L'Illustration, No. 1594, 13 Septembre 1873
Part 3
Or, voici un livre que nous sommes heureux à ce sujet de pouvoir signaler à l'attention de nos lecteurs, car en attestant le succès de l'ouvrage, qui compte déjà six éditions, nous attestons en même temps les bienfaits qu'il a rendus dans tous les pays. Et, en effet, ce livre, qui représente vingt-huit années d'observations, d'études, de recherches, de travaux scientifiques, peut être regardé à juste titre comme l'exposition claire et méthodique de tous les progrès accomplis par la médecine infantile.
M. Bouchut, disons-le hautement, peut revendiquer la plus large part des progrès et des améliorations que nous signalons. Non-seulement tous les travaux de ses confrères passent sous nos yeux, dans son livre, à la lumière d'une savante analyse; mais à ce précieux contingent, M. Bouchut ajoute lui-même l'ensemble de ses propres recherches, et c'est incontestablement à lui que la science médicale doit, pour les maladies des enfants, les observations les plus nombreuses et la thérapeutique la plus précise et la plus sûre.
Ce livre, qui a été traduit en anglais, en allemand, en russe en espagnol, est maintenant dans la bibliothèque de tous les médecins. M. Bouchut dit modestement que c'est aux sympathies de plusieurs générations d'élèves qu'il attribue la propagation et le succès de son ouvrage. Les sympathies, nous n'en doutons pas, sont demeurées entières entre le maître et ses élèves. Mais c'est aux vérités reconnues et proclamées par ce livre qu'il faut attribuer l'autorité qu'il a justement conquise. _Amicus Plato, magis amica veritas._
L'éminent praticien nous montre lui-même en excellents termes la véritable valeur de son ouvrage: «_Cherchez et vous trouverez_, dit l'Évangile. Depuis vingt-huit ans je n'ai cessé d'observer, de chercher et d'enseigner à l'hôpital; il n'est pas surprenant, parmi tant de choses offertes à mes regards, qu'il s'en soit rencontré de nouvelles et dignes d'entrer définitivement dans la science. Ce que j'ai découvert a été contrôlé par le public d'élèves et de médecins qui m'a entouré dans mon enseignement clinique. J'ai su voir et comprendre ce que d'autres regardaient sans voir. J'ai eu du bonheur à le chercher et à le dire, une satisfaction non moins grande à l'écrire, et ce plaisir-là, c'est la véritable et l'unique récompense du savant.»
Henri Cozic.
HISTOIRE DE LA COLONNE Cinquième et dernier article (1)
[Note 1: Voy. les numéros des 16,23, 30 août dernier et 6 courant.]
V.--LA STATUE DE CHAUDET (suite).
Launay se met donc en mesure d'exécuter l'ordre émanant de M. de Rochechouart et confirmé par M. Pasquier. Mais le délai accordé est évidemment trop court. On consent un sursis. Une seule chose importe, au dire du préfet de police; c'est que toute trace de l'opération ait disparu le 11 avril. Il faut bien laisser libre passage au cortège qui doit aller, ce jour-là, recevoir S. A. R. Monsieur, nommé lieutenant-général du royaume, en attendant l'arrivée de Stanislas-Xavier, que le Sénat vient de proclamer roi de France!
Et le 8--un vendredi-saint--à six heures du soir, la statue de l'empereur, descendue de son piédestal, était hissée dans un chariot pour retourner aux ateliers d'où elle était sortie... Le fondeur avait, en effet, obtenu de la garder en nantissement des quatre-vingt mille francs qui lui restaient dus sur les travaux de la colonne.
Rendons à M. de Montbadon cette justice, que jusqu'à l'achèvement complet de «ce grand oeuvre», il n'a pas quitté Launay d'une semelle. C'est lui qui, de son ardeur, échauffait le zèle des ouvriers; lui qui dirigea l'installation du grand drapeau blanc fleurdelisé sur le stylobate délivré de la statue impériale; lui encore qui provoqua les premiers cris de «_Vive le Roy! Vive Louis XVIII!_» dont fut saluée cette substitution par la foule amassée sur la place...
Quant à M. C. de Geslin, son rôle fut plus modeste. Il se contenta de solder, des deniers de l'État, la facture des frais de «descente», dont ci-dessous copie:
Au charpentier 1790
Au serrurier 580
Au maçon 688
Pour le drapeau, la fleur de lis dorée, les cordages, les transports, le chariot, les pavages et autres menus frais 600
Total. 3658
--Comment! des deniers de l'État? dira-t-on; est-ce que M. de Montbadon ne s'était pas engagé à supporter, seul, les dépenses qu'occasionnerait cette décapitation de la colonne?--Sans doute! Et, qui sait? peut-être les a-t-il ultérieurement remboursées.
