L'Illustration, No. 1597, 4 octobre 1873

Part 2

Chapter 23,860 wordsPublic domain

En voici un que nous avons entendu débiter par un Nemrod qui arrive de Normandie.

Du côté de Bayeux, un villageois avait promis à son curé de lui envoyer un lièvre, le jour même de l'ouverture de la chasse.

A une semaine de là, le bon curé rencontre le rustre:

--Eh bien, mon garçon, lui dit-il, et ce lièvre?

--Comment, moussieu le curai, est-ce que vo ne l'avais poin encore?

--Non.

--Ah! mais, je n'en reviens point.

--Comment cela?

--Pardine, aussitôt que j'l'ai vu pas bien loin de nout' farme, j'y ai dit: «Va-t-en vite chez moussieu l'curai.» Et i n'y a point étai, l'grigou? C'est point bien d'sa part, savais-vous!

Le narrateur ajoutait:

--Le bon curé rit encore aux larmes en racontant cette pyramidale naïveté de son paroissien.

Quant à nous, nous pensons que le narrateur et le curé sont encore bons enfants s'ils croient que les paysans d'aujourd'hui ont cette naïveté-là.

Il n'y a pas eu de prix pour le concours Troyon.--Tout le monde s'y attendait bien.

Philibert Audebrand.

UN DRAME DANS LE DÉSERT

Vous ne connaissez pas l'Amérique! Voilà ce que ne cessent de nous répéter sur tous les tous les Américains que nous fait rencontrer le hasard de l'existence parisienne. Vainement prouvons-nous que nous avons lu avec fruit les livres de Tocqueville et d'Ampère. Le premier est vieux, et n'était pas absolument vrai, même quand il a paru. Quant au second, utile au voyageur qui veut se borner à parcourir certaines villes privilégiées, en formation ou en décadence, il n'apprend rien sur la vie générale telle qu'on la comprend et qu'on la pratique, sur les moeurs, le caractère, et ce qui peut constituer le présent et l'avenir de la sociabilité d'un peuple.

On ne sort pas de là. Si vous insistez, vous ne tarderez pas à être écrasé sous une avalanche d'anecdotes et de faits particuliers qui démoliront pièce à pièce toutes les notions que vous aviez péniblement classées dans votre esprit. C'est ce qui m'est arrivé, et voilà pourquoi j'avertis le lecteur au moment de conter un drame américain.

Les tribus indiennes, si bien décrites par Chateaubriand, subsistent encore sur quelques points de l'immense territoire que peuplent et civilisent les continuateurs de Washington. Mais chaque jour voit diminuer leur importance. De beaucoup, il ne reste plus que le nom. Quelques autres sont réduites à un tel petit nombre d'individus qu'ils ne valent même pas la peine d'être domptés. Le wisky en a eu raison bien mieux encore que la poudre de guerre. C'est en vain que certains chefs intrépides protestent contre cette destruction qui s'attaque à l'homme adulte et par conséquent s'oppose à la reproduction et à la propagation de l'espèce. Tout au plus parviennent-ils à se montrer dignes de leurs ancêtres et à nous faire voir ce qu'étaient les Indiens d'autrefois.

Tel était Maha, un des plus illustres des Chérokées, au moment où l'on conçut l'idée de relier par un chemin de fer New-York à San-Francisco et à l'Océan Pacifique. Les exploits de guerre et de chasse de Maha étaient célèbres dans toutes les prairies, et on ne prononçait qu'avec respect le nom de l'Oiseau-Moqueur, ainsi que l'avaient surnommé ses compatriotes. Il ne vit pas d'un bon oeil l'entreprise nouvelle. On l'entendit souvent proférer des menaces contre ces empiètements qui venaient troubler la tranquillité des solitudes et rendre plus pénible encore l'existence précaire des Indiens. Quand ils n'étaient pas en nombre, les travailleurs étaient, souvent interrompus par une irruption soudaine et une attaque à main armée. On ne saura jamais le nombre exact de ceux qui ont payé de leur vie ce rôle de pionniers de la civilisation que nous admirons de loin. On a pu dire sans exagération que, dans certaines solitudes, chaque traverse avait été arrosée du sang d'un homme. La civilisation qui veut marcher à grandes guides ne s'arrête pas pour si peu.

