L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873

Part 1

Chapter 13,837 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1593 SAMEDI 6 SEPTEMBRE. 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, rue de Richelieu, Paris.

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--Nos gravures: Verdun et la porte Chaussée:--Correspondance d'Espagne;--Obsèques du duc de Brunswick;--La reconstruction de la colonne Vendôme;--L'île de Man;--Un héros, du siège de Paris.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Les Théâtres,--Histoire de la Colonne (quatrième article);--Bulletin bibliographique.

_Gravures_: Verdun et la porte Chaussée.--Événements d'Espagne: le pont de Barcelone, à Ripoli (Catalogne).--Les funérailles du duc de Brunswick à Genève (3 gravures).--Événement» d'Espagne; le, port et la vile de Carthagène (5 gravures).--La reconstruction de la Colonne; restauration artistique des pièces de la Colonne dans l'usine de M. Thiébault.--L'Île de Man (7 gravures).--Un héros du siège de Paris: pigeon voyageur ayant forcé cinq fois le blocus prussien.--Rébus.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

La politique chôme, et pour suppléer aux faits qui font défaut, les journaux en sont réduits à épiloguer sur ceux que chacun connaît déjà, ou à en inventer d'imaginaires, sauf à les démentir le lendemain. C'est toujours la fusion, ses chances d'avenir et les conséquences de son succès ou de son avortement qui servent de thème aux polémistes et aux lanceurs de nouvelles à sensation. Tantôt c'est le _Salut public_ de Lyon qui, dans une correspondance affectant des allures officieuses, nous annonce que lui seul sait la vérité sur les négociations entamées à Frohsdorf, que l'homme politique chargé de ces négociations n'est aucun de ceux dont on s'est plu à mettre le nom en avant, mais bien M. Lucien Brun, député de l'Ain, et que les déclarations à lui faites par M. le comte de Chambord ont anéanti toutes les espérances de la droite. Un autre jour, c'est le _XIXe siècle_ qui se charge de nous dévoiler l'avenir que réserverait à la France l'avènement de Henri V: guerre avec l'Italie et la Prusse, nouvelle invasion, démembrement, etc. Inutile d'ajouter que ces informations, entourées d'un luxe de détails de nature à faire, pour un instant, illusion aux naïfs, étaient presque aussitôt démenties que publiées. Au _Salut public_ on s'est contenté de répondre en établissant que M. Lucien Brun n'avait pas quitté la France; et au _XIXe siècle_ on a demandé quelle était la chancellerie qui livrait à son rédacteur les secrets de la diplomatie européenne, sur quoi le _XIXe siècle_ s'est jusqu'à présent abstenu de donner des éclaircissements.

Ce qui paraît mériter davantage d'être pris au sérieux, c'est une correspondance adressée de Paris au _Times_ et contenant, sur les sentiments du cabinet actuel à l'égard de la fusion, des indications évidemment puisées à bonne source, car cette correspondance a été reproduite par la plupart des feuilles ministérielles: «Si l'orléanisme n'existe plus depuis la visite du comte de Paris à Frohsdorf, dit le rédacteur du _Times_, il existe dans l'Assemblée et dans le pays un parti constitutionnel dont le comte de Paris n'avait pas le droit de disposer et qui ne pourra et ne voudra jamais abdiquer. C'est avec ce parti que le comte de Chambord devra compter. Ce parti, qui compte parmi ses membres les principaux ministres du cabinet lui-même, adjure le comte de Chambord de ne pas sacrifier la politique de Henri IV à la bannière de Jeanne d'Arc. Si donc, le comte de Chambord compte arriver avec son programme et son drapeau, il trouvera dans le gouvernement, actuel un adversaire résolu.» Passant ensuite à l'appréciation du discours de M. le duc de Broglie au conseil général de l'Eure, le correspondant du _Times_ conclut en ajoutant:

«Le discours du duc de Broglie a été un discours de précaution politique qui rassurera les esprits, quant à la possibilité d'un insuccès monarchique, en montrant que le chef actuel de l'exécutif est prêt à sauvegarder la France contre ses propres excès, jusqu'à ce qu'un édifice quelconque ait pu être érigé d'un commun accord, puisqu'il a été prouvé que la République avait bien changé depuis le jour où M. Thiers la déclarait être «le gouvernement qui nous divisait le moins».