Dans tous les cas, constatons une bizarre coïncidence: à peine avait-il pris cet engagement que, de son côté, le gouvernement provisoire décrétait, à l'instigation de M. de Talleyrand, la destruction immédiate de tous les emblèmes et symboles impériaux!
Si nous avons particulièrement insisté sur la conduite de Launay dans cette affaire, c'est que plusieurs brochures--échos des bruits publics--l'ont accusé d'avoir offert spontanément ses services aux rancunes des alliés. Or les faits, tels que nous les avons relatés--d'après un _Mémoire justificatif_ écrit de la propre main du fondeur--semblent, au premier abord, faire justice de cette «calomnie». Mais, à bien réfléchir, l'exagération même de la peine qu'il devait encourir en cas de refus ne rend-elle pas un peu suspecte, sinon l'authenticité incontestable des documents officiels par nous reproduits, au moins la sincérité de leur rédaction? Nous avons, quant à nous, quelque peine à nous défendre d'admettre la possibilité d'une connivence--peut-être tacite--entre la plume de celui qui donna l'ordre et la pensée de celui qui le reçut.
Et, de fait, avant Launay, M. Lacasse, le charpentier de la colonne, avait été requis, lui aussi, de descendre la statue. Or, non-seulement il se récusa, mais il prit même la peine d'aller, en compagnie de M. Gondoin, notifier son refus à l'état-major russe. Est-ce qu'on l'a passé par les armes?
* * *
Nous ne nous arrêterons pas aux monstrueuses palinodies qui marquèrent cette époque. Toutefois, comment résister au désir d'en donner le piquant spécimen ci-dessous? Il nous faut arriver aux _Cent jours_. Ce sera notre transition.
Extraits du journal des _Débats:_
Numéro daté du 20 mars 1815.
«Si la France se laisse envahir, conquérir par un aventurier de l'île de Corse, accompagné par une poignée de _brigands étrangers_ et par quelques déserteurs le rétablissement de cette féodalité barbare, dont la sage _philosophie_ et la _bonté paternelle des Bourbons_ avaient détruit les derniers vestiges, voilà la libellé et le gouvernement que Buonaparte nous réserve... Cette expédition ne serait que _le coup de main d'un chef de voleurs hasardeux_ que la justice réclame et qui lui sera rendu tôt ou tard.»
Numéro daté du 21 mars 1815.
«L'empereur est arrivé ce soir au palais des Tuileries, aux acclamations unanimes... Ainsi s'est terminée, sans répandre une goutte de sang, sans trouver aucun obstacle, cette _légitime_ entreprise qui a rétabli la nation dans ses _droits_ et effacé la _souillure_ que la _trahison_ et la _présence de l'étranger_ avaient répandu sur la capitale... La charte constitutionnelle qu'on avait bien voulu nous octroyer était _scandaleusement violée..._ Le retour de l'empereur assure le triomphe des _idées libérales._»
Le jour même où, par ordre, sans doute, la feuille de M. Bertin saluait ainsi le retour de l'Aigle, Launay écrivait au général Bertrand pour obtenir de remettre la statue en place. Mais la «calomnie» dont nous parlions tout à l'heure avait déjà fait son chemin: elle était reçue aux Tuileries. Et Launay, malgré ses protestations, en dépit même de ses résistances, était contraint, le 3 avril, de se dessaisir, au profit de M. Denon, de l'oeuvre de Chaudet.--Là finit son rôle.
Quelques jours après, la garde impériale donnait un banquet à la garde nationale de Paris. Ici se place un petit épisode dont nous empruntons les détails à un ancien secrétaire de Napoléon, le baron Fleury-Chaboulon:
Le repas achevé, une foule nombreuse de soldats, d'officiers et de gardes nationaux se mirent en marche vers les Tuileries, portant le buste de l'Empereur couronné de lauriers. Arrivés sous les fenêtres de Sa Majesté, ils se rendirent ensuite à la place Vendôme et déposèrent religieusement au pied du monument élevé à la gloire de nos armées, l'image du héros qui les avait conduites à la victoire. L'Empereur, aussitôt qu'il en fut informé, m'ordonna d'écrire au ministre de la police de faire enlever le buste dans la nuit. «Ce n'est point à la suite d'une orgie», dit-il avec fierté, «que mon effigie doit être rétablie sur la colonne!»
