L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
RÉDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 33, rue de Verneuil, Paris.
31e Année.--VOL. LXII--Nº 1592 SAMEDI 30 AOUT 1873.
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SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--Nos gravures.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Les Théâtres.--Bulletin bibliographique.--Revue comique du mois, par Bertall.--Histoire de la Colonne (troisième article).--Bigarrures anecdotiques: l'esprit de parti (suite).
_Gravures_: Événements d'Espagne: un poste d'insurgés surveillant l'entrée de la rade de Carthagène.--Une séance du Comité insurrectionnel dans la cathédrale de Valence.--_La Toilette japonaise_, d'après le tableau de M. Firmin Girard.--A propos de l'ouverture.--Irlande: le château de Dun-Luce.--Revue comique du mois, par Bertall (12 sujets).--Le navire cuirassé le _Suffren_ de la marine nationale.--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
L'événement de la semaine, c'est le discours prononcé à Evreux par M. le duc de Broglie en réponse au toast que lui avait porté M. Pouyer-Quertier, président du conseil général, pendant un dîner offert par M. le préfet de l'Eure.
«Je vous remercie, a dit M. le vice-président du conseil des ministres, je remercie ceux de mes collègues qui se sont associés à vos paroles par leur assentiment, des témoignages si chaleureux de sympathie dont vous voulez bien m'honorer. Je les reçois avec une vive satisfaction, non pas en mon nom personnel (je ne mérite pas de tels éloges, pas plus que je ne les recherche), mais au nom du gouvernement que je représente, du président de la République qui est le chef de ce gouvernement, et de l'Assemblée nationale qui l'a investi de sa confiance.
«Le concours que vous nous apportez nous est aussi précieux que nécessaire. Nous sommes engagés dans une lutte périlleuse, non, quoi qu'on en dise, contre aucune institution, ni aucune opinion politique, mais contre ces principes destructeurs de tout ordre social qui se sont glissés dans trop d'esprits pendant le trouble causé par nos calamités publiques, et qui ont déjà, une fois, dans un jour néfaste, mis le comble à nos désastres. Cette lutte ne peut être l'oeuvre ni d'un seul acte ni d'un seul jour; le mal que nous poursuivons se reproduit sous cent formes différentes; il faut le suivre sous ses déguisements divers et faire face à toute heure à ses attaques. Le succès serait impossible si nous ne pouvions compter sur le concours ferme, actif, de tous les gens de bien, tous également intéressés, quels qu'ils soient et de quelque part qu'ils viennent, dans cette cause qui leur est commune. Nous pouvons leur promettre l'appui d'une administration vigilante, dévouée à l'inflexible exécution des lois; mais il faut qu'à leur tour ils nous aident et s'aident eux-mêmes. Nous ne pouvons rien sans eux, sans leur courage; nous ne pouvons rien surtout sans leur union.
«C'est cette union que le gouvernement s'est efforcé de maintenir et qui a fait, dans ces derniers temps, la force de l'Assemblée nationale. C'est par l'oubli de ses dissentiments intérieurs, par sa résolution de rester unie et serrée autour des principes conservateurs, que la majorité de cette Assemblée s'est montrée digne de la confiance du pays. Le pays s'attend à ce que cette union ne soit pas rompue. Quand va venir à son heure le devoir de traiter les graves problèmes politiques, l'Assemblée saura, j'en ai la confiance, après les avoir abordés en pleine liberté, dans une discussion loyale, les résoudre dans un sentiment de concorde, faisant taire les prétentions et les prédilections personnelles pour ne tenir compte que des périls et ne songer qu'au salut de la société.
«Le gage de cette union salutaire, nous le trouvons surtout, laissez-moi le dire, dans le choix qu'a fait l'Assemblée, quand elle a disposé naguère du premier poste de l'État. M. le préfet rendait tout à l'heure hommage à un passé illustre et à des services éclatants; il avait raison, et je ne voudrais affaiblir aucune de ses paroles. La reconnaissance est un grand devoir national; l'Assemblée l'a poussée, je crois, à l'égard du dernier président de la République, jusqu'à une limite qu'elle n'aurait pu franchir sans abdiquer ses droits ou déserter d'autres devoirs plus impérieux; mais la part ainsi justement faite à des services que personne ne conteste, le mérite qui s'ignore et qui s'oublie lui-même a droit aussi à ne pas être méconnu.
