L'Illustration, No. 1591, 23 Août 1873

Part 2

Chapter 23,766 wordsPublic domain

--Eh bien! n'y sommes-nous pas? J'ai une couronne d'or sur la tête. Est-ce que sur la sienne, monsieur le vicomte d'Arlincourt n'a pas une couronne de lauriers?

Nous autres, nous regardions l'auteur du _Solitaire_ pendant qu'il racontait cet épisode. Il n'a pas hésité une seconde à réciter tout ce couplet.

Un autre de ses mots, du même tonneau.

--Napoléon III a voulu me voir. Il m'a fait toute sorte de cajoleries mais en vain, puisque je suis pour Henri V. Voyant la solidité de mes principes, l'empereur m'a congédié en me disant: «Monsieur le vicomte, ah! que le comte de Chambord est donc heureux de posséder un homme tel que vous!»

Philibert Audebrand.

NOS GRAVURES

Frohsdorff

Le château de Frohsdorff ou plutôt Froschdorff, dont nous donnons une vue extérieure, est situé dans la Basse-Autriche, non loin de la frontière de Hongrie, et à 50 kilomètres sud de Vienne. Un vaste parc entoure cette magnifique habitation, résidence habituelle de M. le comte de Chambord. Dans le voisinage se trouvent Wiener-Neustadt, la rivière de l'Ens, et la grande forêt de l'Empereur (Kaiserwald), où le prince chasse fréquemment.

Au XIIIe siècle, le village et la seigneurie de Froschdorff portaient le nom de Krottendorf, qui était celui de la famille à laquelle il appartenait alors. Vers le milieu du siècle suivant, cette seigneurie fut réunie au comté de Pütten, puis elle passa dans les mains du comte de Teufel en 1542, et, en 1620, dans celles des comtes de Hoyos.

L'ex-reine de Naples, veuve de Murat, la princesse Caroline Bonaparte, qui se faisait appeler comtesse de Lipona, anagramme de Napoli, en fit à son tour l'acquisition en 1822. Finalement, la duchesse d'Angouléme, à la suite de la révolution de Juillet, ayant quitté Goritz, après la mort de son mari, vint habiter le château de Froschdorff, où elle mourut le 10 octobre 1851, ayant auprès d'elle le comte de Chambord, son neveu et son héritier, et sa nièce, la princesse de Parme.

Depuis lors, le prince a pris possession du château de Froschdorff, dont il a beaucoup embelli les vastes appartements, et où il séjourne tout le temps de l'année qu'il ne passe pas à Venise. Il a épousé, le 10 novembre 1846, la princesse Thérèse, archiduchesse d'Autriche-Este, fille aînée du duc de Modène, François IV.

L. C.

La colonne Vendôme.--Redressement des plaques.

On sait que la colonne Vendôme, élevée à la gloire de la Grande-Armée victorieuse à Austerlitz, avait été édifiée sur le modèle de la colonne Trajane qui existe encore à Rome. Mais, tandis que celle-ci est en marbre blanc, la colonne Vendôme se trouvait constituée par une colonne creuse en pierres revêtue de plaques de bronze provenant de la fonte de douze cents canons autrichiens et prussiens. Ces plaques ou panneaux, au nombre de deux cent soixante-quatorze, non compris les six morceaux qui forment l'entors ou couronne de lauriers de la base, sont autant de bas-reliefs dont l'ensemble s'enroule en spirale de la base du fût à son chapiteau. Chacun de ces panneaux, mesurant 1 mètre de hauteur sur 1m20 de longueur, pèse 200 kilogrammes. Les dix pièces de l'entors et la coupole représentent un poids total d'environ 8200 kilogrammes, ce qui, pour la colonne, non compris la base, les aigles d'angles et la statue du couronnement, représente 63,000 kilogrammes de bronze.

Réédifier le monument n'est pas une opération aussi simple qu'on paraît se l'imaginer au premier abord.

