L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873
Part 4
Le territoire de la France n'est pas considérable, sur la superficie entière du globe, puisqu'il n'en forme que la millième partie. La population de notre pays n'est pas immense non plus, puisqu'il n'y a en moyenne que soixante-dix habitants par kilomètre carré. Cependant, les orages, qui n'ont guère lieu que pendant un tiers de l'année, font un nombre de victimes qui est loin d'être insignifiant. Qu'on en juge! Depuis l'année 1835, où l'on a commencé à relever officiellement cette cause de mort, il n'y a pas en France moins de trois mille quatre cent trente personnes tuées roide par la foudre.
Ce chiffre donne une moyenne régulière de quatre-vingt-dix par an, sans compter les blessés, que l'on peut estimer à un nombre triple, d'après les comparaisons d'accidents. Les quatre-vingt-dix victimes annuelles de la foudre en France font estimer que dans l'humanité entière il y a environ dix mille personnes enlevées chaque année par le feu du ciel. C'est un chiffre digne d'attention.
Les trois mille quatre cent trente victimes faites par la foudre depuis 1835, ne sont pas également réparties sur les divers départements. Il y a même à cet égard des différences essentielles fort intéressantes. Ainsi, par exemple, il y a des départements où le tonnerre ne tue presque jamais personne, et d'autres où il ne laisse pas échapper une seule année sans laisser les plus tristes souvenirs. J'ai voulu faire la statistique de chaque département, et construire une carte de France teintée suivant le nombre proportionnel des victimes. Elle est formée en divisant le chiffre de la population par le nombre des foudroyés. Telles contrées, comme la Lozère, la Haute-Loire, les Alpes, comptent, depuis 1835, un foudroyé sur deux mille à trois mille habitants; telles autres, comme la Seine, l'Orne, la Manche, ne comptent qu'un foudroyé pour soixante-dix mille ou soixante mille habitants; c'est-à-dire que l'on court trente fois plus de risques à habiter les premières que les secondes. Cette disproportion paraît être le résultat du relief du terrain et des lignes de parcours général des orages.
Remarquons encore qu'il n'y a pas égalité d'accidents entre les deux sexes, le privilège est en faveur du sexe féminin. Il y a vingt-cinq hommes tués pour dix femmes. A quelle cause est due cette galanterie du tonnerre? Probablement à ce simple fait qu'il y a moins de femmes dehors par la pluie. Les accidents de la campagne sont en effet de beaucoup plus nombreux que ceux de l'intérieur des maisons.
Tel est le résumé de la statistique de la foudre en France. Il serait fort curieux de signaler les curiosités inouïes, tout à fait inexplicables, des faits et gestes du tonnerre, qui tantôt déshabille entièrement une personne sans lui faire de mal, et tantôt la réduit en cendres sans toucher à ses vêtements, tantôt donne au cadavre la dureté et la rigidité du marbre, et tantôt fait tomber le foudroyé en putréfaction. Physicien, chimiste et même photographe, le tonnerre est le plus effrayant des prestidigitateurs. Le docteur Boudin m'a même confié un jour qu'il lui croyait de l'esprit. Mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces détails, et bornons-nous aujourd'hui à l'appréciation de la statistique funéraire de ce mystérieux agent, si insaisissable et si terrible.
Camille Flammarion.
HISTOIRE DE LA COLONNE
Quatrième article (1)
[Note 1: Voy. les numéros des 16, 23 et 30 août dernier.]
V.--LA STATUE DE CHAUDET
(Suite).
Chaudet avait déjà la satisfaction d'être l'unique artiste devant qui daignât poser le vainqueur d'Austerlitz.
Il eut cet autre succès d'amour-propre de faire prévaloir--quant à l'habillement de la statue projetée--son opinion personnelle sur celle de l'Empereur, renforcée de l'avis du baron Denon.
Il fut donc arrêté que le héros serait représenté pourpre à l'épaule, lauriers au front, s'appuyant de la dextre sur une épée au fourreau, et tenant, de la senestre, le globe symbolique surmonté d'une figurine antique de la Victoire.
Et voilà comment ce fut un véritable empereur romain qui couronna cette colonne de la Grande-Armée, si essentiellement française!
Ajoutons que, pour comble, on s'était imaginé de planter un paratonnerre dans une des feuilles du laurier classique. L'appareil était disposé de telle sorte que le fluide suivît le _listel_, qui contourne le fût avec les bas-reliefs, pour aller se perdre dans un bassin creusé sous le seuil de la porte.
