L'Illustration, No. 1596, 27 Septembre 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
31e Année.--VOL. LXII.--1596 SAMEDI 27 SEPTEMBRE 1873
Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.
Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.
SOMMAIRE
TEXTE
Histoire de la semaine. Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand. Les Théâtres, par M. Savigny. Bulletin bibliographique. Nos gravures. Les dix-huit régions militaires par M. Wachter. Revue comique du mois, par Bertall. La libération du territoire (fin). Revue financière: Le Crédit foncier suisse. Eaux gazeuses: M. Mondollot fils.
GRAVURES
M. Coste. L'évacuation: Le dernier bataillon allemand passant la frontière. Espagne: La place du marché à Valence; Le bombardement d'Almeria; Les carlistes devant Tolosa; Vue générale de Bilbao. Types et physionomies de Paris; Le cavalier du dimanche. Revue comique du mois, par Bertall. Exposition de Vienne: Appareil pour la fabrication des eaux gazeuses. Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
Le voyage à Frohsdorf d'une délégation de la droite ayant pour but de mettre fin aux incertitudes qui planent depuis deux mois sur les résolutions du comte de Chambord, vient d'être pleinement confirmé. Ce sont MM. Merveilleux-Duvignaux et de Sugny qui ont été choisis comme ambassadeurs; les deux honorables députés doivent, disent les journaux bien informés, rendre compte de leur mission aux délégués du centre droit «de manière à raffermir les espérances de ceux qui croient que le salut de la France est dans le rétablissement prochain d'un régime définitif».
En attendant, nous devons nous contenter d'un récit de l'entrevue publié par le Times et qui, bien que visiblement erroné sur certains points, n'en est pas moins accepté comme exact dans ses traits principaux. Voici ce récit:
«MM. Merveilleux-Duvignaux et de Sugny, qui sont allés à Frohsdorf et dont on a tant parlé depuis quelques jours, sont de retour. Comme ce voyage donnera lieu à beaucoup de récits, il est essentiel d'en faire connaître les détails authentiques et d'être exactement renseigné sur ce qui s'est passé.
«Voici, d'après les renseignements les plus certains, le récit des entrevues qui ont eu lieu entre les délégués et le comte de Chambord:
«MM. Merveilleux-Duvignaux et de Sugny ont eu deux entrevues avec le prince. Dans la première, ce sont eux seuls qui ont parlé. Ils ont déclaré au comte de Chambord qu'ils n'avaient pas à lui poser un ultimatum, et que leur mission consistait à lui exposer la situation actuelle réelle, telle qu'elle ressortait des réunions tenues à Versailles; ils ont attiré son attention sur la question religieuse, sur la Constitution et sur le drapeau.
«Le lendemain ils ont eu une seconde entrevue, dans laquelle le comte de Chambord a parlé. Le comte les a remerciés de leur exposé et de ne pas s'être chargés d'un ultimatum. Il s'est montré très-affecté des efforts de ses adversaires pour faire croire que son retour serait le signal d'une guerre religieuse. Il a déclaré qu'il considérait que la politique de la France devait être une politique de paix et de recueillement, et que, tout en étant un catholique convaincu, il ne se croyait pas en droit d'engager les destinées de la France pour une cause, quelque sacrée qu'elle fût à ses yeux.
«Sur la question de la Constitution, le comte de Chambord a déclaré qu'il n'avait nullement l'intention d'octroyer une Charte, pas plus qu'il n'avait l'intention de gouverner le pays au moyen d'une Constitution quelconque. Il a donné à entendre que la Charte de 1814, appropriée aux circonstances actuelles et débattue avec l'Assemblée, lui semblait pouvoir satisfaire tout le monde. Il a pourtant ajouté que, sur la question du suffrage universel et de la décentralisation, il avait des idées qu'il n'abandonnerait qu'à son corps défendant.
«Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord n'a pas paru y attacher toute l'importance qu'elle comporte. Tout ce que les délégués ont pu dire, c'est qu'un arrangement était possible, pourvu que le comte de Chambord déclarât que c'était cette Assemblée et non pas une autre qui ferait la monarchie. Les délégués ont repris: Cette Assemblée ne fera jamais la monarchie sans le drapeau tricolore. Le comte de Chambord a ajouté: «Je n'en sais rien.»
