L'Illustration, No. 1596, 27 Septembre 1873
Part 2
Quand j'aurai dit qu'Aline, jouée au Vaudeville, contient de beaux vers, de très-beaux vers, je crois que j'aurai rendu compte du drame de MM. Hennequin et Silvestre. Il me semble que les auteurs, gens de talent, n'ont eu en vue qu'une seule scène, dans laquelle résonnent leurs vers d'une facture très-solide et très-nerveuse. Aussi a-t-elle une grande chaleur et un grand mouvement. On ne l'a pas assez applaudie à mon avis. La faute en est au drame trop serré et trop douloureux, et surtout à ce personnage de Vincent, ce républicain ambitieux et à l'âme basse, qui a recherché Aline dans une noble maison, pour en faire sa femme, en se donnant ainsi une fortune et des aïeux et qui, les événements changeant, demande contre elle le divorce pour affirmer son civisme et s'assurer les bonnes grâces de la Convention. C'est trop! il est impossible dès lors de surmonter le dégoût que fait naître un tel caractère. Sa mort volontaire ne peut même le racheter, et un tel personnage nuit singulièrement à la pièce. Ce rôle d'Aline, que l'actrice dit un peu trop bas, est joué avec un grand sentiment et une expression des plus justes et des plus dramatiques, par Mlle Bartet, qui est une comédienne de grande valeur.
Quant à la Chambre bleue, vous vous rappelez sous ce titre, une nouvelle de Mérimée, un des chefs-d'oeuvre de ce maître conteur, si sobre, si puissant dans sa sobriété. Que de pièces le livre chez Mérimée n'a-t-il pas donné au théâtre. Cette fois encore, un homme d'esprit et de talent s'est approprié les quelques pages du romancier et en a fait une comédie excellente, à laquelle le public a fait le plus grand succès. Toute cette histoire, un peu risquée, mais si merveilleusement sauvée d'un amour caché dans une chambre d'auberge, est reprise à la scène.
Avec ce voisinage tapageur d'officiers d'un régiment recevant leurs camarades qui les remplacent en garnison, avec ce bruit de verres et ces fanfares, ce meurtre d'un Anglais qu'une cloison sépare de la fameuse chambre bleue et qui trouble le bonheur rêvé, par ce fantôme du gendarme et du juge d'instruction, l'aurore venue recherchant les coupables, tout cela nous a été donné avec un grand tact, une grande habileté, et la salle a fait fête à l'auteur du conte et à l'homme d'esprit qui le traduisait au théâtre. Mlle Antoine et Saint-Germain ont été des plus applaudis, et c'était justice.
M. Savigny.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
La belle Olympe, par Charles Monselet (1 vol. in-18. Dentu.)--M. Monselet ne se contente point d'être un critique narquois et un peintre de moeurs d'un talent rare, mettant tout un volume dans un article et faisant avec rien de petits chefs-d'oeuvre. De temps à autre, il aborde le roman de longue haleine, comme dans les Frères Chantemesses ou dans les Marges du Code. C'est précisément de cette dernière série que fait partie la Belle Olympe, un roman d'aventures qui débute en Amérique et se dénoue ou se noue à Paris, car ce volume n'est que la première partie de l'ouvrage. Nous assistons à des scènes tantôt comiques,--par exemple le banquet offert par l'américain Thomas Granter à ses hôtes,--tantôt tragiques, comme le duel de deux français en pleine forêt américaine. La belle Olympe, l'héroïne du livre, est une personne d'un naturel énergique, mais tout à fait atroce. Elle est jeune, jolie, ambitieuse; elle a épousé un vieux bonhomme, dont elle convoite l'héritage, et comme elle trouve qu'il ne meurt pas assez vite, elle serait fort disposée à lui donner, pour parler vulgairement, le coup de pouce. Un vieux domestique de la maison s'aperçoit de ces dispositions, et la belle Olympe, se voyant découverte, tue le valet, par mégarde, avec un pistolet de tir.
