L'Illustration, No. 1591, 23 Août 1873
Part 3
--D'où sortez-vous donc, ma chère, lui répondit la marchande de soieries; mais c'est la Floriani, une danseuse italienne qui fait plus de mendiants que de désespérés, je vous l'assure. Elle a déjà débarrassé de leurs roubles et de leurs serfs un bon quart du Cercle des nobles. Une de nos meilleures clientes, du reste, payant toujours comptant et autrement gracieuse que nos grandes dames de Moskow!
--Et... ce monsieur... qui est avec elle, dit Alexandra en balbutiant de plus en plus, c'est son mari?
La Babowskine répliqua par un éclat de rire qui ne le cédait point en intensité à celui de la Floriani.
--Taisez-vous donc, enfant que vous êtes, dit-elle à demi-voix, je mourrais de honte si quelqu'un vous entendait.
En parlant ainsi elle avait pris sa lorgnette, elle l'avait braquée sur le jeune couple.
--Eh bien! vous n'avez pas de chance, ma chère amie, reprit-elle; moi qui connais tout Moskow, j'ignore absolument quel peut être ce personnage. Bah! quelqu'ours que la Floriani aura déniché dans une forêt de la Petite-Russie et de la toison duquel elle veut se faire un manchon.--Il est joli garçon.--Tiens! mais il paraît que ce monsieur n'est pas moins curieux que vous, ma chère; regardez donc comme il nous lorgne; il nous aura remarquée vous ou moi. Savez-vous que ce n'est pas peu glorieux d'attirer l'attention du cavalier de la Floriani;--celle-ci paraît furieuse... mais voyez donc, ils se disputent...
Alexandra ne l'écoutait plus: effectivement, depuis quelques instants, le jeune noble regardait de leur côté avec une persistance qui semblait indiquer que lui aussi il l'avait reconnue. Elle se leva et, avant que Mme Babowskine eût pu s'opposer à sa résolution, sans s'inquiéter de ce que la brusquerie de son départ lui donnerait à supposer, elle sortit de la loge, quitta le théâtre, monta dans la première voiture qu'elle rencontra et se fit reconduire chez elle.
La belle marchande rentrait dans un état d'agitation difficile à décrire. Le désordre de ses idées était si grand qu'elle fut quelque temps sans pouvoir les rassembler.
Elle s'expliquait parfaitement la présence de l'exilé à Moskow; au mois de décembre précédent la fête du tsar avait été l'occasion de grâces nombreuses, le jeune homme avait été probablement l'objet de l'un de ces actes de clémence. Ce qui restait pour elle incompréhensible, c'était qu'il n'eût pas même songé à remercier celle qui avait essayé de le sauver, c'était l'indifférence de celui dont elle se rappelait les déclarations passionnées. Par une de ces contradictions dont le coeur des femmes a le secret, la pauvre Alexandra, qui avait sincèrement considéré l'expression de cet amour comme une offense, ne lui pardonnait pas de l'avoir si légèrement abjuré. Elle s'irritait bien plus encore d'avoir été la dupe des sentiments que le proscrit avait affectés pour surprendre son intérêt, d'avoir cru au patriotisme chevaleresque, au dévouement, à l'abnégation de celui qui, il venait de le lui prouver, n'était qu'un noble aussi égoïste, aussi frivole, aussi corrompu que ses pareils.
Cette déception était autrement cruelle que celle qu'elle avait due aux subterfuges de son mari; cette fois c'était l'idéal qui lui échappait à son tour. Elle eut pour résultat d'exaspérer l'aversion et le mépris d'Alexandra pour l'oppression nobiliaire et autocratique de son pays, de la fortifier dans sa résolution de tout risquer pour l'y soustraire. La nuit augmenta cette exaltation; dans sa fiévreuse insomnie, elle se demandait si, lorsque les hommes se courbaient si lâchement sous cet odieux servage, ce n'était pas aux femmes à leur apprendre comment on meurt plutôt que de le subir, et les projets les plus insensés traversaient son cerveau.
Le matin, encore brisée par ses émotions, on lui remit une lettre qu'un domestique venait d'apporter et dont il attendait la réponse.
Alexandra tressaillit à la vue du cachet armorié de l'enveloppe, et ce fut d'une main tremblante qu'elle l'ouvrit.