«Convenons donc que c'est pour tous les partis une bonne fortune sans pareille que d'avoir pu remettre d'un commun accord le dépôt du pouvoir à un homme dont la loyauté sans reproches a découragé la calomnie;--un homme à qui personne n'oserait prêter, même par l'insinuation la plus détournée, soit un calcul, soit une arrière-pensée personnelle;--un homme dont la modestie n'est pas éblouie par l'éclat du rang suprême, et qui paraît presque importuné par sa gloire militaire depuis que l'ombre de nos malheurs en a assombri l'auréole;--un homme exempt de cette recherche de popularité et de cet attachement au pouvoir qui dictent souvent aux hommes d'État de dangereuses complaisances; voilà bien, dans les périls que nous traversons, le chef naturel des gens de bien..................................»
Ce discours a été comparé avec raison à ceux que les ministres prononcent fréquemment en Angleterre, pendant les vacances du Parlement, lorsque la situation du pays paraît exiger des explications sur les intentions du gouvernement; des déclarations de ce genre auraient, sans doute, emprunté aux circonstances actuelles une opportunité toute particulière. Celles que contient le discours que nous venons de reproduire sont-elles aussi complètes qu'on aurait pu le désirer, aussi explicites que se sont plu à le dire la plupart des journaux? Il est permis d'en douter; et pour tout lecteur exempt de prévention, il semblera que les termes dont s'est servi M. de Broglie sont assez vagues pour prêter aux interprétations les plus opposées. Faut-il par exemple, comme l'ont fait plusieurs feuilles républicaines, voir une appréciation peu favorable à la fusion dans ce passage où le vice-président du conseil dit que lorsque l'heure sera venue d'examiner de graves problèmes politiques «l'Assemblée saura les résoudre dans un sentiment de concorde, faisant taire les prétentions et les prédilections personnelles pour ne tenir compte que des périls et ne songer qu'au salut de la société». Faut-il encore interpréter dans un sens favorable au maintien de la République cet autre passage où M. de Broglie assure que la lutte que soutient le gouvernement «n'est engagée, quoi qu'on en dise, contre aucune institution ni contre aucune opinion politique». Il suffit, croyons-nous, de relire avec attention ces deux passages les plus accentués peut-être de tout le discours, pour se convaincre qu'ils ne contiennent autre chose qu'une affirmation nouvelle des principes de conservation sociale au nom desquels s'est fondé le gouvernement du 24 mai, et que, quant à la fusion, le vice-président du conseil s'est strictement maintenu dans la réserve absolue dont il lui était, du reste, impossible de sortir.
À vrai dire, cette impatience fiévreuse avec laquelle on épie les moindres faits de nature à donner quelque indice sur les graves événements qui se préparent, est menacée de rester sans aliment. On dit bien que le comte de Chambord ne fera aucune concession; que la question du drapeau et celle de la Constitution resteront les pierres d'achoppement contre lesquelles viendront se heurter les espérances fusionnistes, que les hommes politiques chargés d'ouvrir des négociations à ce sujet sont revenus fort découragés de leur voyage à Frohsdorf. Chaque jour voit éclore quelque nouveau projet destiné à mettre fin à tout désaccord; le _Soir_, qui s'est constitué le moniteur officieux de la fusion, mais sans dire où il puise ses informations et qui est du reste désavoué par les organes officiels du parti royaliste, le _Soir_ ajoute que tout ce qu'auraient obtenu les négociateurs serait l'ajournement d'un nouveau manifeste déclarant que le drapeau blanc ne serait abandonné en aucun cas. Mais ce ne sont là que des aliments bien peu solides jetés en pâture à la curiosité du public, et puisque tout projet de convocation anticipée de l'Assemblée paraît décidément abandonné, ce n'est pas avant trois mois que des événements décisifs auront mis fin à l'état d'incertitude où nous vivons. Bornons-nous à noter, pour aujourd'hui, cette déclaration du _Monde_, où après avoir réfuté les informations du _Soir_, le journal légitimiste conclut en disant que: «Si l'accord des royalistes échoue, ce ne sera pas à cause du drapeau, qui n'est qu'une question enfantine, c'est que l'instinct révolutionnaire l'aura décidément emporté chez beaucoup de ceux qui avaient l'air de reculer devant les crimes de la révolution.»