Le volume laisse le lecteur en suspens. Il est évident que, dans un prochain in-18, nous verrons la belle Olympe châtiée et la vertu récompensée. M. Ch. Monselet n'a pas trop l'air de croire à toutes les horreurs qu'il décrit. Son naturel enjoué semble railler ces moeurs sanglantes, mais il a tant d'esprit qu'il se tire à merveille de ces aventures et l'abbé du XVIIIe siècle papillonne agréablement dans le domaine de Ponson du Terrail.
Les Phrases courtes, par M. Charles Chincholle (1 vol. in-32).--On se rappelle l'anecdote de ce bonhomme qui se vantait de composer chaque matin, avant son déjeuner, une Maxime de La Rochefoucauld. M. Ch. Chincholle n'a point cette prétention; mais, sans avoir l'air d'y toucher, il a écrit, sous ce titre, Les phrases courtes, un joli petit livre de pensées, d'observations, où les idées se font humaines et tout juste assez misanthropiques pour avoir de la saveur et pas d'aigreur.
«Il est impossible à un observateur de n'être pas misanthrope,» dit M. Chincholle en commençant. Mais Béranger définissait la misanthropie: Un amour rentré, et l'auteur des Phrases courtes lui donne raison par son exemple.
Il y faudrait noter plus d'un trait:
L'homme est parfois tout étonné de ce que vient de faire un autre homme qui était en lui.
Il n'y a que les créanciers qui soient fidèles.
Entre le bonheur et le malheur il y a l'ennui.
Les souvenirs d'amour sont les rentes du coeur.
Il y a soixante petites pages de ces Phrases courtes. Gavarni eût souri, satisfait, à plus d'une.
Le Faust de Goëthe, traduction nouvelle de M. H. Bacharach. Préface de M. Alexandre Dumas fils.--Une nouvelle traduction de Faust, après Gérard de Nerval, Blage de Bary et la grande traduction Hachette? Pourquoi pas? On a toujours quelque chose à gagner à fréquenter les gens de génie. Cette fois d'ailleurs nous avons un Faust traduit littéralement par un allemand francisé et de Germain devenu Gaulois. M. H. Bacharach fut, au temps jadis, le professeur d'allemand de M. Alexandre Dumas fils, et c'est pourquoi l'auteur de la Femme de Claude a écrit, pour son ancien maître, une préface qui fera grand tapage au delà du Rhin, mais qui intéressera beaucoup moins,--j'en ai peur pour nous,--les esprits français. M. Dumas fils s'attache, dans cet alerte travail, non pas à démolir Goëthe, comme on dit, mais à le juger et son jugement est assez sévère. Je lui reprocherai d'avoir surtout examiné Goëthe au simple point de vue de l'art du dramaturge et du romancier. Il y a bien autre chose dans Goëthe, il y a le savant, le philosophe, l'étonnant remueur d'idées qui, dans ses entretiens, crible de vérités nouvelles, ce brave Eckermann tout étonné de tant de choses et tout empressé à les jeter sur le papier. M. Dumas fils, dans sa remarquable préface, reproche à Goëthe d'avoir été égoïste. On le savait. Mais combien d'égoïste ont vécu qui n'ont écrit ni Faust, ni Hermann et Dorothée?
M. Bacharach a jugé bon de ne traduire que le premier Faust. C'est dommage. Le préjugé vaut que le second Faust soit absolument inexplicable et nébuleux. La vérité est qu'il est, comme pensée, comme tendances, bien supérieur au premier. Mais nous vivons, depuis trente ans, sur ce cliché que le second Faust est incompréhensible. Il serait temps cependant de renoncer aux idées toutes faites.
Contes d'Hamilton, publiés avec une notice de M. de Lescure (librairie des Bibliophiles).--M. Jouaust nous a déjà donné, dans la jolie collection qu'il appelle les Petits chefs-d'oeuvre, des oeuvres bien diverses: le Voyage autour de ma chambre, Turcaret, Vert-Vert, la Servitude volontaire, de la Boétie. Il publie aujourd'hui les Contes d'Hamilton, et M. de Lescure a écrit, en tête, une notice sur cet Écossais, plus Français que des Français, qui a composé les Mémoires de Grammont et conté le Belier et Fleur d'Épine.