Que devint le bronze de Chaudet?--A la seconde Restauration, M. de Semalé obtint que cette statue, dont la main-d'oeuvre et la matière seules pouvaient être évaluées à soixante mille francs environ, lui fût remise pour être employée à la réédification de la statue équestre du Pont-Neuf, abattue en 1793.--À ce propos, nous recommandons au lecteur la lettre suivante, publiée par le _Journal des artistes_ du 14 avril 1831:
La statue de Napoléon qui ornait la colonne de la place Vendôme a été déposée dans mon atelier de la foire Saint-Laurent, où je l'ai gardée pendant plusieurs années, la cachant avec soin pour la soustraire à la destruction, quoique j'eusse reçu plusieurs fois l'ordre de la briser. Cet ordre, émané de la direction des Beaux-Arts du ministère de l'intérieur, à la tête de laquelle se trouvait M. Héricart de Thury, dut enfin recevoir son exécution lorsqu'on s'occupa de la statue équestre de Henri IV qui est sur le Pont-Neuf. Je fus alors chargé du rachevage, de la ciselure et de la mise en place de cette statue, et j'ai été l'exécuteur forcé d'une mesure à laquelle tenait M. H. de Thury. Les débris du Napoléon ont servi à la fonte du _cheval_ de Henri IV. J'ai fait de vains efforts pour éviter cette destruction. J'offris même alors 20,000 de bronze qui furent refusés, et la statue de Napoléon n'en fournissait que 6,000!--Permettez-moi d'ajouter quelques détails sur la statue de Henri IV. On trouvera _dans le bras droit de cette statue un petit Napoléon_ d'après le modèle de Tonu; _la tête contient un procès-verbal du dépôt_ que j'ai fait moi-même du Napoléon dans le bras de Henri IV.--_Dans le ventre du cheval_ se trouvent plusieurs bottes renfermant divers papiers, tels que chansons, inscriptions, diatribes, etc., monuments de l'esprit du temps que j'ai voulu ainsi conserver à l'histoire. En une demi-journée je pourrais retirer de ce dépôt tous ces objets sans endommager en aucune façon la statue.
J'ai l'honneur, etc.
Signé. Mesnel, fondeur.
Ajoutons, pour en finir avec la première statue de la colonne, que le modèle en plâtre de cette oeuvre a été soigneusement conservé. Il était, vers 1835, en la possession d'un peintre de Tournai, M. Gaudry-la-Rivière. Depuis, qu'est-il devenu? Nous l'ignorons.
VI.--1831-1833.
La capitulation de Paris avait condamné la colonne aux fleurs de lis. Quinze ans se passent. Et les _trois glorieuses_ la condamnent au coq gaulois--pour peu de temps d'ailleurs.--Dès le 11 avril 1831, le _Moniteur universel_ publiait le rapport ministériel suivant:
«Sire:
«La colonne de la place Vendôme, ce monument de victoires immortelles, perdit, il y a quinze ans, la statue qui la couronnait. Cette mutilation subsiste encore; elle est un triste vestige de l'invasion étrangère.
«Les monuments sont comme l'histoire: ils sont inviolables comme elle; ils doivent conserver tous les souvenirs nationaux, et ne tomber que sous les coups du temps.
«Certes l'histoire n'oubliera pas le nom du grand capitaine dont le génie présida aux victoires de nos légions, du monarque habile qui fit succéder l'ordre à l'anarchie, rendit aux cultes leurs autels, et donna à la société ce Code immortel qui nous régit encore; heureux si sa gloire n'eût rien coûté aux libertés de la patrie!
«Votre Majesté ne veut déchirer aucune des pages brillantes de notre histoire, elle admire tout ce qu'admire la France, et elle est fière de tout ce qui enorgueillit la nation. Je crois répondre à ses nobles sentiments en lui proposant le rétablissement de la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme.......... etc., etc.
«Le président du conseil et ministre secrétaire d'État de l'intérieur,
«Casimir Périer.»
Ce document est suivi d'une ordonnance royale, datée du 8, et prescrivant le rétablissement de la statue.--Deux jours plus tard, on décide qu'elle sera mise au concours; et, le lendemain, le ministre du commerce et des travaux publics, comte d'Argout, prend un arrêté dont voici l'article 5:
Les figures des bas-reliefs de la colonne étant en costume militaire français, la statue devra être pareillement en habit militaire et avoir comme l'ancienne statue 11 pieds 12 de hauteur.