La session des conseils généraux, dont nous annoncions l'ouverture il y a huit jours, est déjà close dans un certain nombre de départements et ne tardera pas à l'être dans tous les autres. Si courte qu'elle ait été, cette session n'en a pas moins été utilement remplie par l'examen d'un grand nombre de questions d'intérêt local. Un fait digne de remarque, c'est la réserve avec laquelle les conseils généraux se sont abstenus de franchir les limites de leur compétence en évitant de s'occuper, même sous forme de voeux, de questions de politique générale. C'est sans doute à cet ordre de préoccupations qu'il faut attribuer le rejet, dans plusieurs départements, de projets d'adresse avant pour but de féliciter M. Thiers à l'occasion de la libération du territoire. A ce point de vue, on ne peut qu'approuver les scrupules qui ont dicté ce rejet, car ils sont motivés par le sentiment du respect de la loi, qui est formelle à cet égard. On se rappelle combien de fois, l'année dernière, le gouvernement de M. Thiers avait du rappeler les conseils généraux au respect de cette même loi en invalidant des délibérations où elle avait été transgressée. L'attitude prise par eux cette année montre que la leçon n'a pas été perdue et dénote un progrès du meilleur augure dans l'éducation politique du pays.
ESPAGNE
Il faut décidément renoncer à démêler la vérité au milieu des nouvelles incomplètes et contradictoires que le télégraphe nous apporte pêle-mêle d'au delà des Pyrénées. Les carlistes multiplient leurs tentatives, mais sans succès jusqu'à présent, pour arriver à la possession des deux ou trois grandes villes qui leur sont indispensables pour établir leur autorité et coordonner leurs opérations d'une manière sérieuse. Bilbao, Pampelune, Berga, Estella, ont successivement fait l'objet de ces tentatives qui ont avorté jusqu'à présent, mais qui seront reprises aussitôt que don Carlos aura pu se procurer en quantité suffisante des armes et de l'argent. Quant à l'insurrection des provinces du Midi, elle est définitivement refoulée sur tous les points, sauf à Carthagène où une action décisive est imminente. A Madrid, M. Castellar a été nommé président des Cortès. Il a prononcé, à cette occasion, un de ces discours où il excelle; il a fait appel à la discipline, à la concorde. Puisse cet appel être mieux entendu que tant d'autres qui l'ont précédé!
Courrier de Paris
--Il y a une dizaine de jours qu'on a annoncé que le duc de Brunswick venait de mourir subitement à Genève. Au temps où nous sommes, cela fait quinze siècles. Tout ce qu'on pourrait noter sur ce personnage ne serait plus qu'une redite. On a raconté une à une toutes les excentricités de l'Altesse, ses fugues, son hôtel de Paris peint en rose, ses procès si bizarres, ses histoires de perruques, uniques dans leur genre; on s'est surtout rabattu sur ses diamants, depuis cinquante ans connus en Europe. Il n'y a donc à revenir sur rien de tout cela. Le prince Charles de Brunswick est mort à la suite d'une apoplexie foudroyante; voilà tout ce qu'il y a à mentionner. Pourtant j'ai aussi un mot à placer.
Ce mot est tiré d'une lettre posthume, absolument inédite, de l'homme qui parlait le plus librement des autres hommes, couronnés ou nu-tête. J'ai nommé Henri Heine. A un pauvre diable de réfugié allemand, journaliste comme lui, l'auteur de _Reisebilder_ disait, dès 1835, son sentiment sur l'ex-souverain du grand-duché de Brunswick que ses peuples s'étaient permis de renvoyer, un jour, sans tambour ni trompette. On a tiré l'épître d'une collection d'autographes, afin de me la faire lire. Que d'esprit il y a là-dedans! Mais je n'ai obtenu le droit que de citer un fort petit nombre de lignes.
