L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873
Part 3
Nous sommes à l'extrémité septentrionale de «l'île verte», «l'île sour», selon la grande race des Pangloss anglais. Cela se voit de plus d'une manière: les odeurs marines sont fortes et âcres; il fait abominablement froid. Nous sentons que ce n'est plus le ruisseau de la Manche qui forme une ligne blanche à l'horizon, mais le franc atlantique que nous considérons avec des respects vagues, comme des marins d'eau douce. Un commis-voyageur de Sheffield nous prie de remarquer le changement de décors avec une expression de contentement béat. Il s'est presque disloqué les épaules à force de les hausser, il s'est épuisé en diatribes contre l'Irlande, depuis Dublin jusqu'à Belfast. Il comprenait l'«absentecion» et l'excusait; il comprenait les histoires de meurtres, de pillages, de rapines racontées au sujet de Meagh et de Drogheda par les journaux tory de Londres. Quand on vit dans un marais tout est possible. L'homme qui en est au système du siècle dernier pour ses drainages, l'homme qui laisse ses terres vaseuses pourrir et suer le poison autour de lui sans faire un effort pour les défricher doit évidemment boire trop et faire feu sur son propriétaire à un moment donné. Le monsieur de Sheffield expliquait ainsi le fenianisme, le Home Rule, le papisme, le whisky et les émeutes. C'était un raisonnement assez naïf, comme on voit, mais qui semblait s'appuyer sur une base plus solide que celle d'un simple antagonisme de race, la prévention instinctive de Saxon à Celte. Ces plaines d'Antrim, grasses, riantes, bordées de haies géométriquement droites, plantées au compas comme celles de Kent, ces villas bourgeoises, ces petites chaumières proprettes, toute cette richesse stable, un peu froide du nord fait un contraste singulier avec les immenses marécages, les petits enclos boueux, mal entretenus, où poussent quelques plantes de pommes de terre maigres et rachitiques, les cabines construites en terre glaise et couvertes de mousse, enfin toute la physionomie désolée et sauvage des comtés que nous venons de traverser--Meagh et Drogheda. Or, nous étions tout à l'heure en pays ennemi: Meagh est catholique, celtique, feniane, et Antrim est au contraire un des comtés les «mieux pensants». Il est situé du côté protestant, du bon côté, dit-on à la cour du vice-roi, de cette grande ligne de démarcation qu'on appelait _the english pale/i>, la barrière anglaise, le rempart qui séparait les tribus soumises de relies qui parlaient encore de Sassenach et de Cromwell et rêvaient l'avènement d'un O'Neil légendaire et vengeur tenant en main le drapeau vert et or. On fait encore de ces rêves-là dans les contrées que nous venons de parcourir. A Antrim on ne fait que de la toile,--'est bien plus profitable. Puis cela attire les voyageurs, les touristes. Passer la belle saison au nord de l'Irlande, à Carlingford ou à Rosstrevor est chose praticable et, somme toute, suffisamment respectable. On est là devant l'Atlantique comme sur la plage de Brighton, ce qui est un avantage énorme pour un Anglais qui voyage. Il y a des _batting machines_, des marchands de coquilles et d'écrevisses, des appartements meublés, des dandies de Pall Mall, des musiciens ambulants, des capitaines en retraite et des veuves en quête de consolateurs. Bref, c'est toute la population d'une ville de bains de mer, c'est Ramsgale, c'est Boulogne. Et avec cela des Anglais partout. Ce coin de l'Irlande a été colonisé par les Anglais et les Ecossais entre les règnes d'Élisabeth et de Guillaume III. Et vraiment cela paraît, de nos jours, en plus d'une façon. L'agriculture est plus avancée; les habitants que nous rencontrons aux stations de Larm et Glenarm ont à peu près la quantité voulue de vêtements et des chapeaux qui n'offensent en rien les traditions du monde civilisé, et en Irlande ce sont là des symptômes d'une grande prospérité. Mais la domination cléricale est tout aussi absolue dans ces pays protestants du nord que dans l'ouest et le sud-ouest où les prêtres catholiques l'exercent. Au moins dans ces provinces «sauvages», comme disent les fidèles de la maison de Hanovre en parlant des contrées ultramontaines, on peut à la rigueur se faire servir un verre de bière le dimanche. Tout vêtus de haillons, tout maigres et minables qu'ils sont, les paysans dansent le septième jour, rient, chantent, se battent un peu et, il faut le dire, boivent abominablement. Ici rien de tout cela. La réaction contre les tendances religieuses de la majorité fait d'Antrim, et de toute la province d'Ulster une serre chaude de protestantisme où l'orange (la couleur protestante) fleurit comme fleurissent les citronniers dans les ballades allemandes. On vous demande dans les hôtels si vous tenez pour le docteur O'Keefe d'un ton naturel, comme si on vous demandait l'heure à laquelle vous voulez dîner. Pendant la durée des offices, toute affaire, toute occupation s'arrête. C'est le palais de la Belle au Bois dormant, avec cette différence, c'est que le prince le plus charmant du monde n'oserait jamais interrompre cette léthargie pieuse.
