L'Illustration, No. 1595, 20 Septembre 1873

Part 3

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«La difficulté, écrivait lord Castlereagh, est de faire garder quelque mesure aux Prussiens et à Blücher.»

Et Wellington ajoutait:

«Ils ressemblent à des gens qui ayant pris un gâteau, veulent à la fois le garder et le manger.»

Le premier soin de Blücher, en entrant à Paris, avait été de frapper une contribution de guerre de cent millions que l'empereur Alexandre avait fait réduire à dix; il voulut faire sauter le pont d'Iéna, fit même une tentative qui ne réussit heureusement pas, et ne s'arrêta que devant cette belle parole de Louis XVIII:

«Dites au général prussien que je vais me rendre sur le pont d'Iéna.»

Après lui, les diplomates et les généraux allemands ne dissimulaient pas leur haine et leurs exigences. Ils voulaient que l'on changeât tous les noms de rues qui leur déplaisaient; ils revendiquaient les tableaux, les statues de nos musées; ils étaient les maîtres, enfin, et ils prétendaient agir suivant leur fantaisie, sans même consulter leurs alliés.

Livrée à ces mains avides, la France eût été perdue sans l'empereur Alexandre et sans le duc de Wellington.

Ce fut de la part de ces deux hommes une lutte incessante contre les prétentions chaque jour renouvelées non-seulement de la Prusse mais encore de tous les petits États allemands, qui ne se montraient pas les moins âpres à la curée.

Une conférence put être enfin réunie, et les plénipotentiaires des diverses puissances furent invités à examiner les réclamations, à discuter les mémoires soumis à la conférence.

De la part de la Prusse, c'était une véritable avalanche; tous les hommes d'État, les généraux, adressaient note sur note; les plus modestes réclamaient l'Alsace, d'autres voulaient la Lorraine. Le chancelier de Hardenberg demandait «l'Alsace et les forteresses des Pays-Bas, de la Meuse, de la Moselle et de la Sarre». Le comte de Munster, ministre du roi de Hanovre, le comte Wentzengerode, ministre de Wurtemberg, M. de Gagern et vingt autres, réduisaient la France à merci.

--Tenez, mon cher duc, disait l'empereur Alexandre au duc de Richelieu, voilà la France telle que mes alliés voulaient la faire, il n'y manque que ma signature, et je vous promets qu'elle manquera toujours.

La volonté de l'empereur Alexandre fut nettement affirmée dans une note de Capo d'Istria: «Ce serait détruire dès son principe la restauration de cette monarchie, que d'obliger le roi à des concessions qui donneraient au peuple français la mesure de la méfiance avec laquelle les puissances européennes envisagent la stabilité de leur propre ouvrage.»

Cette note produisit une profonde irritation en Allemagne: «Les Russes, disait-on, veulent que l'Allemagne demeure vulnérable.»

Pourtant l'Angleterre, la Russie, et en dernier lieu l'Autriche, s'étant ralliées au même projet, la Prusse dut céder. Le langage des plénipotentiaires était tel d'ailleurs, que Gervinus écrivit cette phrase dans son histoire: «L'opinion de lord Claucarty était que ces discussions ne pourraient être terminées que par une guerre avec la Prusse.»

Tous les obstacles paraissaient donc écartés; il en restait cependant un, le choix même du négociateur français.

Talleyrand n'était sympathique à personne, et l'empereur de Russie lui témoignait une froideur marquée. Le diplomate ne se sentant pas soutenu par le roi offrit sa démission, dans l'espoir sans doute de la voir refusée. Elle fut acceptée.

Louis XVIII se tourna alors vers le duc de Richelieu, qui s'était retiré en Russie pendant la guerre et avait été gouverneur d'Odessa. Il ne pouvait être fait un meilleur choix, car l'empereur Alexandre avait une grande estime pour le duc.

--Le roi, disait Talleyrand dépité, a choisi l'homme de France qui connaît le mieux Odessa.