Lors de sa chute et malgré les couches épaisses de paillis disposées sur la place, les plaques s'arrachèrent violemment de leurs attaches; quelques-unes, le plus petit nombre heureusement, furent fendues, brisées, et plusieurs fragments disparurent; la plupart ne se trouvèrent que déformées ou faussées sous le poids des blocs de pierre qui pesaient sur elles, et dont l'effort destructif se trouva augmenté par la hauteur de chute.

Avant de songer à replacer les panneaux de bronze sur le fût de pierre restauré, il faut donc de toute nécessité procéder à diverses opérations préliminaires ayant pour but: le redressement des plaques faussées; leur ajustage à la suite les unes des autres, suivant l'ordre indiqué par les sujets sculptés; la réfection des pièces manquantes ou brisées; enfin la réparation de celles qui se sont fendues, soit par l'effet de la chute, soit par suite des opérations de redressement. C'est seulement après terminaison complète de ces travaux de redressement, de complément et d'ajustage, que les panneaux, transportés au chantier de la place Vendôme, seront appliqués sur le fût de pierre au fur et à mesure de l'élévation de la maçonnerie.

Le redressement et l'ajustage s'opèrent dans les ateliers de MM. Monduit, Béchet et Cie, bien connus par les remarquables travaux de plomberie d'art exécutés au Louvre, à Notre-Dame de Paris, à la Sainte-Chapelle, etc., tandis que les opérations qui entraînent la fonte du métal ont été confiées à l'usine Thiébault.

Dès le samedi 26 mai 1871, le personnel de l'usine Monduit, Béchet et Cie, procédait à l'enlèvement des plaques de bronze gisant sur la place Vendôme, les numérotait et, d'après les instructions de M. Normand, architecte de la colonne, les déposait au palais de l'Industrie, où elles restaient jusqu'au vote de l'Assemblée qui a prescrit de restaurer le monument.

C'est de là que ces débris sont repris au fur et à mesure de l'avancement des travaux et transportés dans les ateliers.

Les plaques complètes, mais déformées, sont, ainsi que le représente notre gravure, soumis à l'action d'une presse à vis manoeuvrée à bras d'hommes. Appuyant sur les parties déprimées, cette presse leur rend le relief primitif et, suivant le point où s'opère la pression, point qu'il appartient à la sagacité des ouvriers de reconnaître, la plaque reprend sa forme bombée et hélicoïdale. La pression à opérer doit être d'autant plus puissante que chaque panneau présente, pour le nu ou fond, une épaisseur de 12 à 15 millimètres.

Pour les reliefs déterminés par les personnages ou les divers sujets de sculpture, cette épaisseur s'élève à 7, 8 et même parfois 10 centimètres d'épaisseur. En outre, des tenons en bronze, au nombre de trois par panneaux, font corps avec le fond et contribuent à augmenter la rigidité. Une autre cause complique l'opération, c'est la forme en spirale du revêtement de bronze. Si les plaques n'étaient que des sections de couronnes absolument circulaires, il suffirait de les courber en les maintenant appliquées sur une forme présentant également une section cylindrique de même diamètre que le noyau de pierre de la colonne. Une pression opérée sur les deux extrémités suffirait dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi, et chacune des deux cent soixante-quatorze plaques de bronze étant une portion de spirale, se présente sous une forme courbe, en quelque sorte gauche, qui oblige à une observation constante des résultats de la pression, à une recherche sans cesse renouvelée des effets produits.

De temps en temps, la plaque quitte donc la plate-forme de la presse pour être appliquée sur un premier gabarit, puis elle retourne sous la vis, subit de nouvelles pressions suivies de nouveaux essais, et lorsque le panneau épouse parfaitement les formes du gabarit, que son bourrelet en saillie fortement prononcée s'applique exactement sur le rebord de la plaque précédente, les ouvriers le reportent sur un bâti de bois dressé verticalement et reproduisant les dimensions et les formes extérieures du fût de pierre. Chaque panneau est en quelque sorte mis à la place qu'il doit occuper, ce qui permet de se rendre compte du degré de perfection des travaux de redressement, de corriger ce qui peut paraître défectueux, de reconnaître d'une manière certaine et définitive la part du travail à exécuter dans la fonderie.

