L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873
Part 2
Ce que Rafflen avait en partie fait pour l'Inde dans les quinze premières années de ce siècle, on peut dire que M. J. Linden l'a heureusement accompli dans une vaste partie du monde qui n'avait pas été explorée avant lui et qui attendra longtemps encore la civilisation européenne telle que nous la voyons autour de nous. Seulement l'utilité pratique n'a jamais été négligée par M. J. Linden. Ses créations et ses établissements en Belgique en font foi. On peut même dire que ses relations aujourd'hui embrassent le monde entier. Il y a profit pour tous, et désagrément pour personne. Qui pourrait se plaindre de l'introduction d'une plante nouvelle, remarquable par sa verdure, par ses fleurs, par la bizarrerie harmonieuse de sa construction, par son parfum, par les qualités voilées de son bois ou de son fruit?....
Nous aurions encore bien à dire si nous pouvions nous étendre sur ces cycadées rares, ces orchidées peu vulgaires, ces arbres à fruits des Tropiques, ces fougères, ces broméliacées que nous énumère le catalogue. Il faut savoir s'arrêter. Ajoutons cependant que la vente de l'établissement de M. J. Linden, à Bruxelles, est une occasion rare pour les amateurs de belles plantes exotiques. Elle ne se représentera pas de longtemps.
--Dans les coulisses du monde littéraire, on raconte qu'un jeune auteur, M. T***, vient de se voir refuser un drame très-coloré, mais pour une raison assez bizarre. Comprenez que l'idylle nous poursuit; croyez qu'elle envahit même les théâtres. Si Berquin ressuscitait, on irait au-devant de lui afin d'avoir de ses oeuvres à mettre en scène. Pour en revenir à notre jeune homme, qui apportait une sorte de _Farruck-le-Maure_, le directeur du théâtre de*** lui a dit, sans phrases:
--Cher monsieur, votre pièce est fort belle; mais, dame, vos amoureux retardent de quarante ans. Ils sont trop jaloux.
Y a-t-il donc aujourd'hui un mot d'ordre qui assigne des limites à l'expression de la jalousie en matière d'amour?
--Ce directeur, homme intelligent, du reste, doit être de l'école de Nestor Roqueplan. Les jaloux au coeur de tigre! Quatre ou cinq fois lorsqu'il faisait le feuilleton du _Constitutionnel_, le critique en question s'est livré sur ce point à un travail de lapidaire. Roqueplan ne pouvait voir en face le jaloux moderne, coulé dans le moule d'_Antony_.
--Ce garçon là, disait-il, c'est une bête fauve qu'il faut mettre en cage.
En 1865, on jouait quelque part, je ne sais plus où, une comédie intitulée: _Les deux Soeurs_. Il y avait là dedans un jaloux qui parlait sans cesse de tout tuer.
--Mettez-lui donc une muselière, à ce chien enragé! s'écria le critique.
En parlant de cette sorte, Nestor Roqueplan se fondait sur l'histoire. Il est certain que, dans l'ancienne France, la jalousie telle qu'on nous la montre au théâtre, était un mal à peu près inconnu. Rarement le poison, le poignard, l'arme à feu ou le suicide venaient traverser un roman à deux; Werther avait fait à nos grands pères l'effet dupe monstruosité psychologique. Aimait-on moins que de nos jours? La question n'est pas là. On aimait autrement. Cependant dès 1800, à force de se frotter avec l'Europe entière, nous finissions par gagner un peu des moeurs, des idées et des passions des autres peuples. Le Français perdait insensiblement de son caractère de joli coeur. Il lisait Goethe, Schiller, Jean-Paul, et il devenait rêveur comme l'Allemand. Il vivait au delà des Pyrénées et il se changeait, sans s'en douter, en soupirant sombre comme l'Espagnol. Plus tard, quand 1815 et lord Byron eurent mis l'Angleterre à la mode, il fut froid, compassé, sanguinaire en fait d'amour. Un beau matin, l'École romantique exprima dans les musées, au théâtre, dans, les livres toute cette situation nouvelle, et nous eûmes de nouvelles moeurs, nous eûmes la jalousie à grandes guides.