On lira avec un agrément infini ce dernier conte, qui vient de paraître, et que suivrait Zénezde et les Quatre Facardins. Ce genre oriental est fini depuis longtemps; mais ce qui est toujours durable, c'est la verve et l'esprit, cet élégant esprit du temps passé que possédait Hamilton et que j'aurais presque envie d'appeler, pour bien rendre ma pensée, l'esprit en verrouil.
Maisonnette, par M. Antoine Campaux (1 vol. in-18. Librairie des bibliophiles).--«En face des tristesses et des angoisses de l'heure présente, je me suis souvent plu à faire un beau rêve: ce serait, à l'aide d'une oeuvre d'imagination qui transporterait le lecteur dans quelque fraîche et sereine région, de convier à une trêve de quelques instants les nobles esprits qui, dans les camps les plus opposés, se disputent, à armes courtoises, le gouvernement des intelligences avec celui de la société.»
C'est ainsi que, dès sa préface, M. Campaux explique pourquoi il a composé le poème rustique qu'il nous envoie. L'entreprise est louable, le but est touchant. Certes nous en avons besoin, de ces oeuvres apaisées et, si je puis dire, berçantes comme le murmure d'un clair ruisseau! Il faut des oasis à la pensée, des bois pleins d'ombre, des foyers pleins de paix. Et c'est justement à un de ces foyers rustiques et calmes que nous fait asseoir M. Antoine Campaux. Ce lettré, qui explique Virgile, a choisi dans les Vosges un coin «entre tous souriant», où il s'est reposé en compagnie de livres et de paysans. Le Journal de Marc-Antoine est une halte en pleine vérité. M. Campaux envoie ses contemporains «à l'école des champs», et il a raison. Son poème, très-simple et très-touchant, écrit en vers qui visent moins à l'orfèvrerie qu'à l'harmonie et à la pensée, est tout à fait consolant et sain. On y respire comme l'odeur résineuse des sapins. De jolis paysages encadrent des acteurs sympathiques, et j'ai souvent songé, en lisant Maisonnette, à une maison forestière, entrevue le lendemain de Forbach, dans une forêt lorraine, toute paisible, avec un chien couché sur le pas de la porte et des pigeons voletant sur le toit,--tandis que l'air du ciel était encore ébranlé des canonnades de la veille!
Le suffrage universel et la République, par M. S. Vainberg (1 vol. in-18. Ernest Leroux).--M. Vainberg est docteur en droit et avocat à la cour de Paris. C'est donc quelque chose comme une consultation politique qu'il nous donne ici. Son travail a pour but la défense du suffrage universel et de la République. Il ne pouvait venir à un meilleur moment. La République et le suffrage universel semblent également menacés, et on ne reprochera pas à M. Vainberg de plaider certaines causes à l'heure de leur triomphe. M. Vainberg prouve, en homme érudit et en dialecticien habile, que le suffrage universel est la République et que toute atteinte au premier est une restriction de la seconde. Cette proposition, qui ne sera pas du goût de tout le monde, a du moins le mérite de la vérité. M. Vainberg conclut ainsi: «La République seule représente l'ordre et la liberté, car elle fournit les moyens pacifiques pour introduire toutes les modifications nécessaires dans notre vie sociale et politique. Maintenons-la donc, respectons-la, et les Révolutions deviendront impossibles.» Cette doctrine est, en effet, celle du parti républicain, qui a compris, je pense, qu'il ne doit plus être un parti d'opposition, mais prouver qu'il peut être un parti de gouvernement. M. Vainberg l'a bien senti et bien indiqué.
Jules Claretie.
NOS GRAVURES
M. Coste
Le célèbre naturaliste dont le nom sympathique était depuis longtemps si universellement populaire, est né en 1807, à Castries, au milieu de ce riche et fécond département de l'Hérault, véritable jardin de la France méridionale, patrie de tant d'hommes célèbres dans tous les genres.
