou le vendeur une perte de 400,000 fr.! Étonnez-vous donc auprès cela de voir arriver des fuites, des culbutes et des suicides! Qui aime le danger y périt, et l'on récolte toujours ce qu'on a semé.
* * *
Étant donné cet exposé sincère du marché de la Bourse, la première pensée qui surgit dans l'esprit de l'observateur est celle-ci:--Que faudrait-il faire pour moraliser le marché de la Bourse?
Ce qu'il faudrait faire? Bien peu de chose, un tout petit article de loi que nous allons vous faire connaître et qui ferait de la Bourse un marché semblable à tous les autres.
C'est là, en effet, la question mère auprès de laquelle disparaissent toutes les autres. Qu'importe que la Bourse fasse danser sur les raquettes de la hausse et de la baisse des millions et des milliards, si ce marché ne doit éternellement rappeler que la rue Quincampoix, et si foutes ces opérations ne doivent représenter que le jeu.
Que disons-nous, le jeu? C'est la friponnerie qu'il faut dire, et nous appelons sur ce point toute l'attention de nos lecteurs, car c'est avec le vif désir de voir disparaître le jeu et les duperies de la Bourse que nous avons publié cette étude.
Le jeu de la Bourse n'est en réalité qu'une duperie. Et pourquoi? Est-ce parce que ces opérations ne reposent que sur la spéculation? Nullement. On spécule sur les alcools, on spécule sur les farines, on spécule sur les cotons, et ces spéculations qui ruinent et enrichissent aussi bien que la hausse et la baisse de la rente, n'ont jamais donné lieu au reproche de friponnerie. La spéculation est le grand moteur des affaires.
Pourquoi donc la Bourse est-elle seule à soulever à bon droit les colères de l'opinion et la réprobation de la conscience publique?
Parce que la loi n'admet que le marché au comptant, et permet au spéculateur de faire du marché à terme, un pari non reconnu par le Code. Or tant que ce marché à terme sera ainsi livré à la merci de la mauvaise foi, tant qu'un fripon pourra recevoir ses bénéfices quand il aura gagné, et refuser de payer, la loi à la main, quand il aura perdu, la Bourse souffrira du triste renom qui s'attache aux maisons de jeu, et la fortune mobilière de la France n'aura pas pour son marché l'autorité morale que donne la sanction invariable de la loi.
Voici, en effet, ce qui se passe tous les jours. Un spéculateur se présente. Il opère à terme, et avant que le compte soit réglé à la liquidation, il est impossible de savoir si l'opération est fictive ou sérieuse! Bien mieux: plus l'opération est forte, c'est-à-dire plus elle engage le client, l'agent de change et le marché, plus aussi cette opération présentera de risques, car l'importance de la vente ou de l'achat est précisément l'argument favori, presque toujours mis en avant, pour établir l'opération comme un pari et pour refuser le payement.
Et voilà plus d'un demi-siècle que la Bourse ouvre ainsi ses portes à la malhonnêteté! Voilà plus d'un demi-siècle que le crédit de l'État roule sur une pareille énormité, et que la friponnerie a ses coudées franches sur un marché qui remue journellement des milliards! Un pari? A la Bourse? Quand il s'agit de la rente? Un pari, quand il s'agit d'actions et d'obligations? La conscience se révolte devant un tel scandale et devant les méfaits sans nombre qu'il peut engendrer.
Voyez jusqu'où peut aller la duperie. Un spéculateur achète 100,000 fr. de rente à terme chez un agent. Mais qui peut savoir si, au moment où il achète ces 100,000 fr. de rente, il ne fait pas la contre-partie chez un autre agent? Et cette double opération commandée en vue de la fraude, qui peut savoir si elle ne se reproduit pas deux fois, trois fois chez d'autres agents?
Vous voyez le résultat, et que de fois n'a-t-on pas eu à le constater? L'opération qui donne un compte créditeur voit arriver le client qui reçoit son argent, tandis que l'opération qui donne un compte débiteur n'obtient de lui qu'un refus, et aux sommations réitérées de l'agent de change, à l'assignation qui le fait paraître devant un tribunal, il invoque la loi et répond tranquillement: J'ai joué! Et le tribunal résilie le marché!