«Dans les cercles bien renseignés, on conclut de ces informations que le comte de Chambord publiera avant la rentrée un Manifeste conciliant et libéral.»
Parmi les inexactitudes manifestes de cette relation, il en est une que l'agence Havas relevait dès le lendemain de son apparition, c'est celle que contient le paragraphe relatif au drapeau. «Je le sais», et non pas «Je ne sais», aurait répondu le comte de Chambord aux délégués qui lui faisaient observer que jamais l'Assemblée ne ferait la monarchie sans le drapeau tricolore. Mais c'était là un lapsus du traducteur, et il demeure avéré que, quant au fonds et dans son ensemble, le récit du journal anglais est exact. On ajoute que le comte de Chambord ne tarderait pas à publier un manifeste conciliant et libéral.
Nous avons tenu à enregistrer ici le texte même du Times; comme toujours, les déductions qu'en tirent les journaux sont fort exagérées, soit dans un sens, soit dans un autre; quelque importantes que soient, en effet, les déclarations qu'on vient de lire, elles sont trop générales pour n'être pas en même temps un peu vagues, et laissent dans l'obscurité plus d'un point d'une importance capitale. Cela n'empêche pas quelques journaux de considérer dès à présent comme complet le succès de la campagne fusionniste, et de s'écrier que la République est bien décidément morte et enterrée, comme le fait notamment le Soleil, en ces termes: «La France est en train d'assister à un spectacle qui l'intéresse vivement. Quelqu'un va mourir chez elle dont la clientèle est très-affairée. Ce quelqu'un est la République.» Il est vrai que les organes officieux du centre droit, le Français en tête, se montrent beaucoup plus réservés, et ce journal paraît avoir un sentiment plus exact de la situation, lorsqu'il dit, par exemple, qu'«il n'y a pas de gouvernements qui soient par eux-mêmes le salut, pas de princes qui soient à eux seuls des sauveurs».
COURRIER DE PARIS
On ne chasse pas qu'à Ferrières chez le baron de Rotschild; on ne chasse pas seulement non plus à Chantilly, chez le duc d'Aumale. Il n'y a plus à l'heure qu'il est, depuis l'évacuation, un seul département où on ne batte les buissons. Conséquences logiques: Paris ne se nourrit plus guère que de venaison. Le gibier pleut autour de nous. Les wagons de fer en charrient des monceaux. Un faiseur de statistique, dilettante des halles, fournit des chiffres à ce sujet. Chaque jour, 153,000 francs de gibier à plume; plus, 125,000 fr. de gibier à poil.
J'ai parlé d'un statisticien. L'espèce abonde en indiscrets. Tout homme qui fait profession de grouper des chiffres ne cherche qu'à découvrir, des pot-aux-roses. Celui-là agite une question assez neuve, presque impertinente. Il s'agit du gibier confisqué. En dépit de la vigilance exercée par le comte de Nicolaï, le braconnage s'exerce toujours en grand chez nous. Tous les ans, les chasseurs sans permis abattent plus de 500 mille pièces, petites et grandes, ce qui est bien quelque chose. Mais à bon rat, bon chat. Sur le nombre, on fait aussi une assez belle rafle; on parvient à saisir un bon tiers du gibier des délinquants, un gibier qui a la saveur du fruit défendu.
Ce butin, que devient-il? Qu'en fait-on? Il est stipulé dans la loi sur la chasse que chacune des pièces sera l'aubaine des hôpitaux. Telle est la question que débat l'indiscret. Va-t-il réellement aux hospices ce gibier confisqué? Cherchez, regardez par vous-même, informez-vous. Il est sans exemple qu'on ait vu un lapin de venaison dans un hôpital. Qui a jamais rencontré un malade de l'Hôtel-Dieu piquant du bout de sa fourchette une hure de sanglier ou un convalescent de la Pitié suçant le jus d'une gelinotte? Encore un coup, où tout cela va-t-il? L'homme aux chiffres a l'air de le savoir, mais il n'ose pas le dire nettement. C'est qu'il y aurait des braconniers, du braconnage.
