L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873
Part 3
Le 12 octobre, on la mettait à bord du Jules-Favre, qui partait par un vent du sud assez violent. Le retour ne put être immédiat, car il fallut perdre quelques jours pour ramener les pigeons à Tours. Le message qu'elle apporta enfin au commencement de novembre montrait déjà que la France du dehors n'était plus d'accord avec la France du dedans.
Le troisième voyage eut lieu à bord de la _Ville de Châteaudun_. Cette fois on la lança la première de Réclamville, lieu de l'atterrissage. On lui donna à porter un message laconique, mais si habilement rédigé, avec une précision toute Spartiate, qu'il photographiait la situation.
L'investissement s'élargissait, la saison s'avançait, et les naufrages aériens commençaient. Deux jours avant, le _Galilée_, percé de balles, était tombé entre les mains des Prussiens.
Le surlendemain, un oiseau échappé au désastre de Ferrières complétait ces nouvelles; il apprenait que le _Daguerre_, porteur de trente pigeons, était tombé entre les mains de l'ennemi avec les appareils photographiques qui formaient le reste de sa cargaison.
Alors éclata dans la grande cité captive, une véritable panique aérienne. Les départs nocturnes étaient inaugurés. Notre héroïne faisait partie, de l'escouade de trente-six pigeons qu'on confia au _général Uhrich_. Parti le 18 novembre, à onze heures du soir, ce malheureux aérostat fut ballotté pendant trois longues heures entre deux courants contraires, et ramené à Luzarches, à 30 kilomètres de Paris. Ce n'est pas sans peine qu'on parvint à soustraire à l'ennemi les cages qui renfermaient presque les dernières colombes de l'État. Mais au retour de cette expédition si dangereuse, notre héroïne rapportait triomphalement les dépêches photographiées par le système Dagron. En outre, c'était d'Orléans qu'elle avait été lancée.
Mais quand eut lieu le départ du _Denis Pépin_, la triste réalité apparaissait évidente. La grande sortie avait échoué. Cette fois encore, notre pauvre colombe put être lancée de Tours, mais c'était au moment où le gouvernement lui-même battait en retraite. Au lieu de dégager la capitale, il allait se réfugier à Bordeaux. La vraie guerre était finie, c'était l'agonie de la défense qui commençait.
Malgré le froid, malgré la bise, malgré les oiseaux de proie, la brave petite messagère regagna une cinquième fois son doux nid, apportant au grand Paris des nouvelles qui, malgré leur caractère sombre, désespérant, n'en étaient pas moins un soulagement.
Une sixième fois elle franchit les lignes ennemies à bord de la _Délivrance_, nom ironique à la veille de Janvier.
Quelques jours après, la colombe était lancée aux Ormes, à plus de 800 kilomètres de Paris. A peine était-elle en l'air, qu'un coup de fusil qui lui cassait l'aile l'abattait. Mais, rassurez-vous: quand le malavisé trop adroit qui l'avait frappée reconnut les cachets de l'État sur les plumes de sa victime, il entoura de soins la brave et malheureuse volatile, la guérit, et put la rendre à son maître après la capitulation de Paris.
W. de Fonvielle.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
XVIII
Au moment où Nicolas Makovlof se disposait à ouvrir la porte, il s'arrêta; il venait d'entendre dans le vestibule un bruit de pas et une voix qu'il n'avait pas reconnue, mais qui était celle d'une femme.
Cette femme ne pouvait être que celle que le jeune boyard attendait; cette idée, en traversant son esprit, y produisit une révolution singulière. A bout de résignation, sous la double influence de la jalousie et du désespoir, le doux, le timide, le pacifique marchand abjura tous les calculs de la prudence et de la ruse; aux prises avec une sorte de rage vertigineuse, le mouton devint un tigre prêt à braver la mort, pour assurer sa vengeance.
Il s'élança vers le bureau, y prit le premier poignard qui se trouva sous sa main et se jeta derrière un rideau.
Il était temps: les plis soyeux frémissaient encore que le domestique introduisait dans l'appartement la personne qu'il avait accompagnée.