Étonnez-vous donc que l'opinion reste hostile à la Bourse?
* * *
Un pareil état de choses est-il tolérable? Pourquoi donc le marché à terme, qui est l'âme du commerce dans le monde entier, ne serait-il pas admis à la Bourse? Pourquoi donc la rente qui est le titre de l'État, qui donne la mesure du crédit public, serait-elle réservée au rôle indigne des spéculations immorales?
Il n'y a pas deux poids et deux mesures. A la Bourse, comme ailleurs, acheter et vendre, soit au comptant, soit à terme, sont deux actes légaux, sérieux, indéniables, parfaitement déterminés et qui doivent produire pour la rente les mêmes effets que pour toute autre propriété. Le droit commun, voilà la règle, et en dehors d'elle, il n'y a point d'autre solution.
Le marché à terme a été la plaie de la Bourse, il faut que cette plaie disparaisse; il a causé de graves désordres, il faut que l'ordre les fasse oublier; il a souffert de l'ambiguïté de la loi, il faut que la loi, dépouillée de ses ambages, lui rende l'estime, la faveur et la confiance du publie.
Une loi est donc nécessaire, et cette loi que nous invoquons est facile à faire. Une phrase peut la résumer tout entière, et cette phrase la voici:
«La loi reconnaît, sans aucune distinction, toutes les opérations faites à la Bourse.» Cette solution est la seule pratique, la seule juste, la seule vraie, la seule conforme aux principes du droit et aux progrès des temps. Le marché au comptant est le marché des peuples primitifs, le marché à terme est le marché des peuples civilisés qui font plus d'affaires par le crédit que par les capitaux.
Devant un texte aussi précis, la fraude n'aura plus rien à tenter, et la suspicion ne troublera pas de ses nuages malsains les opérations à ternie. La loi étant précise, les actes deviendront également précis. Tout ordre donné sera un engagement ferme. Chacun saura à quoi il s'engage, et quand le spéculateur saura qu'à chacune de ses opérations, il suspend sa fortune, son honneur et le repos de sa famille, il fera de mûres réflexions avant d'engager inconsidérément, dans une vente ou dans un achat, ce qu'il a de plus précieux au monde!
Léon Creil.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
_Itinéraire descriptif_, historique et archéologique de l'Orient, par M. Emile Isambert. Première partie, Grèce et Turquie d'Europe, 2e édition. Paris, Hachette, 1873.--Si le principal mérite d'un livre doit être de satisfaire pleinement aux besoins et aux goûts de ceux auxquels il est destiné, on peut dire, sans s'exposer à aucune contradiction, que l'ouvrage composé par M. Emile Isambert est, sous tous les points, excellent. Celui qui voyagera en Grèce et dans la Turquie d'Europe, ayant à la main ce guide fidèle, verra sans aucun doute, beaucoup plus de choses que s'il marchait à l'aventure, et surtout il les verra mieux.
La première partie de cet itinéraire de l'Orient embrasse la Grèce et la Turquie d'Europe. Elle est naturellement divisée en deux sections précédées, l'une et l'autre, d'un abrégé substantiel où sont résumées la géographie et les conditions climatériques des diverses localités, les évolutions historiques des Grecs anciens et modernes, l'invasion des Turcs, la situation réelle qu'ils ont en Orient, leur religion, leurs usages, le caractère de leur architecture, etc. les notions préliminaires, indispensables à ceux qui ne sont pas très-familiers avec le monde oriental, seront utiles aux érudits eux-mêmes qui rencontreront là, condensé en quelques pages, ce qu'il faudrait chercher parmi plus de cent volumes.