Le Congrès des Orientalistes vient de clore ses travaux pour 14873; il s'ajourne à septembre prochain, dans Londres, attendu qu'il ne peut être tenu deux sessions successives dans le même pays. Messieurs les Orientalistes ne s'occupent pas uniquement de choses parasites ou oiseuses, comme on l'avait supposé. Ils ne recherchent qu'accessoirement si Cakya-Moisni avait réellement un oeil bleu et un oeil noir; les choses usuelles figurent volontiers parmi les thèses qu'ils étudient. Par exemple, la géographie de l'extrême Orient, encore si peu connue, est un des objets qu'ils traitent de préférence. Ils ne dédaignent pas non plus de descendre à des détails de floriculture et, en même temps, à la grande affaire de l'acclimatation en Occident des gallinacés du Japon.
Il faut bien le dire, le Japon a été le point de mire le plus souvent visé par les honorables savants. C'est déjà considérable le nombre de japonistes qu'il y a dans leur sein. Il y a quinze ans, le vent était pour les sinologues. Pourquoi la Chine a-t-elle baissé dans l'estime de la science? C'est ce que je ne saurais dire. Voilà que le japonisme absorbe tout. Dans la foule des discoureurs sur le Nippon et son idiome, on a même remarqué un lettré japonais, un Oriental couleur pain d'épice, l'honorable M. Imamura, qui, dans un français très-lucide, a prononcé un discours sur les effets de la doctrine de Confucius introduite dans son pays. Cette allocution a été écoutée avec une attention voisine de l'enthousiasme. S'il y avait eu dans la salle une panoplie de sabres et de poignards, plus d'un auditeur aurait pu s'ouvrir le ventre en signe d'assentiment.
Cependant la femme japonaise a été mise le tapis, peut-être trop inconsidérément. M. F. Madier de Montjau, qui est allé l'étudier sur les lieux, affirme qu'elle est libre, licencieuse même. D'autres ont soutenu la même assertion. De là, grande mêlée oratoire. Un peu plus, on se prenait aux cheveux. Il a fallu clore ce débat qui n'était déjà plus en harmonie avec la gravité du Congrès. Un orateur a fait pourtant une remarque digne d'être relatée; c'est que, si la race d'Adam vient à perdre ses cheveux, comme la chose a l'air d'être probable, on les retrouvera dans la branche des Japonaises. Déjà, en 1840, M. de Balzac, parlant des femmes du Japon, d'après M. de Bocarmé, son ami, disait: «Les cheveux les plus solides et les plus beaux du monde sont chez elles.» En 1867, lors de l'Exposition universelle, il y avait un compartiment pour le Japon. C'était une sorte de petit salon où l'on voyait dix Japonaises grattant une guitare sur des sophas. On courait les voir.
--N'y allez donc pas si vite, disait Henri Monnier: ce sont des Japonaises qu'on a prises à Villejuif ou au Gros-Caillou.
Autre histoire.
Elle s'est passée à Paris, c'est une légende du Ranelagh, qui a égayé autrefois les premières années du règne de Louis-Philippe.
Un lord francisé avait donné à une jeune et jolie femme un brougham jaune, deux gris-pommelés et un cocher habillé en vert. C'était la première voiture. Vous pensez si la belle en était heureuse! Le jour où elle lui fut amenée, elle en usait et en abusait en femme qui ne savait pas ce que c'était. Elle s'était promenée dans sa voiture, du matin au soir. A la fin du jour, après dîner, elle s'était fait conduire au bal du Ranelagh, le Mabille de ce temps-là.
A onze heures du soir (il faisait beau, par hasard), elle grignotait une glace à la framboise et des biscuits de Reims. Le cocher n'avait rien pris depuis le matin; il tombait d'inanition. Quant aux deux chevaux, la tête basse, l'estomac creux, ils se plaignaient moins haut, mais ils crevaient autant de faim que leur infortuné conducteur.
A la fin, Dominique (c'était le nom du cocher) prit un parti violent. Il s'élança dans la salle du bal, pénétra jusqu'à sa maîtresse, lui exposa la détresse des gris-pommelés, et attendit.