Il n'y a que les _ciceroni_ qui se moquent de la sainte Église presbytérienne comme de celle du prophète Brigham Young. Ils vendraient des curiosités plus ou moins apocryphes au grand Lama tout aussi bien qu'à Mg Manning. Nous quittons Ballycastle en _jannteing car_ qui doit nous conduire au Giant's Causeway et au château de Dun-luce. Le chemin qui longe la côte est triste, désert et montueux. Les cabines éparses ne sont pas plus confortables que celle de Kerry. Les habitants sortent déguenillés, farouches, noirs, pour nous regarder. Pas un n'a l'air de travailler. Le pays ne cultive apparemment qu'un seul art,--l'art de mendier en conservant une parfaite dignité de maintien, un parfait mépris de ceux qui donnent. Le petit village de Ballintoy a poussé cet art jusqu'au sublime. Les petits Ballintois sortaient en foule, couraient après notre car en criant: «Un sou, mon beau monsieur», d'un ton de prince percevant ses droits lui-même, pour s'amuser. Leurs chiens les aidaient, lançant de formidables aboiements: et les figures maigres et haineuses qu'on voyait aux fenêtres avaient aussi des expressions de férocité canine. Les gens de la côte n'ont décidément pas subi l'influence des colons anglais. Nous passions quelques groupes de chaumières avec leurs meutes de foin, leurs monceaux de tourbe posés ensemble au bas des coteaux. Deux églises dans le lointain, dont une semblait tomber en ruines, quelques maisons campagnardes, nues, sans cadre de feuillage, s'élevant solitaires sur une plaine de gazon bruni, l'interminable série des coteaux devant, l'océan derrière. Nous voyions la côte de temps en temps; Bengor, s'élevant vers l'Est, triste et terrible; l'île Raghery devant nous, avec ses ravins et cavernes qui abritèrent Robert Bruce, chassé de ces côtes écossaises que nous apercevons comme un bleuissement vague à l'horizon. C'est la préparation qu'il faut pour le magnifique spectacle qui nous attend au Giant's Causeway.