Dès sa plus tendre enfance, M. Coste donna les marques de cette riche et puissante organisation, qui lui permit d'acquérir sans travail apparent, par une sorte d'intuition artistique, les connaissances les plus ardues, les plus précises. Les séductions de cette heureuse nature méridionale lui valurent, au sortir du collège, et pendant qu'il était encore sur les bancs de l'Académie de Montpellier, l'amitié de Delpech. Ce grand médecin lui prouva son attachement en l'associant aux dangers de la glorieuse mission qu'il venait de recevoir lui-même.
Il s'agissait d'étudier sur place, en Angleterre, le choléra, fléau inconnu qui faisait explosion pour la première fois, et qui avant 1834 excitait des terreurs si folles, parfois si sanguinaires.
Admis au retour de ce voyage mémorable au Jardin des Plantes comme préparateur du cours d'anatomie, il ne tarda point à attirer l'attention de Cuvier. Il faisait partie du petit nombre d'amis qui reçurent les derniers soupirs du législateur de la paléontologie française.
M. Coste parvint même à exciter l'intérêt de Blainville, ce savant farouche, inabordable, dont il fut le préparateur et dont il devait être le successeur à l'Académie des sciences.
Deux ans plus tard, il recevait de cette illustre assemblée une médaille d'or, décernée pour un mémoire Sur le développement des êtres organisés, qui devenait bientôt un volumineux ouvrage, perfectionné, généralisé lui-même, et publié de nouveau bien des années plus tard sous le titre de Recherches sur le développement des corps vivants.
Le succès de cette oeuvre remarquable, précédée par une introduction d'une rare éloquence, décidait M. Guizot à créer pour M. Coste la chaire d'embryologie comparée au Collège de France.
Ce grand et sérieux travail avait été précédé par de nombreux essais littéraires, même des poésies légères, que l'auteur détruisait comme étant indignes d'un vivant qui se doit tout à la science, mais qui n'en montraient pas moins la souplesse de ses qualités littéraires. Son éloge de du Trochet et son Histoire de l'Épinoche, dont il a si gracieusement peint les moeurs, sont des morceaux d'un grand style, dignes de la plume d'un maître.
Le cours que M. Coste a commencé en 1837 au Collège de France fut la grande affaire de sa vie. Il le continua sans interruption jusqu'en 1873. Pendant trente-six ans il parvint à réunir auprès d'une chaire qui semblait vouée à la solitude, tant le sujet était aride, près d'une centaine d'auditeurs.
Son laboratoire, que l'on venait voir de loin, était une des curiosités de Paris. C'est là que sont nés les aquariums. C'est là qu'il recevait les têtes couronnées et qu'il eut pu s'enrichir. Mais c'était surtout la science qu'il rêvait, somptueuse, opulente.
Quoiqu'il ne fut pas pauvre, comme on l'a dit, il ne laisse pas de fortune. Il se contentait de la grande aisance que lui donnaient ses différentes fonctions. Il n'aurait jamais voulu faire de ses recherches métier et marchandise.
M. Guizot l'avait pris en affection. Peut-être entrevoyait-il dans son jeune protégé un futur ministre de l'instruction publique. Mais la Révolution de Février éclata, et ce fut M. Coste qui, appelé en toute hâte, dirigea l'évacuation de l'hôtel du boulevard des Capucines!
Tant que l'empire fut prospère, il ne refusa à M. Coste aucun moyen d'action. L'empereur et l'impératrice ne juraient que par sa science. C'était lui qui dirigeait les pêches de Villeneuve-l'Étang, où l'on mangeait ensemble d'excellentes fritures.
On mettait alors à la disposition de M. Coste, avec une générosité retentissante, les ressources nécessaires pour créer l'établissement d'Huningue, puis celui de Concarneau.
Mais quand la guerre du Mexique eut ébranlé la machine impériale, on agit comme si l'on se repentait d'avoir nommé M. Coste inspecteur général de la pêche maritime et fluviale. On prêta l'oreille aux sarcasmes des ignorants, et aux dénigrements systématiques de la routine officielle.
Pour M. Coste, la pisciculture n'était pas seulement un art riche d'avenir mais encore le développement normal de ses idées embryologiques. Déjà la partie de ses recherches qui a rencontré le plus d'incrédules, celle qui a trait à la propagation de l'huître, a produit malgré l'apparent démenti d'un renchérissement progressif, des résultats incontestables. Il suffit que la culture des fonds inondés augmente la masse des matières végétales que broutent les poissons herbivores, pour que la sagesse des prévisions du savant aimable et profond dont nous déplorons la perte, apparaisse dans tout son éclat.
