L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873

Part 2

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Il m'a pris fantaisie de rechercher de quelle manière ces petites gazettes s'y prenaient pour battre en brèche le trône récemment restauré. Comme on ne payait pas de cautionnement, on se sauvait par d'habiles détours. Le procédé le plus usité et le mieux compris consistait à parler fleurs et oiseaux. Ainsi, en 1819, dans le _Sphinx_, paraissait une fable, oeuvre d'un académicien de l'Empire, favori de Bonaparte, exilé à Bruxelles. Ce jour-là, on s'abordait dans les rues en se disant:

--Avez-vous lu la fable du père Arnault?

Ce père Arnault était la bête noire du roi Louis XVIII pour deux raisons: la première, parce qu'il faisait des vers, souvent réussis,--d'où une rivalité de métier;--la seconde, parce qu'il était napoléonien enragé. Pour en revenir à la fable, le succès et le scandale du jour, la voici:

L'AIGLE ET LE COQ DU CLOCHER

Un aigle va se percher Sur la pointe d'un clocher, Sur la croix, sur l'oiseau qui fit pleurer l'apôtre. --Plus haut que nous qui donc ose ici se jucher? La première place est la nôtre, Lui dit maître Gallus; notre droit est connu. Ici nous sommes nés, et vous, quel est le vôtre, Mon ami?--Mon poulet, moi j'y suis parvenu.

Les partisans de l'empire disaient:

--Que c'est donc joli!

A la cour, les amis du roi s'écriaient sur le ton du courroux:

--Ces jacobins! quelle audace!

Et les mêmes scènes se reproduisent déjà en 1873, dans les mêmes termes!

On continue à espérer que le docteur Nélaton finira par déjouer la crise dans laquelle il se débat.

Là aussi il y a une ressemblance, un souvenir historique.

Quand l'illustre Bordeu, médecin de Louis XV, fut malade, il pensa succomber; mais il se releva.

On disait alors dans Paris:

«--La Mort est entrée, un matin, chez Bordeu; elle l'a regardé, a eu peur et est sortie.»

Philibert Audebrand.

NOS GRAVURES

Verdun et la porte Chaussée

La ville de Verdun, le seul point du territoire français que foulent encore les troupes allemandes, est située sur la Meuse, qui la divise en cinq parties. La plus considérable, la ville haute, occupe un escarpement rocheux, où se trouve la belle promenade de la Roche, qui domine à pic la rive gauche de la rivière et d'où l'on jouit d'une vue magnifique. La ville, dans son ensemble, est assez bien bâtie et renferme quelques monuments dignes d'être visités: sa cathédrale, son évêché, son musée, son hôtel de ville, sa place Sainte-Croix, ornée de la statue en bronze de Chevert, et le pont du même nom; mais ses rues, dont quelques-unes descendent rapidement vers la Meuse, sont pavées de cailloux pointus sur lesquels on marche difficilement.

Place de guerre, Verdun est entouré de fortifications qui consistent en dix fronts bastionnés, et en une citadelle, bâtie par Vauban, séparée de la ville par l'esplanade de la Roche, et dans laquelle est englobée une partie de l'abbaye de Saint-Vannes, qui sert de caserne. L'enceinte est percée de quatre portes, dont l'une, la _porte Chaussée_, transformée aujourd'hui en prison militaire, mérite une mention spéciale. Nous en donnons une vue dessinée d'après nature. Elle se compose de deux grosses tours crénelées, reliées par une courtine au bas de laquelle s'ouvre la porte. On arrive à cette porte par un pont de fer à deux arches.

La ville de Verdun fut prise par les Prussiens en 1792, après un simulacre de résistance. On sait qu'il s'y trouvait dans sa population un parti favorable, à l'invasion, et que lorsque le commandant prussien y fit son entrée, des femmes et des jeunes filles vinrent au-devant de lui, portant des corbeilles de fleurs et de dragées. Elles en furent punies, car les Prussiens ayant évacué la place après la bataille de Valmy, elles furent envoyées à Paris et moururent sur l'échafaud. Aujourd'hui, grâce au ciel, il n'y a plus à Verdun qu'un seul parti, et ce parti, c'est-à-dire toute la ville, est en joie dans l'attente du grand événement: l'évacuation complète du territoire par l'ennemi. Le quatrième quart du cinquième et dernier milliard de l'indemnité est en route pour l'Allemagne, et l'on sait qu'aux termes du dernier traité conclu avec cette puissance, le point extrême fixé pour l'évacuation est le 20 septembre!

