L'Illustration, No. 1594, 13 Septembre 1873

Part 2

Chapter 23,811 wordsPublic domain

--Volontiers, dit l'autre.

Quelque temps après, en effet, le marchand revint avec la suite du message. Horace Vernet décachette la réponse à sa lettre. Il en retire deux billets de mille francs; puis, les montrant au brocanteur:

--Tenez, lui dit-il, on me donne deux mille francs du tableau dont vous me donniez mille seulement. J'ajoute qu'on ne me demande pas de retouches.

Le marchand sortit furieux.

--Ces artistes! disait-il, du jour où ils ont de la réputation, ils sont intraitables. Qu'il me tombe un jeune talent inconnu et il me paiera ça!

Philibert Audebrand.

LA CAGE D'OR

NOUVELLE

(Suite)

C'était en vérité un peu trop d'audace à un homme à obrosk qui n'était encore ni trop jeune, ni trop beau, de souhaiter la rose de la Tverskaïa pour compagne; mais je l'aimais tant que j'espérais toujours que mon amour me tiendrait lieu de ce qui me manquait. Je me suis trompé, et bien que je t'en veuille un peu d'avoir dissimulé tes légitimes dédains sous le vain prétexte de l'horreur que le servage t'inspirait pour les enfants qui seraient venus de nous, je suis pour toi sans colère.

--Pauvre Nicolas, murmura Alexandra de plus en plus attendrie.

--Patiente donc davantage, continua le marchand, regagne ta demeure et attends à demain; demain, je te le jure, tu pourras revenir dans cette maison, sinon sans péché, du moins sans crime.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que si largement que Dieu m'ait mesuré la mansuétude et la résignation, le fardeau dont il charge mes épaules est encore trop lourd pour que je te supporte; je veux dire que si ma tendresse me donne le courage de te pardonner, ma douleur ne me laisse pas sans haine contre celui qui plus que toi l'a causée. L'amour dont je te parlais tout à l'heure m'avait inspiré le mépris de tout ce qui n'était pas toi: la liberté je ne la revendiquais que pour t'obéir. Mes richesses, si péniblement, si laborieusement conquises,--celui qui t'attend te le dira,--j'ai voulu les sacrifier tout à l'heure, peut-être avec quelque regret, mais du moins sans hésiter. J'avais alors une idole et une foi qui m'eussent tenu lieu de tout ce que j'aurais perdu. La foi est morte, l'idole est dans la boue; n'ayant plus rien à attendre, rien à espérer dans ce monde, je lui dirai adieu sans regret; mais avant de le quitter, le vermisseau va se redresser, entends-tu, femme, et s'il ne peut atteindre que le talon de celui qui l'écrase, il y laissera du moins l'empreinte de ses dents.

--Il y a un mois, dit Alexandra avec amertume, votre résolution de révolte embrassait davantage; Dieu veuille que celle qui vous anime soit plus sincère que ne l'était celle-là.

Nicolas comprit le reproche; mais il reprit sans hésitation et sans embarras:

--Oui, je t'ai trompé, je t'ai menti, femme, lorsque j'ai feint de m'associer à des projets que condamnait ma raison. Je t'ai menti parce qu'ayant mesuré le degré d'avilissement auquel l'esclavage a réduit les nôtres, je savais que pour un bras qui m'eût promis son appui, j'aurais trouvé cent bouches pour vendre mon secret. Je t'ai trompé parce que j'avais conscience de l'impuissance du pauvre marchand dont tu avais rêvé de faire le chef d'une aussi gigantesque entreprise. Aujourd'hui encore, désespéré, disposé à faire bon marché de ma vie, je ne me laisserai point tenter par cette tâche au-dessus de mes forces. Ce ne sera point l'émancipation d'un peuple que je poursuivrai, ce sera ma vengeance; le but n'est pas éclatant sans doute, mais il est sûr. L'oppression séculaire dont j'aurai été une des victimes ne s'abîmera pas avec moi, mais j'entraînerai un des oppresseurs dans la tombe. Un noble m'a pris ton amour, tout à l'heure je le tuerai! Et maintenant, femme, sache-le bien, l'heure où tu pouvais douter de mes paroles est passée; quitte cette maison, pars, va-t'en sans prononcer une parole, sans tourner la tête; n'essaye pas de prévenir ton amant du sort qui l'attend, car le renard s'est changé en loup, et dans ce cas, deux victimes ne seraient pas de trop pour sa rage!