Ainsi que nous le disions plus haut, cet article est d'autant plus significatif qu'il a été reproduit par les journaux qui passent pour recevoir les inspirations du ministère. Son insertion par ces journaux pouvait passer pour une réponse aux questions que tout le monde se pose, sur la véritable attitude du chef du cabinet, attitude que les uns définissent en représentant le duc de Broglie comme un des membres les plus actifs de la fusion, tandis que d'autres donnent à entendre que, chef véritable du pouvoir, il n'a aucune envie de se donner un maître. Aussi voit-on depuis quelques jours prendre de plus en plus de consistance au bruit de la présentation prochaine d'un projet de loi tendant à proroger pour trois ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon.

Si ce bruit se confirmait, il faudrait s'attendre à voir la droite se séparer du cabinet du 24 mai comme elle a été amenée à se séparer du gouvernement de M. Thiers. Le ton des journaux légitimistes, lorsqu'ils abordent cette question, ne peut laisser aucun doute à cet égard, et il subit, pour en donner la preuve, de citer les lignes suivantes d'un article de l'_Union_, qui rappelle à s'y méprendre les avertissements qu'adressait le même journal à M. Thiers au lendemain du message de novembre et pendant la campagne des Trente:

«Nous n'avons garde de prendre au sérieux un manège qui essaye de se faire jour dans la presse de Paris et dans les correspondances de Londres.

Il s'agirait tout simplement de reprendre la thèse qui avait pour but de faire durer la République de M. Thiers. Le nom seul serait changé.

Mais ce qui est changé, ce n'est pas le nom tout seul, c'est l'homme, et c'est aussi le temps.

Nous n'en sommes plus à des fictions de République accommodées à des calculs de personnalité vaniteuse. Le manège qui se laisse entrevoir est le dernier effort d'une intrigue aussi mesquine que désespérée.

S'il était permis de discuter la thèse en question, comme digne de quelque attention, nous nous bornerions à demander à ceux qui essayent de l'introduire, s'ils n'ont pas peur de blesser le sentiment universel de respect qui couvre le nom du maréchal de Mac-Mahon. Le manège était plausible avant le 24 mai; depuis il est plus qu'injurieux, il est puéril.»

Quelle que soit la manière dont se posera devant l'Assemblée la question de la restauration monarchique, il est certain que la majorité du 24 mai verra se détacher d'elle un certain nombre de ses adhérents lorsqu'il s'agira de la résoudre. Le groupe bonapartiste, notamment, paraît décidé à se réunir à la gauche pour demander la dissolution et l'appel au peuple. Voici quelques passages d'un article du _Pays_ qui ne laisse aucun doute à cet égard, et qui contient des appréciations curieuses à noter sur les sentiments des bonapartistes à l'égard de leurs nouveaux alliés dans cette étrange association:

«Rien en effet ne saurait plus nous répugner qu'un rapprochement avec les républicains; un tel rapprochement paraît monstrueux et hors nature: mais serait-ce une raison, par exemple, que nous abandonnions la doctrine de l'appel au peuple, uniquement parce que les républicains l'adoptent? Non.

«En pareil cas, nous combattrions isolément les uns et les autres, sans appartenir pour cela à la même armée, au même chef; et cependant, des deux côtés l'objectif serait le même.

«Reste pourtant à savoir si, poussés dans leurs derniers retranchements, si, en présence d'un 4 septembre légitimiste, orléaniste ou fusionniste, les républicains ne chercheront pas à risquer le tout pour le tout sur l'appel au peuple. Car, dans ce cas, l'essentiel pour eux serait de désarmer la fusion, de jeter le désordre dans ses rangs, quitte à laisser les bonapartistes coucher sur le champ de bataille où aura combattu la République.

«Y aurait-il dans ce fait une alliance entre les bonapartistes et les républicains?