A dater de 1830, l'art littéraire pivote sur trois expédients, toujours les mêmes pendant quinze années: la tromperie,--la jalousie,--la vengeance.--Supprimez l'un de ces trois termes et toute cette merveilleuse époque d'écrivains et d'artistes est jalouse et incolore. Mais l'art de 1830 commence déjà à être loin de nous puisque le feuilleton a pu demander à faire faire des muselières pour la jalousie.--Pauvre art! qui a cependant rajeuni cette nation, il a passé comme les Dieux et les Rois!
Philibert Audebrand.
NOS GRAVURES
Correspondance d'Espagne
Valence, le 15 août 1873.
Je vous adresse avec le croquis ci-joint, dont vous ferez ce qu'il vous plaira, quelques détails rétrospectifs sur le gouvernement dont nous avons eu le bonheur de jouir durant le règne heureusement fort court des intransigeants, et sur le siège et la prise de Valence.
La ville est située sur la rive droite du Guadalaviar, à quatre kilomètres du port du Grao et de sa belle plage, où conduit une route plantée de quatre rangées d'arbres qui part de l'extrémité de la promenade de l'Alameda. Je ne vous dirai rien de cette situation. Il n'est pas de voyageur qui n'ait chanté sur tous les tons la beauté et la fertilité de la _Huerta_ de Valence, ce jardin de trois lieues carrées qui s'étend de la ville au lac de l'Albufera. Valence est entourée d'une muraille crénelée flanquée de tours et bordée d'un fossé. Quatre portes y donnent accès: les portes de San-Vicente, del Mar, de Serranos et de Cuarte, conduisant la première à Madrid, la deuxième au port du Grao, la troisième en Catalogne et la quatrième à Cuença. Cette enceinte renferme une population de cent mille habitants, dont beaucoup s'étaient déjà éloignés lors de la proclamation du Canton par la junte révolutionnaire, et dont un grand nombre d'autres s'enfuirent encore et allèrent camper au bord de la mer, quand le général Martinez Campos bombarda la ville. Il était arrivé le 30 juillet et il ouvrit le feu le 1er août.
Les insurgés avaient installé des canons sur les tours de Serranos et de Cuarte, et se défendirent énergiquement; mais la milice faiblit et ne tarda pas à manifester l'intention de se rendre, et l'eut fait aussitôt sans la junte révolutionnaire, autrement dit le comité de salut public, qui tenait pour la résistance à outrance.
La junte, composée d'ouvriers, siégeait dans la cathédrale. Le lieu de ses séances était la chapelle des apôtres, située au fond de la nef, à gauche. On y pénétrait par une grande porte cintrée, que gardait un certain nombre d'hommes armés. Rien de sinistre et de grotesque à la fois comme cette assemblée d'hommes en blouses plus ou moins malpropres, ou en manches de chemises, jeunes pour la plupart, tous fatigués, discutant et fumant des cigarettes autour d'une table surchargée de papiers. Entre ces hommes et la série des portraits d'évêques crosses et mitres garnissant les murs de la chapelle, quel contraste! Il m'a été donné de voir le tableau, et de ma vie je ne l'oublierai. Il n'était pas d'ailleurs difficile de pénétrer dans ce sanctuaire momentanément transformé en caverne. Le mot est trop fort, car on n'y courait vraiment aucun risque d'être dévoré. Tous les membres de ce singulier gouvernement visaient même à l'urbanité et prenaient des airs de gentlemen. Il est vrai d'ajouter qu'au moment où je les vis, malgré l'assurance qu'ils affectaient encore, ils étaient visiblement découragés. C'était le 4 août. La canonnade avait déjà fait beaucoup de ruines par la ville et les notables devenaient menaçants. Le 5, il fallut décidément aviser. Une commission fut envoyée au général Campos et un armistice conclu. La junte demandait une amnistie pour les insurgés; mais voyant qu'il n'y avait guère d'apparence qu'elle fut accordée, elle convoqua cinq volontaires par bataillon pour prendre une résolution suprême. Elle était déjà décidée à abandonner la partie, et ce qui le prouve c'est que les volontaires s'étant prononcés pour la continuation de la résistance, tous ses membres profitèrent de la nuit pour quitter la ville et gagner le Grao, où les attendait un steamer qui devait les conduire à Carthagène.