* * *
Quant à la valeur artistique de la statue, les appréciations ont varié. Dans le principe, les commissaires chargés de l'examiner en ont fait, dans leur rapport officiel, les plus pompeux éloges. Elle valut même à son auteur un des grands prix décennaux.--Mais depuis, l'école de David a beaucoup perdu de sa faveur première. Et, tout en reconnaissant dans cette oeuvre--une fois admis le parti-pris du travestissement--une grande entente du style et de la composition, on s'est généralement accordé à en trouver l'exécution froide, sèche et grêle. Il paraît certain, en effet, qu'elle répondait assez mal aux exigences monumentales de la colonne. En tous cas, il est facile de démêler, à travers les enthousiasmes et les critiques dont ce bronze a été l'objet, qu'il n'eût pas ajouté grand'chose à la gloire de son auteur.
L'ILE DE MAN.
Chaudet est mort quelques mois après la mise en place de sa statue. Il n'avait que quarante-sept ans. On attribue cette fin prématurée au violent chagrin qu'il éprouva de n'avoir pas été choisi pour exécuter le buste de Marie-Louise. Cette hypothèse nous paraît supposer une faiblesse de caractère bien peu compatible avec l'énergie, la décision et--tranchons le mot--la dignité dont le sculpteur avait fait preuve, lors du conflit d'opinions provoqué par le costume de la statue. Aussi n'insistons-nous pas.
1814
Nous avons dit que la colonne devait être comme un gigantesque point d'admiration se dressant au bout de la merveilleuse période militaire écrite par Napoléon. La première campagne entreprise après l'inauguration du monument fut celle de 1812. Là commencent les revers. L'étoile a pâli. La période de gloire était close!
Arrivons au 31 mars 1814.
Paris a capitulé la veille. Les troupes alliées font leur entrée triomphale dans la capitale. Elles suivent les grands boulevards pour se rendre aux Champs-Élysées. On arrive à la hauteur de la rue de la Paix. Là se produit un incident dont les détails sont assez mal connus et l'importance assez vaguement définie.
La plupart des historiens, même parmi ceux qui se sont occupés exclusivement de la Restauration, y consacrent à peine quelques lignes ou n'en parlent pas du tout.
Ainsi Thiers, Capefigue, Vieil-Castel, Lamartine, etc.
N'ont-ils considéré le fait que comme tout personnel à ses auteurs, et, par suite, n'intéressant pas directement l'histoire des partis? C'est probable. Disons que telle est aussi notre manière de voir. Sans doute l'épisode auquel nous faisons allusion emprunte aux circonstances dans lesquelles il s'est produit, un caractère particulièrement déplorable; mais il ne nous paraîtrait pas plus juste d'en faire remonter la responsabilité aux légitimistes que de rendre les républicains comptables des actes de la Commune.
Cela dit, recherchons la vérité sur cet incident, dans les écrivains qui se sont montrés le plus explicites:
* * *
Voici le récit de M. de Vaulabelle:
Le grand-duc Constantin, entré dans Paris depuis quelques heures, ne s'était pas mêlé à l'état-major général. Placé sur un des bas-côtés du boulevard, il regardait le défilé et causait avec quelques étrangers, lorsque M. Sosthènes de La Rochefoucauld,--dont la famille, ruinée par la Révolution, avait été comblée des bienfaits de l'Empereur, qui s'était empressé de lui restituer tous ses biens non vendus,--s'approcha du grand-duc et lui adressa quelques mots que ce dernier accueillit avec une froideur marquée. M. Sosthènes parut insister; un geste de hauteur dédaigneuse, accompagné de ces paroles prononcées assez haut: «_Cela ne me regarde pas!_» mit fin à l'incident. Voici ce qui se passait:
Lorsque la tête de la colonne alliée était arrivée en face de la rue de la Paix, quelques-uns des cavaliers royalistes qui la précédaient, voyant les regards des souverains se diriger curieusement vers la colonne de la place Vendôme, avaient eu aussitôt la pensée de fêter l'entrée triomphale de l'ennemi, en abattant, sous ses yeux, et pendant le défilé de ses masses sur les boulevards, la statue placée au sommet de ce monument. MM. Sosthènes de La Rochefoucauld et de Maubreuil, entre autres, suivis par un groupe de leurs compagnons, s'étaient immédiatement détachés du cortège et mis en devoir de faire tomber Napoléon de son glorieux piédestal. Des cordes avaient été placées au cou de la statue, et MM. Maubreuil, Sosthènes, ainsi que leurs amis, se faisant aider par quelques misérables auxquels ils jetaient quelques pièces de cinq francs, s'étaient eux-mêmes attelés aux cordes; mais c'est à peine s'ils étaient parvenus à les tenir tendues. Ils avaient alors eu recours à leurs montures. Les chevaux, parmi lesquels figurait celui de M. de Maubreuil, ayant la croix de la Légion d'honneur de son cavalier suspendue à la queue, n'avaient pas fait mieux que les hommes. Ce peu de succès fut attribué à l'insuffisance des forces dont on pouvait disposer. M. Sosthènes de la Rochefoucauld se chargea d'aller demander du renfort aux chefs de l'armée alliée. Il s'adressa au grand-duc Constantin. Nous venons de dire l'impression que produisit son indigne requête, même sur ce Tartare.......