Faisons d'abord observer que la Grèce proprement dite et la Turquie d'Europe ont une physionomie différente et ne produisent pas le même genre d'impression. Le voyage de Grèce est surtout archéologique. L'homme y joue le premier rôle, on en voit la grandeur et la faiblesse dans ce peuple qui a élevé de si belles oeuvres aujourd'hui en ruines. C'est presque exclusivement le passé qui nous attire lorsque l'on se rend en Grèce, et le présent humble ou misérable fait encore ressortir davantage quelle devait être l'élévation de ce qui n'est plus.
Le voyage de la Turquie d'Europe est au moins aussi pittoresque qu'historique. L'homme des temps anciens s'efface devant la nature; la nature se montre là à la fois charmante et grandiose, prête à prodiguer d'inépuisables richesses au travail qui daignerait la solliciter.
L'itinéraire général est partagé en un grand nombre d'itinéraires particuliers; le livre fait connaître les distances à parcourir, les moyens de transport et de dépense: chaque route est très-minutieusement détaillée; l'aspect changeant des paysages, la succession des vallées et des collines, les montagnes et les rochers, les rivières, les sources, les lacs; les constructions pélasgiques, les temples grecs, les tombeaux, les châteaux francs, vestiges de la conquête latine du XIIIe siècle, les églises et les monastères, les traces de campement militaire et les lieux célèbres par quelque grande bataille, rien, en un mot, n'a été oublié.
Pour la partie archéologique, M. Emile Isambert a consulté les mémoires si remarquables des élèves de notre école d'Athènes et les travaux des plus savants explorateurs modernes de la Grèce. Dans la partie topographique et pittoresque, il se plaît à citer plusieurs célèbres écrivains voyageurs, Lamartine, Chateaubriand, Théophile Gautier. Ces emprunts habilement intercalés par l'auteur dans son propre texte, lui permettent d'échapper à la sécheresse d'une nomenclature géographique. Quoi de plus poétique, pour ne citer qu'un exemple, que le tableau si animé des deux rives du Bosphore! Les descriptions des villes, toutes précédées d'une notice historique, sont quelquefois assez étendues, comme celles d'Athènes et de Constantinople; celui qui suivra scrupuleusement toutes les indications du livre, pourra s'éloigner d'Orient avec la certitude, presque absolue d'avoir vu tout ce qui était digne d'intérêt.
Tel est l'ouvrage de M. Emile Isambert. C'est un immense et très-sérieux travail qui a exigé les plus longues et les plus patientes recherches. De pareils livres sont très-propres à répandre parmi tous le goût des voyages en les rendant plus faciles et plus agréables. On dit que les Français devraient sortir de chez eux pour étudier les autres peuples. Or, nous pensons qu'une fréquentation de la Grèce nous serait profitable. Nous y verrions qu'un peuple, après avoir fait de grandes choses, doit inévitablement, quoique doué de qualités supérieures, s'il manque d'esprit politique et se consume en divisions stériles, perdre la vitalité première de sa nationalité; nous verrions qu'en suivant cette voie, toute nation marche infailliblement à la dégradation et à la servitude.
Richard Cortambert.
M. Jouaust, qui a achevé ses deux ouvrages exquis, les _Contes_ de Boccace et ceux de Marguerite de Navarre (deux raretés déjà, deux chefs-d'oeuvre), va publier tantôt un _La Fontaine_ étonnant, avec des dessins de Gérôme et de Detaille, une oeuvre d'art à propos d'une inimitable oeuvre littéraire.
_Almanach lorrain de Pont-à-Mousson_ (Première année).--Il faut signaler à l'Alsace et à la Lorraine tout ce que la France essaie de faire pour entretenir dans ces provinces l'amour de ta mère patrie. En éditeur de Pont-à-Mousson,--la frontière de France aujourd'hui,--M. Ory, publie ainsi la première année d'un almanach lorrain qui, répandu dans les campagnes autour de Metz, pourra apprendre à bien des gens qu'ici ou ne les oublie pas. M. Georges Perrot a donné à cet almanach une page excellente sur le siège de Paris et j'y ai trouvé, signés L. F., des souvenirs d'une intensité d'émotion et de vérité tout à fait remarquables, des souvenirs d'un soldat du 94e de ligne (2e armée de la Loire). M. Gérardin a écrit aussi de bien curieuses recherches sur l'histoire de Pont-à-Mousson pendant le règne de Louis XVI et la Révolution française, et M. Claude, député de Meurthe-et-Moselle, y conte éloquemment la légende de Jacques Bonhomme.