--Monsieur le comte prie madame de l'attendre quelques instants, dit le valet en s'inclinant respectueusement; il ne tardera pas à rentrer.
Il se retira en refermant la porte.
Nicolas haletait, suffoquait, étranglait dans son asile; il entendait le frou-frou de la robe brodée de la visiteuse, les frôlements de ses bottes sur le tapis, jusqu'aux bruits de sa respiration; il n'avait qu'un geste à faire pour être certain que ses soupçons étaient fondés, et ce geste il ne parvenait pas à l'accomplir. Il se passait en lui ce qui se passe chez le malheureux qui, décidé à en finir avec l'existence, dirige sur sa poitrine le canon d'un pistolet, et dont une force latente, mais invincible, paralyse le coup de doigt suprême; il voulait regarder, il n'y parvenait pas; les draperies, devenues de plomb, résistaient à ses doigts inertes, un nuage obscurcissait ses yeux convulsivement ouverts.
Alexandra, car c'était elle, était entrée du pas ferme de quelqu'un qui cède à une résolution implacable. Elle était vêtue de ses plus riches habits, coiffée d'un magnifique kakoschnik tout étincelant de pierreries; le calme extraordinaire de sa physionomie contrastait avec sa pâleur, qui était excessive; c'était à peine si le pli de ses sourcils, si les légers frémissements de ses narines et de ses lèvres témoignaient de l'agitation de son âme. Elle promena un regard distrait autour de l'appartement et, n'apercevant rien qui fixât son attention, elle s'assit et resta pendant quelques instants plongée dans ses méditations; puis, soit qu'elle cédât au besoin de fortifier son coeur contre une défaillance redoutée, soit que, décidée à punir celui qui l'avait outragée, elle voulût, à l'avance, implorer le pardon du Ciel pour l'action qu'elle allait commettre, elle se laissa glisser de son fauteuil, s'agenouilla sur le tapis et se mit à prier.
ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE: LE PORT ET LA VILLE DE CARTHAGÈNE.
Les formules consacrées se succédaient sur ses lèvres avec une précipitation fébrile; mais si ardente que fut l'invocation, elle n'avait pas la puissance d'amollir les lignes froidement rigides de son visage; pas une larme ne vint rafraîchir ses paupières légèrement rougies.
Tout à coup, derrière elle, une voix murmura son nom avec l'accent d'un douloureux reproche. En un clin d'oeil Alexandra était debout, s'était retournée et se trouvait en présence de son mari, non moins pâle, non moins bouleversé qu'elle-même.
--Vous, vous ici, s'écria-t-elle en proie à une véritable stupeur.
--Ce n'était pas moi que vous y veniez chercher, n'est-ce pas? répondit le marchand, dont, le désespoir, un instant suspendu par le spectacle de cet étrange et pieux prélude à un rendez-vous, trouvait un nouvel aliment dans l'évidente confusion de la jeune femme; ce n'était pas vous non plus que je m'attendais à trouver dans cette demeure, Alexandra. Comme à mon ordinaire, j'y étais venu afin de mendier cette liberté faute de laquelle je n'ai été, jusqu'à présent, ni un mari, ni même un homme à vos yeux. En moment j'ai cru que le Ciel s'était lassé de m'écraser, que la main du maître s'ouvrirait enfin pour me rendre le bien qu'elle détient. Hélas! cela aura été pour y reconnaître un trésor bien plus précieux et dont je suis autrement jaloux et que le maître m'a volé comme le reste.
Ces paroles, elles étaient empreintes d'une douleur si poignante, qu'Alexandra, profondément touchée, oublia ses récents griefs, et se rapprochant de son mari, essaya de lui prendre la main.
--Nicolas, écoutez-moi, lui dit-elle.
Celui-ci mit quelque rudesse à se dérober à cette étreinte; il ne la laissa pas achever et s'animant:
--Ne parle pas, femme, reprit-il; ta présence dans cette maison te dispense d'un aveu qui ajouterait à ta honte, sans diminuer mes tortures. Je subis en ce moment le juste châtiment de ma présomption.
