L'Illustration, No. 1591, 23 Août 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
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31e Année.--VOL. LXII--Nº 1591 SAMEDI 23 AOUT 1873.
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SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--Nos gravures.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Chenille (suite).--Les Théâtres.--Bulletin bibliographique.--Histoire de la Colonne (deuxième article).--Bigarrures anecdotiques: l'esprit de parti (suite).
_Gravures_: Le château de Frohsdorff; vue prise du côté de la façade principale.--La reconstruction de la colonne Vendôme: Redressage des pièces de la colonne dans l'usine de MM. Monduit et Béchet; L'ajustage des pièces.--Le nouvel Opéra: état actuel des travaux dans l'escalier d'honneur.--_Marché à Anvers_ (dix-huitième siècle), d'après le tableau de M. Hugo Salmson.--L'évacuation: entrée des troupes françaises à Pont-à-Mousson.--Valparaiso: inauguration de La statue de lord Cochrane.--L'ouragan du 9 août à Nîmes.--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE.
La réconciliation des princes d'Orléans avec le chef de la maison de Bourbon continue d'être le thème à peu près unique sur lequel s'exercent, en l'absence de tout autre événement politique de quelque importance, la verve des polémistes et l'imagination des donneurs de nouvelles. Aucun fait nouveau n'est venu s'ajouter à ceux que nous avons signalés la semaine dernière, aucune donnée précise ne s'est fait jour sur les intentions des fusionnistes ni sur la manière dont ils comptent mener à bonne fin la campagne dont ils viennent d'accomplir avec un succès si complet la partie la plus difficile peut-être. Cependant, à l'inquiétude, au découragement peu dissimulés des organes du parti républicain, au ton d'amertume de ceux du bonapartisme, à la satisfaction à peine contenue des journaux royalistes, enfin à la réserve pleine d'ambiguïté de ceux qui se préparent à abjurer leurs anciennes doctrines pour se prosterner devant le soleil levant, il est facile de voir que l'entrevue de Frohsdorff commence à porter ses fruits et que l'oeuvre de la restauration monarchique est en pleine voie d'accomplissement. À ce titre, nous devons citer ici un article du _Journal des Débats_ qui est à lui seul un symptôme significatif, bien qu'on en ait peut-être exagéré la portée en y voyant un retour pur et simple de ce journal aux idées monarchiques. Quoi qu'il en soit, voici quelques-uns des passages de cet article, dû à la plume d'un des plus brillants écrivains de cette feuille, M. John Lemoinne:
«Des faits récents, qui sont de nature à faciliter le rapprochement des partis monarchiques, ont remis plus que jamais en question l'existence même de la République. Les républicains ne se dissimulent plus le danger qui menace leur forme de gouvernement. Ils se sentent isolés, et ils se retournent maintenant vers les conservateurs qui avaient honnêtement et sincèrement accepté la République, pour leur dire:
«C'est à vous de défendre l'oeuvre que vous avez fondée.»
«En ce qui nous concerne, nous répondons aux républicains de la veille: «Nous n'avons rien fondé du tout, et c'est votre faute.» L'origine de la situation actuelle, la responsabilité du danger que court la République remontent à l'élection de Paris. Ce jour-là, les républicains radicaux ont déclaré la guerre aux républicains libéraux; ce jour-là, le quatrième État a proclamé qu'il voulait être tout dans la nation et a fermé la porte au tiers État; ce jour-là, les sectaires et les doctrinaires de la République nous ont dit: «La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.» _C'est bien; on nous a mis dehors, nous y restons._
«... Les républicains se sont donné beaucoup de peine pour nous démontrer qu'une République conservatrice était un mot vide de sens; que la République était la République, et qu'elle devait entraîner toutes les conséquences de son principe. C'est très-bien; ils nous ont prouvé victorieusement leur thèse.
Il n'y a pas d'autre République possible que la leur; c'est convenu, c'est admis. Et qu'ont-ils gagné à leur démonstration? c'est de montrer que la seule République possible, est précisément celle qui est impossible; celle, dont le pays ne veut pas, celle que la France repousse et qui lui fait peur et horreur. Voilà le résultat de leur belle campagne.