Nous avons des visions de mélodrame quand le _car_ s'arrête dans la cour d'une grande maison solitaire, où une foule de bandits armés de triques et de bâtons se précipite sur nous en poussant des «_hurroos!_» rauques et inquiétants. Nous nous rappelons la sanglante légende des White Boys, une bande de guérillas patriotes dont les exploits ont fourni la matière de bien de gros drames de _Drury Lane_ et de l'_Adelphi_. Le commis voyageur de Sheffield fermait ses poings décidé à vendre cher sa vie et ses échantillons. Mais le cocher nous rassura. Les White Boys n'étaient que des guides désireux de nous montrer le Giant's Causeway et le château de Dun-luce. Nous essayons de les éviter en sortant de l'hôtel par une porte de derrière. La ruse est trop simple. Les _ciceroni_ nous attendent là, prennent possession de nos personnes, nous conduisent par une pente très-roide à une petite baie flanquée d'énormes rochers, et nous installent dans des barques qu'ils appellent dérisoirement «bateaux de plaisir». Nous voilà en pleine mer, conduits par quatre rameurs, qui ensemble, d'une voix lugubre et monotone, indiquent ce qu'il faut admirer dans le paysage: «Il y a des centaines de baies; chacune a son nom particulier. Voilà Port Noffer; à côté c'est Port la Gauge. Cette petite caverne descend à une distance de cinq cents pieds sous sol. Plus loin c'est la grande caverne, haute de quarante pieds», et ainsi de suite. Puis on nous montre le Causeway, une série de piliers de basalte, dont quelques-uns ont une hauteur de deux cents pieds, et qui ensemble forment un précipice de six cent-trente pieds. Il y a des groupements étranges, des orgues, des cheminées gigantesques, des salières, des meules de foin, etc. Enfin, nos gardiens nous permettent de contempler la merveille du pays, le château de Dun-luce. C'est une des plus terribles forteresses de Vilking, de baron féodal, de géant fabuleux qui soient en Europe. Mme Anne Radcliffe aurait dû l'habiter; Consuelo s'y serait trouvée chez elle. L'édifice est posé sur une grande tablette de rocher, unie au continent, ou plutôt séparée par un pont naturel d'une étroitesse qui fait frissonner. Le château penche sur la mer, cette mer du Nord, noire, froide, sans sourires et sans chansons. La maçonnerie continue le précipice. Elle est si parfaitement perpendiculaire qu'on ne peut deviner comment ces tours, ces murs larges de quatre mètres, ont été bâtis. Combien de serfs, ouvriers et maçons sont tombés de la masure dans cette mer écumante avant que la dernière meurtrière ne fût achevée! La vue du côté de la terre est assez sombre aujourd'hui, quand les chemins sont bons et les mendiants nombreux, et parfaitement prosaïques. Qu'est-ce que cela a dû être quand pour la première fois les barons de l'Ulster s'établirent dans leur place forte, quand Edouard Bruce se fit roi d'Irlande, et que le clan des O'Neil guerroyait contre l'Anglais et l'Espagnol! On dit que l'Armada fit feu sur le Giant's Causeway, le prenant pour les cheminées de Dun-luce. On se tromperait facilement de la même façon de nos jours. Et on n'y perdrait rien. La grande digue d'Antrim ne doit pas être plus imprenable que le château des Vilking, à Dun-luce.
S. J.
La frégate cuirassée de «Suffren»
Quinze années se sont écoulées depuis le jour où M. Dupuy de Lôme faisait mettre en chantier le premier grand navire cuirassé français, _la Gloire_: à la suite de cet essai, les arsenaux des ports construisaient successivement la _Normandie, l'Invincible, la Couronne,_ etc., formant une magnifique escadre de vaisseaux en fer et bois, destinés à affronter le feu des plus puissantes batteries. Cependant, les succès obtenus dans cette voie ayant été un peu contrebalancés par les admirables progrès que réalisait d'autre part l'artillerie, il fallut songer à créer des bâtiments capables de résister aux projectiles énormes des nouveaux canons. On construisit alors, dans un même type, trois frégates cuirassées de premier rang, _l'Océan, le Marengo, le Suffren_, sur des plans nouveaux, en leur donnant toute la puissance offensive et défensive dont on pouvait disposer.