Pour compléter la relation, il nous suffira d'y ajouter ce passage de M. Nettement:
.... Toute la satisfaction que l'on put donner à la passion du moment, ce fut de briser dans la main de la statue une figurine de la Victoire A l'aide d'une échelle placée dans la galerie au-dessus du chapiteau, et qui avait servi à ceux qui avaient cherché à _détacher la statue à coups de marteaux_, un homme monta sur l'acrotérium, puis sur les épaules de la statue, fit entendre le cri de «Vive le Roi»! et déploya le drapeau blanc. Ce fut la fin de cette espèce d'émeute; la nuit qui commençait à tomber dispersa la foule................
* * *
Le de Maubreuil, futur marquis d'Orvault, dont il est ci-dessus question, n'est autre que cet aventurier politique qui, quelques semaines plus tard, se prétendra chargé par M. de Talleyrand de la triple mission:--1º d'assassiner Napoléon, ses frères Joseph et Jérôme; 2° d'enlever le roi de Rome; 3° de saisir les diamants et trésors de l'ex-reine de Westphalie, Catherine, femme de Jérôme. Et de fait, la réalité de cette mission ne semble pas dénuée de toute vraisemblance. Toujours est-il que notre homme se contenta d'exécuter, avec l'aide des soldats du gouvernement provisoire, la partie la moins périlleuse et la plus lucrative du programme. Le 20 avril 1814, il arrêtait, sur la grand'route, la reine Catherine, enlevait toutes ses caisses et les expédiait sur Paris. L'empereur de Russie, indigné du procédé, voulut tout restituer à la souveraine déchue; mais il se trouva manquer, dans les coffres, quatre-vingt mille francs d'or, sur lesquels il fut impossible de remettre la main.
Après des fortunes diverses,--prison, fuite, exil, etc,--le marquis d'Orvault se fit condamner, en 1827, à cinq ans de réclusion et dix ans de surveillance pour avoir «souffleté et renversé», en pleine basilique de Saint-Denis, le prince de Bénévent, cause première,--disait-il,--de tous ses malheurs.
De Maubreuil, qui fit ses premières armes à la cour du roi dont il devait dévaliser la femme, avait pris part à la campagne d'Espagne, dans la division du général Lasalle, comme capitaine de la cavalerie westphalienne. C'est là qu'il avait gagné sa croix de chevalier. Ruiné, plus tard, dans une entreprise des fournitures de l'armée de Catalogne, il avait un instant compté se refaire avec l'approvisionnement de Barcelone, qui promettait de beaux bénéfices et qu'on lui offrait. Déjà le ministre de l'administration de la guerre avait signé le traité; Napoléon refusa de le ratifier. D'où la haine du marquis.
Cet étrange personnage, qui n'avait que trente-deux ans en 1814, est mort en 1855.
* * *
Quant à M. Sosthènes, vicomte de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville, qui joint à la célébrité d'avoir, à vingt-neuf ans, accompli l'exploit dont nous venons de parler, celle d'avoir, à trente-neuf, allongé les jupes de l'Opéra et _enfeuillé_ les marbres du Louvre,--il est trop connu pour qu'il soit intéressant d'esquisser ici sa biographie.