Trente-six concurrents répondent à l'appel. Et le jury, en sa séance du 13 juin suivant, donne--par une majorité de 7 voix contre 5--la préférence à l'esquisse envoyée par M. Émile Seurre, ex-pensionnaire du roi, à Rome.
VII.--LA STATUE DE SEURRE.
Cette personnification du «petit Caporal» est devenue tellement populaire que nous nous garderons de toute description. Rappelons seulement que pour permettre à l'artiste de pousser à ses dernières limites l'exactitude du costume, le général Bertrand avait mis à sa disposition l'énorme «petit chapeau», le frac militaire, les épaulettes, la redingote à revers, les bottes à l'écuyère, et jusqu'à la lorgnette de l'Empereur. Quant à l'épée de la statue, elle a été copiée sur l'épée que Napoléon portait à Austerlitz.
La nouvelle statue mesure 3m.90. Elle est donc plus haute que l'ancienne. Elle est aussi plus légère. Celle-là pesait 2,937k.03; celle-ci ne pèse que 1,713k.27.--Fondue d'un seul jet par M. Crozatier, en ses ateliers du Roule, elle est pleine jusqu'à mi-jambes; au-dessus, l'épaisseur du bronze va en diminuant jusqu'aux parties supérieures, où elle n'est plus que de 7 à 8 millimètres.
Le bronze provenait de seize canons pris à l'ennemi en 1805 et conservés à l'arsenal de Metz.
C'est le samedi 20 juillet 1833, à midi, que Napoléon reprit, de fait, possession de son monument. La statue resta, suivant l'usage, voilée jusqu'au jour de l'inauguration officielle, qui eut lieu le 28.
* * *
Nous terminerons ici notre travail. Ce qu'il nous resterait à dire encore appartient à l'histoire toute contemporaine. Et cela touche, par beaucoup de points, à des faits, les uns trop connus et les autres trop peu pour que nous entreprenions de nous en occuper dans un journal d'où les controverses et les polémiques sont rigoureusement exclues.
Jules Dementhe.
NOS GRAVURES
Les fouilles du cloître Saint-Marcel
On sait que des travaux ont été entrepris par la ville de Paris rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Par suite de tranchées pratiquées pour la pose de conduites d'égouts et de gaz, dix-sept sarcophages ont été mis à jour, presque tous de pierre et de dimensions diverses. La tête de l'un d'eux a été creusée dans un chapiteau de colonne. Un autre est de plâtre et porte à son extrémité le monogramme du Christ, en forme de roue. Le couvercle d'un troisième, de petite dimension, et qu'on croit du XVe siècle, est orné d'un cadre renfermant également un monogramme du Christ, une croix dont le bras supérieur présente la lettre grecque _rhô_; plus un _alpha_, un _oméga_, un soleil et une petite croix pattée. Le morceau le plus intéressant est un très-grand sarcophage, composé de deux pierres rapportées, dont la plus longue a été creusée dans un bloc ayant fait partie d'un édifice. On y lit, en caractères de 19 centimètres de hauteur, ce fragment d'inscription: Fil sacer Pari.... On a cru d'abord voir dans ce dernier caractère la haste d'un E, complétant le mot _parentibus_, ce qui semblait indiquer un fragment de monument funéraire; mais après un second examen, on a cru pouvoir affirmer que c'était certainement un I, complétant le nom des _Parisiens_ ou d'un _Parisien_, ce qui ferait de ce fragment un des très-rares monuments que nous possédions, portant le nom de la ville de Paris ou du peuple parisien tracé à une époque remontant à l'ère chrétienne.
Quoi qu'il en soit, la découverte de ces sarcophages confirme la croyance que l'on avait depuis longtemps de l'existence d'un cimetière commun dans ce quartier.
L. G.
Souvenirs de la captivité: les turcos
Le combat de Wissembourg est encore présent à toutes les mémoires..
On se rappelle avec quels transports de colère fut accueillie à Paris la nouvelle de cette première et sanglante défaite qui devait, grâce à l'imprévoyance ou à l'incapacité de nos chefs de guerre, être suivie de tant d'autres! On s'en consolait cependant en se berçant de cette illusion que ce n'était que le déplorable résultat d'une surprise qui ne se renouvellerait plus. D'autre part, et c'était rassurant, le courage de nos soldats, de cette poignée de braves gens qui composait la division Douai, n'avait jamais brillé d'un plus vif éclat. Ils s'étaient montrés merveilleusement beaux, les turcos surtout, «ce mur vivant et mouvant de lions», d'une si terrible intrépidité. Mais que peut le courage, même le plus brillant, quand manque la direction. Hélas! c'est ce que la suite des événements n'a que trop éloquemment prouvé. Les uns après les autres, nos soldais captifs, devaient aller rejoindre en Allemagne les turcos, qui y avaient été conduits les premiers, malgré leur héroïque bravoure.