Il s'arrêta un instant, puis il reprit:
G. de Cherville.
_La suite prochainement._
LES THÉÂTRES
Gymnase dramatique.--_Un Beau-frère_, pièce en cinq actes, tirée du roman de M. Hector Malot, par M. Adolphe Belot.
Le Code n'a qu'à bien se tenir. S'il a pour lui le législateur, le romancier et les auteurs dramatiques le battent en brèche de tous côtés; ils ont depuis longtemps commencé l'assaut en s'introduisant par les interstices laissés ouverts sur le côté moral. Les questions de divorce, de paternité, d'hérédité leur appartiennent, il les débattent, les portent devant le public et leur donnent leur solution à leur manière, c'est-à-dire par l'émotion et le sentiment; ce qui n'est peut-être pas la façon la plus logique de traiter de si délicates matières. M. Adolphe Belot s'est fait particulièrement l'avocat de ces causes laissées indécises entre le légiste et l'auteur.
M. Belot écrit en toge et en bonnet carré; nous lui devons un plaidoyer sous forme de roman et de drame sur l'article 47, relatif à la surveillance des condamnés. Voici qu'il s'attaque aujourd'hui, avec un roman de M. Hector Malot pour dossier, à la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés. C'est la jurisprudence du théâtre à côté de celle des tribunaux; je doute fort que les juges en tiennent compte. Ce procès porté sur la scène, aidé de toutes les complaisances de l'imagination, les ferait un peu sourire, et je crois que M. Hector Malot et son collaborateur n'ont prouvé qu'une seule chose: qu'ils sont gens de talent et que ce _Beau-frère_, pour être une piètre thèse judiciaire, n'en est pas moins un excellent drame.
M. le comte d'Eturquerais, un ancien magistrat, a porté devant le tribunal civil de Coudé une demande d'interdiction contre son fils, le vicomte Cénéri d'Eturquerais. Sur quels faits s'appuie la demande du comte et de son gendre, le baron Friardel? Cénéri a un caractère des plus violents. Cet homme, d'humeur bizarre, fait atteler sur ses terres, qu'il cultive lui-même, des hommes à des voitures de charroi; enfin ce vicomte d'Eturquerais vit dans son château du Camp-Hérout avec une demoiselle Cyprienne, dont il a un fils et qu'il va épouser. C'est sur de tels actes qu'on va interdire Cénéri! Ce n'est pas admissible. M. Belot le sent bien, puisque pour surcharger la prévention le baron Friardel tourne habilement un accident de chasse en tentative de meurtre contre sa propre personne. Mais un meurtre n'est pas un acte de folie, c'est un crime; il relève non d'un conseil de famille, mais de la justice. M. Belot demande donc un trop grand crédit pour sa thèse.
Qui donc est la cause de ces persécutions? _Is fecit cui prodest_, dit le législateur romain; celui auquel doit revenir le bénéfice de cette odieuse machination contre un beau-frère, c'est le baron Friardel; il a hâte d'arriver à ses fins, car Cénéri touche dans quelques jours à sa vingt-cinquième année; le moment est proche où il peut se marier sans le consentement de son père, et à défaut de Cénéri une femme et un enfant légitime pourraient demander des comptes au baron Friardel, l'administrateur de la fortune des d'Eturquerais. Tous ces considérants relèvent plus d'une étude d'avoué que du théâtre, et jusque-là la pièce se traîne dans une procédure des plus ennuyeuses. Il est temps de sortir de cette toile de basoche ourdie par le Friardel autour d'un pauvre diable. Cénéri se décide donc et vient voir son père pour lui prouver sa lucidité et obtenir le désistement du vieillard. Hélas! le pauvre homme ne s'appartient plus; il est gardé à vue par Friardel, par mistress Forster, une Anglaise qui, sous le prétexte d'élever les enfants de Friardel, n'est que la maîtresse du baron, sous le toit conjugal; le comte est sous la puissance d'un domestique, et cette incarcération morale et physique est si grande que le père, reconnaissant sa cruelle injustice envers son fils, ne peut même pas la réparer. O misère! Voilà donc ce que Friardel a fait de ce vieillard! Et Cénéri exaspéré fait alors une scène terrible, une scène habilement attendue par Friardel, qui a aposté six témoins qui attestent l'état de démence de ce malheureux.