Le 20 novembre, enfin, le traité de Paris fut signé. Après y avoir mis son nom, le duc rentra dans son cabinet et dit à M. de Barante: «Je viens de signer un traité pour lequel je devrais porter ma tête sur l'échafaud.»

Il écrivait en même temps à M. Decaze:

«Tout est consommé; j'ai apposé hier, plus mort que vif, mon nom à ce fatal traité. J'avais juré de ne pas le faire, et je l'avais dit au roi. Ce malheureux prince m'a conjuré, en fondant en larmes, de ne pas l'abandonner, et dès ce moment je n'ai plus hésité.»

LE TRAITÉ DE PARIS.

Les conditions étaient singulièrement dures, surtout si on les rapproche de celles que les alliés nous avaient imposées en 1814.

Voici en quoi elles consistaient:

Les frontières de la France étaient rétablies telles qu'elles étaient en 1790. Les districts de la Belgique, de l'Allemagne et de la Savoie, ajoutés en 1814 à l'ancien territoire français, en étaient séparés. Landau, Philippeville, Sarrelouis, Marienbourg étaient abandonnés aux alliés. Huningue était démantelé. La France renonçait à tout droit sur Monaco. Elle avait à payer une indemnité de guerre de 700 millions et subissait à ses frais une occupation de 150,000 hommes sur les frontières du nord et de l'est.

Au traité du 20 novembre étaient jointes des conventions militaires et financières que nous allons successivement examiner.

CONVENTIONS MILITAIRES.

La convention relative à la partie militaire débutait par le considérant suivant: «L'état d'inquiétude et de fermentation dont après tant de secousses violentes et surtout après la dernière catastrophe, la France doit se ressentir encore, exigeant pour la sûreté des États voisins des mesures de précaution et de garantie temporaire, il a été jugé indispensable de faire occuper, pendant un certain temps, par un corps de troupes alliées, des positions militaires le long de la frontière de la France...»

C'est là le caractère distinctif de ce traité. En 1871, c'est pour garantir le payement de l'indemnité de guerre que l'occupation a lieu; en 1815, c'est uniquement par suite de considérations politiques.

Cette convention ne laissait à la France qu'un délai de dix jours pour remettre entre les mains de leurs nouveaux possesseurs les places qui nous étaient enlevées.

L'armée d'occupation, forte de 150,000 hommes, était ainsi composée: l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse donnèrent chacune 30,000 hommes, la Bavière 10,000, le Danemarck, la Saxe, le Wurtemberg chacun 5,000 hommes.

La ligne militaire que ces troupes devaient occuper s'étendait le long des frontières qui séparent les départements du Pas-de-Calais, du Nord, des Ardennes, de la Moselle, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, de l'intérieur de la France. Chaque corps d'armée étranger était autant que possible placé de façon à conserver les lignes de communication avec son pays.

Les Prussiens espéraient, sans doute, que l'honneur de commander en chef l'armée d'occupation reviendrait à un de leurs généraux, Blücher par exemple; mais, heureusement pour la France, leur attente fut déçue: c'est le duc de Wellington qui fut choisi. Son autorité était d'ailleurs plutôt nominative qu'effective; il n'avait, en effet, le droit d'intervenir vis-à-vis des soldats des puissances alliées que dans un intérêt stratégique. Pour tout ce qui concernait la discipline, l'administration, les divers corps d'armée n'avaient à recevoir d'ordres que de leurs chefs respectifs.

Dans le but d'éviter tout conflit entre l'armée d'occupation et les troupes françaises, on décida l'établissement d'une zone neutre qui comprenait la partie du département de la Somme, située au nord de cette rivière, les districts de Saint-Quentin, Vervins, Laon, Reims, Sainte-Menehould, Vitry, Saint-Dizier, Joinville, Toul, Dieuze, Sarrebourg, Blamont, Saint-Dié, Baugères; Remiremont, Lure et Saint-Hippolyte.

Un article spécial autorisait le gouvernement français à entretenir, dans les lignes situées entre les territoires occupés, des troupes dont l'effectif était déterminé.