«En même temps, les folies radicales servaient de leçon aux partis monarchiques, et ils ont compris enfin la nécessité de s'unir pendant que leurs adversaires se divisaient. Nous ne sommes pas de ceux qui attendent des résultats immédiats de l'échange de visites de personnes royales. La réconciliation des hommes a été lente et dure; celle des partis et des principes demandera également du temps et de la peine. Mais une chose qu'il faut que les républicains sachent, c'est que, si la République vit encore, ce n'est point par ses propres forces. Ils ont fait tout ce qu'il fallait pour en dégoûter le pays; plus intolérants que les ultramontains qu'ils attaquent tous les jours, ils ont dit plus haut qu'eux: «Hors de notre Église, point de salut.» Et voici qu'aujourd'hui ils appellent à la rescousse les conservateurs qu'ils avaient frappés d'ostracisme! Ils ont voulu faire la République tout seuls et pour eux seuls, qu'ils la fassent, nous les regarderons.»
Le fond de l'argumentation de M. John Lemoinne est, on le voit, que si la République succombe, ce sont les radicaux qui auront causé sa perte par leurs exagérations et leurs impatiences. De même que l'élection de MM. Ranc et Barodet a été la cause déterminante du 24 mai, de même l'attitude que vont prendre les radicaux d'ici à l'époque de la réunion de l'Assemblée pourra exercer une influence incontestable sur les événements qui se préparent.
A ce titre, les élections qui vont probablement avoir lieu le mois prochain pour la nomination de députés dans dix départements, auront une importance exceptionnelle. On sait que trois vacances se sont produites, au mois d'avril dernier, dans les départements de la Loire, du Puy-de-Dôme et de la Haute-Garonne; en conséquence, le délai maximum de six mois que la loi donne au gouvernement pour convoquer les électeurs expire au mois d'octobre; en outre, sept autres vacances se sont produites depuis le mois d'avril, et il est probable que le gouvernement convoquera les électeurs à pourvoir à ces sept vacances en même temps qu'aux trois autres. Ainsi que nous le disions plus haut, ces dix élections partielles emprunteront une signification toute particulière aux circonstances au milieu desquelles elles se produiront. Les radicaux auront-ils la sagesse de profiter de cette occasion pour donner un démenti à ceux qui soutiennent que la République n'est bonne qu'à enfanter le désordre et l'anarchie? C'est ce qu'il nous sera donné de voir.
En attendant, la session des conseils généraux, qui vient de s'ouvrir, montre que l'idée républicaine, si sérieusement battue en brèche depuis quelques semaines, est encore vivace dans un grand nombre de départements. L'opération préliminaire de la constitution des bureaux a donné pour résultat la réélection de tous les anciens présidents, sauf dans treize départements. Sur ces treize nouveaux présidents, sept sont monarchistes et six républicains; parmi les présidents non réélus, il faut, citer M. Casimir Périer, dans l'Aube, battu par trois voix de majorité.
D'après une dépêche de Versailles on compterait, sur la totalité des présidents, cinquante conservateurs, vingt-trois républicains appartenant à la gauche et douze membres du centre gauche. Le parti conservateur aurait donc, somme toute, un avantage de quinze élections.
Les sentiments d'attachement des Alsaciens-Lorrains à la France et la reconnaissance des populations de l'Est envers M. Thiers viennent de s'affirmer de nouveau à l'occasion du passage à Belfort et à Mulhouse de l'ex-président de la République, se rendant en Suisse.
Sur tout son parcours entre ces deux villes, et même sur le territoire annexé, M. Thiers a été l'objet des ovations les plus enthousiastes. Cette explosion toute spontanée et bien naturelle du sentiment populaire a malheureusement été dénaturée par un certain nombre de journaux, dont quelques-uns n'ont pas craint d'affirmer qu'elle était le résultat d'inspirations venues de Berlin.