--Comment! s'écrie la jeune femme, les pauvres bêtes sont à jeun depuis si longtemps! Je les plains de tout mon coeur. Tenez, Dominique, portez-leur, s'il vous plaît, cette glace et ces biscuits.
Gavarni, si grand philosophe le crayon à la main, avait dessiné, un jour, dans des Androgynes, la silhouette d'une affreuse vieille, jolie mondaine d'autrefois, qui, pendant ses beaux jours trop vite passés, avait eu non pas une, mais dix voitures. Esquisse instructive mais lamentable! En guise de moralité, il ne faut pas oublier non plus ce qu'on a entendu dire à Mlle Flore, des Variétés, si justement applaudie jadis dans les Saltimbanques. La pauvre actrice était alors sexagénaire et reléguée parmi les piétons.
--J'ai eu une voiture, moi aussi; de beaux chevaux, un cocher qui ne se grisait pas trop, un chasseur vert à épaulettes d'or qui n'était qu'à moitié impoli, mais je n'ai pas su garder le foin, l'avoine et la cire à moustaches de toutes ces bêtes-là, et je vais en omnibus!
Il est un fait bien plus actuel et cent fois plus parisien que tout ce qui précède; c'est la retraite de Jules Janin. Après quarante-deux ans d'un prodigieux travail, le charmant écrivain se tait sur les théâtres. Il quitte ce Journal des Débats qu'il a tant illustré de sa prose étincelante. S'il faut le dire, ça été un grand étonnement. Ceux qui lisaient l'homme sans le voir de près se sont dit: «Mais pourquoi cette retraite?
En quoi a-t-il vieilli? Tel il était le premier jour, tel il est encore. L'esprit de sa critique, la forme si originale de sa parole, ses portraits, ses épisodes, ses anecdotes, rien de tout cela n'a subi les rudes atteintes du temps.» Ils disaient vrai. Cependant pour les amis de Jules Janin, pour ceux qui sont admis à aller voir dans le petit chalet, de Passy, ce Tibur in-trente-deux qu'il a dessiné et embelli, cette aspiration au repos a son excuse.
Jules Janin, nul ne l'ignore, n'a pas cessé d'être jeune; mais la goutte le cloue sur un fauteuil. Elle lui défend de sortir. Impossible de s'écarter du jardin. Impossible d'aller au théâtre. Il ne saurait plus aller même à la maison de Molière, cet abri du beau style qu'il aimait tant et en l'honneur duquel il a usé tant de plumes et desséché tant de bouteilles d'encre. Pendant plusieurs années, les dernières, sa femme, ses amis, le menaient en voiture au Théâtre-Français. A peine entré, on l'entourait. Les contemporains et les plus jeunes s'arrondissaient en couronne autour de lui; c'était à qui le saluerait et lui serrerait la main. Mais que vous dire? Voilà que le mal ne permet plus ces échappées. Dites adieu à ces soirées littéraires.
Il faut demeurer au chalet où, par bonheur, les soins touchants ne lui manquent pas. Mais j'avais à noter pour quel motif réel Jules Janin s'est retiré. Sans la goutte, il serait encore sur la brèche. Dieu merci, la tête, le coeur, l'oeil, la parole, la main, l'inépuisable bienveillance, tout cela est toujours et sera longtemps encore plein de jeunesse. Aussi n'abandonne-t-il pas les lettres, ce lettré plein de passion. Il fera des livres, à l'ombre de ses arbres, l'été; au coin du feu, l'hiver. Seulement il ne sera plus journaliste.