La convention arrêtée et signée, l'ordre d'évacuation fut donné. Certes, ce n'était pas encore la libération, puisque pendant cinq années encore, la France devait supporter la présence de l'étranger; c'était du moins un adoucissement notable.

Le duc de Wellington fut chargé de se concerter avec le gouvernement français pour accélérer le plus possible le départ des innombrables troupes qui se trouvaient en France; il fut convenu que cette évacuation serait faite dans un délai de vingt et un jours, à compter de la signature du traité de Paris. Ce n'est cependant que vers la fin de décembre 1815 que l'évacuation fut enfin terminée.

Les troupes alliées, officiers et soldats, montraient peu d'empressement à abandonner cette riche terre de France.

CONVENTIONS FINANCIÈRES.

Deux conventions financières étaient annexées au traité: l'une stipulait au profit des puissances alliées une contribution de guerre de sept cents millions; l'autre était relative aux réclamations des sujets des diverses nations, par suite de réquisitions, d'emprunts, de dommages provenant du fait des armées françaises.

Sur le premier point, l'indemnité de guerre devait être payée en cinq années au moyen de bons au porteur sur le Trésor, payables de quatre mois en quatre mois; aucun intérêt n'était exigé de la France. Les payements devaient se monter par année à 270 millions, sur lesquels 140 étaient affectés à l'indemnité et 130 à l'entretien de l'armée d'occupation. Ce dernier chiffre n'était qu'approximatif, il fut malheureusement dépassé.

Un article supplémentaire permettait, il est vrai, au gouvernement français de s'en tenir au versement annuel de 270 millions, les sommes restant dues pouvant être payées après la période de cinq années.

Il serait facile de rechercher à quel emploi était destinés les 700 millions exigés de la France. Nous trouvons, à cet égard, dans l'_Observateur autrichien_ de 1815 un protocole signé entre les ministres des puissances alliées et qui porte que: «Vu la nécessité d'assurer la tranquillité des pays limitrophes de la France,» le quart de la contribution de guerre sera réservé pour élever des fortifications sur la frontière. Dans ce traité, la Belgique est la plus favorisée des puissances: sa part se monte à 60 millions, la Prusse n'a droit qu'à 20 millions.

La convention spécialement destinée à indemniser les sujets des puissances alliées des pertes que la France avait pu leur faire éprouver pendant les guerres de l'Empire, stipulait pour le gouvernement français l'obligation d'inscrire immédiatement sur le grand livre une rente de 3 millions 500,000 francs, représentant un capital de 70 millions; dans le cas, où après règlement, cette somme serait insuffisante, elle devait être augmentée de façon à désintéresser tous les créanciers. Cette hypothèse devait malheureusement se réaliser.

On conçoit sans peine, en effet, combien il était difficile, quel que fut l'esprit de justice qui animât les législateurs, de s'y reconnaître au milieu de réclamations anciennes, basées le plus souvent sur des titres irréguliers. Sans entrer à ce sujet dans des détails par trop spéciaux, nous dirons que le _Moniteur_ du 26 avril 1818 fait connaître que la totalité des réclamations s'éleva d'abord à 1 milliard 600 millions. Des traités particuliers conclus avec chaque puissance, à la date du 15 juin 1818, réduisirent sensiblement ces réclamations intéressées et les fixèrent à une somme approximative de 500 millions.

Dans ce chiffre, il faut comprendre, il est vrai, le remboursement aux sujets anglais de toutes les valeurs mobilières et immobilières qui leur avaient été confisquées depuis 1793. 11 fut nécessaire en outre de consentir à la restitution intégrale des rentes appartenant à des Anglais qui, comme toutes les autres rentes françaises, avaient en 1707 subi la réduction au tiers. Pour cette seule créance, il fallut inscrire au grand livre, à titre de garantie, une rente de 3 millions 500,000 francs, représentant un capital de 70 millions.

L'Angleterre, si conciliante quand il s'agissait de cession territoriale qui ne pouvait lui profiter, se montra inflexible sur les questions d'argent.

LES CHARGES DE LA FRANCE.