Au jour, la ville ainsi délivrée put enfin ouvrir ses portes aux troupes du général Campos, qui y firent tranquillement leur entrée, bientôt après suivies de tous les habitants qui avaient fui la junte et les obus.
Aujourd'hui il ne reste plus à l'insurrection que Carthagène, qui a été son point de départ. Il est bon d'ajouter que c'en est aussi la plus forte citadelle. Les abords du port et de la ville sont commandés par deux ouvrages formidables, le fort Saint-Julien et le château Galeras, situés sur deux éminences: le premier à droite, le second à gauche de la baie Escombrera, qui précède l'entrée du port. Le château Galeras est le siège du canton indépendant de Carthagène.
De plus, sur les bords de l'étroit canal qui conduit au port s'élèvent d'un côté les forts Santa-Anna et Santa-Florentina, et de l'autre les forts Podadera, à double batterie, et Navidad, ayant trois canons tournés vers la mer et un nombre double prêts à balayer la terre.
Le feu a d'ailleurs déjà été ouvert, au moins par les assiégés, et pour y répondre, le général Campos attend de l'artillerie. On s'accorde à penser que le bombardement commencera le 1er septembre.
X...
La toilette Japonaise
Par M. Firmin Girard
Il y aura bientôt un demi-siècle que la critique signalait, avec des appréciations diverses, l'apparition des toiles éclatantes de Diaz, de Decamps, et de toute cette jeune école qui semblait revenir de la conquête de la couleur et du soleil; l'Orient, avec les mille feux de ses pierreries, de ses étoiles et de son ciel, était alors comme la révélation d'un art nouveau, tout brillant de sève et de jeunesse, il a, depuis, été étudié sous toutes ses faces; les peintres l'ont envahi et nous ont rapporté tous les aspects de ses bazars et de ses mosquées. Aussi l'Orient appartient-il aujourd'hui à tout le monde; mais voici que nos artistes ont fait une autre découverte.
Le Japon, longtemps ignoré, longtemps dérobé par ses habitants aux recherches des Européens, a pu enfin être visité et connu; on s'est étonné d'y rencontrer une civilisation des plus anciennes, on y a trouvé des oeuvres d'art remarquables, conçues en dehors des idées de notre vieux monde, exécutées avec une rare habileté, et témoignant souvent d'une perfection de goût presque trop avancée. Un nombre bien restreint d'artistes, sans doute, a pu tenter un si lointain voyage; mais leurs croquis, joints aux relations des écrivains, complétés par les renseignements de la photographie, ont inspiré toute une pléiade de peintres, qui s'appliquent depuis quelque temps à représenter, à deviner peut-être ces lointaines régions.
Parmi eux, M. Firmin Girard a déjà su se conquérir une place à part, et son tableau, que nous reproduisons aujourd'hui, a figuré avec un succès des plus mérités au dernier Salon; la nonchalance de la jeune femme accroupie sur un tapis, l'instrument inconnu dont elle joue tandis qu'une de ses suivantes achève de la coiffer, l'étrangeté de tous les objets réunis autour d'elle, tout contribue à faire de cette charmante composition une oeuvre des plus curieuses et des plus originales. Mais ce que la gravure ne peut rendre, c'est la richesse des tons, c'est l'éclat des couleurs qui chatoient sans se heurter, et dont l'harmonieux ensemble attire et relient le regard sans le fatiguer. Nous avons désormais une nouvelle école, l'école japonaise, et nous sommes heureux de reproduire pour nos lecteurs le tableau d'un de ses représentants les plus distingués.