L. C.

Correspondance d'Espagne

Madrid, 30 août 1873.

Depuis ma dernière lettre datée de Valence, j'ai été à Carthagène, mais je n'y suis resté que le temps de prendre les croquis et les notes que je vous envoie, car je vous prie de croire que le séjour de cette ville est loin d'être agréable. La population a émigré en masse. Sur trente mille habitants, plus de vingt mille ont pris la fuite, emportant ce qu'ils possédaient de plus précieux. J'ai fait comme eux, je suis parti, et me voici à Madrid, d'où je vous écris.

Carthagène est le dernier refuge de l'insurrection séparatiste, et espérons, ô mon Dieu! que la bête ne tardera pas à être forcée dans sa lanière, bien que la place soit formidable, comme vous en pourrez juger par mes croquis Carthagène est une des fortes villes d'Espagne et son port l'un des plus vastes de la péninsule. L'entrée en est défendue par deux hautes montagnes, sur lesquelles s'élèvent le château Caleras et le fort Saint-Julien. La position de ces deux forts est magnifique. Ce n'est qu'après avoir passé sous leur feu que l'on peut pénétrer dans l'étroit canal qui conduit au port. Ce canal est lui-même défendu par quatre autres forts situés: le fort Santa-Anna (6 canons), et la batterie Santa-Florentina (3 canons), à droite; et à gauche le fort Podadera, à double batterie, ayant environ douze canons à la batterie supérieure, et la batterie de la Navidad, non moins redoutablement armée. Avant d'arriver au port de Carthagène, on trouve à droite la petite île et la baie d'Escombrera. C'est dans cette baie que stationnent les vaisseaux anglais et français qui sont devant la ville, et auxquels sont venus se joindre ces jours derniers deux navires des États-Unis, _Wabash_ et _Wachusetts_, et quatre italiens, _Roma, Venezia, San-Martino_ et _Authion_. Là se trouvent également les bâtiments _Almansa_ et la _Vitoria_, capturés sur les insurgés qui ont menacé d'ouvrir le feu sur la flotte anglaise si le commandant de celle-ci faisait mine de sortir lesdits bâtiments de la baie pour les livrer au gouvernement de Madrid. La frégate cuirassée la _Numancia_, dont je vous envoie un croquis, et qui est au pouvoir des insurgés, stationne même à l'entrée du port, se tenant avec le _Mendez_ et le _Fernando catolico_, également aux insurgés, prête à parer à toutes les éventualités.

Après avoir franchi le canal, protégé, comme nous l'avons dit, on entre dans le port, à l'extrémité duquel est située, devant la face du môle, une batterie de vingt et un canons. A l'extrémité gauche, au coin, est l'arsenal, qui, indépendamment de ses trois bassins à écluses, possède un bassin à flot en fer, de 325 pieds de long sur 105 de large et capable de recevoir un navire d'un tirant d'eau de 27 pieds. La moitié occidentale de Carthagène est occupée par cet arsenal. Près de là sont les Presidiarios (bagnes). Du côté opposé, c'est-à-dire à l'est, se trouvent le faubourg de Sainte-Lucie, qui renferme le lazaret, et le polygone de la marine. Entre ce faubourg et l'arsenal, et derrière le môle, s'étend la ville qui possède six places, parmi lesquelles celle de la Merced, de forme carrée, entourée de beaux édifices et ornée d'une belle fontaine; et plusieurs monuments remarquables, entre autres l'ancienne cathédrale, aujourd'hui en ruines, et qui date des premiers siècles de l'ère chrétienne, et l'église de Santa Maria de Gracia. Carthagène est entourée de solides fortifications consistant dans une enceinte en pierres de taille, flanquée de bastions dont les feux croisés protègent la place, qui est encore défendue, outre les forts dont nous avons parlé, par la batterie de la Ensenanza et le château del Cabezo de los Moros, placés l'une au-dessous, l'autre au-dessus du faubourg de Sainte-Lucie. On voit, par ce que nous venons de dire, que, soit comme port, soit comme forteresse, Carthagène est une place importante.