Voici ce qu'elle contenait:
«Si la femme du serf Nicolas Makovlof veut être agréable à son seigneur, elle viendra dîner ce soir avec lui vers dix heures, à son hôtel.»
Et cela était signé: Alexis de Laptioukine.
Pendant qu'Alexandra lisait ce billet laconique dont l'auteur semblait avoir pris à tâche d'exagérer la brutalité seigneuriale, le visage de la jeune femme était devenu d'une pâleur cadavérique, ses lèvres frémissantes étaient livides; pendant quelques minutes elle resta immobile, on eût dit que l'outrage qu'elle venait de recevoir, la rayant du nombre des vivants, l'avait changée en statue; enfin, revenant à elle, elle froissa le papier qu'elle venait de recevoir avec une rage convulsive, pendant que son regard s'illuminait d'une flamme tragique.
Elle ignorait la mort du vieux comte; Nicolas l'avait initiée aux habitudes de galanterie de celui-ci, elle ne doutait pas que cet odieux billet ne vînt de lui.
Enfin, redressant la tête, elle essuya la sueur dont son front était inondé, et, cédant à une résolution soudaine, elle prit une plume sur la table, écrivit au bas de la lettre qu'elle venait de recevoir ce seul mot «j'irai», signa Alexandra Makovlof, et la rendit au messager.
XVI
Nous avons laissé Nicolas Makovlof disposé à se mettre en frais de toilette pour se présenter devant l'héritier de son ancien maître.
Voici la façon originale dont il s'y prit:
Quand il fut arrivé au _Novo-Troïskoï-Tratkir_, il avisa le plus sale, le plus crasseux, le plus déguenillé des cent dix servants du restaurant, lui ordonna de lui ouvrir un cabinet et lui fit signe d'y entrer avec lui.
Aussitôt que la porte fut fermée sur eux il examina les diverses pièces de l'habillement du garçon avec le soin méticuleux d'un adjudant-major passant le peloton de garde en revue; il parut satisfait de son inspection. Alors, se débarrassant de sa pelisse de renard et se montrant à l'homme dans son confortable costume de marchand.
--Mes habits valent vingt roubles de plus que les tiens, lui dit-il, et étant décidé à les échanger contre tes guenilles, c'est au moins dix roubles de retour que je devrais te demander.
Le mougik le regardait d'un air hébété.
--Mais, poursuivit Nicolas Makovlof, ayant fait le voeu de rentrer à Moskow vêtu en mendiant, mon humilité n'en sera que plus agréable à mon saint patron si la charité lui sert d'escorte. Je te fais don de ce qui devrait me revenir dans le troc; dépouille ta défroque, donne-la moi, et prends celle-ci; je ne réserve que le contenu de mes poches.
Cette fois le garçon avait compris, il ne fut pas le moins diligent à se déshabiller. Le marchand endossa ces haillons, puis se plaçant devant la glace, il se regarda avec complaisance, s'étudiant à augmenter le caractère de l'étrange costume dont il s'était affublé, pratiquant quelques déchirures dans la chemise aux plis flottants, élargissant les nombreuses solutions de continuité du large pantalon, effilochant par-ci, déchirant par-là, poussant la recherche jusqu'à accentuer les nombreuses taches de graisse dont sa nouvelle toilette était émaillée. Quand l'ensemble lui parut satisfaisant il le couronna en défonçant d'un coup de poing le petit chapeau évasé qui devait lui servir de couvre-chef, et ayant jeté sur ses épaules une touloupe éventrée et déplumée, après avoir ordonné à son droski de l'attendre, il sortit du restaurant de la Troïtza avec des allures de triomphateur que don César de Bazan n'eût point désavouées.
Nous avons à peine besoin d'indiquer la cause de la jubilation que traduisait la physionomie du marchand, et les raisons qui l'avaient décidé à se déguiser de la sorte; d'après ce que le maître de la police lui avait raconté des habitudes dissipatrices de l'héritier des Laptioukine, non-seulement il se croyait sûr d'obtenir de celui-ci sa liberté, mais encore de n'être pas réduit, pour l'avoir, à pratiquer à sa caisse une trop large saignée.