Maha n'en vit pas moins s'établir le chemin de fer du Pacifique, et les wagons roulèrent de New-York à San-Francisco, et réciproquement, emportant marchandises et voyageurs. Il en conçut un ressentiment profond. Il ne comprenait rien à cet ouragan de feu qui bravait son intrépidité. Mais il lui avait voué une haine farouche, une de ces haines de sauvage qui est à peine satisfaite par la mort. Il fallait que Maha eut raison de son ennemi ou qu'il périt.

Il résulta de cette résolution prise, une série d'embuscades plus ou moins ingénieuses et des accidents de toute sorte dans le détail desquels nous n'entrerons point. Les déraillements ne comptent guère dans l'existence américaine. Toutes les routes en ce pays sc ressentent plus ou moins de la précipitation avec laquelle elles sont construites. Pourvu qu'elles conduisent au but, peu importe si elles n'offrant pas au voyageur toutes les garanties qu'on rencontre sur nos belles et grandes routes d'Europe. Sous ce rapport, le chemin du Pacifique ne pouvait faire exception à la règle nationale. Les accidents préparés et imaginés par Maha et les Peaux-Rouges qu'il commandait ne produisirent pas plus d'effet qu'ils n'en auraient produit dans les environs de Baltimore et de Boston. On fut même quelques mois à ne pas soupçonner les Indiens d'être pour quelque chose dans les rails coupés et les traverses enlevées. Quand on s'en aperçut, Maha reconnaissait déjà l'inutilité de ses ruses et de ses efforts et changeait de tactique.

Avec la patience de l'Indien qui surveille toutes les habitudes de la proie qu'il guette, Maha se mit à observer la marche des trains. Il voulait en étudier et en surprendre le mécanisme. Car il était trop intelligent pour n'avoir pas compris tout de suite que le monstre de feu obéissait à une direction savante. Il devina le rôle important que jouaient le mécanicien et le chauffeur. Et dès lors son plan fut arrêté, un plan qui exigeait une hardiesse, une agilité, une vigueur dont les sauvages seuls sont capables. Mais, sous ce rapport, Maha était en fonds, il n'avait pas son pareil dans les Prairies de l'ouest.

Il ne mit personne dans sa confidence, ni parmi les anciens de sa tribu, ni parmi ses jeunes compagnons d'aventures. Car il n'avait besoin d'aucun secours pour mener à bien l'audacieux projet qu'il avait conçu et profondément mûri.

Par une belle journée de juin, au moment où le soleil à son zénith couvrait de ses feux ardents toute la plaine, Maha, que les Chérokées appelaient l'Oiseau-Moqueur, s'embusqua donc le long des rails, dans l'endroit le plus désert, et attendit le passage du train. Le souffle puissant de la locomotive et les sifflets stridents ne tardèrent pas à se faire entendre. Le convoi de San-Francisco arrivait à toute vapeur. Pas d'autre bruit dans l'immense solitude. Le calme universel avait une solennité qu'on n'oublie jamais quand on a été une fois dans sa vie témoin de ce spectacle grandiose. Les animaux sauvages eux-mêmes se reposaient dans les hautes herbes, et attendaient que le soleil eut tempéré ses ardeurs.

Maha veillait avec confiance. Il avait examiné ses armes. Il était certain de tenir sa vengeance.

Les premiers wagons le frôlèrent dans son embuscade. Il les laissa passer pour mieux calculer son élan. Puis, avec une adresse qui ne surprendra pas ceux qui ont étudié les sauvages et savent de quels tours d'agilité ils sont capables, il sauta et se maintint sur le marchepied. Dans les wagons, on vit passer comme un fantôme le visage richement tatoué du chef Chérokée qui se glissait le long du convoi et arrivait jusqu'à la locomotive. Seuls, le chauffeur et le mécanicien n'avaient rien vu et continuaient à diriger la marche de la vapeur avec une entière sécurité. Ils étaient en péril de mort.

