L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873

Part 4

Chapter 43,341 wordsPublic domain

Si l'habit ne fait pas le moine, du moins il fait le militaire, car dans cette tenue, Gâtinais se sent pris d'une ardeur qui n'admet pas d'obstacle. Il saisit au passage et d'un mot les filles de magasin, il s'attaque aux femmes du meilleur monde, à Mme Vernon entre autres, qu'il prend pour une cocotte; il est prodigue de soupers fins, il se ruine en bijoux; il a des élégances de province, mais des élégances irrésistibles; il ne manque donc rien à ce personnage, ni l'impertinence, ni l'audace. Si pourtant, il lui faut l'étiquette du sac, il lui faut un nom, et sur le conseil d'un ami, il prend celui d'un officier mort en Afrique, _le commandant Frochard,_ et Gâtinais en prenant ce nom sonore accepte l'héritage du commandant sous bénéfice d'inventaire. Heur et malheur, advienne que pourra.

Or, il advient que Gâtinais, qui ne se rappelle pas assez _le Monsieur qui suit les femmes_, la comédie du Palais-Royal, s'introduit chez Mme de Vernon, et après quelques propositions malencontreuses, va être flanqué à la porte avec les honneurs dus à sa grossièreté, lorsqu'il lui vient en idée de se récrier et de dire: Mais, madame, pardon, je ne suis pas le premier venu, je suis le commandant Frochard. A ces deux mots magiques, la dame tend la main au commandant et lui fait ses excuses. Le commandant Frochard! qu'il soit le bienvenu, ce sauveur du capitaine Pourailles, le frère de Mme de Vernon.

Et voici le capitaine arrivant sur ces entrefaites et se précipitant dans les bras du commandant. Que le capitaine n'ait jamais vu le commandant Frochard, qui l'a tiré des mains des Arabes, cela vous paraît bien violent, n'est-ce pas. Mais je ne défend pas la pièce, je ne fais que la raconter. Toujours est-il que dans sa reconnaissance pour le commandant qu'il avait cru mort, le capitaine Pourailles lui donne sa soeur en mariage. C'est là encore un point difficile à défendre pour l'avocat de cette comédie.

Et quel drôle de beau-frère que ce commandant Frochard! Il a pour nièces des couturières qui le suivent dans le monde. Il a un passé désolant, ce Frochard, un passé à faire frémir Mme Bellange, mariée en secondes noces à un terrible Espagnol, qui sait tout et qui n'est pas fâché d'avoir enfin sous la main le commandant si longtemps et si inutilement cherché. Le drame est commencé, et il en cuit à Gâtinais d'être si légèrement entré dans la peau du Frochard. Il paye les dettes de la vie du commandant, et, ô supplice, il lui faut demander à titre d'ami la main même de sa fiancée, Mlle Dorlotin, pour le capitaine Pourailles. Le coeur de l'avoué bat toujours sous l'habit du commandant, si bien que dans ces intermittences d'espoirs et de terreurs, dans ces tempêtes et dans ces ahurissements, Gâtinais tombe sur une chaise et se trouve mal; on défait sa cravate et son gilet, et Mme Dorlotin reconnaît sur les épaules du commandant Frochard les bretelles qu'elle a brodées à son fiancé Gâtinais. Tout s'explique; Gâtinais proclame la simple vérité, qui remet chacun dans son rôle, qui donne pour femme Mlle Dorlotin au capitaine et qui renvoie l'avoué à sa province.

La pièce mène grand bruit sans beaucoup de gaieté; elle s'engage difficilement, lourdement. Elle demande au public des crédits difficiles à accorder; elle serre ses effets au second acte, où elle devient fort brillante et fort amusante, pour s'éteindre au troisième acte dans des scènes un peu usées. Grenier l'a jouée rondement, et Christian lui a donné prestement la réplique. Mlle Gabrielle Gauthier et Mme Aline Duval ont été des plus applaudies dans deux rôles qui mettent en relief leurs qualités de comédiennes.

_Toto chez Tata,_ comédie en un acte de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy.