Il fut assez surpris de ne trouver chez le jeune seigneur aucune trace du faste des anciens Laptioukine. L'hôtel était de médiocre apparence, meublé avec goût mais avec simplicité; on n'y voyait pas ce luxe de domesticité qui caractérise les habitations de la noblesse russe à la ville, aussi bien qu'à la campagne. Une seule tradition du château de Kalonga avait été fidèlement conservée. Avant de voir revenir le valet qui était allé dire à son maître qu'un de ses nouveaux serfs--le marchand avait jugé inutile de donner son nom--désireux de lui présenter ses hommages, le suppliait de lui accorder une audience, Nicolas fit une faction de plus d'une heure, devant la porte.
On l'introduisit enfin dans un vaste salon où se trouvait celui qui allait décider de son sort, et que tout en multipliant les révérences dont il était si prodigue, Nicolas essayait d'observer du coin de l'oeil.
C'était un très-jeune homme; il était assis devant une table chargée de papiers et de livres, sur lesquels on voyait briller les lames de quelques poignards, les crosses damasquinées de pistolets circassiens, des éperons, des cravaches, quelques bijoux; il écrivait; à l'entrée du visiteur il ne releva point la tête, il se contenta de l'inviter à s'asseoir et à attendre.
Ce début parut du meilleur augure au marchand; jamais, même avant sa disgrâce, le vieux Laptioukine ne lui avait accordé une pareille faveur, ni témoigné tant de déférence.
Il chercha un siège; dans la pièce se trouvaient deux énormes malles, dont l'une ouverte et à moitié pleine semblait indiquer les préparatifs d'un prochain voyage; il s'assit humblement sur l'angle de celle de ces malles qui était fermée.
Au bout de quelques minutes, le gentilhomme posa sa plume, prit un cigare, l'alluma, jeta un rapide regard sur Nicolas Makovlof et lui demanda qui il était.
--Le plus misérable, le plus infortuné de vos esclaves, noble comte, répondit celui qu'il interrogeait avec l'accent dolent de la profession dont il portait déjà le costume.
--Le fait est, reprit le jeune homme d'un ton dont Nicolas n'apprécia point l'ironie, que si tes poches sont aussi peu raccommodées que la touloupe, elles ne peuvent pas garder fidèlement les roubles que tu leur confies. Enfin parle: Que demande le plus misérable et le plus infortuné de mes esclaves.
--Que la miséricorde de Son Excellence daigne s'arrêter sur son serviteur, dit Nicolas; que le saint patron de notre Russie lui inspire la clémence, que Notre Seigneur Jésus-Christ, dont toute charité émane...
--Trêve de verbiage, s'écria le gentilhomme d'une voix impérieuse et pour la seconde fois, que veux-tu de moi?
--Moins que rien, un mot, un seul mot, voilà tout ce que j'implore de votre pitié!
--Et ce mot?
--Ce mot serait celui qui ferait un homme de l'esclave; qui de serf à obrosk que je suis me transformerait en citoyen.
Le jeune Laptioukine haussa dédaigneusement les épaules.
--Faire un homme de toi, dit-il avec amertume, c'est peut-être au-dessus de mon pouvoir. J'aurai beau briser ta chaîne, ne resteras-tu pas le serviteur de l'hydromel, du lompapo, de l'eau-de-vie, l'esclave de l'ivresse ou de quelque autre vilenie. Mais cela te regarde: que m'offres-tu à moi en échange de ta liberté?
--Ah! seigneur! si je pouvais la payer du prix que j'y attache, ce seraient tous les produits des mines de l'Oural que je devrais déposer à vos pieds! s'écria Nicolas, enchanté de la tournure que prenait sa petite affaire, et convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à en enlever la conclusion; mais, hélas! je ne suis qu'un bien pauvre homme; le travail de Gastinoï-Dvor et le métier d'avertisseur n'enrichissent guère ceux qui le pratiquent; les gens sont devenus si insouciants de la belle tenue de leurs chaussures, que ce n'est qu'avec bien de la peine que nous parvenons à vivre au jour le jour et à payer la redevance. Mais après tout, ce bien que je convoite si ardemment, il ne peut pas s'estimer bien haut; l'oncle de Son Excellence, le feu comte Laptioukine--Dieu veuille le recevoir dans son sein--lui a laissé des esclaves en si grand nombre qu'il lui importe bien peu d'en posséder un de plus ou de moins; et puis, le seigneur remarquera aussi que je suis déjà vieux, et que je ne saurais payer cher un bonheur dont j'aurai si peu de temps à jouir. Il y a des années que j'entasse kopeck sur kopeck pour arriver à ce but unique de mes ambitions, et je ne suis encore parvenu à réunir que les cent roubles que j'offre en échange de ma pauvre personne.--Cent roubles, c'est bien peu, mais celui qui donne tout ce qu'il possède donne un trésor. Enfin, mon maître doit encore tenir compte de ma reconnaissance, qui sera éternelle, et des prières que je ne cesserai plus d'adresser nuit et jour à Dieu, notre souverain juge, pour la conservation et la prospérité de celui auquel je devrai un si grand bienfait.