«S'il y a des démagogues qui ont, en apparence, la douceur, et en réalité les griffes du tigre des jungles, il y a aussi des grands de la terre qui sont des fous dangereux. Le duc est de ces derniers. Le jour où il est venu au monde, dans un palais, la fée Carabosse était assise près de son berceau; c'est elle qui me l'a raconté. En voyant l'enfant, au moment où l'on allait couper le cordon ombilical, elle a dit au papa et à la maman: «Ne plantez jamais une couronne sur ce front-là; c'est le bonnet de la folie qu'il faut y mettre.»
--Sur les bords de la mer, à Deauville, on vient tout à coup de réveiller le nom déjà fort oublié de feu M. de Morny. Il y a eu une statue, accompagnée d'une inscription. Tout ce qu'il vous plaira. Nous vivons dans un temps où les grandeurs humaines ne durent pas plus que les bulles de savon. Cependant nul n'aura passé plus vite que cet enfant de l'amour et du hasard qui a été pendant quinze ans président du Corps législatif. «Eh bien, j'ai peur pour moi, parce que la Fortune me fait manger trop de pralines, disait-il au colonel R***, un de ses camarades de jeunesse. La Fortune, en effet, l'avait traité quinze ans en enfant gâté. Si dès le lendemain de son décès, il a pu voir ce qui est arrivé chez lui-même, il aura pu dire aussi, après Horace, que la déesse d'Antium fait payer avec usure tout ce qu'elle donne.
On a raconté un drame d'intérieur dont je n'ai pas à parler ici, d'abord parce que c'est déjà une vieille légende et ensuite parce que les secrets d'alcôve ne me regardent pas. Mais indépendamment du fait, comme son château de cartes s'est vite écroulé! Je ne veux revenir qu'à quelque chose dont j'ai été témoin.
Cela se passait en 1865.
Le duc de Morny était mort depuis peu de temps, mais le vide se faisait de toute façon dans le palais où il avait résidé. Il était de mode d'aller visiter sa galerie de tableaux, publiquement affichée. Une carte à la main, je m'y étais présenté, comme cent autres, curieux de voir tant de belles toiles que le vent des enchères devait bientôt éparpiller à travers l'Europe, peut-être même jusqu'au fond de l'Amérique. Le défunt avait eu un grand faible pour les paysages. C'était, sans contredit, ce qui se trouvait chez lui de plus précieux, quoiqu'on y aperçut des Vélasquez et des Murillo. Il y avait un magnifique Hobbema. Quelques artistes en renom, attirés par ce spectacle, ne pouvaient s'arracher à la contemplation de cette toile de Hollande qui valait vingt fois son pesant d'or.
--Ce sont ces iroquois d'Yankees qui vont nous l'emporter! s'écriait R*** en se cognant la tête du poing.
Un peu plus loin, en inclinant vers la galerie voisine, trois jeunes femmes faisaient cercle devant une page d'histoire du commencement de notre siècle. C'était le _Divorce de Napoléon 1er_, où l'impératrice répudiée, grand'mère du duc, tout à la fois fière et pleurante, garde une attitude d'Agrippine blessée et rejette la plume avec laquelle Cambacérès vient de lui faire signer l'acte qui prononce sa déchéance.--Et, en me penchant un peu, je pouvais entendre l'une des trois jeunes femmes dire à l'autre.
--Ah! cela ne suffit pas toujours d'être belle!
Huit ans se sont écoulés, et voici ce qu'on apprend. Ce n'est plus seulement l'impératrice Joséphine, l'héroïne du tableau, qui serait un sujet d'élégie; ce n'est plus non plus le propriétaire même de cette oeuvre qui a disparu, c'est le tableau lui-même; et avec lui, le magnifique Hobbema. R*** n'avait que trop raison en se cognant le front. Un Yankee s'était rendu acquéreur des deux cadres; il les a emportés aux États-Unis. On a pu savoir par une correspondance de date récente que ces deux pages ont été brûlées pendant l'incendie de Chicago.
