L'Illustration, No. 1590, 16 Août 1873

Part 4

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On n'observe que très-peu de caractères mixtes ou intermédiaires chez les femmes russes; quand ce ne sont pas des anges, ce sont des démons. Mme Babowskine appartenait à la seconde de ces deux catégories; si la nature se fût montrée envers elle aussi prodigue de ses dons qu'elle l'avait été pour Alexandra, Mme Babowskine eût fait de Moskow une succursale de l'enfer; elle eût suffi à la peupler de damnés. Heureusement le ciel lui avait refusé un appoint indispensable à l'emploi auquel son tempérament la prédestinait, celui des agréments extérieurs. Petite, maigre, anguleuse, portant sur des épaules étriquées une tête énorme, laquelle exhibait un visage d'un type mongol parfaitement réussi, elle ne trouvait guère, quelle que fût sa bonne volonté, d'autre victime que le mari que la loi condamnait à ce triste rôle; elle s'en dédommageait en le faisant enrager pour dix. Légère, frivole, évaporée, folle de plaisirs, elle n'avait point été aussi irritée qu'elle le prétendait des distractions que le marchand de soieries allait chercher au dehors, mais elle avait accueilli avec un véritable enthousiasme cet excellent prétexte de s'affranchir de toute contrainte. Tandis que M. Babowskine s'égayait gastronomiquement avec les enfants des ténèbres, sa moitié se vengeait en figurant dans tous les bals, dans toutes les fêtes, dans tous les spectacles de Moskow.

Il y avait en ce moment au théâtre français de cette ville une actrice qui faisait fureur, et Mme Babowskine, qui ne manquait pas une seule de ses représentations, vint un jour offrir à Alexandra une place dans sa loge.

G. DE CHERVILLE.

(_La suite prochainement._)

HISTOIRE DE LA COLONNE

_Premier article._

Nombre d'écrits ont été publiés sur ce sujet. Mais ils sont très-peu et très-mal connus de notre génération. A tel point que, sans les fantaisies iconoclastiques de la Commune, combien d'entre nous ne reculeraient pas encore devant cette affirmation:--«La colonne Vendôme est toute de bronze massif!»

L'heure présente donne à ce monument un regain d'actualité. Le dernier peut-être. Profitons-en. Non pour ressasser, en bloc, tous les renseignements acquis. Mais pour choisir et remettre en lumière les plus intéressants et les plus pittoresques. Un peu de technologie, beaucoup d'histoire anecdotique. Voilà notre plan.

I.--LES PRÉLIMINAIRES.

Le tribun Curée, et, après lui, le conseiller d'État Portalis s'étaient écriés: «La France a besoin d'un prince pour n'avoir pas un maître!» Ce cri pouvait passer pour l'expression, un peu bien entortillée, des voeux du pays. Ainsi l'avaient déclaré les Chambres. Un mois plus tard, la République était morte et l'Empire était né. C'était le 18 mai 1804, un vendredi.

L'adhésion de la France à la nouvelle forme gouvernementale était réputée unanime. Comment ne pas perpétuer, à travers les âges, le souvenir de ce triomphe? Napoléon décide l'érection, sur la place Vendôme, d'un monument commémoratif dit «colonne départementale.» Les travaux commencent. On pose la première pierre. Mais les événements se sont précipités. Une nouvelle guerre s'engage. Le 25 septembre 1805, un premier corps d'armée passe le Rhin à Mayence. Trois mois après, Alexandre 1er et François II signaient le traité de Presbourg. C'était fini.

Or, de toute la campagne, le baron Denon, membre de l'Institut, directeur général des musées et de la monnaie des médailles, n'avait pas quitté l'empereur. A peine les dernières fumées d'Austerlitz se sont-elles évanouies, qu'il suggère au vainqueur, dans Schoenbrunn, la pensée de remplacer la «_colonne départementale,_» en cours d'exécution, par une autre colonne, dédiée à la Grande-Armée. Ce sera comme un gigantesque point d'admiration au bout de la merveilleuse période militaire que l'empereur vient d'écrire à la pointe de l'épée!