_Le Suffren_, représenté par notre gravure, est le dernier-né de cette trinité formidable: construit à Cherbourg en trois années à peine, il a été lancé le 26 octobre 1870. Cette frégate, qui mesure environ 87 mètres de long sur 17 de large, est en bois, recouvert, dans les parties les plus exposées, de plaques en fer variant de 15 à 20 centimètres d'épaisseur. Ce qui distingue surtout _le Suffren_ de ses aînés, _la Gloire_ et le _Solférino_, c'est que, au lieu d'avoir comme ceux-ci tous ses canons en batterie couverte, il possède un véritable fort central, garni de plaques de blindage de 0m16, installé vers le milieu de sa longueur, entre le grand mât et le mât de misaine. Aux quatre angles de ce fort sont disposées des tourelles également blindées portant chacune un canon du calibre de 0m24, se chargeant par la culasse, monté sur une plaque mobile autour d'un pivot fixé au centre de la tourelle. On a placé à l'intérieur du fort une batterie couverte, armée de quatre de ces énormes pièces de 0m27, qui lancent des projectiles pesant 216 kilogrammes! Le grand avantage des canons de tourelles sur ceux de batteries est de donner au tir un champ beaucoup plus vaste, en permettant même de tirer dans la direction de l'axe du bâtiment.--Quatre petites bouches à feu en bronze de 0m12, destinées à lancer des boîtes à mitraille, complètent l'armement du navire. Sa puissante machine, d'une force nominale de 950 chevaux, protégée de tous côtés par d'épaisses murailles en tôle et des cloisons étanches, lui permet, avec son éperon de 20,000 kilogrammes, d'agir contre un bâtiment ennemi à la façon d'un gigantesque bélier. Ce colosse de fer et de bois, qu'une poignée d'hommes fait manoeuvrer par la vapeur et la voile, donne, comme on le voit, une haute idée des progrès réalisés en quelques années par les savants ingénieurs de la marine française.
P. de Saint-Michel.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
--Le seigneur aura mal entendu, reprit-il, j'ai dit un million de roubles.
Comprenant à l'impassible physionomie du maître que celui-ci ne céderait pas devant ces séductions, affolé à la pensée de revenir auprès d'Alexandra sans avoir obtenu cet affranchissement tant désiré, et abjurant à la fois son orgueil et ses astucieuses combinaisons, il tomba à genoux et, joignant les mains devant le comte:
--Oh! dit-il d'une voix pleine d'angoisses, ce n'est plus qu'à votre pitié que je veux m'adresser, ce ne sera plus que la loi de charité que j'invoquerai.
--Cette loi divine, l'as-tu toujours observée toi-même? Fouille dans tes souvenirs, Nicolas Makovlof. Il y a un peu plus d'un an, un soir, sur la Tverskaïa, une fille implora ta pitié, et l'implora vainement. C'était un peu plus que la liberté qu'elle demandait à ta charité; c'était une existence qu'elle te conjurait de sauver en remmenant avec toi à Kalouga. Te souviens-tu de l'avoir repoussée?
--Oui, seigneur, répondit le marchand d'une voix déchirante.
--Eh bien? Nicolas Makovlof, toi qui es si avide de bonnes affaires, je veux t'apprendre que jamais la Providence ne t'avait encore réservé une opération aussi lucrative que celle que tu as dédaignée ce soir-là. Il n'a tenu qu'à toi d'avoir pour rien ce que tout ton or ne suffit pas à payer aujourd'hui. La fille qui s'adressait à ta pitié était un homme, cet homme c'était celui qui te parle, et, si tu l'avais exaucé, l'héritier des Laptioukine acquitterait religieusement la dette du proscrit.
Nicolas courbait la tête et poussait de gros soupirs.
--Seigneur, dit-il enfin, Dieu me châtie bien cruellement; mais je ne peux pas me révolter contre le châtiment. J'ai péché, et mon sort je le mérite. Maintenant ce n'est plus un million que je vous propose, c'est tout ce que je possède que je dépose humblement à vos pieds: mes magasins de Moskow, mes comptoirs de Nijni, de Tiflis, d'Odessa, de Riga, de Pétersbourg, et les marchandises qu'ils renferment; mon or, mes créances, ce que doivent mes commettants, tout enfin, sans que je me réserve un kopeck; je vous abandonnerai la maison de la Tverskaïa, tout ce qu'elle contient; j'en sortirai riche d'un bâton et des pauvres habits qui me couvrent, mais en vous bénissant encore, si vous avez permis que j'en sorte délivré de l'entrave héréditaire.
Ces paroles étaient empreintes d'une contrition si sincère, Nicolas avait énuméré chacun des détails de la fortune qu'il sacrifiait avec de si douloureux soupirs que le jeune Laptioukine ne pouvait s'empêcher de sourire.