L'intrépide Indien a sauté sur la machine. D'un coup de tomahawk; il abat le chauffeur à ses pieds; d'un coup de couteau, il tue le mécanicien. La main vengeresse est aussi rapide que l'éclair. En un clin d'oeil les cadavres sont scalpés, et l'Oiseau-Moqueur s'élance et se tient debout sur le tender comme un triomphateur. Il tient à la main et brandit comme un trophée les chevelures de ses ennemis et hurle un chant de guerre sauvage. Tous les voyageurs ont reconnu cette voix. Dans toutes les veines court un frisson de terreur. Un marche à une mort imminente, certaine; car le train n'a pas ralenti sa vitesse. Au contraire, la vapeur n'étant plus contenue et dirigée déploie toute sa vigueur. Tant que le charbon et l'eau ne feront pas défaut, on poursuivra cette course vertigineuse.

Les stations intermédiaires sont brûlées. Pleins d'épouvante, les aiguilleurs et les cantonniers voient passer ce train lancé avec une vitesse insensée et ce singulier mécanicien. Chacun comprend le péril et devine en gros ce qui est arrivé. Mais impossible de porter le moindre secours. Il n'y faut même pas songer. On doit rester sourd aux cris de détresse des voyageurs, dont les terribles lamentations réveillent tous les échos des solitudes. L'Oiseau-Moqueur les entend, et il jouit de son oeuvre. Il est heureux des larmes qu'il fait couler. Dans son coeur, il est le plus grand des hommes, des guerriers de sa tribu. En un seul jour; il a vengé les Peaux-Rouges de toutes les vexations, de toutes les injustices séculaires que leur font subir les Américains.

Le drame cependant n'était pas fini. Si la situation était singulièrement aigüe, elle allait encore le devenir davantage, par la seule péripétie qui n'avait pu entrer dans la tête et dans les prévoyances de l'Oiseau-Moqueur.

Comme dans tous les convois à long parcours, la société est fort mêlée dans les wagons. Il y avait beaucoup de femmes et d'enfants. Certains compartiments étaient même occupés par des familles entières. Quelles tendresses déchirantes furent échangées dans ces moments suprêmes, nous ne le dirons pas. On les devine aisément. C'est principalement devant la mort imminente que toutes les affections du coeur se donnent libre carrière, et l'homme civilisé est le même sous toutes les latitudes.

Parmi les passagers se trouvait un officier de la marine des États-Unis, M. Henry Pierre, qui voyageait avec sa femme et ses deux jeunes enfants. Ce groupe se faisait remarquer entre tous. On n'y entendait ni cris déchirants ni malédictions. Mais les yeux laissaient échapper des larmes silencieuses, et les mains restaient étroitement unies. Ensemble on avait vécu; on avait été heureux, ensemble on voulait mourir. L'homme et la femme n'avaient pas d'autre pensée. Quant aux enfants, jamais ils n'avaient paru plus beaux, plus affectionnés à leurs parents. C'était, réellement une famille modèle, et comme on en voit rarement en Amérique.

Le marin cependant, habitué aux luttes des grandes navigations, cherchait dans sa tête un moyen de sortir du péril. Une étreinte plus expressive à la main de sa femme indiqua qu'il avait trouvé. Avec une résolution formidable, il prit un solide poignard dans son bagage portatif, déposa un long baiser sur le front de chacun des êtres adorés, et ouvrit la portière du wagon.

Sur le marchepied, il envoya un dernier regard à sa femme et à ses enfants.

--C'est pour eux! dit-il simplement.

Et on le vit se glisser le long du train jusqu'à la machine. Les cris et les lamentations avaient soudainement cessé. On avait compris qu'un secours inespéré arrivait, qu'un homme se dévouait pour tenter le salut de tous. Seul, sur le tender, le grand chef Chérokée n'avait pas interrompu son chant de triomphe. Il agitait toujours les scalp du chauffeur et du mécanicien.

Henry Pierce, son poignard à la main, a sauté sur la machine. L'Indien l'aperçoit. Devant ce nouvel ennemi, il pousse son cri de guerre et brandit son tomahawk. Ce n'est plus une surprise; c'est un combat corps à corps qui s'engage, et la robuste vigueur et l'agilité de l'Américain sont de taille à se mesurer avec celles de l'Indien. Tous les voyageurs, penchés aux portières, essayent, de voir, et leur anxiété est facile à comprendre. Dans les périls extrêmes, on s'accroche avec l'énergie du désespoir à tout ce qui peut paraître une branche de salut.