On prendra pour type la colonne Trajane. Les circonstances dans lesquelles celle-ci fut édifiée ne présentent-elles pas, avec les causes et les résultats de la guerre qu'on vient d'achever, d'éclatantes analogies? Que disent, en effet, les annalistes? Écoutons-les:

«Après avoir, une première fois, défait les Daces (1), Trajan venait, par un traité trop généreux, de leur accorder une paix inattendue. Cependant, au mépris des conventions, Décébale, le roi vaincu, recommence à fabriquer des armes, à construire des forteresses, à fomenter des ligues. Il va même jusqu'à s'emparer d'une province alliée des Romains. Trajan se remet en campagne et, de nouveau, ses aigles victorieuses pénètrent au coeur de la Dacie.--A son retour, le Sénat lui vote, au nom du peuple, une colonne commémorative de tant de gloire.»

[Note 1: Les Daces habitaient la contrée connue aujourd'hui sous le nom de Hongrie.]

Franchement, il faudrait avoir l'oeil bien peu courtisanesque pour n'apercevoir pas, entre les deux expéditions, l'une romaine, l'autre française, de nombreux points de similitude. Mêmes étant les causes, même doit être l'effet.--Il est vrai que, pour Trajan, c'est au Sénat qu'appartient l'initiative de l'hommage; il est encore vrai que cet hommage s'adressait non pas seulement à l'empereur qui venait de battre l'ennemi, mais aussi--s'il faut en croire l'inscription du monument--à l'empereur qui venait d'aplanir de 144 pieds les collines hérissant les abords du Forum...

Mais pourquoi chicaner?

L'idée du célèbre académicien séduit l'illustre capitaine, et la colonne est décrétée.

Elle sera de pierre, revêtue de bronze.

Les canons rapportés d'Ulm et des arsenaux de Vienne feront, seuls, les frais du revêtement.

Et la campagne de 1805 tournoiera, sur l'airain autrichien et russe, comme sur les trente-quatre blocs de marbre de la colonne Trajane tournoie la campagne de 106!

II.--L'exécution.

La haute direction des travaux est confiée, naturellement, à l'inventeur de l'idée. M. Denon s'adjoint, comme second, un architecte, M. Gondoin, qui reste chargé des études préparatoires et de l'exécution de la colonne.

Tout de suite M. Gondoin se met à l'oeuvre. M. Gondoin élabore projets sur projets. M. Gondoin peine et se travaille. Mais M. Gondoin n'arrive pas à satisfaire l'Institut, auquel ses plans n'inspirent qu'une confiance médiocre. On les trouve d'une possibilité douteuse d'exécution. Bref, le problème inquiète les plus osés. Le résoudre du premier coup? C'est chose déclarée bientôt impossible. Si l'on procédait par tâtonnements? Et l'on convient d'exécuter, dans un endroit quelconque, une colonne provisoire. Ainsi pourra-t-on, sur place, essayer les modèles destinés au moulage des bronzes. Quel surcroît de dépense! objectera-t-on. Il n'importe. Et quelle perte de temps! Ceci est plus grave. L'empereur est pressé. Le baron Denon, que cette dernière considération émeut singulièrement, s'ingénie, cherche et trouve... M. Lepère, un architecte qu'il avait à ses côtés en Égypte.

M. Lepère examine tous les projets proposés, écoute toutes les combinaisons: rien ne lui semble pratique. Tout en critiquant, il conçoit d'autres moyens d'exécution moins fantaisistes, demande à réfléchir, et, quelque temps après, apporte des plans et des mémoires improvisés--tous calculs à l'appui.--Pas un détail n'est négligé. Pas une précaution omise. L'Institut, stupéfait, les accepte à l'unanimité, sans discussion.

Et M. Gondoin de s'écrier, en serrant la main de son habile confrère:--«Votre travail, mon ami, me paraît parfait. Il est étonnant qu'en aussi peu de temps vous ayez pu le concevoir, en faire les calculs, en exécuter les plans. Je ne vois rien à y ajouter. Vous serez chargé de tout. Je m'en rapporte à vous.»

Est-ce à dire que M. Gondoin se démettait de ses fonctions en faveur d'un plus digne? Pas le moins du monde. M. Denon s'était adjoint M. Gondoin. M. Gondoin s'adjoignait M. Lepère, et voilà tout!