--- Autre souvenir du même temps et du même endroit.
Dans ce même Palais-Bourbon, au fond d'une pièce d'entrée, en regard d'un _Hercule désarmé par Omphale_, on apercevait une grande cage. Deux singes de l'espèce des ouistitis y prenaient leurs ébats. Suivant ce qu'on disait, ces quadrumanes étaient les favoris du président du Corps législatif. Il ne se passait pas de jour que le haut dignitaire ne vint jouer avec eux et leur donner du sucre.
Un gardien nous racontait qu'ils étaient tout à coup devenus tristes.
--Ah! mon Dieu, ajoutait-il, un de ces petits messieurs du secrétariat a essayé de leur donner des friandises, mais ils ne sont pas si bêtes: ils voyaient bien que ce n'était pas une main de duc.
Nota bene.--Les deux ouistitis vivent encore, ils sont chez le comte D***.
--Encore un écho de la mer de Normandie.
Ça, nous l'extrayons, mot pour mot, d'une lettre qu'on veut bien nous communiquer.
«Pour une toilette de femme, voilà une toilette de femme. Jamais, W***, le grand faiseur, n'aura mieux compris une physionomie. C'est une robe Louis XVI, en faille prune-de-Monsieur, à immense traîne, ouverte sur un tablier de faille bleu-de-ciel, garni dans le bas de trois volants séparés entre eux par du vieux point d'Angleterre posé à plat. Corsage à basque derrière, décolleté devant en s'arrondissant, et paré du fichu à cascade de dentelle, ainsi qu'on le voit dans les portraits de Marie-Antoinette. Longue ceinture-écharpe de gros grain bleu-de-ciel, nouée sous la basque et jetée sur la traîne en deux pans. Coiffure à demi-poudrée. Turquoises et diamants scintillant sous la dentelle.--Expressément pour les soirées d'août.»
La lettre ajoute sous forme de post-scriptum:
--Cette toilette coûte mille écus et elle ne servira qu'une fois.
Qu'est-ce qui écrivait donc, l'autre jour, que nous devenions Spartiates?
--Une Revue anglaise, _the Saturday Review_, prend encore une fois à partie le monde parisien, non pas à cause des robes à traîne et des cascades de dentelle, mais en raison de l'argot. Vieux procès. L'argot du pays Bréda fait irruption dans ce qui reste de belle société.--Sous l'empire, un jour, M. Achille Fould, ministre d'État, avait cherché à réagir contre ce petit travers. On se rappelle l'arrêté si curieux qu'il avait pris à l'effet d'empêcher l'argot de pénétrer dans les théâtres.
--Excellence, si vous croyez réussir, vous vous mettez le doigt dans l'oeil, lui avait dit une jeune actrice du Théâtre-Français.
--- Il est évident que le _Saturday Review_ nous prend sans vert à ce sujet. Rien ne saurait barrer le chemin à l'argot. On arrête à la rigueur un conquérant comme Attila; quant à l'argot, point. Il se moque de toutes les douanes comme de toutes les armées. S'il n'y avait encore que l'argot! A la rigueur on donne droit de cité à des mots neufs; on les discipline en les faisant entrer dans la langue. Mais, pour le moment, du bas en haut, à tous les points du monde social, ce qu'on dit et ce qu'on entend ne s'est jamais dit ni entendu chez nous.--Alphonse Karr a résumé ce mouvement bizarre dans un trait qu'il racontait il y a quelque temps à Léon Gatayes. Il parlait d'une soirée où il se trouvait.