M. Scribe a mis à la mode la comédie à trois personnages; sont venues après les pièces à deux rôles: puis l'acte avec un seul comédien menant une action; enfin nous voici au monologue mimant un récit. Tout cela simplifie tellement le théâtre qu'il n'y a plus rien du tout. Au train dont marchent deux hommes d'esprit, acceptés justement par le public, MM. Meilhac et Halévy, nous entendrons bientôt un acteur ou une actrice nous lire, en costume, une page de journal ou une nouvelle de la _Vie parisienne,_ et tout sera dit. «La comédie que nous avons eu l'honneur de représenter...», est venu nous dire M. Baron après la représentation de _Toto chez Tata_. M. Baron aurait dû s'exprimer ainsi: «L'article que Mme Chaumont vient de jouer devant vous est de MM. Meilhac et Halévy»: car en vérité ce n'est là qu'un chapitre pris dans quelque livre inédit de l'auteur de _M. et Mme Cardinal._ Qu'il soit charmant, qu'il soit rempli d'esprit et tout vivant de cette vie du monde parisien, de cette actualité qui fait le succès de nos deux jeunes auteurs, je n'en disconviens pas. C'est un roman d'un quart d'heure. Toto, Tata, Chérubin et la comtesse, tout cela est vivement, finement esquissé, tout cela est mis en mouvement, surtout dans les sous-entendus, mais encore une fois ce n'est là ni une comédie, ni une pièce, c'est une nouvelle racontée. Mlle Chaumont la joue en habit de collégien; n'était le respect que je dois à Mme Chaumont, j'aime autant lire l'article. Il me semble même que seule avec le livre, mon imagination donnerait au petit personnage des auteurs plus de comique et plus de franchise. Cette critique ne nuira en rien au très-grand succès de _Toto chez Tata_, que Mme Chaumont détaille avec beaucoup de finesse, car Mme Chaumont est une comédienne de talent; mais, comme ce marquis de Molière, elle veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage.

M. Savigny.

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Histoire de la zoologie depuis les temps les plus reculés jusqu'à vos jours,_ par M. Ferdinand Hoefer (Hachette, éditeur).--L'auteur a divisé son ouvrage en trois livres, subdivisés chacun en un certain nombre de chapitres. Le premier traite de la zoologie dans l'antiquité, où au-dessus de tous les auteurs qui se sont occupes d'histoire naturelle, mêlant à quelques notions vraies des fables sans nombre, brille Aristote, ce créateur de l'anatomie comparée qui n'a eu en ces temps éloignés ni maîtres ni successeurs. Le livre II est consacré au moyen âge, période durant laquelle il a été ajouté fort peu de chose au fonds commun de la science, transmis par les Grecs et les Romains. Le nom le plus marquant de cette époque est celui d'Albert le Grand, évêque de Ratisbonne, qui a mérité le litre de Buffon du XIIIe siècle pour son _Traité des animaux._ A cette partie de l'ouvrage de M. Hoefer se rattache un très-curieux chapitre intitulé _les Bestiaires_, Volucraires et Lapidaires, qui étaient des traités sur les Quadrupèdes, les Oiseaux et les Pierres, en harmonie avec les croyances de l'époque, et dans lesquels on voit comment on se plaisait alors à faire servir la zoologie d'auxiliaire à la théologie. Le livre III, ou l'histoire de la zoologie dans les temps modernes, commence à la découverte de l'Amérique, peuplée de tant d'animaux qui lui sont propres, et qui pour la plupart, sont si différents de ceux de l'ancien monde. On sait qu'originairement l'Amérique ne possédait aucun de nos animaux domestiques qui, tous, y ont été transportés par nous et qui depuis s'y sont si parfaitement acclimatés. M. Hoefer traite longuement de cette découverte du Nouveau-Monde et de la grande influence qu'elle a eue sur les progrès de la zoologie. Puis, après avoir rapidement énuméré les explorateurs des diverses contrées de l'ancien monde, il passe en revue la série des zoologistes observateurs et descripteurs au seizième, puis au dix-septième siècle, époque à laquelle deux événements importants s'accomplirent: la fondation des académies ou sociétés savantes et l'invention du microscope. L'ouvrage se termine par un chapitre considérable et du plus haut intérêt, consacré aux fondateurs de la zoologie moderne: Linné, Buffon, Charles Bonnet, Lamarck et Cuvier, le législateur de la zoologie en France.

Livre à lire et à relire. C'est, en effet, à notre avis, l'exposé le plus clair, le plus éloquent en sa mâle simplicité et le plus substantiel qui ait été fait de la marche à travers les siècles de la science zoologique. Après l'avoir lu, on est au courant de toutes les questions qu'elle a soulevées, soit qu'on l'étudie au point de vue de la distribution systématique des espèces et de leur description méthodique, soit qu'on le fasse au point de vue plus élevé de l'anatomie et de la physiologie comparées, du rôle des animaux dans l'ensemble de la création, de la transformation des espèces et de l'unité de composition.