--Écoute, dit-il après avoir allumé un second cigare, tu peux obtenir tout ce que tu désires et conserver tout cela. Je traite ce soir la plus jolie femme de Moskow. Mon cuisinier a vainement battu la ville et ses faubourgs pour découvrir un dessert digne d'elle; toutes les serres ont été ruinées par les dernières gelées et il est revenu les mains vides; trouve-moi la corbeille de fraises que je désire, Nicolas Makovlof, et par ma parole de noble Russe que je t'engage, tu seras libre.
Nicolas Makovlof, toujours prosterné, se releva d'un bond; son visage pâle s'était injecté de sang, de grosses larmes jaillissaient de ses yeux démesurément ouverts, puis haletant, d'une voix que l'émotion étranglait dans sa gorge, il répéta à plusieurs reprises:
--Des fraises! des fraises! des fraises!
Enfin, sans dire un seul mot à son maître, oubliant même de le saluer, il sortit de l'hôtel en criant encore:
--Des fraises! des fraises! des fraises!
Lorsqu'il fut dehors et qu'il eut dominé suffisamment son trouble pour s'orienter, il se dirigea vers le restaurant de la Troïtza d'un pas si rapide, qu'il ne mit pas plus d'une demi heure à franchir la distance considérable qui l'en séparait; il fouilla d'une main fébrile le caisson de son drowski, y prit un panier de jonc soigneusement recouvert de feuilles de latanier, et l'éleva triomphalement au-dessus de sa tête.
Ce panier contenait les fruits parfumés qui allaient racheter sa liberté, et qu'il avait rapportés à l'intention des Enfants des ténèbres.
Il le plaça sous son bras et toujours courant il revint à la maison du jeune Laptioukine. Le domestique voulut l'arrêter; mais Nicolas connaissait la toute-puissance de certains arguments, et plus que jamais il était disposé à les utiliser. Il jeta une poignée de roubles au valet en lui jurant par tous les saints du calendrier que le maître l'attendait avec impatience, et, sans écouter sa réponse, tandis que celui-ci ramassait les précieux chiffons éparpillés dans la rue, il pénétra à l'intérieur et s'en alla droit au salon dans lequel il avait été reçu dans la matinée.
Le jeune homme ne se trouvait plus dans cette pièce; Nicolas Makovlof, convaincu qu'il ne pouvait tarder à apparaître, se décida à attendre. Bouillonnant d'impatience, pensant comme Mahomet que la montagne tardant trop à venir à lui, c'était à lui à aller à la montagne, il eut bien l'idée de le chercher dans les autres appartements, mais la crainte de courroucer le jeune noble et de modifier les bienveillantes dispositions dans lesquelles il l'avait laissé lui inspira une prudente retenue.
L'attente se prolongeant et le marchand se trouvant fatigué d'une course si longue et si rapide, il se décida à s'asseoir. Soit que la solitude l'enhardit, soit que la perspective d'une émancipation si prochaine l'eut déjà considérablement relevé à ses propres yeux, il ne se contenta plus d'un coin de malle pour siège, il se plaça sans façon dans le fauteuil même de celui qui était encore son maître.
Ce n'étaient pas les apparences confortables de ce meuble qui avaient décidé notre héros à cette prise de possession un peu familière; même depuis son affiliation à la société des Enfants des ténèbres il était resté assez indifférent aux luxueuses recherches de l'Occident; mais d'un coté il connaissait la valeur du temps et n'aimait point à perdre le sien; d'un autre côté il savait, qu'il n'est jamais inutile d'être au courant des secrets de son prochain, et il n'était pas lâche d'utiliser les loisirs que lui créait l'héritier en se livrant à un rapide inventaire des papiers dont le bureau était couvert.
Ayant placé son panier sur ses genoux, il commença cette inspection, la pratiquant d'abord avec une discrétion exemplaire, se contentant de jeter un coup d'oeil sur les plus apparents de ces papiers, mais peu à peu les doigts s'en mêlèrent et commencèrent à fureter dans ce fouillis.