* * *

Autour de ces trois noms se groupent toute une armée de collaborateurs. Disons les principaux:

Bergeret (Pierre-Nolasque), peintre d'histoire, paysages, genre et portraits, élève de Vincent et David. Son premier tableau d'exposition: _Les honneurs rendus à Raphaël après sa mort_, venait d'obtenir, au Salon de 1806, un immense succès, consacré par l'acquisition qu'en fit l'empereur. C'est à Bergeret qu'est confié le soin de composer l'immense page d'histoire qui doit s'enrouler au fût de la colonne.

Pour traduire ces dessins en bas-reliefs, sont successivement désignés:--Bartolini, Beauvallet, Boischot, Boquet, Bosio, Bouillet, Bridan, Calamar, Cardelli, Mlle Charpentier, Clodion, Corbet, Delaistre, Deseine, Dumont, Dupasquier, Fortin, Foucou, Francin, Gaule, Gérard, Gois fils, Losta, Lucas, Montoni, Petitot, Picard, Renaud, Rutxiel, Stouff et Taunai.

Sur les dessins de l'architecte Mazois, Gérard sculptera les _Renommées_ qui doivent soutenir, au-dessus de la porte, l'inscription dédicatoire;--les bas-reliefs des trois autres côtés du piédestal seront exécutés, d'après les croquis de Zix, par Beauvallet et Renaud.

À Canlers incombent les quatre aigles des angles, et à Gelé tous les ornements d'architecture.

Enfin, quand nous aurons cité l'inspecteur des travaux, Fouilloux, et les divers entrepreneurs, savoir: Plateau, pour la maçonnerie; Lacase, pour la charpente; Launay, pour la fonte et Rémond, pour la ciselure,--nous aurons à peu près épuisé la liste des coopérateurs de M. Denon.

Un nom toutefois manque à notre nomenclature, celui de Chaudet. C'est à lui que la statue qui doit «couronner l'édifice» est commandée. Nous y reviendrons plus tard.

* * *

Voilà donc la besogne distribuée. Dès lors l'activité dévorante de l'homme à qui l'on voue cette apothéose semble s'emparer de ceux qui la lui préparent. L'échafaudage--un chef-d'oeuvre de force et de légèreté--surgit du sol. A partir de ce moment, tous les travaux marchent se front. Au fur et à mesure que s'élève le massif de pierres, dessinateurs, sculpteurs, fondeurs et ciseleurs imposent au bronze les formes requises. La grande préoccupation est d'aller vite. Tous les obstacles sont tournés. C'est ainsi qu'on renonce au moulage des plaques de bronze en cire perdue, procédé usuel, mais d'une lenteur désespérante. On y supplée par un moyen nouveau, fort ingénieux d'ailleurs:--les modèles de plâtre subiront une cuisson; et, grâce à ce recuit rouge, rien de plus facile que de les dégager sans altérer les moules.

Les calculs de Lepère sont, au reste, d'une précision tellement rigoureuse, tout a été si bien prévu, qu'aucun incident matériel n'entrave l'exécution.

Les opérations de la fonte, notamment, s'exécutent dans les vastes ateliers construits exprès par Launay, et à ses frais, à «la foire Saint-Laurent,» sans hésitation, sans tâtonnement, en pleine sécurité.

Les dimensions de chacune des 378 pièces de bronze qui doivent être coulées ont été données au fondeur sur autant de châssis, d'après les différents contours de la colonne; la diminution progressive du fût et la forme des bas-reliefs en hélice...»

Tout irait donc pour le mieux n'étaient certains conflits de personnalités, inévitables quand tant d'amours-propres se trouvent en présence.

* * *

En tête des artistes qui se sont vus aux prises avec le plus de tracas pendant ce travail, il faut placer Bergeret.