Contentons-nous de lui demander comment il a pu concevoir cette pensée de faire, à des chevaux cosaques, litière de la gloire française?--Une page de ses Mémoires nous répondra pour lui:
Que faudrait-il donc, dis-je, à l'un de ces officiers généraux de la suite de l'Empereur (Alexandre), pour déterminer ce prince à nous rendre le roi de France?
--Il faudrait, me dit-il vaincu par mon émotion, que le peuple le demandât lui-même, et que, par quelque acte authentique, il prouvât son aversion pour l'usurpateur.
--Le peuple, lui dis-je, est glaré de terreur, et s'il était certain qu'on ne fît jamais la paix avec l'usurpateur, vous verriez alors éclater son élan comprimé. Je lui proposerais de marcher à la place Vendôme pour abattre la statue de Buonaparte, et il n'hésiterait pas à nous suivre.
--Tout serait décidé par là, me dit-il en me saisissant les bras avec force.
Je me retournai aussitôt vers le peuple que je haranguai.... Il ne fut pas sourd à ma voix. Je vois la foule s'ébranler et je m'élance, suivi de deux ou trois mille personnes.... Je revins vers la colonne. Chacun voulait me seconder. Des coups redoublés firent tomber la porte d'en bas; celle d'en haut finit aussi par céder Je savais très-bien que la statue était impossible à abattre C'était uniquement une démonstration énergique qu'il était nécessaire d'obtenir; aussi, une fois donnée, je ne mêlai plus mes efforts à ceux qui redoublaient à chaque instant.....
Cette confession,-qui s'attache si soigneusement à faire disparaître le côté ridicule de l'entreprise,--n'infirme en rien, on le remarquera, les détails contenus dans notre double citation.
Passons donc.
* * *
La tentative des deux jeunes gens a piteusement échoué. Mais n'importe. L'idée est semée. Elle portera ses fruits. Déjà quelques zélateurs, jaloux d'avoir été devancés dans la conception d'un acte qui prouve un si pur royalisme, s'ingénient pour croquer le marron que d'autres ont, non sans se brûler les doigts, tiré du feu. L'incident de la place Vendôme est à l'ordre du jour. On en cause partout. Quelqu'un vient à parler incidemment de Launay, le fondeur. M. de Montbadon,--un des soixante-six membres du fameux comité royaliste de la rue de l'Échiquier, nº 36,--s'empare du nom: «C'est cet homme, se dit-il, qui a mis la statue en place; c'est lui qui, seul, peut la descendre.» Or, voilà dès le 3 avril M. de Montbadon relançant Launay de tous côtés. Celui-ci se récuse de son mieux. Mais M. de Montbadon tient à son projet. Et le lendemain, au matin, le gentilhomme apporte à l'industriel un ordre formel émanant de «l'autorité supérieure». Launay l'examine. Il n'y est pas nominativement désigné; par conséquent, il n'en tiendra pas compte. Montbadon le pousse dans une voiture qui les conduit chez un officier général, M. Charles de Geslin, rue Taitbout. Là des pourparlers s'engagent. M. de Geslin est très-roide; Launay très-ferme, bien que tremblant. N'a-t-on pas parlé de le fusiller, tout bonnement, s'il résiste plus longtemps? Notre pauvre fondeur tient bon néanmoins. Il ne fera ce qu'on lui demande que contraint par la force, et encore «avec tout le respect dû au malheur». Dans tous les cas, il veut être bien en règle. Il lui faut un acte constatant la violence à laquelle il obéit. Qu'à cela ne tienne! Et M. de Montbadon l'entraîne à l'état-major de l'empereur de Russie. Immédiatement on lui remet l'injonction officielle dont ci-dessous copie:
En exécution de l'autorisation donnée par nous à M. de Montbadon de faire descendre _à ses frais_ la statue de Bonaparte, et sur la déclaration de M. de Montbadon que M. Launay, demeurant à Paris, nº 6, place Saint-Laurent, faubourg Saint-Denis, et auteur de la fonte des bronzes du monument de la colonne, est seul capable de faire réussir la descente de cette statue, ordonnons audit M. Launay, sous peine d'_exécution militaire_, de procéder sur le champ à ladite opération, qui devra être terminée mercredi 6 avril, à minuit.
Au quartier général de la place, ce 4 avril 1814.
Le colonel aide de camp de S. M. l'Empereur de Russie,
Commandant, de la place (de Paris),
Signé: De Rochechouart.