La plupart des manuscrits qu'il découvrait avaient trait à l'histoire des peuples étrangers, à la philosophie, à l'économie sociale et politique, les moins volumineux se rapportaient à des affaires insignifiantes, c'étaient des factures, des réclamations de créanciers, le tout indiquant un singulier mélange d'idées sérieuses, réfléchies et de préoccupations frivoles et mondaines chez leur propriétaire, mais parfaitement indifférent au marchand. Il était donc disposé à refréner une curiosité si blâmable et qui présentait si peu de profits, lorsque, ayant soulevé un poignard au fourreau de malachite, il demeura comme pétrifié.
Sur une feuille de papier de petit format, froissée et pliée en forme de billet, il venait d'apercevoir une écriture bien connue, il venait de lire le nom d'Alexandra Makovlof; c'était en effet l'étrange invitation que la belle Moscovite avait reçue le matin même.
Cette lettre, Nicolas la tournait et la retournait machinalement entre ses doigts tremblants; il l'avait lue, relue plus de dix fois, il ne semblait pas l'avoir comprise, il la lisait encore, espérant toujours y découvrir quelque chose qui démentirait la terrible réalité contenue dans ce seul mot,--j'irai;--et après avoir lu il accusait ses yeux de le tromper, sa raison de l'abuser; Alexandra si pieuse, si vertueuse, si fermement attachée à ses devoirs, passer tout à coup à cette effronterie dans le vice, ce n'était pas possible! Cette brève mais significative réponse au bas de cet infâme billet, que la plume d'une courtisane eût hésité à tracer, ce n'était point la Perle de la Tverskaïa qui l'avait écrite.
Cependant et malgré cette résistance acharnée du pauvre homme, la réalité finit par l'écraser de son évidence. C'était bien la signature de l'adorée Sacha, c'étaient bien les caractères que, tant de fois, il avait pressés sur ses lèvres. Et puis, le jeune comte ne lui avait-il pas déclaré à lui-même qu'il attendait le soir à dîner la femme la plus belle de Moskow? Le doute dans lequel il voulait s'obstiner cédait peu à peu comme aux rayons du soleil se dissipent les vapeurs ténébreuses du matin.
Son premier mouvement fut celui de sa race; saisi d'un de ces accès de fureur dont ces Orientaux du Nord ont le privilège, il lança son précieux panier sur le parquet avec tant de violence que le fragile couvercle de feuilles s'écarta et laissa échapper quelques fraises.
A la vue des fruits parfumés éparpillés sur le tapis et qui lui rappelaient tant de chères espérances, la rage de Nicolas se calma subitement; son coeur s'amollit, la douleur prit le dessus sur la colère, ses larmes jaillirent et il éclata en sanglots.
Puis, ramené aux idées d'ordre qui l'avaient toujours caractérisé, il se baissa et ramassa une à une les fraises tombées, il replaça délicatement dans le panier celles qui n'avaient pas trop souffert de la violence du choc. Quant à ceux de ces fruits qui se trouvaient avariés ou écrasés, comme il eût été tout à fait déraisonnable de les perdre, il les mangeait les uns après les autres, mais sans que ces menues satisfactions ménagées à sa gourmandise empêchât son désespoir de s'affirmer par ses pleurs.
Cette opération accomplie, il rajusta tant bien que mal la couverture de sa corbeille, et la tenant toujours à la main, il se dirigea rapidement vers la porte.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)
LES THÉÂTRES
_Le Commandant Frochard_, comédie en trois actes, de MM. Hippolyte Raimbaut et Raymond Deslandes.
M. Gâtinais est avoué à Bar-le-Duc. Dans peu de jours il va épouser la fille de M. Dorlotin, il lui reste juste assez de temps avant la cérémonie pour courir à Paris enterrer sa vie de garçon. Le voici donc installé au Grand-Hôtel, rêvant aux moyens de réaliser ses rêves de plaisir sans compromettre sa personnalité de Gâtinais et sa situation d'avoué de province. Il se fait raser la tête, il se coupe les cheveux en brosse, s'ajuste deux formidables moustaches, plante son chapeau sur l'oreille, fait le moulinet avec sa canne, se donne une telle tournure d'officier en civil, que ni sa fiancée, ni son beau-père, ni le majordome même de l'hôtel, un ami de Gâtinais, ne peuvent le reconnaître déguisé de la sorte.