Les scènes de la captivité sont poignantes, et elles ont été retracées avec une saisissante vérité par le crayon de l'un de nos collaborateurs qui y a pris part, ayant été lui-même prisonnier de guerre. Nous comptons faire passer successivement ces dessins sous les yeux de nos lecteurs, et nous commençons aujourd'hui par les premiers en date, les turcos qui, emmenés au delà du Rhin, devaient y être, de la part des populations, ces Germains épais et ces grasses Germaines, l'objet d'une curiosité aussi vive que naturelle.
L. C.
Notes sur LE «HOME LIFE» EN IRLANDE.
«Poor Ireland»--la «pauvre Irlande» revient à chaque instant dans les discours du peuple irlandais. Tous ont l'air de réclamer pour la patrie une prééminence dans la misère, le prestige sacré du malheur. Quoique un peu trop larmoyantes, ces plaintes sont assez bien fondées. On a beau connaître les quartiers populeux de Londres, on a beau se familiariser avec la vie des pêcheurs bretons et visiter ces grands centres industriels de Lancashire en temps de famine, rien ne vous donne une idée du dénuement normal accepté des populations du nord et de l'ouest de l'Irlande. Wicklow est loin d'être le comté le plus pauvre, et cependant nous y avons remarqué des villages entiers où pas un habitant ne possédait une paire de souliers. Au milieu d'une grande plaine nue et stérile on voit de temps en temps la silhouette roide et angulaire d'une caserne de police. Il n'y a que là-dedans que l'on porte des souliers, il n'y a qu'entre ces quatre grands murs, sous ce solide toit d'ardoise, que l'on mange trois fois par jour et que la viande de boucherie n'est plus un mythe pour personne. Au dehors c'est un peuple de mendiants; en dedans c'est une brigade de constables, bien nourris, qui--de fait--maintiennent la mendicité--sans doute comme une des mille institutions anglo-saxonnes auxquelles on ne peut toucher sans être traité de fénian et de pétroleur. Il se peut qu'ailleurs cette application constante de la maxime bismarckienne: la force prime le droit, n'aurait que très-peu d'influence sur le développement des ressources industrielles ni sur le progrès moral. Mais ici l'initiative individuelle est nulle: c'est une race au sang chaud, à l'imagination vive et pétulante; il lui faut un principe d'autorité; il lui faut peut-être des tyrans féodaux--mais des tyrans qui la comprennent, qui lui appartiennent. Ce n'est pas avec des gens de bureau venus de Londres la plume derrière l'oreille, ce n'est pas avec quelques milliers de gendarmes phlegmatiques que l'on fera sortir ces vaincus de leur torpeur séculaire. Mais ceci soit dit en passant. Il s'agit pour le moment de donner une idée de l'intérieur irlandais, du «home life,» des moyens et des habitudes de ce peuple que les Anglais citent comme le plus insouciant et le plus paresseux de l'univers.
Je suis allé voir un Français demeurant dans le comté Wicklow, et propriétaire de vastes terrains au bord du lac Tay. Il n'a pu échapper à la fatale influence celtique. La villa est jolie, meublée luxueusement, entouré de jardins anglais bien ratissés, bien proprets, avec cet air endimanché que les quakers admirent. Mais quel monde! quelle valetaille--le trop plein d'un dépôt de mendicité, un campement de bohémiens; une cour de workhouse le samedi soir! Quatre grands gaillards se promenaient de long en large dans la cuisine. D'autres se tenaient adossés aux portes des écuries. Des filles couraient ça et là, pieds nus, sans but, sans mission. C'étaient les parasites de la maison, c'étaient des clients à la façon romaine, des pauvres diables qui vivaient des miettes tombées de la table du maître, qui gagnaient un penny de temps en temps en tenant un cheval, en faisant une course, qui n'avaient d'occupation que celle que le hasard leur fournissait. Toute maison irlandaise est ainsi encombrée. Le propriétaire de la villa de Lough Tay nous a dit que la sienne faisait vivre au moins une quinzaine de ces vagabonds--en dehors du personnel régulier de l'établissement--personnel qui est toujours assez considérable.