En sortant des ateliers de MM. Monduit et Béchet, les plaques sont transportées dans les ateliers de M. Thiébault, où elles sont complétées et réparées au point de vue artistique. Cette restauration fera l'objet d'un prochain article.

Paul Laurencin.

Le grand escalier du nouvel Opéra

L'_Illustration_, dans le dernier numéro du _Paris nouveau_, a décrit en détail le nouvel Opéra. Elle offre aujourd'hui à ses lecteurs une vue du grand escalier de la salle, dans l'état actuel des travaux.

Telle qu'elle est en ce moment, cette partie du bâtiment, vivement éclairée par le haut, encombrée çà et là d'échafaudages, peuplée d'une légion d'ouvriers, offre l'aspect le plus pittoresque. Ici les sculpteurs travaillent, même pendant le jour, à la lueur de nombreux becs de gaz, portés par des supports mobiles garnis de tuyaux en caoutchouc. Là, des marbriers achèvent de polir les balustres; d'autres, à l'aide d'une ingénieuse machine, creusent les marbres que doivent traverser les conduites de gaz: un tube de tôle, auquel on imprime un rapide mouvement de rotation, pénètre dans le marbre par son propre poids, et, quand il est arrivé au bout, au lieu des débris que l'on retirait par les anciens procédés, on enlève du bloc une petite colonne polie par les frottements du tube de tôle, qui, selon l'épaisseur du marbre, y a fait soixante ou quatre-vingt mille tours environ. D'un côté, les bronziers placent les balcons des étages supérieurs; de l'autre, l'habile charpentier Saintonge et son équipe font circuler, sans accidents, leurs lourds madriers au milieu des plus fines sculptures; partout le bruit des marteaux, le grincement des machines, viennent s'ajouter au tableau animé que représente fidèlement le dessin.

Dès à présent les travaux sont assez avancés pour que l'on se rende bien compte de l'effet que produira le grand escalier. Les trente colonnes de marbre Sarrancolin, avec leurs chapiteaux et leurs bases en marbre blanc de Saint-Béat, reluisent déjà et s'harmonisent à merveille avec le ton des pilastres en brèche violette. La sculpture des tympans des arcades, ornés de figures, par M. Chabaud, est achevée; il reste peu de chose à faire aux détails des rampes et des voûtes de l'escalier.--Aux neuf balcons du premier étage on commence à poser les balustres en spath-fluor, surmontés d'une rampe en onyx. Cela suffit déjà pour donner à l'ensemble une richesse peu commune, et cependant que de choses manquent encore!

Les grandes marches de marbre blanc de Serravezza reposent toutes taillées dans leurs caisses d'emballage. Les balustres de marbre rouge antique sont encore en magasin, attendant le moment où ils seront placés sur leur socle en marbre vert de Suède et surmontés de leur rampe en onyx.--Au bas de l'escalier on ajuste les marbres sur lesquels s'élèveront les deux grands groupes de M. Carrier Belleuse, supportant les appareils d'éclairage. A l'entrée du parterre, les lignes de l'architecture s'interrompent; c'est là que doivent s'appuyer les deux cariatides de M. Jules Thomas, exécutées en bronzes de différents tons et drapées de marbres de différentes couleurs; au-dessus de chaque groupe de colonnes, une place vide est réservée aux médaillons de lave émaillée où M. Solier exécute sur un fond bleu des instruments de musique de tous les pays. Enfin, le sol n'est pas encore nivelé pour recevoir son dallage de marbre, et, à la voûte, quatre grands caissons indiquent seulement la place des peintures de M. Pils.

Quand tout cela sera fini, quand sur ces marbres et ces bronzes se joueront les reflets d'un éclairage splendide, il y aura là certainement un des effets décoratifs les plus saisissants que l'on puisse imaginer, et, pour que l'oeuvre de l'architecte apparaisse dans tout son éclat, il n'y manquera plus que le public, la foule élégante et parée, les riches toilettes, les brillants uniformes, se montrant à tous les balcons et circulant à tous les étages.

Un marché à Anvers, au dix-huitième siècle.

Tableau de M. Hugo Salmson.