Il nous est maintenant possible d'établir quelles étaient les charges financières qui pesaient sur la nation et qu'il allait falloir acquitter dans un temps relativement court.

Elles se composaient: 1° de l'indemnité de guerre, de 700 millions. 2° De l'entretien des troupes étrangères, qui se monta à 633 » 3° Payement aux sujets des puissances alliées 500 » 4° L'arriéré, qui après les Cent jours s'élevait à 650 ».

Le gouvernement de la Restauration avait donc à pourvoir à un passif de 2 milliards 500 millions.

LIQUIDATION FINANCIÈRE.

Il était temps d'aviser et de ramener la confiance, car la rente que nous avons vue à 80 francs le 1er mars 1815, était tombée le 1er décembre de la même année à 52 francs.

Pour se rendre un compte exact de la situation, il suffit de se reporter au rapport du ministre des finances, on y trouve ces lignes: «Lorsque, après avoir épuisé toutes les combinaisons, ou pour mieux dire tous les expédients pour obtenir des ressources, nous étions parvenus à assurer les payements de la journée, nos voeux étaient remplis. Le lendemain nous apportait les mêmes anxiétés et nous imposait les mêmes devoirs.»

Pour faire face aux besoins immédiats du Trésor, une ordonnance royale du 16 août 1815 imposa aux départements, en proportion de leurs ressources, une contribution forcée de 100 millions.

C'était là d'ailleurs plutôt un emprunt qu'une contribution, car une loi du 26 avril 1816 ordonna le remboursement intégral de ces 100 millions.

Les impôts existants furent maintenus, et des centimes additionnels ajoutés aux quatre contributions. De nouveaux impôts portèrent sur les droits d'enregistrement et de timbre, sur les traitements, les douanes, etc.

En même temps qu'on augmentait les recettes, on s'efforçait de réduire les dépenses. C'est le budget de la guerre et de la marine qui fut surtout atteint: de 251 millions, il fut ramené à 228 millions.

Nous avons vu précédemment, qu'en 1814, le baron Louis avait dû lutter contre les conseils mêmes du roi, pour assurer le payement des dettes contractées sous l'empire. M. Corvetto, son successeur, fut moins heureux devant les chambres: mais en 1817, M. Louis, alors président de la commission du budget, fit reconnaître ces créances par la loi du 25 mars 1817, et assura l'acquittement régulier et intégral de l'arriéré.

LES EMPRUNTS.

On conçoit sans peine qu'il était impossible avec un budget qui montait en 1814 à 637 millions au chapitre des dépenses, et à 814 millions en 1815, de faire lace aux exigences de la situation. Il était donc indispensable de faire appel au crédit.

Déjà, il avait été nécessaire d'inscrire au grand livre des titres de rentes pour une somme approximative de 36 millions de revenu, afin de donner aux puissances alliées la garantie stipulée au traité de paix.

Cette opération ne constitua, à vrai dire, qu'une remise de rentes.

Ce n'est qu'en mai 1810 que le premier emprunt fut émis: il était de 6 millions de rentes 5 pour 100 au prix moyen de 57 fr. 20 c.

Une loi du 25 mars 1817 autorisait un second emprunt de 30 millions de rentes. Après une longue discussion législative, le ministre des finances, M. Corvetto, fut autorisé à traiter avec la maison Hope et Baring (de Londres et d'Amsterdam), par opérations successives. Ces négociations produisirent un capital de 345 millions. L'emprunt ressortait à 8 fr. 00 pour 100 en moyenne, tandis que le premier s'était élevé à 9 francs.

Le 9 mai 1818, un troisième emprunt de 14 millions 800 francs de rentes fut émis sous une forme nouvelle. Les souscriptions publiques devaient être de 5,000 francs de rentes au moins: quant au prix, il n'était pas fixé, et ne devait l'être qu'après le relevé des demandes. Malgré la forme singulière de cet emprunt, qui fut d'ailleurs vivement critiqué à l'époque et donna lieu à plusieurs discussions au sein des chambres, le résultat surpassa tout ce que l'on attendait: pour 14 millions 600 francs de renies demandés aux capitalistes, on eut 163 millions de soumissions; l'emprunt fut donc couvert onze fois environ.