Ce n'est pas tout, il faut le certificat d'un médecin. Un certain docteur Gilet bâcle complaisamment la chose en échange de la promesse d'une croix d'honneur, et sans autre forme de procès Cénéri est conduit dans la maison d'aliénés du docteur Masure. «Laissez toute espérance, vous qui avez franchi le seuil de cette porte.» Ici la parole et le silence sont taxés de folie, folie loquace, folie muette; la soumission un abrutissement, la révolte une folie furieuse, la prière pour la liberté la monomanie du départ. Ce tableau de l'aliénation mentale est des plus pénibles; et le spectateur peu rassuré pour le bon sens de Cénéri, pour le pensionnaire du docteur Masure, pour le docteur, finit par être inquiet de lui-même. Il a passé alors comme du frisson de malaise et d'effroi sur toute la salle. Il était temps que ce drame, qui n'était jusque-là sorti d'une étude d'avoué que pour entrer dans une maison de fous, se relevât énergiquement.
Par bonheur, le quatrième acte est là pour tout sauver. Il est fort bien fait ce quatrième acte, très-émouvant, très-sympathique, et il a eu un prodigieux succès; il était temps de faire passer dans ce cauchemar un courant d'âme humaine. Cyprienne au désespoir n'a plus qu'un recours; elle va droit à Mme Friardel; c'est à la soeur de sauver le frère, et Mme Friardel, jusque-là soumise et vaincue par le baron, ce tyran domestique, se révolte en entendant de telles infamies, s'indigne à de telles cupidités. Son parti est pris; elle exigera la mise en liberté immédiate de Cénéri, et quelle que soit la lutte, elle la soutiendra, dût-elle en mourir.
Forte d'une telle résolution, elle livre à l'avoué Hélouys, à l'ami d'enfance de Cénéri, quatre lettres écrites par le baron à mistress Forster. Cette correspondance amoureuse suffit; elle établit l'entretien d'une concubine au domicile conjugal. Que Cénéri soit donc mis en liberté, sinon le procès commence, ôtant la fortune de la baronne des mains de Friardel pour la rendre à sa famille. Tout ceci est affaire d'avocat. Le Friardel, serré à la gorge par cet ambassadeur de la loi, se débat de son mieux et cède enfin, espérant obtenir de sa femme, ou par force ou par ruse, ce qu'il s'est vu obligé de céder à l'avoué Hélouys. Mais c'est fini, la baronne a reconquis sa liberté, son âme lui appartient maintenant; ni les promesses ni les menaces de Friardel ne pourront avoir action sur elle. Ce que veut cette femme, c'est la liberté de son frère; et le baron vaincu s'exécute de bonne grâce, en homme qui sait encore tirer parti de sa mauvaise action et qui, en demandant au préfet et au tribunal la mise en liberté de son beau-frère, attire à lui toutes les sympathies des honnêtes gens du pays: chose toujours utile.
Cénéri est donc de retour parmi les siens. Mais, hélas! sa raison a succombé dans ce séjour parmi les aliénés. La joie des amis retrouvés, le bonheur de la famille réunie lui feraient peut-être oublier, ne serait-ce que quelques instants, un passé horrible, si la maladresse d'un visiteur ne venait le lui rappeler. La folie éclate de nouveau dans ce cerveau qu'a atteint la séquestration arbitraire. Il se croit encore et toujours poursuivi par Friardel. Le malheureux a la manie de la persécution: manie qui ne finit qu'avec la mort du persécuteur. La famille est en prière. Pour lui, moitié sur le rebord d'un balcon, il cherche Friardel d'un oeil hagard; il l'aperçoit l'épée à la main se défendant contre Hélouys; il raconte toutes les péripéties de cette lutte, puis il pousse un cri de triomphe, Friardel est mort, Hélouys l'a tué, et ce n'est point une vision, car l'avoué a positivement tué en duel Friardel, sous les yeux mêmes de Cénéri. Le persécuteur est mort, la folie de la persécution est finie.