C'est là un nouvel exemple de cette fureur de dénigrement commune à tous les partis dans notre pays, et il est triste de constater que nous ne pouvons nous habituer à exprimer les divergences d'opinions qui nous séparent sans nous accabler mutuellement des accusations et des injures les plus monstrueuses.
L'anniversaire du 15 août a fourni aux bonapartistes une occasion toute naturelle de manifestation. Une députation évaluée de mille à onze cents personnes, et comprenant les notabilités du parti, s'est rendue à Chislehurst, où elle a été reçue par le prince impérial, qui a prononcé une allocution terminée par ces mots:
Quant à moi, dans l'exil et près de la tombe de l'empereur, je médite les enseignements qu'il m'a laissés. Je trouve dans l'héritage paternel le principe de la souveraineté nationale et le drapeau qui la consacre. Ce principe, le fondateur de notre dynastie l'a résumé dans cette parole à laquelle je serai toujours fidèle: «Tout pour le peuple et par le peuple.»
COURRIER DE PARIS
«--Sire, il faut faire des hommes.»
Voilà justement ce que disait le vieux Sully à Henri IV.--Pour le moment, Henri IV était occupé à manger des oeufs pochés avec du raifort et de l'ail, trois choses dont il était fou. Ce mets béarnais portait le roi à rire.
--Faire des hommes, Rosny, répondit-il; mais la chose, ce semble, regarde les femmes.
Ici Sully fronça le sourcil.
--Sire, ajouta-t-il, avec toute la déférence que je dois à Votre Majesté, je ferai observer qu'il ne s'agit point d'être facétieux. Si l'on ne se met à faire des hommes, la chose tournera au pire pour notre belle nation de France.
Sur ces paroles, il retourna à ses finances; le roi alla chez la belle Gabrielle, et la France alla comme elle put. En ce temps-là, l'histoire nous l'apprend, elle avait déjà été fort éprouvée, la France. Elle venait de subir l'invasion de l'Espagnol, de même qu'elle a récemment supporté l'envahissement du Prussien. Elle était déchirée à l'intérieur par plusieurs partis toujours à couteaux tirés: la vieille Ligue, les Réformés, les Politiques, les amis du Roi, et coetera, et coetera. Elle était ruinée, épuisée, vivant dans les transes, se rappelant tour à tour la nuit de la Saint-Barthélemy, qui n'était pas encore fort éloignée, les Barricades, l'assassinat des Guise à Blois, l'assassinat d'Henri III à Saint-Cloud, et entendant déjà dire tout bas que le Béarnais serait bientôt assassiné lui-même à Paris.--Tout ceci soit dit, en passant, pour ceux qui croient que les révolutions sont une nouveauté et que nos grands pères n'en ont pas eu leur bonne part. Tout ceci soit dit aussi pour donner une plus-value ou une survie au mot du ministre d'Henri IV:
«--Sire, il faut faire des hommes.»
Le lecteur, ramassant la réponse du vert-galant, sera peut-être tenté de nous interpeller de la belle façon.
«--Eh! monsieur, s'écriera-t-il, vous écrivez sans doute vos lignes avec quelque plume arrachée à l'aile d'un noir corbeau. Faire des hommes, qu'est-ce à dire, je vous prie? Est-ce que le chapitre des naissances, paragraphe des garçons, s'est arrêté à l'état civil des vingt arrondissements de Paris et des trente-sept mille communes de France? La race gauloise est toujours prolifique, Dieu merci, en dépit de la théorie de Malthus. Nos lycées regorgent; nos écoles sont pleines; nos gymnases militaires ont des queues d'aspirants à leurs portes. Il n'y a jamais eu autant de belle graine chez nous, allez!