A propos de l'ouverture
Qui donc s'est occupé d'autre chose pendant la semaine qui vient de s'écouler? Dans les salons et dans les chaumières, dans les clubs et dans les boutiques, dans les cafés et dans les cabarets du village, les causeries masculines ne connaissaient plus guère d'autre thème. Les évolutions de la politique, les mystérieux agissements dont doivent sortir notre bonheur suivant les uns, qui suivant les autres ne seraient que le couronnement de nos misères, avaient eux-mêmes perdu leur prestige; seule, la question du perdreau tenait la France entière en suspens.
Et quelle distance entre les tièdes préoccupations que chacun consacre à ces événements, dits sérieux, et le véritable enthousiasme qui s'était emparé des disciples de saint Hubert,--un peu tout le monde aujourd'hui,--à mesure que se rapprochait le grand jour. Notre collaborateur du crayon vous les montre consacrant la veillée des armes à l'inspection du fourniment, à la confection des munitions; ayant décidé, -par quel miracle d'éloquence, mon Dieu!--l'ennemie intime de la chasse, la maîtresse de la maison, à prendre part à ces préparatifs du carnage; je puis lui certifier que pour quelques-uns au moins, ces préludes de l'entrée en campagne sont parfaits depuis bien longtemps.--Ah! si notre malheureuse et héroïque armée avait eu des intendants aussi prévoyants à son service!
Il y a un mois environ, j'étais allé visiter un membre de la confrérie, qui n'est plus un jeune homme, ma foi! Je le trouvai, par une chaleur torride, vêtu du velours à côtes, guêtré jusqu'aux cuisses, sanglé d'une cartouchière, bardé d'une volumineuse carnassière, la cape sur la tête, le fusil sur l'épaule et arpentant son appartement au pas gymnastique; avant de répondre à mon bonjour il inscrivit le chiffre 5777 sur le chambranle de la cheminée. Comme je restais ébahi de cette tenue de batteur d'estrade, aussi bien que de ce nombre pour moi fatidique qu'il répétait encore à plusieurs reprises.--«Ah! me dit-il, c'est qu'il me faut 11,982 tours dans cette pièce pour avoir fait quatre lieues, je marque où j'en étais pour ne pas me tromper tout à l'heure quand je reprendrai mon exercice; un petit entraînement auquel je m'astreins tons les jours, afin d'être en état de soutenir gaillardement les fatigues de l'ouverture!»--J'examinai le carnier dont il venait de se débarrasser; il était lesté de deux formidables pavés représentant le poids d'une demi-douzaine de bons lièvres. Chez les fils de Nemrod la présomption survit à toutes les maturités de l'âge.
La ferveur avec laquelle le peuple français se voue à ce qu'un poète appellerait le culte de Diane, c'est dans les gares, le 30 août, que l'on peut l'apprécier; à moins d'en avoir été le témoin il est impossible de se faire une idée des énormes affluences qui, ce jour-là, s'y succèdent. Une promenade dans les salles l'attente démontre jusqu à quel point le démon de la chasse a aujourd'hui pénétré dans les cerveaux de toutes les classes, ou plutôt de toutes les couches sociales. Chasseurs riches, chasseurs pauvres, chasseurs gentilshommes, chasseurs bourgeois, chasseurs plébéiens, les uns vêtus de drap et de velours, les autres de la blouse gauloise, se pressent, se coudoient, se bousculent dans le plus démocratique, dans le plus fraternel des pêle-mêle. Les dissonances physiques n'y sont pas moins tranchées, les nuances morales moins caractérisées. Sous l'influence du mouvement passionné qui tous les incite, chaque individualité devient un type, s'accusant et se détachant sur l'ensemble; en voilà des jeunes, des vieux, des petits, des grands, des maigres, des gras, des longs, des ronds, des obèses, de laids et d'autres pour lesquels la déesse ci-dessus eût été autorisée à délaisser son Eudymon!