Le gentilhomme écoutait sans mot dire, sans essayer d'opposer une digue à ce flux de paroles; mais ses yeux ne quittaient pas les yeux du marchand qui, malgré son aplomb, se sentit plus d'une fois décontenancé par ce regard perçant. Quand ce fut fini, l'héritier prit la parole à son tour, et d'une voix lente et brève:
--Tu as été en effet avertisseur au Gastinoï-Dvor, dit-il, mais tu ne l'es plus. Tu es le marchand de cuirs de la Tverskaïa, le plus riche commerçant non-seulement de Moskow, mais de la Russie et peut-être de l'Europe. Tu le nommes Nicolas Makovlof, tu as offert à mon oncle cinquante mille roubles pour ce qui, à t'entendre, n'en vaut plus que cent aujourd'hui. Il a refusé, il a eu raison, c'eût été un marché de dupe; la liberté vaut un million de roubles.
Nicolas porta la main à sa barbe, et avec un geste de suprême désespoir, il en arracha une poignée de poils; puis il murmura avec un accent lamentable:
--Le seigneur a raison; c'est un million de roubles que j'ai voulu dire; ma langue m'a mal servi.
Mais loin d'être fasciné par l'offre de cette somme colossale, le jeune noble, renversé dans son fauteuil, chassa lentement la fumée que contenait sa bouche et hocha négativement la tête.
Le marchand croyait rêver.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)
LES THÉÂTRES
LES CRAVATES BLANCHES.
Pendant que les spectateurs font relâche aux théâtres pour cause de température, M. Montigny profite de ce huis clos forcé pour faire des tentatives littéraires.
Bien mal en a pris au directeur du Gymnase d'essayer devant ses banquettes vides la prose d'un auteur inconnu, car voilà la critique en grandes colères qui traite les _Cravates blanches_, de M. Malpertuy, de façon à laisser peu d'envie à M. Malpertuy de recommencer une pareille aventure. C'est enfantin, c'est exécrable; cela n'a pas le sens commun. Je trouve, pour ma part, mes confrères bien sévères. Qu'il y ait dans cette comédie des _Cravates blanches_ une grande inhabileté de main, je n'en disconviens pas; que les trois actes, beaucoup trop longs même dans leur brièveté inusitée au théâtre, soient en dehors de toute forme dramatique, c'est évident; inexpérience, maladresse, tout ce que vous voudrez; malgré tout j'ai écouté avec le plus grand intérêt cette mauvaise comédie, en raison même de son étrangeté.
Quel est M. Malpertuy? Je n'en sais rien. A coup sur il ne mettra jamais une comédie sur ses jambes, M. Montigny la jouât-il tous les ans au mois d'août; il n'apprendra jamais la mécanique théâtrale; mais il a de l'observation, du flair, de l'esprit et beaucoup; il a même du style, j'entends ce style de la scène qui lance une phrase, un mot par une détente. Et je suis convaincu qu'entre les mains d'un auteur sachant le métier, les _Cravates blanches_ auraient fait, M. Malpertuy aidant, une fort jolie comédie.
Vous les connaissez ces gens toujours cravatés de blanc; une fois posées sur une cravate, ces têtes ne bougent plus. Ces hommes-là sont arrivés à convaincre la société qu'ils lui sont indispensables; ils ont une morale, des idées et des phrases toutes faites appropriées à tous les sujets, et ils veillent pompeusement et dogmatiquement sur l'arche sainte de la routine. Ils en imposent à tous, sauf aux jeunes filles de dix-huit ans, suivant la comédie de M. Malpertuy, qui prouve la chose beaucoup trop longuement, mais, je le répète, souvent avec beaucoup de bonne humeur et beaucoup d'esprit.