Peut-être la statistique et le recensement de l'armée ne seraient-ils pas tout à fait d'accord avec cette proposition. Au point de vue des forces du corps, nos grands pères étaient des géants; nos pères étaient bien plus puissamment bâtis que nous-mêmes, et nous, comme dans les _Burgraves_ de Victor Hugo, nous sommes de moins petite taille que nos fils. Je ne crois pas que ce soit la faute de Voltaire; c'est peut-être celle des prodiges de la chimie, ou de la prose du jour, ou de l'abus de la moutarde blanche. Enfin, c'est un fait: l'ossature du Français paraît perdre de sa force. Feu M. Flourens, le père, attribuait le fait aux délices de Capoue, qu'on introduit jusque dans les petites villes, pour des Annibals en souliers ferrés ou en sabots. Les bonnes femmes s'en prennent au gaz. M. Payen veut que ce soit la conséquence de la sophistication, qui empoisonne le vin et neutralise le café; le père Félix prouve que c'est le résultat du roman-feuilleton et de l'opérette. L'Académie des sciences et l'Académie de médecine constatent le fait, mais ne savent pas trouver la cause. Mais de cent endroits à la fois s'échappe le même cri:
--Il faut faire des hommes.
En fait-on? Se met-on en devoir d'en faire?
Depuis quelques jours, on rencontre un peu partout, à travers nos rues, des jeunes gens habillés, par hasard, en soldats.--Je dis par hasard, parce que c'est facile à voir. Ce sont des volontaires d'un an en congé temporaire. Ils reviennent après plusieurs mois de séjour dans les corps. Une loi patriotique, de date récente, les a envoyés au régiment pour y perdre ce qu'il y avait en eux du gommeux et pour y prendre tout ce qu'ils pourraient de l'homme. Ont-ils commencé à se transformer? interrogez-les. Ceux qui sont sincères vous diront que l'année du volontariat leur pèse comme un exil, et qu'ils ont hâte de revenir au théâtre où l'on joue Mlle _Angot._
--Est-ce que les Variétés rouvrent décidément par la première représentation de _Toto chez Tata?_--demandait l'un d'eux, l'autre soir.
Ceux qui s'emportent contre les allures de la jeunesse d'à présent oublient trop que cette frivolité a été de tout temps un des traits les plus incorrigibles du caractère national. Sans aller bien loin dans l'histoire, sans remonter à ce Condé qui s'avançait au siège de Lérida à la tête de vingt-quatre violons, parlons de la plus belle époque militaire et virile des temps nouveaux. De 1792 à 1815, que de scènes plaisantes mêlées au drame de la guerre! Dans la campagne d'Italie, Bernadotte, encore un peu casseur d'assiettes, a fait sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne en commandant une charge de cavalerie, et la charge a eu plein succès; Moreau, dans une action des plus chaudes, s'amusait à mettre une tulipe de Hollande à la place de son plumet. Tout le monde sait la saillie d'Andoche Junot, volontaire du bataillon de la Côte-d'Or, ramassant en riant la poussière que venait de rejeter près de lui un obus au moment où il écrivait une lettre:
«Voilà de quoi poudrer la lettre,» disait-il.--Eh bien, grattez nos diseurs de riens, vous verrez qu'ils ne sont ni moins braves, ni moins gais.--Ce serait donc une preuve qu'on s'est remis à faire des hommes.
Philosophons un peu, s'il vous plaît.
Il y a un mois, à l'époque où le shah traversait Paris, il n'était question que de diamants. Le roi des rois parti, voilà qu'on en parle encore et plus que jamais. Cette fois, c'est à propos de la reine d'Espagne. Sachez donc qu'Isabelle II se défait de ses parures. Ainsi les diamants historiques dont on entrevoit le miroitement dans le Romancero sont à vendre. Il y en a pour douze millions.--Voulez-vous le joli collier qui a été porté par Jeanne la Folle?--Désirez-vous un bouton que Charles-Quint mettait à sa chemise?--En regard de ce fait, on cite l'écrin d'une autre tête couronnée qui éprouve de même le besoin de faire de l'argent.
On signale aussi comme devant être vendus les brillants du célèbre prince de Brunswick, vous savez cet octogénaire phénoménal qui avait toujours les cheveux noirs, luisants comme l'aile du corbeau, attendu qu'il se coiffait de lapins belle perruque de l'Europe. Mais que de joyaux! que de diamants! On pourrait les remuer à la pelle.