Sous ces signalements disparates vous reconnaissez le chasseur indifférent, celui qui est venu là pour être agréable à un ami et le suit à la chasse comme il l'aurait suivi à la noce ou à l'enterrement; les chasseurs gais, nombreuse série qui commence aux chasseurs bons enfants pour s'étendre jusqu'au chasseur facétieux qui rit toujours et dont chaque éclat fait à la fois tressauter sa bedaine et les vitres de la salle; le chasseur positif succombant sous le faix des _harnois de gueule_ qu'il emporte; le chasseur grave pour lequel l'extermination du gibier est un sacerdoce; le chasseur chauvin qui en est encore à cet aphorisme, que la chasse est l'image de la guerre, le chasseur envieux dont les prunelles louches jaugent déjà les capacités des carniers encore vides; le chasseur sévère, un ex-élève de l'institution Petdeloup, qui crible son chien de coups de pied parce que la pauvre bête s'est livrée, à l'encontre de son pantalon, à une licence autorisée par l'intimité; le chasseur rêveur et mélancolique, un reflet attardé des ballades allemandes, posant pour quelques échantillons du sexe faible égarés dans cette mêlée; le chasseur grincheux; le chasseur terrible, un massacreur à tous crins qui brandit son fusil d'une main crispée et menace de débuter par un coup double sur les employés ahuris qui ne répondent pas assez vite à ses questions.
Et les chiens? Ah! M. de Buffon, si vous pouviez assister au défilé de ceux qui sont là, vous déchireriez de suite votre fameux tableau de leurs espèces. Toutes les races, les sous-races, les non-races mêmes y ont des représentants; on y admire en même temps le pointer de mille francs et le modeste loulou, gardien fidèle de la boutique, et quelque peu stupéfait du rôle glorieux que lui imposent les velléités cynégétiques de son patron.
Et, presque à chaque heure de cette bienheureuse journée, à peine évanoui, le tableau se renouvelle. Les trains se multiplient, les salles se vident sans relâche, mais ce n'est que pour se remplir d'une autre cohue, criant, appelant, riant, chantant, aboyant, hurlant, comme celle qui vient de disparaître!
Cette armée de chasseurs s'en va au nord, à l'est, à l'ouest, au sud, s'éparpille en Brie, en Beauce, en Picardie, en Champagne, et se fractionne encore aux gares d'arrivée pour se répandre dans tous les villages. Le paysan accueille ses Parisiens avec un sourire: c'est un regain de la moisson qui lui arrive; ils laisseront de bon argent au pays en échange des quelques méchants perdreaux qu'ils tueront peut-être. Et puis, il existe dans l'endroit quelques bonnes plaisanteries sur leurs prétentions de chasseurs. On n'est pas fâché de cette occasion de les rééditer; cela fait toujours rire un brin.
L'auberge est en liesse, les fourneaux s'embrasent, la cheminée flamboie, comme au jour de la fête patronale. Les curieux eux-mêmes ne manquent pas devant la porte, ils se composent en majorité des porteurs de carniers en disponibilité réclamant un emploi pour le lendemain, c'est-à-dire de tous les gamins du hameau.
Ou se couche de bonne heure afin de se lever de même. Mais dormir, allons donc! Il faut être un César, un Napoléon, pour sommeiller la veille d'une bataille.--Avez-vous bien reposé? demandais-je un jour à un néophyte.--Pas une minute, me répondait-il, mais j'ai si bien rêvé que c'est tout comme!