Cette fois, il n'y avait plus à douter de la sincérité de Nicolas Makovlof; elle s'imposait non moins par les mouvements de sa physionomie que par l'accent qu'il avait mis dans ses menaces; cependant, loin d'être effrayée, la jeune femme paraissait heureuse de l'entendre parler de la sorte; elle l'écoutait avec une avidité singulière, et sans que son visage, traduisit d'autre sentiment que celui d'une émotion attendrie.

--Ah! s'écria-t-elle enfin, puisqu'il fallait ce suprême outrage pour t'arracher à la lâche torpeur dans laquelle tu croupissais, Nicolas, je bénis Dieu pour m'avoir infligé la douleur de le subir.

--Alexandra! je ne te comprends pas!

--Maintenant du moins, poursuivit la jeune femme, dont les grands yeux devenus humides jetèrent un double éclair, s'il faut mourir, je descendrai dans la tombe la main dans la main de celui auquel j'appartiens, et sans être en reste avec lui d'estime et peut-être d'amour.

--Tais-toi, tais-toi, par pitié! s'écria le marchand éperdu, de telles paroles achèvent d'égarer ce qui me reste de raison. D'ailleurs, pourquoi mentir? Cet ordre insolent que le seigneur a osé t'adresser et auquel tu as mis tant d'empressement à obéir, je l'ai lu et tu es chez lui.

--Qui te dis que comme toi en ce moment ce ne sont point la haine et la vengeance qui m'y amènent. Oui, la haine, elle date de loin. Pour détester ceux auxquels nous appartenons comme un vil bétail, je n'avais pas attendu ce dernier témoignage du mépris dans lequel ils nous tiennent, tu le sais bien. Oui, la vengeance, car je ne suis pas moins jalouse de mon honneur que tu peux l'être de ma personne.

--Et que comptais-tu faire, pauvre femme?

--Frapper! répondit simplement Alexandra en montrant un couteau qu'elle avait caché dans sa poitrine.

Le marchand tomba à genoux devant elle, lui prit les mains et les couvrit de ses baisers et de ses larmes.

--Pardonne-moi d'avoir douté de toi, ma belle et noble Sacha, lui disait-il.

Puis, cédant à une inspiration soudaine, il se releva, et saisissant sa femme entre ses bras:

--Maintenant je ne veux plus mourir, s'écria-t-il; il faut fuir, ma bien-aimée, fuir sans perdre une minute. Nous prendrons de l'or; nous gagnerons la frontière, nous chercherons un asile sur quelque terre étrangère. La patrie n'est-elle pas partout où l'on s'aime.

--On ne quitte point l'enfer sans la permission de celui qui y règne, répondit la jeune femme avec un douloureux sourire; pars si tu veux, ami; affronte le knout qui 'punit l'évasion de l'esclave, abandonne-moi, mais je reste. Je reste parce que l'homme qui depuis trois années nous torture m'a offensée et que la justice veut qu'il soit puni; je reste parce que tu m'as soupçonnée, parce que tes soupçons, je le reconnais, avaient une apparence de fondement, et que des paroles ne sont point à mes yeux une justification suffisante.

Alexandra parlait avec une fermeté froide et calme qui devait faire comprendre à son mari qu'elle était inébranlable; cependant il ne renonça pas tout de suite à la ramener à des idées plus pacifiques et, prenant sa corbeille qu'il avait déposée sur la table, et la montrant à Alexandra:

--Pourtant, dit-il, le seigneur a engagé sa parole qu'il m'affranchirait en échange de ce panier de fraises.

--Le panier de fraises n'est que l'appoint; le prix du marché, pauvre fou, c'est l'honneur de ta femme.

Le marchand ne se rendait pas encore; il n'avait pas besoin d'autres preuves pour rendre à la vertu de sa compagne le plus éclatant hommage; c'était presque _in extremis_ que quelques paroles de tendresses étaient tombées des lèvres de celle-ci; mais il y avait si longtemps qu'il les attendait, qu'elles devaient avoir pour effet de le raccommoder quelque peu avec l'existence.