Paris s'intéresse vivement à ce fait tout nouveau. Vous pensez bien que les femmes ne manquent pas d'attirer l'attention sur ce point de la chronique. «Cette année, les diamants sont pour rien. Ne m'en offrirez-vous pas?» Notez que, pour la plus grande commodité des acquéreurs, les diverses pacotilles précitées se vendent en détail, pièce à pièce, absolument comme cela se passe pour les premières pèches de la saison. Vous le voyez, il n'y a pas de petite bourgeoise enrichie qui ne soit à même de couvrir les enchères d'une pierre qui a figuré durant trois ou quatre siècles sur le front d'une vingtaine de reines. «--Mesdames, qui veut la merveilleuse bague de saphir qu'a portée jadis à Grenade l'éblouissante sultane Aïscha, et que Ferdinand le Catholique a conquise à la pointe de son épée?»
Il n'y a pas longtemps, le marchand de diamants était un négociant à résidence fixe, lapidaire ou banquier, demeurant à Paris ou à La Haye. On allait chez lui, on inspectait ses collections, on passait en revue ses catalogues; on regardait, on se consultait, on débattait les prix. Grâce à la mobilité sans pareille qui travaille la société moderne, cet industriel a changé comme changent tous les autres types. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un oiseau de passage, un marchand nomade, s'en allant de zone en zone, de porte en porte, proposer ce qu'il a à vendre.
Aujourd'hui le marchand de diamants aborde son monde sur les boulevards, dans un foyer de théâtre ou bien autour du lac, à l'heure de la promenade. «Si vous saviez le superbe bracelet que j'ai à proposer! Il a fait partie de la toilette d'Anne de Newbourg, cette même reine que Victor Hugo a intercalée dans _Ruy-Blas_.» Demain il fera son boniment à Londres ou à Pétersbourg. Cet été, la scène où il s'est le plus fait voir a été l'Exposition de Vienne. Il comptait trouver là, d'abord beaucoup de curieux, beaucoup de riches oisifs, et, par suite, beaucoup d'acheteurs.
Un jour on le rencontrait, par exemple, auprès de la hutte samoyède; c'est une chose à voir que cette hutte, avec ses attelages de rennes et de chiens, avec son ours blanc. Une autre fois, le lendemain, le marchand de diamants se plantait près du pavillon de Monaco. «--Mesdames, les plus beaux diamants à vendre, des diamants d'impératrice! Voulez-vous en voir les photographies?»
Ce chalet de Monaco est très-coquet avec sa vérandah et sa salle carrée. On s'y donnait volontiers rendez-vous, à ce que disent les correspondances. Beaucoup de belles choses y sont à voir, des bois, des poteries artistiques, des coffrets en mosaïques, et les visiteuses pouvaient se mirer dans les flacons, les vases à forme antique contenant les essences, les parfums. Dans le jardin où sont les fleurs et les arbustes du territoire de Monaco, notre homme s'installait sur un banc peint en vert, ou bien il se mêlait sans façon aux groupes des promeneurs. Au moment où l'on regardait les plantes monégasques, par exemple l'_Aloe glauca_, il recommençait son discours:--«Mesdames, des diamants dont je puis disposer, vingt-cinq ont été sertis par Benvenuto Cellini lui-même. Qui en veut?»--En ce moment, le marchand de diamants est à Trouville; l'automne prochain, il sera à Biarritz; l'hiver, il ira dans la lune, s'il le faut.
Anastasi s'est religieusement tenu parole. Il vient de constituer à l'École des beaux-arts une fondation perpétuelle de 100,000 francs, dont il ne se réserve que l'usufruit. Après la mort du paysagiste, le revenu de cette somme appartiendra à la Société des peintres. Ceux-ci en disposeront, à leur gré, pour aider le talent ou pour combattre les infortunes de l'art. Anastasi, dit-on, n'a fait que son devoir; mais il a très-noblement fait son devoir.
On vient de remettre en relief, je ne sais pourquoi, la figure du vicomte d'Arlincourt. C'est une raison suffisante pour qu'en passant la chronique dise deux mots de ce personnage, aujourd'hui absolument oublié, mais qui a fait un bruit de tous les diables il y a une trentaine d'années.