Le quatrième emprunt fut conclu le 9 octobre 1818 avec la maison Hope et Baring, au cours de 67 francs; il produisit 105 millions de francs destinés à nous acquitter en partie de la contribution de guerre.

Ce payement effectué, nous ne restions plus débiteurs vis-à-vis de l'étranger que d'une somme de 100 millions. L'article 14 du traité du 20 novembre 1815 autorisant la France à s'acquitter des 100 derniers millions par la remise d'un litre de rente au cours moyen d'alors, le gouvernement français inscrivit au grand livre un nouveau titre de plus de 6 millions 500,000 francs, au cours de 75 fr. 57. Les puissances étrangères vendirent ce titre à la maison Hope et Baring.

Malheureusement, il survint à ce moment à la Bourse de Paris une crise tellement violente que de plus de 75 francs, la rente tomba alors à 60 francs. La maison Hope et Baring fit alors observer que comme il lui était impossible de garder en portefeuille toutes ces rentes, elle allait surcharger le marché et amener une baisse plus considérable. Le traité fut alors résilié; la rente de 6 millions 615,000 francs fut rendue à la France, qui acquitta les 100 millions dont elle était redevable en bons du Trésor.

La liquidation financière n'était pas encore terminée, et puisque nous avons énuméré les charges qui pesaient sur la France après les Cent-Jours, il nous faut suivre jusqu'à la fin ces opérations.

La loi de 1817, votée grâce à l'intervention du baron Louis, portait que l'arriéré serait payé par des reconnaissances de liquidation que le Trésor acquitterait par cinquièmes, à partir de 1821. A cette époque, le ministre des finances, M. Roy, offrit aux créanciers de les payer, soit en numéraire, soit en annuités 6 pour 100, soit en annuités 4 pour 100 avec 2 pour 100 de lots et de primes à leur choix. L'arriéré à payer cette année étant de 60 millions, 50 millions d'annuités 4 pour 100 avec lois furent réclamés.

Ce résultat, peut-être inattendu, méritait d'être signalé dans ce rapide récit de la liquidation financière de 1815. Il constitue, en effet, un précédent instructif, et servit de base à une combinaison proposée plus tard, et que nous retrouverons lorsque nous aurons à raconter les efforts que la France dut faire une fois encore pour remédier aux désastres de la plus terrible des invasions.

En 1821, un cinquième emprunt de 12 millions 514,000 francs de rentes fut adjugé à MM. Hottinger, Hope et Delessert.

Enfin, en 1823, eut lieu le dernier emprunt. Il s'élevait à 23 millions 114,000 francs de rentes, mais 19 millions 514,000 francs seulement étaient imputables à la liquidation antérieure; il fut adjugé à MM. Rothschild au taux de 89 fr. 55.

La liquidation financière de 1815 était terminée.

RÉSUMÉ.

Quelque arides que soient ces matières, il nous semble utile d'en faire ressortir les points principaux: il y a là un précédent qui nous sera plus tard utile; et d'ailleurs, au milieu de nos désastres, n'éprouve-t-on pas une consolation réelle à voir cette activité de la nation, cette vitalité inouïe qui résiste à toutes les charges, et répare en si peu de temps des ruines que l'on croyait impossible de relever?

Six emprunts ont dû être émis pour nous acquitter vis-à-vis de l'étranger, le premier est à 57 fr. 26, le dernier à 89 fr. 55.

Les rentes inscrites au grand livre se divisent en deux parties:

1° Rentes émises par voie d'emprunt, soit 91 millions 830,000 francs de rentes représentant un capital de 1 milliard 334 millions.

2° Rentes remises aux puissances étrangères, soit 36 millions 658,000 francs de rentes représentant un capital de 733 millions.

A ces chiffres il convient d'ajouter les 100 millions de contribution forcée, les aggravations d'impôts, etc.; on arrive ainsi à un total exact et définitif de 2 MILLIARDS 90 MILLIONS.