L'étroit espace sur lequel se livrait la bataille n'était cependant pas aussi favorable à l'Américain qu'à l'Oiseau-Moqueur. Les pieds du marin avaient rencontré les cadavres du chauffeur et du mécanicien et glissaient dans le sang. Avec son poignard, il ne pouvait atteindre son ennemi que de très-près. L'Indien au contraire avait conservé tous ses avantages, et son tomahawk s'abattit sur Pierce, qui tomba grièvement blessé. En un clin d'oeil, l'Oiseau-Moqueur le scalpa, et une troisième chevelure vint s'ajouter à celles qu'il agitait en poussant des cris féroces de triomphe. Pour l'Indien, l'ennemi abattu était un ennemi mort.

Il n'en était point ainsi de Pierce, heureusement. Malgré ses blessures il vivait encore, et malgré d'atroces souffrances il conservait une indomptable énergie. Pendant que l'Indien exhalait en vociférations sauvages le délire de sa joie, le marin rassembla les forces qui lui restaient, se releva brusquement, bondit, et plongea son couteau dans la poitrine de l'Oiseau-Moqueur. Il le retourna même dans la plaie pour que la blessure fût bien mortelle. Le cadavre du chef Chérokée tomba sur la voie.

La mort de Maha n'était que le commencement de la délivrance. Le danger était loin d'avoir disparu. Car le train filait toujours avec une vitesse infernale. Aucun homme n'avait eu le courage d'imiter l'exemple donné par Henry Pierce et de s'aventurer le long du convoi jusqu'à la machine, il s'en fallut donc de bien peu que tout ce beau dévouement ne fût complètement inutile. Avec une énergie qu'on ne saurait assez admirer, Henry Pierce se traîna péniblement jusqu'à la manivelle et renversa la vapeur.

Il était à bout de forces. A son tour il tomba sur les cadavres du chauffeur et du mécanicien. Mais le train s'arrêta. La femme et les enfants du brave officier de marine étaient sauvés. Les autres voyageurs bénéficièrent du sauvetage par surcroît.

Seulement on les vit accourir avec empressement dès que toute espèce de danger eut disparu, dès qu'on put descendre des wagons avec sécurité. Ceux qui avaient montre l'égoïsme le plus couard ne furent pas les moins prompts à vouloir porter des secours; il y en eut même qui avouèrent qu'ils se hâtaient pour bien savoir ce qui s'était passé et connaître tous les détails du drame.

Le brave Henry Pierce respirait encore; mais il n'en valait guère mieux. C'était un homme voué à une mort certaine. Aucun secours, aucun prodige de la thérapeutique n'aurait pu détourner ce dénouement fatal. Une consolation suprême était pourtant réservée au grand coeur qui battait dans cette poitrine affreusement mutilée. Pierce entendit et reconnut la voix de ceux qu'il aimait. Il sentit leurs douces étreintes encore une fois. Il put prendre et garder dans les siennes la main de sa femme, la main de ses jeunes enfants. La douleur de cette famille était d'autant plus navrante à voir qu'elle ne se trahissait pas au dehors par des cris et des manifestations bruyantes. La mère et les enfants semblaient craindre, par l'explosion de leurs sentiments intimes, de troubler les derniers moments de celui qu'ils allaient perdre. Eux seuls étaient les victimes vivantes de cette catastrophe qui a laissé une trace profonde dans les annales du chemin de fer du Pacifique. Et eux seuls se montrèrent dignes de cet homme courageux qui s'était volontairement sacrifié pour le salut de tous. Henry Pierce expira deux heures après l'arrêt du train.

Ces événements s'accomplissaient l'été dernier. Aujourd'hui c'est à peine si, dans le vaste désert du territoire indien, on peut indiquer avec précision le théâtre du drame.

Georges Bell.

LES THÉÂTRES

Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--Marie Tudor.