Ce drame est des plus émouvants en ces deux derniers actes; il est nettement, vigoureusement fait; il vous serre le coeur, il vous étreint l'esprit, et c'est là le grand défaut de sa première partie; mais il se dégage de cette atmosphère monotone des trois premiers actes par de très-pathétiques situations, et je crois à un réel succès, d'autant plus qu'il est joué à merveille et dans un ensemble qui fait le plus grand honneur au théâtre du Gymnase. Tous les interprètes de cette pièce, tous sans exception, sont grandement à louer. Mme Fromentin lui doit à coup sûr le meilleur et le plus franc succès de sa carrière dramatique. Villeroy a trouvé entre le drame et la comédie ce personnage du baron Friardel, dont il a fait une saisissante création. Pujol donne avec une nature nerveuse et enjouée le rôle difficile de Cénéri. Duval, Landrol, Pradeau, Francès et Blaisot, excellent dans le personnage du docteur Masure, complètent un ensemble des plus remarquables.
Théâtre de La Gaîté.--_Le Gascon_, drame en 9 tableaux, de MM. Théodore Barrière et Poupart-Davyl.
Voici le théâtre de la Gaîté tout battant neuf et étincelant de dorures prêt à recevoir le nouveau répertoire que lui réserve son directeur, M. Offenbach; il touche à tout ce théâtre; à l'opéra, à l'opéra-comique, à l'opérette, à la féerie, à la comédie et au drame. Il va des _Ruines d'Athènes_ au _Roi Carotte_; d'_Armide_ à _Orphée aux enfers._ Il prépare une _Jeanne d'Arc_ de Gomiod, en concurrence avec la _Jeanne d'Arc_ de Meret à l'Opéra. Il emmagasine tous les genres scéniques. Il se dédouble, il se multiplie: vous diriez les Docks de la littérature dramatique. En attendant qu'il déballe toutes ses richesses, il a joué hier mardi son premier drame, _le Gascon_, drame à grand spectacle, à grands tableaux, plein de coups d'épées, d'escalades, de guet-à-pens, tout vivant des foules, des ballets, des chansons; le tout sous la protection de ce doux nom aimé de la France, Marie Stuart. Le drame va-t-il donc recommencer une fois encore le procès historique de la reine d'Écosse? Non; il laisse cette question soulevée depuis près de trois siècles se débattre encore aujourd'hui par les historiens, et ne prend de tout cela que la poétique légende. Quelle qu'ait été Marie d'Écosse par delà la mer, coupable ou non, le coeur de la France est encore à elle: Marie lui a envoyé dans quelques vers ses derniers adieux, et ce pays de France, se souvenant de ces poétiques regrets, lui a été reconnaissant de cette royale amitié, et a idéalisé son souvenir. Dans cette terre chevaleresque où Marie Stuart a été élevée, on ne touche pas à la reine. MM. Théodore Barrière et Poupart-Davyl ont fait ainsi que leurs devanciers, et le poème d'amour de Marie Stuart reste, comme par le passé, toujours intact.
Ce «Gascon» qui la suivra partout et toujours, qui la conduit triomphante parmi les embûches de ses ennemis à travers les flots et la populace d'Édimbourg jusqu'à son palais de Holyrood, me semble fort être de la famille de d'Artagnan, qui fit tant de merveilles; il en a la désinvolture, la fanfaronnade et l'audace; comme le premier héros de cette race qui faillit sauver le roi Charles Ier et qui affermit Louis XIV sur son trône, il est au service des Majestés, tombées et tombantes. Il n'a au début que la cape et l'épée, et encore n'est-il pas bien sûr de son courage, s'il est plus sûr de sa langue; mais au premier duel le coeur lui vient au ventre et le voilà lancé dans les aventures. La reine n'a qu'à se fier à lui, et par la _mordioux!_ Artaban de Puycerdac n'est qu'un simple Gascon ou il rétablira, en dépit de lord Maxwell et de la reine Elisabeth, la reine d'Écosse sur son trône. A cette entreprise, il recevra bien quelques horions, quelques coups de dague, on le laissera plus d'une fois pour mort, mais de tels personnages ne meurent pas, fussent-ils cloués par terre, l'épée laissée dans le corps sous six pieds de neige: c'est la féerie dans l'histoire. Et puis, il faut que de tels dévouements soient couronnés au milieu des flammes de Bengale du tableau final, et que le Gascon, parti sans sou ni maille de son castel douteux des bords de la Garonne, soit nommé prince par la reine elle-même, à la grande confusion de ses ennemis. C'est ce qui arrive à Artaban de Puycerdac, dont je ne puis vous raconter par le menu toutes les magnifiques prouesses.