--Pourquoi n'essaierais-je pas de le toucher, Sacha, lui dit-il; en y mettant quelque adresse, et ce n'est pas ce qui me manque, je parviendrai peut-être à lui arracher le mot qui nous ferait libres, et nous permettrait de braver désormais ses entreprises?

Depuis quelques instants, la jeune femme subissait avec impatience la tiédeur qui avait subitement succédé aux ardeurs de vengeance dont son mari avait été animé; à ce dernier témoignage de son retour à des dispositions pacifiques, son irritation, jusqu'alors contenue, éclata.

--Ah! s'écria-t-elle avec emportement, j'en étais sûre; et la consolation de te voir enfin partager mon exécration pour nos tyrans ne m'était point réservée! N'essaye plus de me tromper. Ta colère de tout à l'heure n'était que la suite de la comédie que tu as jouée vis-à-vis de moi pendant tant de mois; les résolutions de mort, d'implacable vengeance, des mensonges semblables aux mensonges qui m'ont si longtemps abusée. Insensible à l'ignominie de ta servitude, tu ne pouvais pas ressentir l'injure qui ne l'atteint que dans celle qui porte ton nom. Un homme a traité ta compagne comme une prostituée; qu'importe? Cet homme est un noble, ton seigneur et ton maître; il n'a point outrepassé son droit, et notre devoir nous commande de tendre le dos à de nouveaux outrages. Puisque tu le veux, puisque tu le peux, vis de cette vie d'opprobre! Quant à moi, c'est au-dessus de mes forces, et j'ai hâte de m'y soustraire. Je te montrerai tout à l'heure comment une Russe châtie celui qui s'attaque à son honneur, lorsque celui qui devait la protéger est un lâche!

Alexandra s'était animée de plus en plus, et jusqu'à arriver à une exaltation farouche; elle parlait avec tant de véhémence qu'il était à craindre que les éclats de sa voix ne fussent entendus au dehors. Le pauvre marchand était si bouleversé qu'il n'accorda pas la moindre attention à ce détail. Il connaissait assez le caractère de sa femme pour être certain que dans la disposition d'esprit que révélait ces paroles, rien ne pouvait ébranler sa détermination; il renonçait à le tenter. Cette mort à laquelle il la voyait marcher avec une volonté si stoïque, il la redoutait bien plus pour elle que pour lui-même; ne pouvant l'arracher à sa destinée, et bien que la certitude qu'Alexandra n'avait pas manqué à ses devoirs eut dissipé ses rancunes, cette destinée il se décidait à la partager.

--Tu te trompes, Sacha, lui dit-il d'une voix ferme, dans l'accent doux et humble qu'il avait pris, ton mari est tout simplement un pauvre homme qui a horreur de tout ce qui ressemble au meurtre et à la violence; mais cet homme il t'aime éperdument, par-dessus tout, plus que sa vie, sa raison et son salut éternel. Mais toi-même l'as dit, lorsque ce que l'on affirme est l'objet d'un doute, ce n'est plus par des paroles qu'il faut répondre, mais par des actes. Tu vas te cacher sous ce rideau où j'étais lorsque tu es entrée; le reste me regarde; et je demanderai encore à Dieu que le sang qui va couler ne retombe pas sur la tête de celle qui aura voulu qu'il fut versé.

--Me cacher! s'écria Alexandra avec la fierté intrépide d'une Judith, non; l'insulte est à moi, la vengeance m'appartient aussi.

--Sacha, mon adorée Sacha, songe aux dangers auxquels tu t'exposes; ton bras peut faiblir...

--Quand le coeur est fort le bras l'est aussi. Non, tu ne me disputeras pas l'âpre joie de punir l'injure qui, depuis hier, fait bondir mon coeur et bouillonner mon sang dans mes veines. S'il est vrai que tu m'aimes, tu resteras l'invisible témoin du châtiment.

En disant ces mots, Alexandra, de plus en plus sous l'influence de la surexcitation que nous avons décrite, poussait son mari dans l'angle de la fenêtre, et bon gré mal gré le recouvrait des draperies. Nicolas avait bien pu se résigner au sort que lui imposait sa fière et vindicative moitié, mais il ne lui était pas donné de pouvoir suivre celle-ci sur les hauteurs vertigineuses où l'élevait son héroïsme; plus mort que vif, perdant la faculté de la perception dans la confusion des pensées qui affluaient dans son cerveau, dominé par intervalles par les angoisses que lui causait le dénouement probable de cette scène étrange, il obéissait passivement, sans résister, sans protester.