LA LICORNE.
La Licorne, elle, est un petit acte qui rentre dans le répertoire ordinaire, trop ordinaire même. C'est l'éternelle pièce à deux personnages, ce jeu de patience des auteurs dramatiques; celle-là vaut les autres; de la gaieté, de l'entrain; une fable dramatique sans grandes complications, mais amusante; vous diriez un bon vaudeville, du temps passé, dont on a enlevé les couplets, pour obéir au goût du jour, et c'est dommage, un peu de _flons-flons_ n'aurait pas nui dans ce tête-à-tête d'un touriste et d'une comédienne.
Ravel passe dans cet acte en frétillant et en faisant refleurir tous ses _tics_, et Mlle Gaignard lui donne vivement la réplique.
M. Savigny.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
_Le Sacrifice d'Amélie_, par Louis Ulbach. (1 vol., Michel Lévy).--_Lettres d'une honnête femme_, par _Madeleine_ (1 vol. Michel Lévy).--J'ouvre les _Lettres de Madeleine_ qui viennent de passer du journal dans le livre et je lis, dans un des chapitres, sous le titre _Un livre scandaleux,_ un jugement des plus sévères sur les _Enchantements de Prudence_, de Mme de Saiman. Ces pages d'une haute portée morale (je parle des _Lettres de Madeleine_), font plaisir à relire. Le jour où l'écrivain qui a signé _Françoise, Pauline Foucault_ et _Monsieur et madame Fernel_, a eu l'idée de faire juger les moeurs, les hommes et les choses en France, par une _honnête femme_, il a trouvé une veine heureuse d'observations, de critique, d'émotion même. Telles de ces pages, destinées à la publicité éphémère d'une gazette, méritaient, en effet, de survivre à l'actualité qui les avait dictées. Je citerai, par exemple, outre le début de cette correspondance, les chapitres intitulés les _Rogations, Histoire d'un lâche, les Poupées,_ etc.
A propos des fêtes des _trois empereurs_, à Berlin, Madeleine s'élève avec énergie contre les reporters qui ne voient, dans cette redoutable entrevue, qu'une occasion de commérage, et elle les blâme, au nom de la moralité publique, d'être partis pour la Prusse afin d'y ramasser les miettes des festins impériaux. Mais M. Ulbach n'eut pas du oublier que parmi ces reporters, il pouvait se trouver des patriotes attirés chez nos vainqueurs par un intérêt tout français, et qui cherchaient à étudier l'organisation prussienne actuelle dans un but tout autre qu'une vaine curiosité! Madeleine, autrefois, avait bien voulu le reconnaître.
Je ne sais si je préfère, aux _Lettres de Madeleine_, le dernier roman de M. Louis Ulbach, _le Sacrifice d'Aurélie._ C'est un roman excellent cependant et d'un intérêt tout à fait soutenu qui obtint, il y a quelques mois, un grand succès d'émotion dans l'Indépendance belge. On sait avec quel art discret et pénétrant l'auteur de _Pauline Foucault_ analyse les sentiments féminins et quelle vérité poétique il donne à ses héroïnes. Aurélie peut figurer, dans l'oeuvre de M. Ulbach, à côté de l'institutrice Pauline et de la séduisante Mme Fernel. Le type bien saisi d'un jeune peintre, patriote convaincu avec des apparences de loustic, n'a pas nui, bien au contraire, à la réussite de ce roman, un des meilleurs de M. Louis Ulbach, qui en a fait plus d'un tout à fait excellents.
La France, l'étranger et les partis, par M. Heinrich, doyen de la Faculté des lettres de Lyon (1 vol. in-18, chez Plon).--C'est le livre d'un honnête homme, mais un livre désolé, le livre du docteur _Tant pis_ qui tâte le pouls de la France. Il la voit et la dit bien malade, cette pauvre France, et il nous prouve qu'aucun parti ne possède le remède qui la guérira à coup sûr. Quoi! ni à droite ni à gauche ou n'est certain de sauver le pays? Non, répond M, Heinrich, qui dit loyalement la vérité à tous les partis en prenant pour devise cette parole du Dante: «Un jour il te sera honorable de n'avoir eu d'autre parti que toi-même.»