Vous verrez le drame; pour moi, je le résume rapidement au sortir du théâtre, après le grand succès qu'il a obtenu: on l'a fort applaudi, et dans cet acte du départ de la reine, et dans ce tableau de l'émeute au milieu des rues d'Édimbourg, et dans cette scène de la neige où Puycerdac, frappé par l'épée des assassins, sauve encore l'honneur de la reine. La chanson béarnaise, le ballet, écrits par Offenbach, ont été chaleureusement accueillis. Les acteurs ont été également fêtés. Lafontaine joue avec une verve endiablée et une finesse toute méridionale ce rôle de Gascon; Clément Just fait avec son talent habituel le traître Maxwell; Alexandre le comique égaye ce drame par un amusant personnage de domestique; et Mme Lafontaine prête le charme de son talent ému au personnage de Marie Stuart. Une charmante personne, Mme Tessendier, a eu les débuts les plus heureux dans le rôle un peu effaré de Stella Roselli.
La semaine dramatique a été des plus chargées, aussi me reste-t-il très-peu d'espace pour signaler la reprise de la _Tour de Londres_ au Châtelet, et de la _Timbale d'argent_ aux Bouffe-Parisiens, où Mlles Judie et Peschard ont donné comme un renouveau à cet interminable succès.
M. Savigny.
LES VICTIMES DE LA FOUDRE
L'été de 1873 restera célèbre par ses orages et par le nombre des victimes que le feu du ciel aura faites. Nos lecteurs se souviennent encore de l'orage du samedi 26 juillet, pendant lequel la foudre ne tomba pas moins de dix-huit fois, à Paris seulement, et tua un tailleur de pierres à La Chapelle en lui arrachant les chairs du cou et des jambes. Le même orage causa la mort d'un jeune homme à Beliot (Seine-et-Marne), d'une femme à Melun, et d'une autre femme à Aix-les-Bains. Pendant la nuit du 8 au 9 août dernier, la foudre tua un cocher sur son siège, boulevard de Batignolles, une femme rue Vezelay, au moment où elle ouvrait sa fenêtre, et un passant à Neuilly. Le 7 juillet, quatre personnes continuant le préjugé singulier de sonner les cloches pendant un orage, près de Clermont-Ferrand, furent renversées par le tonnerre, venu à l'appel, et deux furent tuées sur le coup. Le feu du ciel est tombé à Essenbach (Suisse), au milieu d'une famille en prière. La mère de famille a été tuée net, une des filles a eu un pied paralysé. Les premiers jours de juin, la foudre a abattu trois maisons à Elbeuf, a tué cinq personnes et en a blessé huit; à Roubaix, elle a tué un jeune homme dans un jardin. A Valréas (Vaucluse), un paysan fut atteint par le fluide électrique, qui le saisit d'abord à la tête, brûla son chapeau, lui rasa les cheveux, lacéra ses vêtements, pénétra ensuite le long des jambes en déchirant complètement le pantalon. Enfin cette oeuvre destructive ne s'arrêta qu'après avoir fait sauter les talons des souliers. Il paraît toutefois qu'après un pareil traitement notre nomme n'en est pas mort!
Devant ces chutes fréquentes et meurtrières de la foudre, il est curieux de se demander quel est en définitive le total des personnes tuées ainsi chaque année par le caprice du tonnerre. C'est une statistique que j'ai faite dernièrement en travaillant à mon ouvrage sur _l'Atmosphère et les grands phénomènes de la nature_. Le résultat est vraiment stupéfiant. Pour nous en tenir à la France seulement, chaque département fournit chaque année son contingent à la statistique des foudroyés.