A ces moyens naturels de défense, il faut encore ajouter, pour se faire une juste idée de la résistance que peuvent opposer les insurgés, les ressources dont ils disposent. Ils sont au nombre de 5,000 à 6,000, et la poudre ne leur manque pas. Dans un seul quartier, ils en ont plus de 4,000 quintaux, et 300 canons garnissent les forts et les murailles. De plus, ils paraissent disposés à se défendre énergiquement, c'est du moins ce que j'ai cru voir et reconnaître à certains actes, lors de mon passage à Carthagène. Exemple: Un ancien facteur de la poste, qui commande l'un des forts, ayant un jour assemblé ses hommes, invita à sortir des rangs tous ceux qui ne seraient pas décidés à se faire sauter avec lui dans le cas où le fort serait pris. Sept individus seulement sortirent des rangs; il les renvoya, se reposant désormais sur la résolution des autres. Par cela, jugez de leurs dispositions!

Toutefois, il ne faudrait pas s'exagérer la force des insurgés. Ils ont en eux-mêmes des germes de faiblesse qui les feraient infailliblement périr, quand même le général Campos ne camperait pas sous leurs murs. C'est d'abord l'ignorance crasse de leurs officiers de hasard et de raccroc, et leur vantardise, plus grande encore que celle de leur chef Contreras, qui, quelques jours après l'arrivée du général Campos devant Carthagène, lui envoyait un télescope pour lui permettre de mieux observer ce qui se passait dans la ville. C'est ensuite le manque d'unité de commandement. Le ministère insurrectionnel ne s'entend nullement avec la junte de salut public. De là des ordres contradictoires. Contreras est bien nominalement commandant en chef, mais plus d'une fois il est obligé de baisser pavillon devant un ancien propriétaire campagnard, que son enthousiasme pour la République a fait nommer député, M. Galvez, qui lui-même se prend de temps en temps aux cheveux avec les ministres de la guerre et de la marine. Ce sont enfin les dissidences intestines des révoltés, qui accusent plusieurs de leurs chefs de vouloir livrer la place aux carlistes, accusation assez vraisemblable, si l'on songe que de nombreux agents de don Carlos ont été trouvés déjà parmi les insurgés arrêtés à Séville, à Valence et à Malaga. A toutes ces causes de ruine si l'on ajoute la disette qui commence à sévir dans la ville par suite du blocus, et le bombardement qui viendra à son heure, il n'y a pas à douter que dans un temps très-court Carthagène ne soit rentrée dans le giron du gouvernement. Et ce ne sera pas trop tôt, car d'un autre côté, au nord, le danger devient pressant.

Les carlistes ont profité de l'insurrection séparatiste qu'ils ont sans doute provoquée, et il n'est que temps de leur faire une guerre sérieuse. Leurs bandes se sont renforcées; de tous côtés on signale leur mouvement en avant. Ces bandes, passant d'une province dans l'autre, sont entrées successivement dans celles de Tarragone, de Téruel et de Castillou. Elles sont maintenant dans celle de Valence, à une quarantaine de kilomètres de cette ville.