Laissons-le raconter--_lui-même_--quelques-unes de ses tribulations:

Je vous l'ai déjà dit, mon cher ami, j'avais prévu que j'éprouverais de la part des sculpteurs des désagréments inévitables. Pour vous en donner une idée, je citerai ce qui arriva à M. D..., ancien membre de l'Académie royale. Cet artiste, qui avait eu de la réputation dans son temps, et qui ne manquait pas de talent comme praticien, mais dans le goût de sculpture du Bernin, fut à la mode dans sa jeunesse. Chargé, comme presque tous les sculpteurs, de faire six panneaux de bas-reliefs de la colonne, mettant de côté mes dessins, qui devaient lui servir de modèles, il composa de son cru les sujets indiqués, et cela dans le style que je viens de désigner... Quand il eut fini, ou cru avoir fini, il invita M. Denon, M. Lepère l'architecte, M. Chaudet, sculpteur, à venir voir son ouvrage. Quant à moi, il ne me fit pas cet honneur. Quand ces messieurs revinrent de chez M. D..., ils étaient consternés; il fut enfin décidé que l'on payerait les bas-reliefs et qu'ils seraient brisés, étant trop disparates, quant au style, avec les autres, pour pouvoir y faire suite. Ils furent donc détruits et jetés aux moellons, etc.

Mais ce n'est pas seulement avec les vanités furibondes de ses confrères en art, qu'il avait à compter. Oyez plutôt:

... Les dessins mis à exécution dans ce beau et grand monument portent huit cent quarante-cinq pieds (274m 49) de développement; j'en fis près de mille (324m 84) dans l'espace de quatorze mois. Ce surcroît de travail fut occasionné par des changements qu'il fallait faire, tantôt à la demande d'un prince, tantôt à la demande d'un général, d'un colonel, etc., etc., ce qui devenait très-fatigant et nous faisait perdre un temps assez considérable.

Après une scène fort vive que j'eus à ce sujet avec le général Lannes, qui voulait être sur le premier plan du bas-relief, quoique rien dans le programme ne l'indiquât, il me vint en pensée de faire arrêter les compositions qui devaient être exécutées, par l'empereur. Je communiquai mon projet à M. Denon, qui l'adopta et qui effectivement porta un jour à Napoléon une quantité considérable de ces dessins, sur lesquels il fit apposer _la Griffe du Lion_; ce qui mit fin à des sollicitations qu'il devenait quelquefois fort difficile d'éluder.

* * *

A ces causes de retard, il faut ajouter les «petites raisons» d'État surgissant de temps à autre. Un de ces incidents mérite d'être relevé.

Si les bas-reliefs du fût devaient être des tableaux d'histoire, disant la campagne de 1805 presque jour par jour, ceux du piédestal devaient être, pour ainsi parler, des natures-mortes militaires: armes, uniformes, ustensiles, etc., etc., des armées étrangères: trophées marqués aux chiffres connus «F. Il et A. I» des deux empereurs vaincus. Pourquoi, la colonne achevée, n'a-t-on trouvé, sur ces bas-reliefs, que la première de ces deux initiales?--C'est Launay, le fondeur, qui va nous l'apprendre:

«Napoléon, recherchant l'alliance de la Russie, donna par politique l'ordre d'effacer des bas-reliefs tout ce qui pouvait rappeler les triomphes de l'armée française sur les Russes réunis aux Autrichiens. Nous trouvâmes que cet ordre pourrait par la suite diminuer la gloire de l'armée, car les antiquaires à venir ne voyant sur la colonne que les dépouilles enlevées à l'Autriche, en concluraient qu'elle seule a été vaincue. Nous prîmes la résolution de consigner ce fait Et afin d'en établir une preuve incontestable, nous conservâmes, au-dedans des grands bas-reliefs de la colonne, les marques du triomphe des Français sur les armées russes et autrichiennes réunies. Preuve que l'on pourra lire au revers des bas-reliefs--où les chiffres de ces deux puissances se trouvent accolés, comme ils l'étaient sur les bas-reliefs avant l'ordre qui nous fut transmis--lorsque la faulx du temps, qui n'épargne rien, aura réduit en ruines un monument qui doit, par sa solidité et la nature de sa construction, traverser une suite de siècles pour ainsi dire innombrables...»

L'empereur, qui venait de divorcer, projetait alors en effet son mariage avec la grande-duchesse de Russie. D'où ses ménagements à l'endroit d'Alexandre. Mais le projet n'eût pas de suite. Et, chose curieuse! c'est précisément la fille de celui dont la défaite demeurait soulignée, seule, au bronze des bas-reliefs, qu'il devait épouser--près de cinq mois même avant l'inauguration de la colonne!