--La conversation languissait. On pria une jeune fille de se mettre au piano et de chanter. C'était une fort jolie fille, blonde avec de grands yeux bleus, voilés par de longs cils; elle avait ce charme poétiquement virginal qui est la plus grande beauté de la femme. Sa peau, transparente et unie, d'une teinte un peu pâle, devenait rose quand elle parlait. Elle se leva et se dirigea lentement vers le piano; elle avait encore ces formes indécises qui font ressembler une femme à une apparition, à un être éthéré qui glisse sur la terre sans presque la toucher. Elle s'assit au piano. Il se fit alors un grand silence; elle leva au plafond un touchant regard bleu; elle préluda, puis d'une voix rauque et avinée, elle chanta quelque chose dont je n'ai retenu que le refrain:
Et qui fit joliment son nez? C'est le jeune homme empoisonné.
Ce que l'auteur du _Fa Dièze_ racontait là se produit tous les jours, un peu partout, sans que nul s'en étonne.--Mais le _Saturday Review_, plus collet-monté que nous autres, crie à l'abomination de la désolation.--S'il faut l'en croire, les jeunes femmes, celle du meilleur lieu, la toilette de l'après-midi terminée, disent à leur cocher:
--Joseph, attelez. Nous allons aller faire le tour du lac; c'est l'_heure du persil._
--Qu'est-ce que c'est donc de si horrible, l'heure du persil?
En allant aux informations, voici ce qu'il nous a été permis d'apprendre.
L'_heure du persil_ commence à trois heures et demie au plus tôt et finit à six heures vingt minutes, au plus tard.
_Faire le persil, faire son persil_, c'est se promener en voiture découverte autour du lac, au bois de Boulogne.--Exercice fort pratiqué par le demi-monde et auquel se livre le grand monde par imitation, comme toujours.
Y a-t-il un sens caché là-dessous? Cela se peut, mais jusqu'à ce jour aucun grammairien n'a pu deviner ce que ces mots-là veulent dire au juste.
--Le 8 septembre prochain et les jours suivants, seront vendues publiquement et aux enchères les vastes et splendides collections de plantes de M. J. Linden à Bruxelles.
Parmi tant de révolutions auxquelles ont assisté les hommes de notre âge, on ne doit jamais omettre la révolution opérée sous nos yeux dans l'art de dessiner et d'orner nos jardins. Celle-ci du moins est charmante et toute à l'avantage de nos plaisirs. Si le Nôtre, la Quintinie, et même Daubenton revenaient parmi nous, ils ne se reconnaîtraient plus au milieu des plantes que nous cultivons dans nos jardins d'hiver et d'été, des fleurs que nous élevons dans nos serres, que nous éparpillons dans nos massifs, réservant à peine pour les bordures et les plates-bandes celles qui avaient leurs prédilections. Depuis un demi-siècle, il y a eu métamorphose complète dans notre science florale, mise à la portée de tous les gens de goût. Qu'on regarde nos squares, et qu'on les compare à ce qu'étaient les parcs et les parterres d'autrefois.
Cette révolution s'est opérée doucement et sans bruit, grâce à d'heureuses importations exotiques. On a flatté l'oeil, on a flatté l'odorat de mille manières différentes. Et les plantes nouvelles ont rapidement conquis leur droit d'acclimatation. Chacun s'est empressé de faire place et de faire fête à ces hôtes charmants qui ont rapidement multiplié la somme de nos jouissances. Nous n'en avons pas un si grand nombre pour qu'on les dédaigne.
Personne n'a plus contribué à ce mouvement que M. J. Linden, dont le nom est depuis longtemps européen Qu'il nous suffise de rappeler ici, uniquement pour les Français, que M. J. Linden est l'organisateur des belles serres de M. Pescatore à la Celle-Saint-Cloud, qui furent longtemps une des curiosités de Paris. C'est là qu'on tâchait de s'introduire, et ce n'était pas toujours facile, lorsqu'on voulait faire connaissance avec les orchidées, dont les riches et délicates colorations auraient désespéré la palette d'Eugène Delacroix. Des premiers, M. Pescatore avait encouragé M. J. Linden, qui avait obtenu l'appui du gouvernement belge lorsqu'il entreprit d'explorer en savant et en artiste les vastes et solitaires régions tropicales de l'Amérique continentale.