«Pas le moins du monde. Après la lutte contre l'ennemi commun, chacun garderait ses positions, en attendant que la doctrine de l'appel au peuple passe du domaine des idées dans le domaine du fait accompli.»

Tandis que les partis poursuivent sans trêve le cours de leurs intrigues, nous voyons se dresser à l'horizon une question d'un tout autre genre et devant laquelle sont venues plus d'une fois échouer les combinaisons des plus profonds politiques. La récolte de 1873 a été mauvaise, et le prix du blé s'est subitement élevé à un taux qu'il n'avait pas atteint depuis bien des années. Hâtons-nous d'ajouter que les affirmations des pessimistes qui nous menacent d'une disette sont loin, jusqu'à présent, d'être confirmées par les faits; s'il est malheureusement vrai que la production du blé ait été cette année notablement inférieure à la moyenne ordinaire, on a lieu de penser que cette infériorité sera corrigée, en partie, par un rendement supérieur des épis; et quant à l'élévation actuelle des prix, il paraît avéré qu'elle résulte en partie des spéculations qui, comme toujours en pareil cas, exploitent les craintes exagérées de la première heure.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement s'est ému de cet état de choses, et il n'a même pas attendu les observations qui lui ont été présentées à ce sujet par la commission de permanence, pour préparer les mesures destinées à atténuer le mal. Déjà le _Journal officiel_ a publié un décret exemptant les grains et farines importées des surtaxes d'entrepôt et de pavillon; en même temps, le gouvernement entrait en pourparlers avec les compagnies de chemins de fer dans le but d'obtenir un abaissement de tarif dans le transport des céréales; et bien que ces pourparlers n'aient pas encore abouti, tout fait espérer une heureuse solution. En tous cas, si les récoltes sont en réalité très-inférieures à la moyenne, elles le sont beaucoup moins que les alarmistes l'avaient affirmé d'abord, et l'on peut être assuré dès à présent que les mesures les plus larges seront prises pour favoriser les importations destinées à combler le déficit.

ESPAGNE.

On sait que l'amiral Yelverton, commandant l'escadre anglaise mouillée dans les eaux de Carthagène, détenait dans la rade d'Escombrera les deux navires cuirassés _l'Almansa_ et _la Vitoria_, dont les insurgés avaient voulu se servir pour aller bombarder Almeria. D'après les ordres qu'il avait reçus de Londres, l'amiral anglais devait conduire ces deux navires à Gibraltar pour en faire la remise aux autorités espagnoles; mais les insurgés avaient déclaré qu'ils s'opposeraient au besoin par la force à l'exécution de cet ordre et avaient braqué leurs batteries sur l'entrée de la baie, en informant l'amiral Yelverton qu'ils feraient feu contre lui s'il tentait de forcer le passage. L'amiral avait donné aux insurgés un délai de quarante-huit heures pour réfléchir. Ces quarante-huit heures ont-elles porté conseil? Il faut le croire, car, le 2 septembre au soir, le commandant anglais, en exécution de ses ordres, a fait sortir de la baie d'Escombrera les navires saisis, escortés par le _Triumph_ et le _Swiftsure_, et les insurgés n'ont mis à exécution aucune de leurs menaces. Ainsi a disparu une cause de conflit qui aurait pu avoir les plus graves conséquences.

ITALIE.

Après une délibération prise en conseil des ministres, le roi d'Italie s'est décidé à accepter l'invitation de l'empereur d'Autriche, à faire le voyage de Vienne. Après avoir visité l'Exposition universelle, Victor Emmanuel se rendra à Berlin, d'où une invitation lui a été également adressée par l'empereur d'Allemagne. Le roi partira le 20 septembre, et son absence durera environ quinze jours. Les journaux italiens s'efforcent de faire entendre que ce voyage n'implique aucun projet qui soit de nature à porter ombrage aux autres puissances et notamment à la France; mais ils ajoutent que l'entrevue du roi et des deux empereurs aura pour résultat de confirmer l'accord d'après lequel les puissances allemandes prêteraient leur appui à l'Italie si celle-ci venait à être attaquée.