Jules Dementhe.

(_A suivre._)

LES THÉÂTRES

Théâtre du Palais-Royal.--_Le Baptême du petit Oscar_, par MM. Eugène Grangé et Victor Bernard.

Sur le vu de l'affiche, les naïfs se disaient: «Ce sera quelque drôlerie prenant sa source dans le _Baptême du petit ébénisse_.» Eh bien, non, rien de semblable.--La chose n'en est pas pour cela plus originale, croyez-le bien. Il s'agit d'une rengaine tirée du _Chapeau de paille d'Italie_, cette odyssée burlesque qui est toujours jeune après vingt-cinq ans de reprise. Seulement il y a ici une inversion d'une allure assez amusante. Ce qu'on perd, ce qu'on cherche, ce qu'on demande à tous les échos de la grande ville, ce qu'on ne trouve et ce qu'on finit pourtant par trouver, ce n'est plus un chapeau de paille, non, c'est un enfant au maillot, c'est le petit Oscar lui-même. Le poupon a été égaré dès son premier jour, ni plus ni moins que Coelina, l'enfant du mystère, dans le roman fameux de Ducray-Duminil. Ajoutez toutefois que c'est d'une façon infiniment moins sinistre.

Le patron du vieux vaudeville de 1847 étant donné, vous voyez se dérouler d'ici vingt ou trente scènes bizarres qui peuvent prêter au comique d'un pareil sujet. En cherchant le petit Oscar, les personnages de la pièce pénètrent un peu partout. C'est un moyen de faire plus d'une étude de moeurs dans le Paris actuel. Voilà comment le thème le plus burlesque peut mener de bons et joyeux esprits jusque dans les petits sentiers de la comédie. Les auteurs ont trouvé là deux ou trois jolis mouvements et des mots propres à faire pouffer de rire.

Il n'y a rien de plus à demander au théâtre pendant les chaleurs caniculaires que nous traversons.

A l'orchestre, quelques rieurs un peu plus sévères que les autres s'amusaient à saluer tout haut des moyens, ou, comme on dit en argot de théâtre, des _ficelles_ de l'ancien temps.--Par exemple, il arrive qu'avant d'être baptisé, le petit Oscar a trois parrains au lieu d'un. Le père, la mère et la grand'mère ont choisi chacun celui qui leur convenait le mieux. Ce conflit de parrains ne manque pas d'amener une confusion un peu renouvelée des quiproquos de l'_Ours et le Pacha_. Autre chose. Chacun des trois parrains tire à son tour de sa poche le cadeau traditionnel à faire au filleul, c'est-à-dire une demi-douzaine de petites cuillères! Savez-vous ce que c'est que ça? Une réminiscence de Frétillon, une grivoiserie que Mlle Déjazet jouait à ce même petit théâtre au temps jadis. Là, il y avait, entre grisettes et commis de magasin, un dîner sur l'herbe, et chacun des convives, en s'approchant de la pelouse, exhibait de sa poche un fromage de Neufchâtel. Trois fromages de Neufchâtel, comme trois demi-douzaines de petites cuillères, ce sont de ces répétitions qui égaient toujours.

Pour tout dire sur le _Baptême du petit Oscar_, s'il n'est pas absolument neuf, il est très-récréatif; il peut marcher fort bien de pair avec _Célimare le bien-aimé_, ce qui n'est pas un éloge déjà si mince. On va le voir avec plaisir et l'on y revient très-volontiers.

Il faut ajouter, pour être tout à fait juste, que cette pochade est jouée avec une grande verve et beaucoup de rondeur par les excellents comiques de l'endroit.

--Nommons surtout Hyacinthe, Lhéritier et Priston.

--On a fait fête à la jolie Mlle Georgette Ollivier.

Philibert Audebrand.

BIGARRURES ANECDOTIQUES

L'ESPRIT DE PARTI

(Suite)

A côté des _Cancans_ et, dans le même esprit, le _Brid'oison_, adversaire naturel du _Figaro_, attaquait le pouvoir avec une énergie croissante à chaque numéro. On reste véritablement stupéfait de ces témérités de plume, quand on les compare avec les timides audaces de l'opposition actuelle. Et, de fait, si, dans une feuille quelconque, l'un de nous publiait aujourd'hui comme siennes, après les avoir rajeunies par un changement d'initiales, quelques-unes des épigrammes--parfois terribles--qui vont suivre, qu'en résulterait-il?