M. Coste ne pouvait céder, il résista avec toute l'opiniâtreté de son tempérament méridional. Peut-être eut-il été, comme M. Leverrier, sacrifié au besoin de popularité de la onzième heure, si les événements n'avaient fait perdre de vue les orages de la pisciculture.
C'est en 1851 que M. Coste fut appelé à faire partie de l'Académie des sciences. Il ne tarda point à exercer sur ses collègues les mêmes séductions qu'au dehors.
Il prit une part active aux polémiques relatives à la génération spontanée et à l'origine de l'espèce. Sans blesser personnellement aucun de ses adversaires, on le vit attaquer avec une égale ardeur les doctrines de M. Pouchet et celles de M. Darwin. II se mesura avec M. Claude Bernard, à qui il reprocha avec verve une méthode d'analyse procédant par détails et en somme beaucoup plus germanique que véritablement française.
C'est M. Coste qui remplit les fonctions de secrétaire perpétuel pour la section des sciences physiques pendant les trois dernières années de la vie de Flourens. Peut-être eut-il été appelé à l'honneur de le remplacer si la faiblesse excessive de sa vue n'eut fourni un argument puissant aux partisans de son savant compétiteur.
Mais on ne tarda point à le dédommager en l'appelant aux honneurs si enviés de la présidence.
Malheureusement, sa santé ébranlée ne lui permit point de prendre possession du fauteuil. S'il n'avait ressenti, dès le commencement de 1870, les atteintes lointaines du mal qui devait l'emporter, l'année terrible l'eut vu chargé de la lourde mission de représenter le premier corps savant du monde devant la Commune ignorante et la Prusse jalouse.
Depuis cette époque, M. Coste luttait énergiquement contre les progrès du mal. Jamais son intelligence n'avait été si lucide et si prompte. Jamais sa pensée n'avait nourri plus de projets, caressé plus de rêves. Une heure avant sa mort il s'en entretenait encore avec l'élève dévoué qui lui prodiguait les secours, hélas impuissants, de la science.
Un neveu qu'il avait élevé et auquel il était profondément attaché, M. Émile Coste, avait débuté comme simple chancelier dans la carrière diplomatique. S'élevant de grade en grade il avait été successivement consul à Manille, à Tien-tsin, où son successeur immédiat fut massacré, à Porto-Rico, où ses deux prédécesseurs étaient morts de la fièvre jaune. M. Émile Coste venait d'être nommé consul à Carthagène lorsqu'il succomba à une maladie douloureuse dont il avait contracté le germe dans les contrées tropicales. Un mois à peine s'écoule et M. Coste, jour pour jour, presque heure pour heure, rendait le dernier soupir. Il venait de succomber aux suites d'un étranglement intestinal.
La catastrophe arrivait au lendemain d'un voyage d'exploration dans le bassin d'Arcachon, à la veille d'une mission ayant pour but la réglementation de la pêche de la sardine.
La mort saisissait M. Coste dans un délicieux château de Normandie où le retenait une amitié des plus vives.
Les soins les plus affectueux, les plus délicats n'ont pas manqué à sa maladie, les pleurs ne manqueront point non plus à sa tombe.
W. de Fonvielle.
L'évacuation
De Verdun, les Prussiens ont gagné Étain, patriotique petite ville qui n'a pas marchandé son enthousiasme, lorsqu'au bout de deux jours d'occupation, les Allemands se sont retirés par la route qui conduit à la frontière par Jeandelize, Conflans, Jarny et enfin Doncourt, dernier village français qui se trouve situé sur la route.
Le 16, à 7 heures du matin, les 6,000 hommes du général Manteuffel sont en marche; ils suivent la même route et se retirent par échelons de façon à passer successivement la frontière.
Il n'est pas tout d'abord facile de découvrir la séparation des deux États.