Dans la province de Gerone, Saballs a sommé de se rendre, Olot qui se prépare à la plus vive résistance. Dans les provinces de Barcelone et de Lerida, les villes seules sont à l'abri des incursions des bandes, et l'une d'elles, Cervera, est même vivement pressée. Santa-Pau, ayant voulu attaquer don Carlos à Allo, après la reddition d'Estella, a vu échouer trois attaques successives, et s'est retiré du côté de Tafalla. Saint-Sébastien et Bilbao sont plus étroitement bloqués que jamais. Enfin Tolosa est isolé et semble être l'objectif de Lissaraga. En un mot, dans presque toute la région nord-est de l'Espagne, l'autorité du gouvernement central dans les campagnes est méconnue; nulle sécurité n'existe, et l'on ne cesse de réclamer le secours du gouvernement de Madrid, réduit à l'impuissance par l'indiscipline d'une partie de l'armée, par l'indifférence ou la complicité de la majorité des habitants, et, ajoutons-le, surtout par la minorité intransigeante du parlement qui, dernièrement encore, s'abstenait dans la question des crédits extraordinaires pour paralyser le ministère, et, qui plus est, protestait hautement contre l'appel de la réserve. En vérité, c'est à se demander ce qu'une minorité carliste pourrait faire de plus!......

X.

Obsèques du duc de Brunswick

C'est le 29 août, à dix heures, dans la salle de la Réformation, qu'a eu lieu à Genève le service funèbre du duc de Brunswick, qui est mort, on le sait, il y a une quinzaine de jours, dans cette ville.

Au centre de la salle, tendue de noir, s'élevait le catafalque, surmonté d'un vaste dais de drap, noir également, orné d'argent et doublé d'hermine. Aux angles se tenaient, immobiles, quatre soldats de la gendarmerie, en grande tenue et l'arme au pied. Au fond de la salle, sur une vaste estrade, avaient pris place, à droite et à gauche de la tribune, occupée par l'ecclésiastique officiant, les autorités, les représentants de la famille du défunt et les exécuteurs testamentaires. A gauche du catafalque étaient placés les jeunes gens représentant le gymnase et chacune des classes des deux collèges, puis le corps des officiers; et, en arrière, avec son drapeau voilé de deuil, la Société littéraire.

Après l'office funèbre, le cortège se dirigea vers le cimetière. Un peloton de guides à cheval ouvrait la marche, précédé par un commissaire de police revêtu de ses insignes. Puis venaient: une batterie de tambours, aux caisses recouvertes d'un crêpe; une musique d'élite; ensuite, traîné par six chevaux empanachés et couverts de housses noires à lames d'argent, le char funèbre, recouvert lui-même de drap noir sur lequel se voyaient brodées en argent les initiales du défunt surmontées de la couronne ducale et ses armoiries en couleur. Les quatre coins du poêle étaient portés par des officiers de sapeurs-pompiers, et le dais du corbillard était surmonté d'un fleuron de plumes noires à collet d'argent et empanaché de même à chacun de ses angles.

Derrière le char commençait le cortège funèbre, divisé en sections que séparaient d'assez longs intervalles. Le corps des fanfares militaires fermait la marche. Le bataillon des sapeurs-pompiers et deux compagnies de chasseurs formaient la haie.

Le cortège a suivi le Grand-Quai, le Molard, les Rues-Basses, la Corraterie, la place Neuve et la rue Galame, pour se rendre au cimetière de Plainpalais, où, devant le tombeau provisoire du duc, que représente un de nos dessins, le président du Conseil administratif a prononcé un discours, qui a été l'acceptation officielle du testament du défunt, lequel a laissé, comme on sait, toute sa fortune à la ville de Genève.

Cette fortune est considérable. Voici, d'après une note qu'ont publiée plusieurs journaux, quel en serait l'état, suivant le compte fourni en 1866 par la maison Baring à l'empereur Napoléon, lorsque le duc de Brunswick se proposait de laisser ses biens au prince impérial: Russe 5 pour 100 (1822), 50,000 liv. st.; Russe 5 pour 100, 50,000; Russe 3 pour 100, 50,000: Turcs 6 pour 100 (1858), 100,000; Péruvien 4 1/2 (old), 80,000; Péruvien 4 1/2 (now), 52,000; Canada 6 pour 100, 50,000; Brésilien 4 1/2, 50,000; Égyptien 7 pour 100, 50,000; Américain 8 pour 100, 100,000; Mississipi 6 pour 100, 25,000; diamants, 200,000; uniformes, 16,000; hôtel Beaujon, à Paris, 60,000.

Total: 933,000 liv. st., soit 23,325,000 fr.