Il existe au musée de Madrid un admirable portrait de Marie Tudor, par Antonio Moro. Sous le bonnet, ou plutôt sous le chapeau de velours noir relevé sur les tempes s'encadre la figure amaigrie de la reine, avec les lèvres fines, les yeux ardents sous la paupière rougie, les pommettes saillantes, le teint pâle de l'hydropisie, et toute la sévérité de l'ascétisme religieux. Elle se détache froide, terrible de son cadre, cette figure de Marie la Sanguinaire, _the bloody Mary_, comme elle se détache de l'histoire, au milieu de ses persécutions religieuses, dans ce fanatisme qui effraya Philippe II lui-même, son royal époux.

Pourtant c'est à cette reine, vivant d'une sorte d'exaltation pieuse dans un Escurial anglais, qu'il a plu à l'auteur de donner un amant. A son aise. Il me semble pourtant que s'il convient au poète de rompre en visière avec toutes les idées reçues, il faut au moins que son oeuvre s'empare des esprits par sa puissance, de telle sorte qu'on lui fasse crédit de ses erreurs et qu'il ne vienne pas en pensée de les relever. Eh bien! Marie Tudor est à coup sûr un des drames les moins heureux du poète. Je ne m'inquiète pas de sa portée politique, je ne me demande pas où tendent ces visées de l'auteur, qui de parti-pris traîne une reine devant le mépris public, en lui faisant proclamer impudemment devant une cour Fabiano Fabiani pour son amant, qui prend toute l'Angleterre à témoin de cette honte, en lui demandant de s'associer à sa vengeance. Qu'importe que reine elle se déshonore publiquement, que femme elle livre à tous l'aveu de ses lâchetés, que chrétienne elle se parjure, la main étendue sur la couronne royale et sur les saints évangiles, qu'elle mente aux serments faits à la mémoire de son père; c'est une tête couronnée qu'on jette au mépris de la foule, comme le poète lui a jeté et Charles-Quint, et François Ier, et Louis XIII, et Richelieu, c'est un système, je n'ai pas à m'en préoccuper. L'affaire est entre le public et Victor Hugo. Moyennant quelques galanteries du poète à son peuple, ils s'entendront bien ensemble. Mais ce qui est plus important pour moi, simple spectateur d'une action dramatique, c'est que la pièce ne m'intéresse pas.

Chose étrange! Le drame est rempli de terreurs par les nuits sombres aux bords de la Tamise, par les colères terribles d'une reine, par la présence du bourreau, par l'appareil funèbre des chapelles ardentes, des tentures des tombeaux; il est assombri par les coups de canon, éclairé par l'incendie des villes, et pourtant l'âme reste froide devant cet immense déploiement de terreurs. Elle voit passer ce spectacle sans s'émouvoir, sans se passionner. Une curiosité pourtant s'empare de vous au milieu de tout ce récit lugubre: Comment ce puissant esprit viendra-t-il à bout d'une telle oeuvre! car Victor Hugo est un maître par la force et par l'audace; comment s'achèvera un tel édifice? L'esprit est donc en éveil; quant à l'âme, je le répète, elle est bien à son aise; cela ne la regarde pas. La raison en est simple: c'est que Victor Hugo est théâtral et n'est pas dramatique. Il y a un grand souffle dans le poète qui anime de sa puissante parole une action mise en scène, qui agite au gré de son lyrisme tous les personnages; toujours brillant, toujours sonore, avec l'appareil extérieur du génie. Shakespeare si vous voulez, mais sans passions, le Shakespeare de la phrase.

J'écoutais l'autre soir cette Marie Tudor; un acte tout entier se passe à mettre en dehors la violence de la reine. Un homme aimé l'a trahie, sa vengeance sera terrible. Il lui faut le grand jour pour l'éclairer, la multitude pour témoin, il lui faut la menace à pleins poumons, l'insulte sans réserve, l'insulte jusqu'à la grossièreté, le reproche avec tous les mépris, l'humiliation, l'abaissement de l'amant, dût la dignité de la reine tomber avec la tête du favori: «Tu te dis allié à la famille espagnole de Pénalvar, mais ce n'est pas vrai, tu n'es qu'un mauvais Italien, rien! moins que rien! fils d'un chaussetier du village de Larino!--Oui, messieurs, fils d'un chaussetier! Je le savais et je ne le disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme quand il me parlait de sa noblesse!» Ce n'est pas assez de toutes ces invectives, il faut que cet homme tombe à genoux devant tous, qu'on le déshonore aux pieds du trône, que la reine le voie face à face avec le bourreau. Et quand l'effet de cet acte sera perdu par son exagération même, la reine se reprendra d'amour pour Fabiano Fabiani. C'est le coeur de la femme. Racine l'avait dit tout entier dans un seul vers d'_Hermione_:

«S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.»