--Maintenant, dit la jeune femme en s'éloignant de la fenêtre, maintenant, Nicolas, invoque le Dieu de justice, demande-lui qu'il me fasse la grâce d'immoler d'un seul coup le vieillard immonde qui portera devant lui la double responsabilité de nos malheurs et du crime que je vais commettre.

--Le vieillard! le vieillard! balbutia Nicolas du fond de sa retraite... Mais tu te trompes, Sacha. Le vieux comte...

--On vient, tais-toi, tais-toi s'écria Alexandra à demi-voix, et sans avoir entendu ce que lui disait son mari.

Une porte qui s'ouvrait sur les appartements intérieurs venait, en effet, de rouler sur ses gonds.

Si la belle Moscovite possédait l'âme virile et fortement trempée des grandes meurtrières auxquelles nous la comparions tout à l'heure, elle n'avait ni la dissimulation ni la fermeté patiente qui permirent à celles-ci d'accomplir leurs célèbres attentats. Elle se tenait debout dans une attitude fière et hautaine qui était déjà une menace; de plus, ses yeux chargés d'éclairs, ses narines dilatées, sa bouche crispée indiquaient un peu trop clairement à celui qui allait venir l'accueil inattendu qui lui était réservé.

Nicolas qui, de son asile, palpitant d'angoisse, en proie à des anxiétés beaucoup plus faciles à comprendre qu'à analyser, suivait avidement tous les mouvements, tous les gestes de l'héroïne du drame futur, Nicolas fut frappé de la maladresse de cette tenue; il eût voulu avertir Alexandra, mais c'eût été précipiter le funeste dénouement qu'il pressentait, il resta coi.

Tout à coup, sur le visage de la jeune femme, l'expression de la surprise et du dépit succéda à celle de la reine irritée et menaçante que sa physionomie avait conservée jusqu'alors.

Le jeune comte Laptioukine était entré.

G. de Cherville.

(La suite prochainement.)

LES THÉÂTRES

Théâtre de la Renaissance.--_La Permission de dix heures_, opérette en un acte de MM. Carmouche et Mélesville, musique de M. Offenbach.--_Pomme d'api_, opérette en un acte, paroles de MM. Ludovic Halévy et Busnach, musique de M. Offenbach.

Théâtre du Palais-Royal.--_Potage à la bisque,_ un acte de M. Abraham Dreyfus.

Bâti tout exprès pour le drame, le charmant théâtre de la Renaissance chasse son premier locataire et fait un bail avec l'opérette. Le voici devenu théâtre de musique. C'est une rage depuis quelque temps que cet opéra-bouffe et cette opérette; cette innovation lyrique apportée depuis tantôt dix ans est en train d'envahir tout. L'opéra-bouffe a pour le moins dix scènes à lui sur le pavé de Paris. Comptez: et les _Variétés,_ et l'_Athénée,_ et les _Bouffes-Parisiens_, et les _Menus-Plaisirs_, les _Folies-Dramatiques,_ les _Folies-Marigny_, la _Renaissance_, et la _Gaîté_ qui se prépare à se mettre en musique; j'en passe évidemment. On chante partout, et les _cafés-concerts_, ces antagonistes des théâtres, regorgent de musiciens et de chanteurs. Et le grand art! qu'en disent donc messieurs les critiques, qui se sont faits ses fervents adeptes et qui ont réclamé à cor et à cris qu'une large part fut faîte dans nos théâtres à la musique, cette muse abandonnée jusqu'à eux. On les a écoutés. Ces musiciens si longtemps délaissés ont enfin pris leur place au soleil, et voilà que Paris appartient à l'opérette. Il est vrai que l'opéra et l'opéra-comique se meurent faute de compositeurs et de chanteurs, mais l'opéra-bouffe règne sur toute la ligne. Il a pour assurer sa vogue des maîtres du genre, et si les exécutants font défaut à la salle Pelletier et à la salle Favart, l'état travaille pour l'opérette. Savez-vous ce que notre conservatoire de musique, avec son illustre chef et ses excellents professeurs, a produit cette année? Un ténor, un seul; et ce ténor c'est l'Athénée qui l'a engagé.