COURRIER DE PARIS

Il n'y a plus qu'une chose: la chasse. Tout homme qui vient à vous est un Nemrod, sans en avoir l'air. Ce gommeux que vous avez vu sur l'asphalte n'aura été qu'un faux flâneur. Il n'attendait que le jour d'ouverture pour faire peau neuve: il vient de se coiffer d'une casquette de sport; il a des guêtres de cuir; c'est un Ésaü, pas beaucoup moins velu que celui de la légende où se trouve l'affaire du plat de lentilles. Ce qui abonde aussi, c'est le Méléagre des lycées. De nos jours, on va faire ses classes pour apprendre l'art de tirer un coup de fusil correctement. En septième, en sixième, on commence par les pétards; en quatrième, en abordant Virgile, on s'applique au revolver; en seconde, on est déjà d'une belle force sur le chassepot. En rhétorique et en philosophie, on arrive au canon se chargeant par la culasse. Cela forme un cours de belles-lettres et de pyrotechnie mêlées. La charge en douze temps alterne avec le maniement de la logique. Pour en revenir à la chasse, on a montré un certain étonnement de voir qu'il y ait eu, cette année, une si grande dépense de permis. Trois jours avant le 1er septembre, le chiffre avait dépassé 6,000; au moment de l'ouverture, il atteignait 8,000. Comment! huit mille ports d'armes rien que pour une zone, pour le seul département de la Seine!

Ceux qui tiennent absolument à connaître l'origine des choses se sont cogné le front sans parvenir à comprendre. Plusieurs se sont rabattus sur la diminution du prix des permis, 25 francs au lieu de 40, Sans doute cela pourrait être une explication à la rigueur. Je pense que ce n'est pas la bonne. Il faut chercher le mot du rébus dans ce que je vous disais tout à l'heure relativement aux lycées. Ce sont les humanités s'unissant à la vie de caserne qui nous valent cette prodigieuse pullulation de chasseurs. Mais tout n'est pas fini avec les 8,000 permis délivrés par la préfecture. Où tout ce monde-là chassera-t-il? Prenez la carte des environs de Paris, vous n'y trouverez jamais que la plaine des Vertus. Partout ailleurs le même écriteau arrête le passant; «Chasse réservée.» Que me mettront-ils donc en joue, ces 8,000 fusils? Il n'existe à travers nos campagnes qu'un gibier platonique. Pour sûr, la statistique compterait plus de chasseurs que de lièvres.

--Nous chassons nos chiens, et nos chiens nous chassent.

C'était un mot d'Alexandre Decamps, qui le disait sans malice, tout homme d'esprit qu'il était. Au fond, cette boutade d'artiste servait d'enveloppe à une vérité dont la constatation est à la portée de tout le monde. S'il n'existe plus de gibier à poil sur les marges de la capitale, il ne s'y trouve pas beaucoup plus de gibier à plume. Supposez de rares perdrix, conjecturez quelques familles de cailles; ce sera tout. Je ne puis compter les bécassines, puisqu'elles sont absentes, ni les canards sauvages, palmipèdes que la grande banlieue ne connaît que de réputation. Qu'est-ce qu'un si mince objectif pour 8,000 permis? En Afrique, dans la province de Constantine, les Arabes, fureteurs de solitudes, indiquent cinq ou six lions au plus, derniers survivants d'une vieille race, et cela suffît à enflammer le zèle des successeurs de Jules Gérard. Chez nous, vous allez le voir, on en arrivera sous peu à signaler la présence d'un pigeon ramier ou celle d'une bartavelle. «On assure avoir aperçu trois grives du côté de Ville-d'Avray,» dira un télégramme. Il n'en faudra pas plus pour déterminer une soudaine prise d'armes. Les 8,000 fusils seront vite sur pied. Trois grives! Comprenez-vous cette chance: le canton de Ville-d'Avray qui renferme un trio de grives, quand il n'y a plus une alouette autour de Paris! Arme au bras! La suite de Charlemagne ne mettait pas plus de ferveur à courre l'élan ou bien à abattre l'auroch.