Mais Victor Hugo n'a pas le génie sobre et puissant de Racine, il se perd dans la déclamation, il frappe fort, il ne frappe pas juste, si bien que ce personnage de _Marie Tudor_, renouvelé d'_Hermione_, nous laisse absolument froids, par cela seul qu'en l'exagérant le poète l'a rendu faux dans le vrai.

Voilà pourquoi ce drame de _Marie Tudor_ a eu si peu de succès à son début et pourquoi le public d'aujourd'hui ne me semble pas disposé à casser le jugement du passé. A défaut de Marie Tudor, les personnages qui gravitent autour de la reine ont-ils du moins un intérêt? Aucun, ce n'est pas à coup sûr Fabiano Fabiani qui m'attache. Ce que la reine en dit me dégoûterait complètement de ce gentilhomme, fils d'un chaussetier du village de Larino. Jane est une fille perdue que son repentir et son amour tardif pour Gilbert ne rachète guère; quant à Gilbert, cet homme qui ment pour la reine quand elle en a besoin, le droit de sa vengeance ne le justifie pas de toutes ces lâchetés. Tout cela compose donc un ensemble de gredins peu sympathiques, et je ne m'étonne donc plus de l'accueil que le public fit, il y a quelque quarante ans, à _Marie Tudor._

La pièce devait être merveilleusement jouée en cette année 1833, où elle parut pour la première fois. Je vois sur la liste des acteurs les noms de Mlle Georges, de Lockroy, de Chilly, de Provost. Il y a là de grands souvenirs; mais il ne faut pas que ce passé nous rende injustes, et j'ai applaudi pour ma part, et très-chaleureusement, aux interprètes d'aujourd'hui. J'ai trouvé dans Mme Marie Laurent une voix pleine de passion et d'éclat, une grande puissance dramatique. Elle a eu des accents véritablement beaux. Simon Renard est fort bien joué par Taillade. Dumaine rend en acteur intelligent le rôle de Gilbert. Mlle Dica Petit a eu le plus chaleureux succès dans la dernière scène du quatrième acte, et Frederick Lemaitre a joué le personnage du juif avec cette perfection qui caractérise ce maître comédien. La voix s'est affaiblie, c'est vrai; l'âge, le grand âge est venu, mais le talent est toujours là. Comme cela est dit, phrasé, mis en scène, et quels accents encore dans cette voix qui s'éteint!

Le théâtre des Variétés a pris _la Vie parisienne_ au répertoire du Palais-Royal. Il m'a semblé que le public trouvait quelques rides à cette gaieté qui nous fit si gais il y a quelques années. Vraiment, il fallait s'y attendre. Si la pièce a vieilli c'est que nous avons vieilli nous-mêmes; ce n'est pas à nous qu'il faut demander notre opinion sur elle, nous serions injustes, c'est à la génération qui a pris nos stalles au théâtre. Elle s'amuse encore de ce qui nous amusait. Tout est bien; et voilà _la Vie parisienne_ lancée comme autrefois dans un succès rajeuni.

M. Savigny.

Fureur: _Lèvres de Feu!!_ valse; _Peau de satin_, polka de Klein.

L'ESPRIT DE PARTI

LE CHARIVARI

_Caricature_ fondée par Ch. Philippon en 1830, obtenait, depuis deux ans, un immense succès. N'était-ce pas, au reste, le premier mariage célébré, dans le journalisme, entre la plume et le crayon!--Aussi les quatre pages de la petite feuille hebdomadaire ne suffirent bientôt plus à repaître les curiosités nouvelles qu'elle avait éveillées. De là, dans l'esprit de Ch. Philippon, l'idée d'une seconde «Caricature»,--mais quotidienne, celle-là,--sous ce titre: _le Charivari._