Au bas d'une côte assez ardue, un petit bois jeté de chaque côté de la route plantée de peupliers, une borne à demi enfoncée en terre et portant les initiales F (France) et D (Deutschland, Allemagne), un poteau de douane bariolé des couleurs allemandes, voilà ce qui rappelle la conquête.
En face de la borne, se trouve une croix blanche enfoncée dans l'herbe, sentinelle avancée qui précède des milliers de tombes, dans cette vaste plaine qui s'étend au delà de Saint-Privat depuis Gravelotte.
A gauche et à quelque cents mètres, une ferme massive, Bagneux. A voir ces épaisses murailles, on comprend l'héroïque résistance qu'ont pu opposer à tous les efforts des Prussiens ces fermes désormais historiques, Liepsicket, Moscou, que l'on devine au loin à travers la brume.
A huit heures environ, le premier détachement allemand, celui qui est parti de Conflans, arrive à la frontière. Les tambours battent, les hommes portent les armes, et sur un signe de l'officier, les soldats entonnent un chant national: L'homme allemand.
On nous avait dit qu'en passant la frontière, les Prussiens présentaient les armes à la France; cette nouvelle est inexacte.
À neuf heures, un brillant état-major arrive de Metz: il comprend, avec le gouverneur et les généraux, les principaux officiers de la garnison. Parmi eux se trouve un officier russe, reconnaissable aux longues plumes blanches qui surmontent son casque, et un journaliste anglais, M. Forbes, qui a fait toute la campagne aux côtés du général Manteuffel.
Cet état-major s'éloigne au galop dans la direction de la France. Il va au-devant du général commandant en chef l'armée d'occupation. Il est neuf heures et demie lorsque nous apercevons briller les casques au haut de la côte?
Cette fois, ce sont les derniers.
Les hommes ont fait halte. Le général Manteuffel s'avance le premier, suivi de son brillant état-major. À la vue de la borne-frontière, il s'arrête et fait faire demi-tour à son cheval, qui de ses pieds de derrière touche la pierre.
L'escorte se range à la droite du général. Sur un signe d'un officier, la musique se place sur le talus de la route, en face le général Manteuffel; puis les deux ou trois compagnies défilent lentement dans l'intervalle, en portant les armes.
Au moment où le dernier Allemand vient de franchir le sol français, un cri de: Vive la France! retentit, et les quelques témoins de cette scène aperçoivent un ouvrier qui vient de déployer le drapeau tricolore, sous lequel nous nous pressons, la tête découverte.
La scène est d'une grandeur inouïe; à ce cri, tout l'état-major prussien jette les yeux sur le drapeau. L'officier russe, par un mouvement très-remarqué, fait cabrer son cheval, comme pour se séparer des Allemands, et se tient sur notre territoire, en face de nous.
Au même instant, deux gendarmes français arrivent au galop, leurs chevaux s'arrêtent devant la borne, et ces braves soldats qui ont voulu reconduire l'étranger jusqu'à la frontière se découvrent devant les couleurs nationales.
Au bout de quelques minutes fiévreuses, le général Manteuffel donne le signal du départ et la troupe s'éloigne, prenant la route qui conduit à Gravelotte.
La France est libre.
A. L. F...
Les cavaliers du dimanche
Vous souvenez-vous de l'ancienne porte Maillot? A côté des fortifications, à deux pas du bois de Boulogne se trouvait un manège borgne où une demi-douzaine de rossinantes étiques mangeaient leur avoine au milieu d'une vingtaine d'ânes à l'aspect malheureux. C'est là que tous les dimanches, des cavaliers de hasard venaient se livrer au douloureux plaisir de l'équitation. Des amazones non moins expérimentées accompagnaient parfois ces gentlemen-riders de derrière le comptoir. Il y avait les promenades du matin, les promenades de l'après-midi et les promenades du soir. Le matin c'était un déjeuner à la Tête-Noire de Saint-Cloud qui servait de prétexte à l'excursion; dans la journée c'étaient des courses effrénées à travers le bois; le soir c'était la cavalcade sentimentale,--prologue de romans au clair de lune,--à laquelle les montures harassées se prêtaient admirablement.