L. C.

REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALL

HISTOIRE DE LA COLONNE

Troisième article (1)

IV. LA COLONNE (suite).

Voici, suivant notre promesse, quelques détails de description technique:

--Dimensions principales, relevées au jour de l'inauguration:

Perron hauteur. 0m4872 Piédestal 5m6215 Largeur dans le nu du dé 5m522 Base et tore 1m8407 Fût 26m7992 Diamètre moyen 3m708. Chapiteau 1m3535 Stylobate ou lanterne 3m8980 Figure avec la plinthe 3m5732 Élévation totale 43m5733

[Note 1: Voy. les numéros des 17 et 24 courant.]

--Le noyau du monument est construit en pierres de taille très-dures et soigneusement appareillées. Un escalier à vis, composé de cent soixante-dix-sept marches, prises dans l'épaisseur même des assises, conduit, de la base du piédestal, au tailloir du chapiteau, qu'entoure une balustrade de quatre-vingt-seize barreaux.

L'escalier reçoit le jour par des baies latérales imperceptibles de l'extérieur.

--L'ensemble de la maçonnerie est revêtu par trois cent-soixante-dix-huit pièces de bronze, toutes mobiles entre elles et soutenues par environ trois mille quatre cents tenons, tasseaux et boulons libres.

--On évalue à seize cents le nombre des figures qui s'agitent, immobiles, à la surface des bronzes.

Nous renvoyons le lecteur, curieux d'étudier à fond la composition des bas-reliefs, aux planches de M. Ambroise Tardieu.

Les soixante-seize légendes explicatives qui accompagnent ces tableaux tournants ont été rédigées en collaboration par Napoléon, le baron Denon et Berthier... Berthier qui, major général de Lafayette dix ans auparavant, devait, dix ans plus tard, passer capitaine des gardes de Louis XVIII--après être devenu successivement, dans l'intervalle, ministre de la guerre, maréchal de l'Empire, grand veneur, vice-connétable, chef de la première cohorte de la légion d'honneur, prince de Wagram, de Neuchâtel, de Valençay, et neveu par alliance du roi de Bavière!

--Quant au poids total du bronze employé pour la colonne, les uns--avec M. A. Tardieu--l'estiment à 176 222 kilog.; les autres--avec Dulaure--à 881 000 kilog. L'écart est assez important pour que cela vaille la peine d'être vérifié. Essayons:

Nous savons que le nombre des canons versés dans «_la cuve où bouillonnait encore le monument promis_» s'élève à douze cents.--Mais quel est le poids d'un canon? Cela dépend, puisqu'il est proportionne! à celui de son projectile. Ajoutons que la proportion n'est pas fixe. Elle varie suivant le calibre.

En opérant sur un assortiment de toutes les pièces en usage, on obtient cette formule moyenne: le poids d'une pièce est égal à deux cent vingt et une fois environ celui de son projectile;--en opérant sur la série complète des projectiles de tous calibres, on trouve que le poids moyen d'un boulet est de 10k49.

Si donc on supposait que tous les spécimens de pièces eussent été représentés, en nombre égal, dans l'artillerie absorbée par la colonne, on arriverait au poids total de 2,781 948 kil. pour les douze cents canons--soit 2,318k29 par pièce.

Mais rien n'indique qu'il en fut ainsi. Il semble même plus rationnel d'admettre que la majeure partie des canons autrichiens et russes (2) ramenés d'Ulm et des arsenaux de Vienne, était composée de pièces dites _de campagne_: calibres quatre, huit et douze.--Or, celles-ci ne pèsent en moyenne que cent cinquante fois le poids de leur projectile, et ce poids moyen n'est, lui-même, que de 4k02.

[Note 2: Et non prussiens, comme une faute typographique le faisait dire naguère à l'un de nos collaborateurs.]

Multiplions et nous obtenons comme poids unitaire: 603 kilog.; soit pour les douze cents pièces: 723,600k.

Il suffit donc de passer en compte, parmi les pièces conquises, quelques calibres supérieurs qui relèvent nos moyennes, pour accepter comme très-suffisamment justifié le poids total de Dulaure:--881,000 kil., soit, comme poids unitaire: 734 kil.

Mais que penser de l'autre estimation, si fréquemment reproduite, et d'après laquelle le poids d'un canon ressortirait à 146 kil. seulement,--alors qu'en réalité la moindre pièce pèse plus du double!

* * *

Revenons à la colonne en signalant ce curieux détail généralement ignoré:

Dans une des assises, il a été placé une boîte de plomb où se trouvent, incrustées, une série de dix-huit médailles d'argent, composées toutes, sauf une, par le baron Denon.

Seize de ces médailles--destinées à témoigner, dans la suite des siècles, de l'origine du monument--représentent les principaux épisodes de la campagne de 1805. Elles sont comme le sommaire de l'épopée écrite par Bergeret.