Un talent s'élève à l'horizon musical; ne croyez pas que j'aie à vous parler d'une _Valentine_, ou d'une _Fidés_, ou d'une _Marguerite_ nous consolant des grandes chanteuses absentes de l'Opéra; non, il me faut signaler Mlle Théo, que quelques journaux appellent la grande Théo. Or, Mlle Théo est une étoile de l'Eldorado qui vient de faire son apparition à la Renaissance, dans _Pomme d'api_, et qui nous était depuis longtemps annoncée comme la rivale de Mlle Schneider et de Mlle Judie. Mlle Théo est une jolie personne, d'un fort gracieux visage, dont le jeu a de l'esprit, de la finesse même, mais dont la voix est loin d'être agréable; elle s'est enrouée dans des concerts de café, elle s'est même un peu faussée, et il était temps que la jolie chanteuse passât à des exercices vocaux moins fatigants. On l'a fort applaudie dans cette petite opérette de _Pomme d'api_, un sujet tout parisien, prestement et vivement traité par MM. Busnach et Halévy, et sur lequel Offenbach a écrit une gracieuse et aimable partition, qui nous a rappelé dans un duo particulièrement, duo ému et touchant, cette heureuse _Chanson de Fortuno_, une des plus fraîches inspirations du musicien. Un rondo: «J'en prendrai un, deux, trois, quatre», est écrit avec une fougue endiablée.

Ce joli petit acte de _Pomme d'api_ était précédé de la _Permission de dix heures_, un acte taillé par Mélesville et Carmouche sur le patron de l'opéra-comique. Cette bluette se joue à quatre personnages, le sergent Lanternick et son camarade Larose, Mme Jobin et sa nièce Nicolle. Or, le sergent et Larose sont amoureux de cette jeune Nicolle vouée au célibat, si Mme Jobin, sa tante, ne trouve pas à se consoler de la perte de défunt Jobin. Mais Larose, qui est un rusé malin, envoie à Mme Jobin un billet adressé par Lanternick à Nicolle, poulet par lequel le sergent sollicite de Nicolle un rendez-vous nocturne, Mme Jobin trompée prend la place de sa nièce, et Nicolle libre de toute surveillance saute par la fenêtre pour aller retrouver Larose. Si bien que le garde champêtre découvre à travers les blés deux couples que couronnera bientôt un double hymen. De jolis couplets, une valse, un duo, un charmant air de Mme Jobin: _Non, monsieur, je n'irai pas_, ont assuré le succès de ce petit acte fort bien joué par une ancienne danseuse de l'Opéra-Comique, Mme Dartaux, par Mme Grivot, une transfuge du Vaudeville, et par MM. Bonnet et Falchière.

_Le Potage à la bisque_, au Palais-Royal, est une de ces gaillardises de cabinet particulier qui ont servi tant de fois de thème aux vaudevillistes. Cette fois l'auteur, qui est un jeune homme, s'est lancé dans le sujet sans trop savoir comment il arriverait à ses fins; aussi l'attaque de la pièce a-t-elle une vivacité, un entrain qui sentent leur homme d'esprit qui, pour ne pas se ménager au début, compromet un peu le succès de la pièce. Mais le petit acte que jouent Gil-Perez et Lhéritier est plein de promesses de l'avenir, et M. A. Dreyfus prendra certainement un jour une excellente place au théâtre.

Le Théâtre-Français a convoqué la critique à la représentation de la reprise du _Gendre de M. Poirier_. C'est dire toute l'importance que la Comédie met aux débuts de M. Pierre Berton et à la rentrée de Mlle Croizette dans cet ouvrage. Hélas! le temps a fait bien des vides dans cette excellente troupe; le moment de la retraite arrivera bientôt pour les artistes les plus en renom aujourd'hui; il faut y songer: il faut penser à «ce jeune premier rôle», à cet amoureux introuvable comme un ténor d'opéra. Voilà pourquoi le Théâtre-Français a demandé M. Pierre Berton au Théâtre de l'Odéon, et pourquoi M. Pierre Berton jouait l'autre soir le marquis de Presles du _Gendre de M. Poirier._

J'ai regret de le dire, le choix de ce rôle n'était pas des plus heureux. Ce marquis veut de trop grands airs de gentilhomme, il a des tons de souveraine impertinence, des allures de noblesse insolente un peu trop marqués pour la nature de M. Berton; aussi le comédien, pour les atteindre, s'est-il vu forcé de grossir son jeu, et d'arriver même jusqu'à des éclats de voix en dehors de la justesse et de la vérité du rôle.