Ne plus être journaliste, croyez que c'est pour lui le chagrin le plus vif. L'auteur de Barnave sait être conteur, historien même. Il est humoriste, il est savant, quand il le faut. Il s'entend à traduire le latin en français mieux qu'aucun autre. Il a popularisé Horace. Il a fait revivre Ovide, il a pris les épigrammes de Martial, une à une, pour en faire une curieuse biographie du poète de Bilbilis. A l'heure même où je vous parle, il traduit en prose les églogues de Virgile, et il y a six ans que ce travail le captive, car vous le savez, le vin pur des vers du Mantouan n'est pas aussi facile qu'on le croit à transvaser de sa langue dans la nôtre. Il fait donc tout cela, et des contes, et des commentaires. Il fera aussi, je l'espère, et je le lui ai demandé, un volume de Souvenirs, de ceux qu'il raconte avec un si puissant attrait quand la goutte lui laisse du répit. Mais avant tout, mais surtout, Jules Janin aura été journaliste. C'était pour cette raison qu'ils s'étaient liés d'amitié, lui et Armand Carrel, ce brillant chevalier de l'ancien National. C'est pour mériter ce titre de journaliste qu'il a protesté, il y a vingt-cinq ans, dans la Revue de Paris, contre le Grand homme de province au moyen duquel H. de Balzac calomniait la petite presse. C'est pour le même motif qu'il a engagé, en 1843, avec Alexandre Dumas, à propos des Demoiselles de Saint-Cyr, une brillante polémique où il devait avoir le dernier mot. C'est en raison du même point d'honneur à soutenir qu'il a eu un duel avec Capo de Feuillade, un procès avec Félix Pyat, une passe-d'armes avec Nestor Roqueplan, une querelle d'un jour avec George Sand, une bouderie constante, je pourrais dire une guerre de tous les instants, avec l'empire.
Cet empire, qui paraissait faire trembler l'Europe, hélas! tremblait devant une écritoire, la première venue. Il exilait, il emprisonnait, il ruinait, il flétrissait les journalistes, et Jules Janin, pareil à ce personnage de Shakespeare qui, rien qu'avec un brin de paille, perçait l'armure de fer d'un tyran, frappait l'empire et étonnait l'empereur, qui n'a jamais pu réussira l'avoir au nombre de ses courtisans. Vous rappelez-vous les Mères Repenties, un beau drame de Félicien Mallefille? On voulait l'interdire, ce drame, parce que l'auteur était un républicain avéré; Jules Janin, royaliste de vieille date, intervient et, dans son feuilleton, en vrai journaliste, il fit voir tout ce qu'il y avait de grand, de moral, de viril et de noble dans cette pièce, et la censure se tut.
--O Dieux! s'écriait-il, vous savez si j'aime et si j'honore en toutes sortes de reconnaissance et de respect la profession qui me fait vivre; elle est toute ma vie et toute ma fortune; elle est ma force et mon oeuvre, et ma fête de chaque jour; mais s'il me fallait renoncer à mon camarade, à mon ami, à mon poète; s'il me fallait jeter la haine et le fiel sur tout ce qui ressemble à la vie, au mouvement, au style, à l'invention, au bel esprit, à la vertu; s'il me fallait peser dans la même balance et Virgile et Racine, l'affranchi Narcisse et Lucain tué par Néron; si j'étais forcé d'écouter, impassible et muet, les oeuvres des esprits que j'aime et des talents que j'honore, et n'applaudir personne, et n'aimer personne, et ne m'incliner devant personne, et contempler les riens du jour pour toute compensation, j'aimerais mieux briser ma plume et renoncer au métier qui me défendrait d'aimer et d'admirer mes amis!
J'aurais eu encore beaucoup à dire, vous le devinez, sur cet événement, la retraite de Jules Janin. Mais le papier fuit sous ma plume, et il faut savoir se borner.--Jules Janin, au reste, a trouvé dans le journal la récompense de son opiniâtre fidélité.
Un jour, peu après la révolution de Février, il habitait encore la rue de Tournon. Il voit entrer tout à coup chez lui un homme pâle, effaré, tout dépaysé. C'était un ambassadeur que le mouvement nouveau venait de renverser; c'était un très-bel esprit, un critique, un conteur qui avait couru après les grandeurs et qui tombait du haut de son piédestal.
Jules Janin tendit la main à Loëve-Veimars, le brillant auteur du Népenthès, l'ancien consul de Bagdad.
--Vous êtes toujours rose, Janin, vous êtes toujours gai! On voit bien que les révolutions ne vous atteignent pas.
Les révolutions ne m'atteignent pas, elles ne m'atteindront jamais, répondit philosophiquement le journaliste, parce que je ne serai jamais assis que sur cette chaise d'où j'écris mes feuilletons.
Philibert Audebrand.