Les deux autres reproduisent l'élévation géométrale, l'une de l'arc de triomphe du Carrousel, et l'autre de la colonne.

* * *

La colonne comporte deux inscriptions dédicatoires. La première est gravée sur le tailloir du chapiteau. En voici le texte:

MONUMENT ÉLEVÉ A LA GLOIRE DE LA GRANDE ARMÉE par NAPOLÉON LE GRAND COMMENCÉ LE XXV AOUT MDCCCVI, TERMINÉ LE XV AOUT MDCCCX SOUS LA DIRECTION DE D. V. DENON MM. J. B. LEPÈRE et L. GONDOIN, architectes.

Bien à dire, puisqu'il est convenu que M. Gondoin doit partager avec M. Lepère la gloire de ce travail... Il paraît que «l'honneur de l'avoir entrepris» sans succès... ne lui suffisait pas! Néanmoins il faut encore lui savoir gré d'avoir laissé nommer son collègue avant lui. C'est un aveu:

La seconde inscription se trouve dans le cartouche que soutiennent, au-dessus de la porte de l'escalier, les deux Renommées de Mazois. Elle est ainsi conçue:

NEAPOLIO-IMP-AVG MONVMENTVM-BELLI-GERMANICI ANNO-M D CCCV TRIMESTRI-SPATIO-DVCTV-SVO-PROFLIGATI EX-ÆRE-CAPTO GLORIE-EXERCITVS-MAXIMI-DICAVIT (3)

[Note 3: Traduction littérale:--_Par Napoléon, empereur Auguste--en souvenir de la guerre allemande--de 1805--terminée en trois mois sous sa conduite--ce monument fait de l'airain conquis--à la gloire de la très-grande année a été dédié._]

Le latin qu'en vient de lire est dû aux patientes méditations d'un des plus célèbres archéologues connus: Ennio-Quirino Visconti, professeur d'archéologie, conservateur du Musée des antiques et des tableaux du Louvre, membre de l'Institut, etc. Il semble bien, avec de pareilles garanties, qu'on doive n'y rien trouver à reprendre. Eh bien, au contraire! Un autre antiquaire, plus obscur et moins titré, M. Belloc, a pris à tache de démontrer que l'inscription est criblée de fautes. Et, dans une plaquette, publiée à Bourg en 1833, il corrige, en maître sûr de lui, ce mauvais «devoir» d'un élève réputé excellent.

Nous regrettons vivement de ne pouvoir introduire ici--ce n'est pas le lieu--tous les détails de cette piquante critique. Non pas que nous la tenions pour indiscutable en toutes ses corrections. Mais il en est un si bon nombre dont la justesse nous paraît de toute évidence! Contentons-nous d'en résumer quelques-unes à la hâte et à titre d'échantillons:

Imperator--signifie, quand il suit le nom propre--_chef d'armée_, et non pas--comme quand il le précède--_Empereur_. C'est évidemment ce dernier titre qu'on entendait, dans l'espèce, donner à Napoléon. Donc...

Monumentum: en style lapidaire, ce vocable s'affecte exclusivement aux _monuments... funèbres._

Ex ære capto:--_ære_ n'a jamais été employé sur les monuments que dans son acception monétaire: ære collato; ære collatitio; ære publico: voilà les termes qui se rencontrent très-fréquemment dans l'épigraphie antique; traduction rigoureuse: Par souscription publique...

M. Visconti insinue donc--bien malgré lui--que la colonne a été construite au moyen... _d'arqent volé!!!_

Exercitus maximi--signifie, en bonne latinité, _de l'armée très-grande... en nombre_.--A quoi bon cette expression douteuse, qui dit très-mal ce qu'on a voulu dire, quand on avait, sous la plume, un bout de phrase de Tacite qui le dit si bien:--_Exercitui cui magna nomen inditum...?_ etc., etc., etc.

On nous accordera bien que ce ne sont pas là des chicanes dénuées de tout sens commun, si amusantes soient-elles.

V.--LA STATUE DE CHAUDET.

Et d'abord, pourquoi sur cette colonne la statue de Napoléon Ier, alors que, dans le principe, c'est la statue de Charlemagne qui devait la surmonter?

L'empereur, en effet, parut avoir, pendant longtemps, une vive répugnance à se laisser, de son vivant, tailler en marbre ou couler en bronze.

--Un fait à l'appui de cette assertion:

On sait que l'arc de triomphe du Carrousel a été fondé presque simultanément avec la colonne.