Quant à Mlle Croizette, dont l'élégance et le charme font tout un succès à l'entrée en scène de la jeune comédienne, elle est bien séduisante. Elle a dit en quelques-unes de ses parties cet adorable rôle d'Antoinette d'une voix des plus attendries; mais elle manque encore d'autorité. Le personnage ne se dessine pas nettement dans ce jeu un peu hésitant, qui ne résume pas ses effets et les abandonne au petit bonheur de la grâce et de la beauté de l'actrice.

M. Savigny.

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

Étude sur Moisant de Brieux (1614-1674), par M. René Delorme (Caen, 1 broc. in-octavo).--Moisant de Brieux, dont le nom paraîtra peut-être nouveau à plus d'un lecteur, est le fondateur de l'Académie de Caen, et il fut à son heure un poète de talent et un écrivain de valeur. Son principal titre, pour la postérité, est peut-être sa vive amitié pour M. de Montausier, le mari de Julie d'Argennes, et l'homme qui, dit-on, servit de modèle à Molière pour le type d'Alceste. Mais, Molière n'avait pas à chercher si loin un Misanthrope: il n'avait qu'à se regarder et à se peindre lui-même.

«Ce sont les génies de premier ordre, dit M. René Delorme, l'auteur de cette _Étude_, ce sont les grands écrivains surtout qui d'ordinaire ont reçu ce don de représenter à eux seuls l'humanité tout entière. Cependant ou trouve encore quelquefois, parmi les talents d'un ordre plus modeste, cette même propriété appliquée à un cercle plus restreint. Moisant de Brieux est de ces derniers.»

Et pour faire revivre ce personnage du XVIIe siècle de sa vie propre, M. Delorme évoque aussitôt avec beaucoup d'art et de couleur la vie même à cette époque de la ville de Caen, alors appelée l'Athènes normande. Voici les salons de Mmes de Tilly et de Erosmesnil, femmes charmantes sans _préciosité_; voici Ménage et Segrais, les conseillers Sevin et Tibeuf, Moisant de Brieux, enfin, dont M. Delorme reconstitue la vie avec une fidélité qui me faisait croire que le biographe de Brieux était aussi son compatriote.

Peu d'écrivains ont parlé; de Moisant de Brieux, et il a fallu à M. Delorme une singulière patience pour remettre en lumière cet auteur. Né à Caen en 1614, dans l'ancien hôtel d'Ecoville, Moisant de Brieux mourut en 1674, en répétant deux vers de ses _Méditations morales et chrétiennes:_

Mon âme, souviens-toi de ta haute noblesse; Quittons, quittons la terre et contemplons les cieux!

Bayle écrivait alors de Rouen: «L'Académie de Caen a perdu en la mort de M. de Brieux, le plus grand poète latin qui fust en France et fort versé dans les belles-lettres.»

L'Académie de Caen a couronné le travail de M. René Delorme sur son fondateur. Cette oeuvre d'érudition, facile et d'un agrément tout à fait complet, nous donne l'assurance que M. Delorme réussira également un ouvrage qu'il prépare sur la _Critique au temps de Molière_. Ce sont de ces travaux auxquels doit applaudir la critique et qui, pour leurs auteurs, portent avec eux leur propre récompense, la satisfaction de la découverte et le plaisir de la faire partager au public.

_Jules Claretie._

_Traité pratique des maladies des nouveau-nés, des enfants à la mamelle, et de la seconde enfance_, par E. Bouchut.--On sait combien la mort est implacable pour l'enfance. La statistique donnée par M. Bouchut nous présente vingt-cinq décès sur cent naissances au bout d'une année, et d'après les tables de mortalité de M. de Montferrand, sur dix mille enfants, la mort, après dix années, en a déjà moissonné trois mille. C'est assez dire combien est indispensable, dans notre premier âge, l'action de la médecine.