L. C.

La restauration de la colonne Vendôme

Ainsi que nous l'avons dit dans notre précédent article, les panneaux de bronze de la colonne Vendôme ont été non-seulement déformés et faussés, mais beaucoup ont été fendus, ou bien leurs reliefs écrasés, écornés, ont perdu leurs formes et leurs contours. La restauration de ces pièces est assez longue et exige le concours du statuaire, du fondeur et du ciseleur.

Les panneaux, redressés et ajustés dans l'usine Monduit, Béchet et Cie, sont transportés dans les ateliers de la fonderie Thiébault, établissement aujourd'hui célèbre par les oeuvres d'art qui en sont sorties pour orner nos places et nos monuments publics, entre autres le saint Michel de la fontaine de ce nom, la statue du prince Eugène et celle de Napoléon 1er en empereur romain qui surmontait la colonne avant sa chute et qui, lors de la réédification de celle-ci, reprendra sa place sur la calotte terminale.

La première opération consiste à enlever les parties détériorées.

Pour cela, l'ouvrier, armé d'une mèche d'acier à laquelle il imprime un rapide mouvement de rotation au moyen d'un archet, entame le bronze sur plusieurs points successifs, et, avec un ciseau, achève de détacher la partie défectueuse et de préparer le vide ou l'alvéole dans laquelle on fixera la pièce rapportée.

Pour former cette dernière, les panneaux sont livrés au statuaire qui modèle en terre les sections manquantes des bas-reliefs, visage de soldat, jambe d'officier, roue de canon, queue de cheval, etc., puis, ce premier travail achevé, tire une épreuve en plâtre de ses raccords et rend le tout, épreuve et panneau, au fondeur. Le modèle en plâtre sert à former le moule creux en sable à l'intérieur duquel on dirige un jet de bronze en fusion d'une composition identique avec celle du métal qui constitue l'enveloppe de la colonne. L'épreuve définitive en bronze est dégrossie, introduite dans l'alvéole qu'elle doit occuper, et elle y demeure fixée très-solidement au moyen de tenons de cuivre. La forte épaisseur des panneaux, surtout dans les parties où se présentent les reliefs, n'a pas permis de recourir à la soudure, mais l'habileté des ouvriers chargés d'ajuster les raccords est telle que, même en y regardant de très-près, on distingue difficilement les lignes de jonctions.

Quant aux parties absolument manquantes, ou tout à fait brisées, elles devront être refaites par le statuaire suivant les modèles et les dessins que l'on possède des bas-reliefs de la colonne Vendôme, puis moulées et fondues en bronze, et enfin rajustées comme les raccords par des tenons de cuivre.

L'ajustage terminé, raccords et panneaux complétés dans toutes leurs parties, le ciseleur intervient pour enlever les bavures du métal et pour parfaire la jonction des lignes sculpturales des pièces rapportées avec les anciennes demeurées intactes. La mise en couleur de toutes les additions et restaurations suivie d'un nettoyage général du panneau entier achève la série des opérations après lesquelles les plaques seront transportées au chantier de la place Vendôme et mises à la disposition de l'architecte de la colonne, M. Normand, l'habile restaurateur de l'Arc-de-Triomphe. C'est à son obligeance que nous avons dû de pouvoir visiter les ateliers où se restaurent les panneaux du monument, afin de mettre les lecteurs de _l'Illustration_ au courant des opérations multiples et délicates qui y sont entreprises et que le goût de l'artiste, comme l'habileté des ouvriers, promettent de mener à bonne fin.

Mais cette fin, quand la verrons-nous?

Pas aussitôt malheureusement que certains journaux nous l'ont fait espérer, car l'examen de chaque jour amène la découverte à la surface des panneaux de détériorations bien plus nombreuses et bien plus graves que celles entrevues par un premier coup d'oeil. Sur une plaque en réparation au moment de notre visite aux ateliers Thiébault, nous avons pu compter une dizaine de points sur lesquels l'ouvrier, le statuaire, le fondeur, le ciseleur, auront tour à tour à exécuter leur travail respectif. Et ces plaques à restaurer ainsi sont au nombre de plus de deux cents.