--De prime abord, on avait décidé qu'il serait couronné par le fameux quadrige de Corinthe (4), amené d'Italie par Napoléon. Le statuaire Lemot s'était même chargé d'atteler ces fringants coursiers à un char suffisamment antique. L'équipage ainsi constitué il fallait un automédon. Où le prendre? On songea à l'Empereur: son image ferait si bien en cette place!--Ce projet lui lut donc soumis. Mais aux premiers mots, voici--d'après MM. Perrier et Fontane, les architectes du monument--quelle fut sa réponse textuelle:

«Que l'image de ma personne fasse partie d'un bas-relief ou d'un tableau représentant une action dans laquelle j'ai figuré, cela est juste. Mais que je prenne ou que je me fasse donner les honneurs de l'apothéose, rien n'est plus inconvenant; je veux que ma statue, si elle est y placée, soit enlevée, et que le char, si l'on n'a rien de mieux à y mettre, reste vide.»

[Note 4: Ces chevaux passent pour avoir décoré, à Corinthe, le temple du Soleil.--Ils auraient été transportés, de Corinthe à Rome, par Néron; de Rome à Venise par le doge Dandollo; de Venise à Paris par Napoléon.]

Or, cela se passait dans le courant de 1806.--Il faut que la courtisanerie ait ultérieurement trouvé dans Iéna, Eylau, Friedland et l'achèvement des Codes, des arguments bien puissants pour vaincre en quelques mois des scrupules aussi nettement accentués!

Toujours est-il que Chaudet--grand prix de Rome de 1784 nommé membre de l'institut en 1805--reçut, un beau jour, la commande d'une statue de l'Empereur destinée à la colonne de la place Vendôme.

Il paraît que le programme de l'oeuvre ne fut pas arrêté sans discussion. Napoléon et son fidèle baron tenaient pour le grand costume de l'empire. Le sculpteur, élève de David--naturellement--ne voulait pas entendre parler de ce travestissement. Sa réputation imposait son ciseau.

Il en profita pour parler haut et ferme, et, finalement, fit, du costume romain, la condition _sine qua non_ de son concours. Ce qui prouve plus en faveur de son caractère que de son goût. Voici, du reste, par quelles piètres raisons il défendait sa manière de voir (5):

«Il faut toujours se rendre compte de ce qu'on veut faire. La colonne de la Grande Armée est une imitation de la colonne Trajane. Cette imitation ne doit pas rester incomplète. Elle le serait si la statue qui doit la couronner n'était vêtue comme celle de Trajan, etc., etc.»

[Note 5: Courrier français, 28 juillet 1833.]

Fort bien! mais, terrible logicien que vous êtes, pourquoi n'avoir pas fait prévaloir plus tôt cette mirifique opinion? Précisément M. Denon avait remis à Bergeret, pour le guider dans son travail, des dessins exécutés, d'après les bas-reliefs de la colonne Trajane, par Jules Romain et le Mutiau. Croyez-vous qu'au lieu d'attacher à sa propre invention toute une armée française, et, partant, de ne tirer aucun parti de ces modèles, votre malheureux collègue n'eut pas préféré cent fois copier des _vélites_, des _hastaires_ et des _princes_ (6)?--Alors seulement le plagiat eût été complet, c'est-à-dire tel que vous le désiriez. Alors seulement on eût pu concevoir l'espérance d'entendre un jour au pied de la colonne des dialogues dans ce goût-ci:

[Note 6: Pour conserver les désignations, mieux connues, en usage avant Marius.]

--Ce monument doit avoir été bâti par les Romains.

--Qui vous fait croire...?

--Dame! rien que cette poignée de _triaires_, là, dans le coin, à gauche...

--Des _triaires_, ça! C'est la vieille garde!

Jules Dementhe.

(_A suivre._)

BIGARRURES ANECDOTIQUES

L'esprit de parti

(Suite)

--On parle de faire encore des économies; gare à une augmentation d'impôts!

--Les sergents de ville sont convertis en ordre de chevaliers du guet--à pens.

--Il y a mouches qui _piquent_ et mouches qui _rapportent._ Depuis que _Figaro_ s'est jeté à corps perdu dans celles qui _rapportent_ il n'entend plus rien à celles qui _piquent._

--_Figaro_ n'est pas blanc, il est pâle; il a changé de _couleurs..._ non, il a changé de livrée; il montre le poing..., non, il tend la main; il tient un _bâton..._ non, c'est une croix; il dit qu'il a du bois vert... non, c'est un fagot; il se donne au diable... non, il se _vend_ au poids; il _s'affiche..._ non, il _s'en fiche._

--On va donner des bals pour les pauvres. La moitié de la France y est invitée.