C'est ce que nous coûtait l'invasion de 1815.

Le 1er décembre 1815, le cours de la rente 5 pour 100 était tombé à 52 fr. 30. En 1818, il était à 75 fr. 57, il dépassait 100 francs en 1824.

Pour compléter ce trop rapide récit, ajoutons que l'amortissement fondé en 1816 avait déjà, en 1825, racheté plus de 37 millions de rentes, pour un capital de plus de 700 millions.

RÉORGANISATION MILITAIRE.

Il nous faut maintenant revenir en arrière, et pour donner une idée plus exacte et plus complète de l'oeuvre entreprise, dire quelques mots de la réorganisation des forces militaires de la France, due principalement au maréchal Gouvion Saint-Cyr.

Au moment de la signature de l'armistice, l'armée française était au delà de la Loire: «Par ses sentiments, par ses traditions, dit le maréchal Davout dans ses Mémoires, elle était l'armée du pays, et pourtant elle ne savait à qui obéir, au service de quelle cause mettre son dévouement.»

Faut-il croire, comme l'indique M. Gay de Vernon dans sa biographie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, que le ministre de la guerre ait un instant songé à conserver cette armée, à la fondre au besoin avec les Vendéens, «afin de donner à la France une force suffisante pour obtenir de l'étranger des conditions moins lourdes»?

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, les puissances alliées signifièrent au roi que si l'armée n'était pas immédiatement licenciée, «on allait donner l'ordre à 300,000 hommes de passer la Loire et de reprendre les hostilités».

Force fut donc au maréchal de promulguer une ordonnance de licenciement qui avait été rendue à Lille le 23 mars.

Mais en même temps qu'il licenciait l'armée, le maréchal ouvion Saint-Cyr concevait l'idée patriotique de reconstituer une nouvelle force militaire, et d'assurer à la France des institutions capables de lui rendre le rang qu'elle avait momentanément perdu.

N'est-ce pas vraiment un fait digne de remarque que cette audacieuse tentative de reconstitution de nos forces nationales, avant même que le traité de paix ne fut signé?

La _Gazette officielle_ du 11 août 1815 contient une ordonnance qui débute par cette phrase:

«... Considérant que la nouvelle organisation doit se faire sur des bases qui assurent à la France son indépendance au dehors et la tranquillité au dedans...»

L'armée était disposée en 80 légions d'infanterie, 12 d'artillerie, 47 régiments de cavalerie, en y comprenant les carabiniers royaux.

Chaque légion, divisée en bataillons, était forte de 1,687 hommes, dont 103 officiers.

Ce qu'il y a surtout à remarquer dans ce projet si promptement appliqué, c'est l'organisation régionale de notre force armée, tentative hardie à une époque où l'esprit de parti, l'animosité politique pouvaient faire craindre des dangers sérieux.

En outre, l'ordonnance portait qu'à chaque légion on pourrait ajouter une compagnie de cavalerie et une d'artillerie, ce qui, d'ailleurs, ne fût jamais exécuté. N'y avait-il pas là, sinon une tendance à faire de chacune de ces légions une unité pouvant se suffire à elle-même, du moins à les considérer comme des cadres propres, à un moment donné, à recevoir un nombre d'hommes plus considérable, de façon à augmenter singulièrement en puissance? Le nombre exagéré des officiers (103 pour 1584 hommes) tend à justifier cette supposition qu'il n'est pas inutile de rapprocher de l'idée de résistance prêtée au maréchal Gouvion Saint-Cyr par son biographe.

L'article 12 de la charte de 1814 ayant aboli la conscription, on composa les légions des soldats qui avaient été renvoyés dans leurs foyers sans être cependant libérés. L'engagement volontaire devait combler les vides.

En outre, 3 régiments du génie furent créés.

Enfin, sous l'influence du maréchal Marmont, on organisa une garde royale composée de 2 divisions d'infanterie et de 2 divisions de cavalerie, plus l régiment d'artillerie à cheval et 1 à pied, soit environ 26,000 hommes.