Ne terminons pas sans apprendre à nos lecteurs que, depuis le 1er juillet dernier, le gardien des travaux de la colonne--qui plus tard sera le gardien de la colonne réédifiée--est le sergent Hoff, si célèbre pendant le siège de Paris par son ardent patriotisme et dont les exploits sont devenus légendaires. C'est bien à ce brave sous-officier qu'appartenait l'honneur d'être le gardien du souvenir le plus marquant de notre ancienne gloire militaire.

P. Laurencin.

L'île de Man

Parmi les touristes qui visitent l'Écosse et l'Irlande, il en est bien peu qui songent à s'arrêter dans cette petite île placée, comme une sentinelle avancée, à l'entrée du canal d'Irlande, et qui s'appelle l'île de Man. Et cependant, elle mériterait une visite; située à égale distance de l'une et l'autre côte, l'île de Man participe à la fois au caractère des deux pays; elle a de l'Irlande les vertes prairies et les frais ombrages, et de l'Écosse, sur une échelle réduite bien entendu, les escarpements et les ruines pittoresques; du haut de ses sommets les plus élevés, on embrasse le magnifique panorama des côtes irlandaise, anglaise et galloise, un horizon de près de cent lieues. Quant aux sites qu'offre le pays, on peut juger de leur beauté par nos dessins, qui reproduisent les principaux. C'est un véritable jardin que cette île de dix lieues de long sur cinq de large, où tout semble disposé pour charmer l'oeil du voyageur. L'île de Man vient d'être dotée d'un chemin de fer qui permet de la parcourir en quelques heures dans son entier; ce chemin de fer en miniature, proportionné à l'étendue de son parcours, n'a que trois pieds anglais, moins d'un mètre, de largeur entre les rails; tel qu'il est, il rendra des services inappréciables à la population industrieuse de l'île et achèvera de rendre facile et rapide une excursion qu'on ne saurait trop recommander à ceux qui ont occasion de la faire.

Un héros du siège de Paris

Le gentil oiseau dont nous donnons le portrait est de tous les messagers du siège celui qui a le mieux mérité de la patrie, car il a forcé à cinq reprises successives le blocus prussien.

C'est une femelle de taille moyenne, de forme gracieuse et bien proportionnée, au plumage rouge étincelé. Son oeil vif et intelligent est noir, bordé de jaune doré.

Elle est née au mois d'avril 1870, dans le colombier de M. Deroard, secrétaire de la Société l'_Espérance_. Son père est un robuste pigeon anversois, qui lui a donné son vol soutenu.

Bien avant d'être nubile elle s'était déjà distinguée dans les concours d'Orléans, de Tours et de Blois, qui eurent lieu, comme à l'ordinaire, au printemps de l'Année terrible. Elle devait figurer dans le lancer de Ruffee, cette pierre de touche des pigeons d'élite; mais le gouvernement impérial l'interdit, pour ne point favoriser l'éducation de voyageurs prussiens.

Aussitôt après la proclamation de la République, la société l'_Espérance_ offrit ses services. Elle proposa un grand départ destiné à faire sortir cent cinquante pigeons voyageurs avant l'investissement de la capitale. Mais lorsque l'ordre arriva il était trop tard. Paris était bloqué.

Quand M. Rampont, directeur général des postes, imagina d'employer les ballons au transport des pigeons, on commença un peu au hasard par des oiseaux de second choix. Mais on prit des messagers d'élite pour l'expédition qui eut lieu le 7 octobre avec l'_Armand Barbes_ et le _Washington._ Notre fille de l'air était une des seize colombes de la plus belle espérance qu'on confia au ballon qui emportait M. Gambetta.

Dès le lendemain elle était de retour à son pigeonnier de la rue Simon-Lefranc. Elle apportait tous les détails d'une expédition mouvementée, dont le résultat avait déjà été transmis par un pigeon lancé avant elle, celui qu'on appela depuis le Gambetta. Son message était daté de Roye, pauvre hameau de Picardie, où les voyageurs l'avaient rédigé à tête reposée dès qu'ils s'étaient sentis hors de portée des Prussiens.