LES THÉÂTRES
Théâtre-Français.--Phèdre.
Le Théâtre-Français a joué Phèdre. Je n'aurais pas parlé de cette reprise si je n'avais à rendre compte que des interprètes actuels de ce chef-d'oeuvre. Peu préoccupé des acteurs qui me laissaient indifférent, non à la tragédie de Racine, mais à sa représentation, je suivais l'autre soir les mouvements du public, et je cherchais à me rendre compte de ses très-sincères applaudissements. Il faut dire toute la vérité.
Mlle Rousseil, qui jouait pour la première fois le grand rôle de Phèdre, est complètement insuffisante, l'actrice est écrasée sous une aussi grande tâche. La voix est sans accent tragique, sans puissance dramatique. Elle ne donne aucune note de ce rôle merveilleux qui parcourt toutes les passions, dans les nuances infinies de l'amour, de la jalousie, du remords ou de l'effroi. Le geste est sans dignité, sans grandeur; la physionomie s'immobilise et à peine un éclair du regard l'illumine-t-elle de temps à autre. L'actrice dit le texte dans une déclamation correcte sans en faire jaillir la puissance. Pourtant la salle l'a saluée plus d'une fois de ses bravos et s'est déclarée de la sorte absolument satisfaite. Le spectateur est de très-bonne foi dans son enthousiasme, il le témoigne et il a raison. Si je n'avais pas vu Mlle Rachel, si je n'avais pas entendu, comme si la tragédienne, eût été encore sous mes yeux, les grands accents tragiques pleins d'un amour mortel et d'une douleur antique, si je n'avais pas été instruit par un interprète de génie des incomparables beautés de ce rôle, j'aurais fait comme mes voisins et j'aurais acclamé la Phèdre nouvelle.
Pour peu que le comédien ait quelque valeur, le public ne prend que ce qu'il lui donne. Il ne voit pas par-dessus facteur et au delà. Impressionnable comme il est, il se contente de l'émotion reçue, sans se demander s'il est en droit d'exiger une émotion plus grande encore, et il ne se fait pas même l'idée d'une supériorité. Il accepte bien, comme vrai, ce qu'on lui dit du comédien d'autrefois, mais il ne voit, lui, que le comédien du présent, et il reste dans son admiration tant qu'un talent éminent ne lui apprend pas à rejeter ses faux dieux. Voilà pourquoi facteur n'a rien à craindre des comparaisons du passé. Quelques spectateurs s'en souviennent, mais la salle, qui s'est renouvelée, ne pouvant faire ces dangereux rapprochements, écoute et applaudit. En quoi le public n'a pas tort. Ce qui fait qu'à défaut de Mlle Rachel, Mlle Rousseil est une tragédienne.
Mlle Sarah Bernhardt débite de sa jolie voix, musique délicate et plaintive, le rôle de la tendre Aride. Mlle Sarah Bernhardt a trouvé dans cette élégie l'occasion d'un nouveau succès, moins grand il est vrai que celui qu'elle a obtenu dans Andromaque, mais la faute en est à Racine; il est vrai que la jeune tragédienne murmure la première partie de son rôle sur une note endormie trop longtemps tenue, mais elle se réveille en quelques endroits. Cette voix chanteuse trouve alors tout son charme et toute sa poésie.
M. Mounet-Sully est un Hippolyte d'une belle tournure, fort bien costumé avec l'élégante désinvolture des Éphèbes antiques, dont la belle voix, dans le registre intermédiaire, donne avec un grand bonheur d'expression quelques-uns des vers du tendre fils de Thésée; il force bien de temps à autre l'expression de sa figure et revient aux effets d'Oreste, comme à ses premières amours de tragédie, mais qu'importe! il y a l'étoffe d'un vrai tragédien dans M. Mounet-Sully. À mon avis, le meilleur interprète de Racine est cette fois Mme Guyon, qui a fait de ce rôle si effacé d'OEnone, un personnage des plus saisissants et des plus dramatiques.
Théâtre du Vaudeville.
Aline, drame en un acte et en vers, de MM. Hennequin et Silvestre.--La Chambre jaune, comédie en un acte, de M. de la Rounat.