Cependant nous sommes dans le pays par excellence des contrastes. Le gibier que nous n'avons pas vivant ne nous fera point défaut pour cela, il nous arrive d'heure en heure à pleins wagons. Le voilà, depuis le sanglier jusqu'à l'ortolan, depuis la poule d'eau monastique jusqu'au chevreuil, morceau de millionnaire. Voulez-vous des bec-figues? En voilà des bourriches. La devanture du marchand de comestibles prend des airs de musée ou de reposoir. A dater du 1er septembre, la perdrix rouge est devenue quelque chose comme une monnaie courante. Le faisan ferait tout au plus l'effet d'une pièce d'or. Un coq de bruyère, un faisan, un perdreau, on vous en donnera plus que saint Jean-Baptiste n'avait de sauterelles dans le désert. L'Afrique, l'Espagne, la Petite-Russie, les provinces danubiennes nous servent de garde-manger. Nous pouvons nous amuser des 8,000 fusils qui poursuivent une belette autour de nos murs.

Septembre est d'ailleurs un mois vénérable aux yeux de la gastrosophie; c'est l'avril des gourmands. Au gibier vient se joindre le poisson frais des côtes de la Normandie, la sole, le turbot, la barbue, la sardine non confite, le homard, le saumon, plus cette perle des perles, l'huître de Cancale, qui reparaît pour tous les mois dans le nom desquels entrera l'_r_. Il est des cénacles où l'on fête religieusement le retour de l'huître, et rien ne se conçoit mieux. A tous ces trésors il manque une merveille, la truffe du Périgord, et celle-là aussi frappe à nos portes. Gibier, poisson, huître, truffe, le tout entouré des fruits si savoureux que l'Occident a empruntés au vieil Orient, la prune d'Arménie, la pèche de Médie et le raisin doré du Liban, et il ne manque plus rien pour que la table ait toute sa puissance.

--Comment peut-on se laisser prendre aux chimères de la politique quand on a tout cela? s'écriait le prince de Kaunitz.

De la table à l'amour, d'une bourriche d'huîtres à la poésie, la transition, ce me semble, n'est pas si brusque qu'elle ne puisse être risquée sans plus de cérémonie; suivez-moi donc, et vous allez voir s'il y a moyen de tenir à ce qui se passe ou à ce qui se dit dans le monde. Tout récemment une jeune femme des plus louables, nièce d'un des plus beaux génies des temps modernes, animée d'un sentiment pieux pour la mémoire de son oncle illustre, a fait paraître deux volumes de ses oeuvres posthumes. C'étaient, en grande partie, des _juvénilia_, prose et vers. Mais, jeune ou vieux, Lamartine est toujours le merveilleux rapsode aux livres duquel se sont pendues deux générations.

Il se trouve là-dedans une page magnifique sur Pétrarque.

«Pétrarque se mourait d'amour», dit-il; et il continue sur ce ton.

J'aime beaucoup Lamartine, et je l'ai prouvé cent fois; mais je n'aime pas l'erreur, notamment quand elle est pommée. En parlant de cette sorte de celui qui a chanté la fontaine de Vaucluse, l'auteur du _Lac_ a consulté plus les dessus de pendules que la vérité. En effet, mille objets d'art en bronze nous montrent Pétrarque sous la figure d'un bel Ausonien, mélancolique et tendre, cherchant des yeux la belle Laure de Noves, qu'il a tant célébrée dans ses stances.

Il faut bien dire qu'il en était de ce faiseur d'élégies comme de tous ses pareils les faiseurs de chansons: il lui fallait le nom d'une femme à mêler à ses rimes. Un jour, pendant une ambassade de Rome à Avignon, il a aperçu Laure, grande, belle, blonde, très-chaste, et il s'est dit:

--La femme que j'ai vue dans mes rêves ressemblait à celle-là. Je vais célébrer la beauté de Laure! Dans mille ans d'ici, on dira encore: «Voyez donc les beaux vers que cet Italien a faits sur cette belle Provençale! Ils s'aimaient d'un grand et généreux amour, allez!» Et ils entrelaceront dans leurs souvenirs les noms de Laure et de Pétrarque.