Nous sommes sur une de ces places, si nombreuses à Anvers, formées par renfoncement de quelques maisons, à l'entrée d'une de ces petites rues étroites où vont s'entasser les marchandises du monde entier; c'est bien l'aspect de la vieille cité, telle qu'elle nous apparaît encore aujourd'hui, dès qu'on s'enfonce un peu dans les quartiers populaires; au loin, on entrevoit une partie de la tour de la cathédrale, masquée par les hautes maisons aux toits découpés en forme d'escaliers; puis, bordant notre petite place publique, un de ces innombrables canaux qui sillonnent la ville, ou circulent grands et petits bateaux, frêles barques des habitants de la ville et hauts navires de commerce. Quant au marché, c'est un vrai chef-d'oeuvre de patiente et gracieuse restitution historique; l'échoppe où se tient un vieux juif, sorte de brocanteur qui vend tout ce qui peut s'acheter, la vieille maison à pignon, avec sa porte ornée de ferronneries anciennes, au pied de laquelle une marchande de fleurs a installé sa boutique en plein vent, tout cela est charmant de grâce et de vérité.

Mais ce n'est encore qu'un cadre, si joli qu'il soit; le tableau est bien plus, il est tout entier dans les personnages, dans ce jeune seigneur, à l'attitude si fière, si dédaigneuse même, dont l'ami l'ait semblant d'examiner les marchandises du juif, tandis qu'il n'a de regards, lui, que pour la jeune femme dont le mari achète une rose à la bouquetière; elle aussi, la belle élégante, elle voudrait bien le regarder; mais le bras qu'elle tient la gêne, et elle ne peut que se retourner à demi. Toute la scène est dans ces attitudes, si finement indiquées; on se sent en présence d'un roman, d'un roman de galanterie du XVIII siècle.

Entrée des Français à Pont-à-Mousson

C'est le 2 août que la ville de Pont-à-Mousson a été évacuée.

A cinq heures du matin, l'infanterie allemande quittait les baraquements, et à sept heures les dragons hanovriens débouchaient, musique en tête, de la rue Saint-Laurent, pour traverser la place Duroc et prendre la route de Faulquemont. A mesure qu'ils s'éloignaient, les fenêtres jusque-là fermées s'ouvraient derrière eux, se pavoisaient de drapeaux, d'oriflammes et de bannières; la population se répandait dans les rues, tandis que les cloches des églises Saint-Laurent et Saint-Martin, sonnant à toutes volées, allaient joyeusement porter au loin la nouvelle de l'heureuse délivrance. Le soir, la ville était illuminée.

Le lendemain 3, à dix heures du matin, arrivée des soldats français. Tout Pont-à-Mousson s'était transporté à la gare, où, à l'heure dite, une compagnie du 94e de ligne mettait pied à terre. Le maire et ses adjoints se trouvaient là pour la recevoir. Inutile d'appuyer sur l'accueil chaleureux qui lui a été fait. Comme la veille, toutes les maisons étaient pavoisées, et la foule n'a cessé, durant cette journée, de circuler dans les rues, donnant un libre essor à une joie et à un enthousiasme bien naturels.

La compagnie du 94e de ligne a pris possession des baraquements de Médières, situés à un kilomètre de Pont-à-Mousson.

L. C.

L'Inauguration de la statue de lord Thomas Cochrane, à Valparaiso

Nous avons reçu du Chili les deux dessins que nous publions dans le présent numéro, concernant l'inauguration du monument élevé à Valparaiso à la mémoire de l'amiral Thomas Cochrane, l'un des hommes qui contribuèrent jadis le plus activement à l'affranchissement de cet État du joug de l'Espagne.

Voici en substance le discours du ministre de la guerre et de la marine, que nous choisissons entre ceux prononcés dans cette solennité:

«Lord Thomas Cochrane, mort en Angleterre il y a quelques années, était le fils aîné d'une illustre famille anglaise. Doué du plus noble caractère, fruit d'une éducation libérale, il avait su obtenir de bonne heure l'estime et la confiance de ses concitoyens. Ses prouesses comme marin et le rôle prépondérant qu'il joua en cette qualité dans le terrible conflit engagé contre la France sous le premier Empire lui valurent une réputation européenne.