M. le vicomte d'Arlincourt se donnait très-naïvement pour le premier romancier de ce temps, ou il en a existé un si grand nombre de remarquables. On raconte que sa première femme a dépensé près de 200,000 francs à acheter, sous main, les dix ou douze éditions qu'elle faisait faire de ses oeuvres. En voyant ses romans s'écouler si vite et toujours si régulièrement, l'auteur était et devait être convaincu de la réalité de son succès. Le seul roman du _Solitaire_ a eu jusqu'à quinze tirages; on l'a traduit en anglais, en allemand, en russe et en espagnol. On l'avait accommodé chez nous en opéra-comique, en mélodrame, en lithographies et en dessus de pendule. Les pâtissiers qui servaient des pièces montées ne les livraient jamais sans poser au sommet un petit d'Arlincourt en chocolat.
Comment le vicomte n'aurait-il pas pris tant de vogue pour un indice de son mérite littéraire?
Il m'a été donné de voir de très-près le vicomte d'Arlincourt pendant les dernières années de sa vie. Jamais encore je n'avais été à même de contempler si commodément l'adoration de soi-même. Ce pauvre homme, habitué à l'infatuation, se laissait dire à brûle-pourpoint, sans sourciller, qu'il n'avait pas son égal en littérature. Au besoin, il le proclamait lui-même, et s'il s'agissait de journal, il écrivait la réclame de sa propre main.
On lui disait:
--Monsieur le vicomte, quand la France aura le malheur de vous perdre, quelle épitaphe faudra-t-il buriner sur votre monument?
--Celle-ci, répondait-il avec un sang-froid cornélien:
CI-GIT LE WALTER SCOTT FRANÇAIS.
Le vicomte d'Arlincourt, fort bien vu de la Restauration, avait, à cette époque-là, une existence fastueuse. On se rappelle que lord Byron avait mis à la mode la vie aristocratique chez les gens de lettres. Chateaubriand et Lamartine obéissaient à cette contagion de l'exemple. Tous deux s'y sont ruinés. Or, l'auteur d'_Ipsiboë_ croyait se donner à son tour une grande figure en vivant comme ces trois têtes d'élite.
Un jour, pendant un voyage à travers les provinces, Charles X et sa cour s'arrêtèrent cinq heures à un château du vicomte d'Arlincourt.
Ce dernier dépensa alors cent mille francs pour recevoir dignement le roi de France.
Comme son frère, le général d'Arlincourt, le gourmandait sur cette prodigalité.
--Une Majesté ne pouvait recevoir autrement une autre Majesté, répondit l'auteur de _l'Herbagère._
Le vicomte d'Arlincourt a vécu assez longtemps en touriste dans le nord de l'Europe, en Danemarck, en Suède, en Finlande, en Russie. De ces divers pays il a rapporté deux volumes d'impressions de voyage sous ce titre: _l'Étoile polaire._
--On m'a partout accueilli comme un prince!
Voilà ce qu'il chantait sur tous les tons.
Beaucoup se rappellent lui avoir entendu raconter le trait suivant que nous reproduisons mot pour mot de ses propres causeries.
--J'entrai à Dresde. Ma première pensée fut naturellement d'aller faire un petit bout de visite au roi de Saxe. Comme tous les monarques de l'Europe, ce prince avait beaucoup entendu parler de moi. Il me recevait presque comme un confrère.
--Monsieur le vicomte, il faudra que j'aie le plaisir de dîner prochainement avec vous.
--Sire, ce sera un grand honneur pour moi.
--Eh bien, monsieur le vicomte, ce sera pour demain.
--Sire, je serai demain aux ordres de Votre Majesté.
Mais le grand chambellan, qui assistait à l'entrevue, tira le roi à part.
--Sire, dit-il, j'éprouve un certain embarras.
--Quel embarras, monsieur?
--L'étiquette a des lois impérieuses. L'étiquette ne permet au roi de dîner avec un étranger que si cet étranger est une tête couronnée.