Comment ne pas se rendre? Il cherche néanmoins une dernière échappatoire ou un nouveau répondant. Si le brillant ex-officier d'ordonnance de l'empereur des Français n'a pas craint de risquer pareil ordre, peut-être l'ancien conseiller au parlement, devenu, sous Napoléon, procureur-général, puis baron de l'empire, puis préfet de police, n'osera pas le contre-signer. Launay court à la préfecture, force les consignes, traverse la cohue des personnages de marque qui se sont entassés là et, montrant l'ordre au préfet:--«Que faut-il faire?» Mais le fonctionnaire, sans plus s'émouvoir, écrit au haut de la pièce:
A exécuter sur le champ.
Signé: Pasquier.
Il fallait bien cette fois en prendre son parti. Quand Launay revint sur la place Vendôme, il remarqua que la garde nationale qui, quelques instants auparavant, faisait encore le service du monument, venait d'être remplacée par des soldats russes!
Jules Dementhe.
(_A suivre._)
Les bibliothèques.
Nous profitons des progrès accomplis; nous en connaissons trop rarement les promoteurs.
On nous a raconté que, fort jeune, M. Arthur de Rothschild avait eu un goût très-vif pour les timbres-poste. Cette innocente passion l'a conduit à former de ces petites estampes la plus belle et peut-être la plus complète collection qui existe. Mais avec sa haute position sociale il ne pouvait rester un collectionneur vulgaire. De là ce livre qui, lui-même, sera plus tard recherché pour compléter mainte collection de bibliophile. Car il est imprimé avec grand soin, sur beau papier de Hollande, et fait honneur, aux presses artistiques de M. Jouaust. Nous y signalerons cependant deux fautes typographiques, page 38 et page 43. Que les amateurs recherchent ces taches; désormais cela les regarde.
Georges Bell.
_Récits californiens_, de Bret-Harte, traduits par Th. Bentzon (l vol. in-18. Michel Lévy).--L'Amérique possède toute une littérature, et en particulier une littérature d'_humouristes_, que nous ne connaissons pas. Des esprits érudits s'attachent cependant à nous présenter ces nouveaux venus, et M. Émile Blémont, par exemple, a publié dans un journal littéraire, _la Renaissance_, une suite d'études fort attrayantes sur les écrivains nouveaux d'Amérique; les études deviendront un livre sans doute, et des plus curieux. En attendant, M. Th. Bentzon, romancier lui-même, auteur de deux livres tout à fait remarquables, _la Vocation de Louise_ et _Un divorce_, sans compter le _Roman d'un muet_, vient de traduire pour le public français un volume de _Récits californiens._ L'auteur américain M. Bret-Harte n'est guère célébré, en son pays, que depuis quatre ans; mais sa réputation, en peu de mois, est devenue très-grande, non-seulement aux États-Unis, mais en Angleterre, où Dickens mourant a salué l'avènement de cette jeune gloire.
Les _Récits californiens_ de Bret-Harte ont, en effet, des qualités tout à fait rares et ce parfum de sapins qu'on leur trouve parmi les compatriotes de leur auteur. Cela est à la fois très-recherché et très-sauvage. La vie en pleine sève des mineurs, non pas des premiers venus, mais de ceux dont les moeurs continent déjà à la civilisation, cette existence hardie à travers les buvettes et les tripots est dramatisée d'une façon très-vive. On voit réellement ces rouges paysages,-ce sable rouge, cette terre rouge,--que l'auteur évoque. Tous ses personnages ont une originalité particulière, et je ne saurais comparer cet humouriste américain qu'à Ch. Dickens lui-même. Comme Dickens, Bret-Harte donne, dans ses récits, un rôle non-seulement aux hommes, mais aux animaux et aux choses. Si deux amoureux parlent tout bas, il nous montrera les merles se penchant pour les écouter. Voici encore comment il décrit un coin de terre où vient de se dérouler un crime: «L'aurore de Noël se leva doucement, effleurant les pics lointains d'une teinte chaude et rosée _pleine d'amour ineffable_; elle contempla si tendrement Simpson Bar que toute la montagne, comme si _on l'eût surprise dans une bonne action, rougit jusqu'aux cieux._» Quelle ironie charmante et triste!--Et il y a cent de ces traits dans ce volume de Bret-Harte. Il faut louer M. Th. Bentzon de l'avoir si bien traduit, et se féliciter de pouvoir connaître du la sorte un auteur si original et si savoureux.
Jules Claretie.
Rébus
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
L'aigle fixe le soleil.