«Poussé par un invincible besoin d'aventures et aussi par un amour inné de la liberté, il offrit le concours de son épée au Chili dans la lutte que nous soutenions alors contre l'Espagne pour conquérir notre indépendance.

«La situation de la flotte chilienne, créée au prix des plus douloureux sacrifices, était précaire; de récente formation, peu nombreuse, manquant de marins exercés, elle faisait bien difficilement, face aux nécessités du moment. L'illustre général Blanco Encalada, un des héros de cette époque glorieuse, venait de capturer la frégate espagnole _Maria Isabel_ et cinq bâtiments de transport que l'Espagne envoyait au secours des forces royalistes du Pacifique.

«C'est fortifiée par le concours de ces navires que notre flotte, commandée par Cochrane, effectua cette série de coups audacieux qui devaient lui assurer toujours la victoire.

«Parmi ceux-ci nous citerons: la prise de Valdivia, ville réputée inexpugnable, défendue par neuf forts détachés et une nombreuse garnison; la capture de la frégate de premier rang _La Esmeralda_, effectuée dans la rade de Callao, malgré la présence de l'escadre espagnole et sous le feu des batteries de terre.

«Les exploits de Cochrane furent tous marqués du sceau de l'audace et du génie; ils furent trop nombreux pour qu'il me soit possible de les relater ici, même sommairement; je me bornerai à constater qu'ils eurent une influence considérable sur les destinées de notre pays.»

En terminant, quelques mots sur le monument. Il est situé sur la place de la douane, à Valparaiso. Le socle est en marbre; la statue, faite en Angleterre, est en bronze. Le monument, pris dans son ensemble, est d'un beau style, très-simple d'aspect; l'attitude du noble lord est remarquable à tous égards. La figure exprime l'intrépidité, le commandement.

Le peuple chilien s'était porté en masse à Valparaiso pour cette cérémonie patriotique. La fête a été splendide et tout à fait digne du héros dont le souvenir, encore vivant dans le coeur de chacun, présidait à la cérémonie.

L'ouragan de Nîmes

Le 9 août dernier, vers sept heures du soir, après une journée des plus chaudes, une trombe s'est abattue sur la ville de Nîmes avec une violence épouvantable. Pendant un quart d'heure, au milieu d'une obscurité que déchirait de temps en temps la lueur vive des éclairs, il est tombé des torrents d'eau mêlée d'énormes grêlons. L'effet a été terrible. Le jardin de la Fontaine, le parc, inondés, étaient jonchés de branches d'arbres; les baraques du champ de foire renversées, les marchandises entraînées par les eaux. Pas de maison qui n'eut quelque perte à déplorer. Je ne parle pas des vitres: les rues étaient pleines de leurs débris; et des quatre mille carreaux qui remplissaient les deux murs latéraux de la gare, il n'en était pas resté dix en place.

Hors de la ville, les ravages n'ont pas été moins grands. Les vignes, les amandiers ont perdu leurs fruits; les champs ont été ensevelis sous un linceul de feuilles et de pampres. Heureusement il n'y a point eu mort d'hommes.

La tempête a suivi une zone étroite, longeant à peu près, sur une étendue de 2 kilomètres à droite et à gauche, la voie du chemin de fer depuis Saint-Cézaire jusqu'à Curboussot. Cependant, au delà de Bouillargues quelques vignes ont été atteintes; par contre, dans la zone indiquée, certaines places ont été épargnées. Anomalies singulières que l'on a constatées dans presque tous les ouragans de grêle.

L. C.

LA GAGE D'OR

NOUVELLE

(Suite)

En d'autres circonstances, celle-ci eût probablement éludé la proposition; d'abord parce quelle avait trop de jugement pour garder quelqu'illusion sur la valeur de sa nouvelle amie et qu'elle ne se souciait que médiocrement de se montrer à côté d'elle en public; en second lieu parce que le préjugé national, très-puissant chez elle, lui inspirait quelque répugnance pour un théâtre et pour des acteurs étrangers; mais elle comprenait la nécessité de réagir par la distraction contre l'agitation de ses pensées, puis Mme Babowskine mit tant d'instances dans ses sollicitations qu'elle se décida à accepter.