Il a eu raison déjà pendant près de six cents ans. Mais c'est fini. La justice de l'histoire est boiteuse. Elle marche lentement, pourtant elle finit par arriver à son but. On sait aujourd'hui que toute cette grande tendresse du faiseur de _Canzone_ n'était qu'une frime; Laure n'a pas aimé Pétrarque, et, de son côté, Pétrarque n'a pas beaucoup raffolé de Laure. En véritable artiste qu'il était, il n'aimait que les stances qu'il composait sur elle.

En premier lieu, il avait quarante ans lorsqu'il aperçut cette belle pour la première fois. L'âge, dira-t-on, ne fait rien à l'affaire. Il faisait partie d'une ambassade des Romains dépossédés du Saint-Siège, à Clément VI, pape français, résidant à Avignon. Il ne songeait point à s'exiler aux bords des ondes sauvages de la fontaine de Vaucluse par un de ces entraînements de passion qui mènent aux Thébaïdes. Ce qu'il venait rêver dans la solitude, parmi ces rochers fameux, c'étaient les vanités d'une position politique élevée. Pétrarque, couronné du laurier vert et or des poètes officiels, avait eu son triomphe au Capitole, à la vue de Rome entière. Il croyait que ce grand succès devait le mener à tout. Il avait été le favori du grand pape Jean XXII, qui s'obstinait à résider à Avignon, et Pétrarque, couronné à Rome, voulait que la cour du pape se tînt à Rome. De là, des épigrammes, des satires, des pamphlets. Ce tendre Pétrarque, terrible dans sa haine, donnait au Souverain-Pontife les noms de Nemrod, de Sémiramis, de Cerbère, de Pasiphaé, de Minotaure, de Denys le Tyran, d'Alcibiade; et le pape l'avait fait archidiacre et chanoine de Parme.--Un poète amoureux et chanoine, vous attendiez-vous à celle-là!

Quant à Laure, elle était belle sans doute, mais elle était mariée au seigneur Hugues de Sade et elle avait onze enfants, tous vivants. Voyez-vous cette poétique mère de famille,--du reste irréprochable,--dans son ménage, célébrée par un poète au moment où elle faisait onze tartines à sa progéniture?

Un jour, elle devint veuve. Le pape Benoit, touché des plaintes de Pétrarque, lui dit:

--Si vous l'aimez si éperdument, je vous donnerai des dispenses pour l'épouser.

Pétrarque refusa.

--Si une fois j'étais le mari de Laure, dit-il, tout ce que je chanterais sur elle ne serait plus de saison.

Et, en effet, il a fait sur la belle veuve de touchantes élégies. Bien mieux, Laure morte, Pétrarque, archidiacre et chanoine, se consola en se mariant à Françoise de Bassano, qui lui donna des enfants, entre autres un fils qu'il a chanté! Ingrat et mobile Pétrarque, qui passe pour si fidèle, pour si pur!--Mais essayez donc de déraciner ces préjugés, semés et plantés par je ne sais qui, et l'on haussera les épaules. D'ailleurs, une rectification à cet égard nuirait, beaucoup aux marchands d'estampes et au commerce des dessus de pendules. Au nom de l'industrie et de la bêtise humaine, laissez Pétrarque sur son trône d'amour. Néanmoins, j'ai voulu vous faire voir que cela n'était pas plus vrai qu'autre chose.

Qu'il est donc cent fois vrai, du reste, que l'histoire recommence sans cesse! Sans chercher à mettre le pied dans le domaine de la politique courante, à bon droit exclue de ce Courrier, je veux pourtant faire un rapprochement entre ce qui se passait en 1818 et ce qui se passe aujourd'hui. Dans les premières années de la Restauration, il était de mode de se faire la guerre à l'aide de symboles. Tantôt on se servait des fleurs; aujourd'hui aussi on emploie le lis, la violette et l'oeillet rouge. Tantôt on exhibait des oiseaux; de nos jours on dessine partout l'aigle, le coq gaulois et la poule au pot. Autre point de ressemblance. Le Paris d'il y a cinquante-cinq ans était, comme celui d'à-présent, inondé de petites feuille littéraires ou soi-disant telles. En dépit de la censure des Bourbons, quatre ou cinq étaient notoirement bonapartistes.