Le lendemain, dès l'aube, avant l'aube,--une grande faute au dire des praticiens,--on entre en campagne. Aux pâles clartés d'un jour douteux la ligne des chasseurs s'avance et déjà tiraille dans la plaine;--disposition savante infaillible dans les pays plats; on y persévère rarement; la plupart ont bientôt lâché la bride à leurs ardeurs; l'un pointe en avant, l'autre en arrière, celui-ci oblique à droite, celui-là à gauche. Chacun pour soi et Dieu pour tous. C'est alors que commence la série des incidents, aventures et accidents, les uns dramatiques et les autres burlesques. Lorsque dix heures auront sonné le rassemblement, que l'on se retrouvera dans le bois où le couvert sera mis sur l'herbe et sous la feuillée, le récit de ces infortunes individuelles égayeront le festin improvisé. Paul, en poursuivant une magnifique compagnie de perdreaux a fait lever un garde récalcitrant et n'a ensaché qu'un procès-verbal; Lucien, au moment où il allait mettre la main sur un halbran qu'il avait blessé, a glissé dans un marécage, d'où il est sorti avec le costume de ce _Monstre vert_, que l'on jouait jadis à l'Ambigu; pendant qu'Adrien allumait sa pipe, un coq faisan, comme il n'en avait jamais vu, a jailli d'un buisson à ses pieds et a disparu en lui faisant un pied-de-nez; et, comme Rachel, Adrien pleure sur son faisan et, comme elle, ne veut pas être consolé, etc.
A dix pas de là, l'escouade des quenards, ou porteurs de carnier, reste debout par respect pour ces messieurs, mais n'en travaille pas moins de la langue comme des mâchoires.--Dis donc, Pierrot, est-ce qu'il sue ton bourgeois! Quand nous avons été à la Chesnaie, v'la-t-il pas le mien qui m'a pris ma _blaude_ pour s'bouchonner! Ah! quel homme, mes amis, ça y coulait du front aussi dru que le lait du _pet_ de notre _vaque!_
L'épilogue de cette grande journée, notre dessinateur vous en expose la plus brillante partie d'une manière plus aimable et surtout plus saisissante que je ne le saurais faire: les lièvres, lapins, faisans, perdrix, cailles, causes et prétextes de cet énorme mouvement d'hommes et de chiens, tous sont là. Ce cerf qui expire sur la gauche du dessin,--une quatrième tête ma foi!--il a figuré, en 1869, dans les environs de Rambouillet, parmi le butin d'ouverture d'un chasseur né coiffé. Il l'avait abattu en plaine, à cent pas d'un boqueteau où l'animal s'était mis à la reposée. Hélas! ce protégé de saint Hubert était seul, et l'Écriture l'a dit, malheur à l'homme qui chasse seul! De plus, ne prévoyant pas cette bonne fortune, il avait négligé de se munir d'une carnassière assez vaste pour contenir son gibier. Il lui fallut courir au village voisin, ce village était loin; quand il revint avec une charrette, une large mare de sang était seule pour attester son exploit, le cerf avait été volé par des maraudeurs qu'il fut impossible de découvrir. Au train de retour, je me trouvai dans le même compartiment que ce roi détrôné de la journée; sa douleur faisait mal à voir. Ah! messieurs, nous disait-il à chaque instant, quel beau cerf! Je ne m'en consolerai pas; si encore ils m'avaient laissé les cornes? Des cornes comme cela, voyez-vous, je n'en retrouverai jamais. --Oh! tranquillisez-vous, monsieur, lui dit enfin l'un de nos compagnons que la répétition de ses doléances avait fini par agacer, en ce bas-monde il ne faut désespérer de rien!
Le bilan de cette fête du 1er septembre sera complet quant nous y aurons ajouté les insolations, les nombreuses courbatures, les quelques pleurésies qui figurent aussi parmi ses profits, mais surtout et avant tout la satisfaction calme et sereine qui succède à un plaisir qui n'a fait de mal à personne, ce qui n'est pas déjà si commun.
G. de Cherville.
Notes sur l'Irlande
LE COMTÉ ANTRIM ET DUN-LUCE CASTLE.