Je suis loin de blâmer cette indépendance et le mot du Dante me satisfait pleinement. Je m'étonne seulement qu'un homme aussi indépendant que M. Heinrich et qui connaît aussi bien l'Allemagne et la cause de sa grandeur, donne au livre qu'il publie aujourd'hui la conclusion que pourrait lui donner M. de Lorgeril ou M. de Belcastel. Je ne veux pas dire qu'il pousse le zèle jusqu'au _Syllabus_, et qu'il soit capable de vouer la France tout entière au Sacré-Coeur de Jésus, comme l'a fait le député à Paray-le-Monial. Mais cependant la conclusion est la même.
M. Heinrich n'a confiance ni dans la République, ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans l'orléanisme, ni même absolument dans la légitimité, encore moins dans le bonapartisme. Au fond il est désespéré, et son livre serait désespérant s'il ne nous inspirait, en somme (ce qui est son principal mérite), un souverain mépris pour les phrases toutes faites, et un amour vrai de l'étude, de la science, ce qui est encore, à notre avis, la meilleure façon de relever et de refaire ce pays-ci, bien déchu peut-être, je l'accorde, mais toujours grand, ce que M. Heinrich n'accorde pas.
_Sahara et Laponie_, par M. le comte Goblet d'Alviella (1 vol. in-18. Chez Plon).--La librairie Plon a entrepris la publication de toute une bibliothèque de voyages. Après le voyage autour du monde de M. de Beauvoir, Le voyage de M. Paul Lenoir au Fayoum, de M. Jules Garnier dans la Nouvelle-Calédonie et du vice-amiral Jurien de la Gravière en Chine, voilà que cette collection s'enrichit d'un volume fort intéressant de M. Goblet d'Alviella. L'auteur de _Sahara et Laponie_ nous conduit en des contrées bien distinctes; après le récit d'un séjour d'un mois au sud de l'Atlas, en compagnie de la colonne d'opérations du général de Gallifet, il nous raconte, avec une précision savante et suffisamment pittoresque, un voyage au cap Nord. Je l'avoue, c'est ce dernier voyage qui m'a surtout intéressé. Les Arabes nous sont connus, peu ou prou, mais la vie des Lapons nous paraît encore bien mystérieuse. M. Goblet d'Alviella les a vus de près, ces pauvres êtres qui vivent, semble-t-il, dans la nuit, et dont toutes les dépenses de luxe ne peuvent, avec la meilleure volonté du monde, s'élever dans une année au-dessus de sept francs.
M. Goblet d'Alviella a décrit avec beaucoup de pittoresque, de sobriété et de vérité, sans doute, ce voyage à travers les _fjeds._ Ses paysages du Nord ont la froideur et la solennité qu'on prête, par l'imagination, à ces contrées lointaines. Ce qui m'a étonné, et ce qui étonnera plus d'un lecteur, c'est d'apprendre qu'un voyage au cap Nord est aussi désagréable, plus désagréable même sous le rapport des moustiques, qu'un voyage à Séville ou dans l'Amérique du Sud. Le moustique septentrional s'attache partout, pénètre dans les oreilles, le nez et la bouche si on a le malheur de l'ouvrir pour respirer. On a vu des gens se jeter à l'eau pour fuir un tel supplice et une telle persécution. Bref, on lira avec profit ce voyage dans un coin de terre perdu sous les frimas, et qui à su, dit le voyageur, réaliser l'idéal, «si ardemment poursuivi ailleurs, d'une démocratie libre, instruite, religieuse et prospère.»
L'_Homme noir,_ par M. Alfred Sirven (1 vol. in-18. A. Sagnier).--M. Alfred Sirven est jeune encore et il a beaucoup publié: des romans, des pamphlets, des satires, des brochures, une histoire inachevée de la presse française et une monographie de la prison de Sainte-Pélagie, où sa hardiesse l'a conduit quelquefois. M. Sirven publiait hier une étude financière très-curieuse, très-intéressante et très-courageuse, qu'il appelait la _Forêt de Bondy_. Est-il besoin de dire ce que l'auteur entend par la _Forêt de Bondy?_ C'est la Bourse, c'est ce
Grenier à foin bâtard du Parthénon,
comme en eût dit Musset.