OEuvre utile entre toutes, cet almanach est un lien populaire entre la France française et ce qu'on pourrait appeler, hélas, la _France allemande!...._
_Rêves et devoirs_, par M. Théodore Froment (I vol., A. Lemerre).--Chaque poète prend ses inspirations où il les trouve. M. Froment est professeur et son horizon d'habitude c'est la classe avec ses murs nus, son tableau noir, ses pupitres luisants. Il a logé sa Muse dans une étude de collège et il a caractérisé ses vers par ces deux mots: _Rêves et devoirs._ Les rêves sont simples et honnêtes, les devoirs sont de tous les jours. M. Froment a dédié ses vers à ses élèves, à ceux qu'il enseigne et guide:
Ainsi donc à vous cet ouvrage: Si peu qu'il soit, c'est votre bien. Amis, je vous en fais hommage Et mets à la première page Votre nom à côté du mien.
Ces vers intimes, sincères, profondément sentis, manquent de variété sans doute. Le devoir universitaire est un peu uniforme. Pourtant M. Froment a su dégager une poésie vraie et souvent touchante de sa pensée et de ses occupations quotidiennes.
_Le Roman de l'histoire_, par M. Jules d'Argis (1 vol., Société des gens de lettres).--C'est un gros volume compact où le roman et l'histoire, comme le promet le titre, s'entremêlent. On y trouve de tout un peu, comme dans les oeuvres complètes; des nouvelles, des chroniques, des voyages et de la critique. _Les Fiançailles de mademoiselle de Bourgogne, le Dernier sourire de Charles II et François 1er à Madrid_, sont des chapitres intéressants. A propos du premier Empire, de M. Thiers et de M. Lanfrey, M. Jules d'Argis a trouvé le moyen de dire des choses intéressantes et nouvelles. C'est ce qu'il voulait, lorsqu'il donnait à son livre cette épigraphe tirée de Buffon:
«L'art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que l'art d'en dire de grandes.»
_La Ligue d'Alsace_, première série, 1871-1872 (1 vol. in-18).--«Depuis la conquête prussienne, une puissante société secrète, la Ligue d'Alsace, s'est fondée en Alsace-Lorraine et y imprime une feuille clandestine, qu'elle fait largement distribuer par ses adhérents avec la complicité unanime du pays. «Cette feuille, qui s'imprime on ne sait où, qui est glissée sous les portes on ne sait par qui, est petite, typographiée sur deux colonnes, en français d'un côté, en allemand de l'autre. Jamais la police prussienne n'a pu saisir les distributeurs de ces patriotiques feuilles volantes. L'éditeur Lemerre a eu l'idée de publier les numéros de cette gazette clandestine parus depuis le 1er mars 1871 jusqu'au 1er janvier 1872. C'est la chronique même des efforts de l'Alsace-Lorraine, de ses protestations et de ses luttes contre les conquérants. _La Ligue d'Alsace_ stimule le patriotisme, flétrit les désertions, ravive les souvenirs de la patrie. Cette sorte de _charbonnerie_ organisée, riche, intrépide, tient en échec l'empire d'Allemagne et ne regarde point comme accomplie l'oeuvre de M. de Bismarck. Elle a ses presses, ses armées de distributeurs et de contrebandiers, ses dépôts, ses réunions régulières, et la police allemande sent autour d'elle l'influence de cette _Ligue_ insaisissable.
Tout le monde, tout ce qui est français, voudra connaître les numéros de _la Ligue d'Alsace_ ainsi réunis en volume. Le livre se vend au profil de l'oeuvre d'Alsace-Lorraine. Ce n'est pas une oeuvre de littérature, c'est mieux que cela, c'est une oeuvre de combat et de patriotisme.