Une forte amende pour l'imprimeur;

Quelques mois de prison pour le journaliste;

Et, pour le journal, la suppression!

Dites-nous maintenant ce que la liberté de la presse--pour laquelle on a tant combattu--a gagné de terrain depuis quarante ans?

Brid'oison--1832.

Au dernier jeu de la cour, les ministres ont joué, savoir:

de la guerre--à l'impériale; de l'instruction publique--à l'oie; de la justice--à pair ou non; Le ministre de l'intérieur--à la mouche; de la manne--a la drogue; des finances--aux dames, avec sa nièce; du commerce--au boston; il a étalé grande misère sur la table.

Le ministre des affaires étrangères a refusé de jouer à la bataille. Mme la baronne de F.... a continué de jouer à l'ombre.--Le peuple, en dehors, jouait à la patience.

Un député du centre disait hier au soir: nous venons enfin de _vautrer_ la liste civile.

On va donner des bals pour les pauvres. La moitié de la France y sera invitée.

_Figaro_ accuse que les arts étaient exilés des Tuileries sous la Restauration.--Voilà que Figaro se fait Bazile, il calomnie.

On vient d'envoyer de la graine de Persil en province; il pousse déjà des réquisitoires.

Hier au soir, le conseil a fini à minuit. Il ferait bien mieux d'aller se coucher.

Le _Moniteur_ enlève du front de Louis-Philippe la couronne de lauriers qui orne les pièces de cent sous pour la remplacer par une couronne de chêne. C'est sanglant.

Sous un riflard, une poule mouillée peut devenir un coq imparfait.

On parle de sévir contre la misère comme agent secret de toutes les émeutes. Ils feraient bien mieux de l'arrêter.

On assure que les républicains avaient l'intention de faire maison nette des Tuileries.

Le gouvernement à bon marché n'est pas cher à la France.

La Chambre en est venue au point de ne plus distinguer sa gauche d'avec sa droite.

Les cabinets étrangers font leurs orges, le cabinet français fait ses foins et le peuple est sur la paille.

On offre une récompense honnête à qui pourra deviner la politique du juste milieu.

Il y a des gens qui sont nés coiffés; témoins les gens à _toupet_: ce sont les favoris de la fortune.

La gauche ne dit mot, la droite n'en pense pas plus, et le centre digère; voilà un drôle de Corps législatif; tous ses membres sont perclus.

Peuple souverain:

Je, suis tout et je ne suis rien; Je fais le mal, je fais le bien; J'obéis toujours quand j'ordonne; Je reçois moins que je ne donne; En mon nom l'on me fait la toi Et quand je frappe c'est sur moi.

La Bourse était _pleine_ samedi de bruits alarmants sur l'état de santé du président; mais d'_intérêt_ sur la santé de l'État, la Bourse était vide! Infâme _agio!_

M. Thiers est un _état_, à lui tout seul; il n'est cependant que _Tiers-état_ de profession...

On parle d'un ministère _extrême-gauche_. Déjà bien assez gauche pourtant est celui que nous avons.

Les insensés! Quand le pouvoir traînait dans le ruisseau, ils n'ont pas su le ramasser, et maintenant qu'il est à 400,000 hommes au-dessus d'eux, ils espèrent y atteindre!

L'état de siège n'est pas un état civil.

La convention mettait _hors la loi_; le juste milieu met _en état de siège_. Bonnet blanc; blanc bonnet.

Le _plus saint des devoirs_, l'insurrection, qui conduisait naguères aux honneurs, aux dignités, conduit maintenant au martyre ou à Bicètre. Quel désastre!

Jules Rohaut.

(_A suivre._)

LE MARCHAND DE COCO

Un type bien connu.

Pour exercer ce petit métier de la rue et de la saison chaude, pas n'est besoin d'être millionnaire. L'outillage est peu de chose. Si pauvre qu'on soit, on peut donc manifester le désir et l'espoir de le posséder quelque jour, sans courir le risque d'être traité de visionnaire.

Que faut-il au marchand de coco?