Le spectacle n'offrait qu'un médiocre intérêt à Alexandra, qui ne comprenait que très-imparfaitement la langue française; cependant le jeu des acteurs était parvenu à captiver son attention, lorsqu'une loge des premières faisant face à celle dans laquelle elle se trouvait s'ouvrit avec fracas; une dame mise avec une suprême élégance et un jeune homme s'y installèrent en remuant les chaises avec un sans-gêne un peu affecté.

Comme tout le monde, Alexandra avait tourné les yeux du côté de ces bruyants spectateurs; ils ne se furent pas plutôt arrêtés sur le nouvel arrivant qu'elle devint horriblement pâle et ne put retenir une exclamation de surprise; elle reconnaissait le proscrit qui lui avait causé tant de soucis, l'exilé qu'elle supposait encore en Sibérie et pour lequel elle priait tous les jours avec tant de ferveur.

Sa surprise n'avait point échappé à la Babowskine, qui lui en demanda la cause. Alexandra avait trop peu l'usage du monde pour être très-habile dans l'art de la dissimulation. Heureusement l'émotion causée par cette apparition soudaine avait été si vive qu'elle vint en aide à son embarras. Tout son sang affluait à son coeur, la respiration manquait à sa poitrine oppressée, le malaise qu'elle allégua était trop visible pour que sa compagne le soupçonnât d'être feint. Supposant que c'était la chaleur de la salle qui avait occasionné cette indisposition, elle lui proposa de sortir; Alexandra refusa; elle se contenta de s'asseoir au fond de la loge, pour se remettre de son trouble et aussi pour observer le jeune homme sans être trop facilement aperçue par lui.

La tenue de celui-ci ne rappelait guère la tristesse douce et mélancolique qu'il avait affectée lors de ses deux entrevues avec Alexandra, et qui avait produit sur celle-ci une impression que le temps n'avait point effacée. Il avait repris les manières dédaigneuses et hautaines qui caractérisent la jeunesse dorée de Moskow aussi bien que celle de Paris. Très-animé et très-joyeux, il se croyait en droit d'imposer sa gaieté au public, et il ne se gênait pas davantage pour témoigner à sa compagne une familiarité qui avait encore le tort grave de n'être pas de très-bon goût. Elle le retrouvait si différent de celui dont elle gardait si pieusement le souvenir, qu'elle se serait crue la dupe de quelque ressemblance extraordinaire si la violence des sensations qu'elle éprouvait lui eût permis de conserver le moindre doute.

Si certaine qu'elle fût que c'était lui, elle s'occupait beaucoup moins du jeune noble que de la dame qu'elle voyait à ses côtés; elle s'arrêtait à tous les détails de la toilette de celle-ci, elle suivait avidement tous ses mouvements, elle contrôlait tous ses gestes; lorsqu'elle la voyait se pencher nonchalamment sur l'épaule de son compagnon, elle sentait son coeur se serrer; elle rougissait de honte, peut-être de colère, lorsque leur intimité s'affirmait par quelques-uns de ces badinages que la galanterie interlope n'a jamais la pudeur de réserver pour le huis clos. Complètement ignorante des habitudes du monde élégant, et naïve comme un enfant, Alexandra croyait que cette dame, avec laquelle ce jeune homme se montrait au spectacle et échangeait de telles privautés, ne pouvait être que sa femme, et, confondue de la coquetterie effrontée, de l'immodestie de manières de celle-ci, elle se reprochait amèrement d'avoir pu croire à l'amour de celui qui s'était choisi pour compagne une pareille créature.

Dans un entr'acte, le gentilhomme ayant dit quelques mots à l'oreille de sa voisine, celle-ci riposta par un coup d'éventail sur la joue de son interlocuteur en accompagnant ce geste d'un éclat de rire qui attira l'attention de la moitié de la salle. Alexandra n'y tint pas davantage; elle se rapprocha de Mme Babowskine, et d'une voix que son agitation rendait tremblante, elle lui demanda le nom de cette beauté tapageuse.