L'Illustration, No. 1590, 16 Août 1873
Part 3
«Le jour de Saint-Patrick au matin» est assez joli comme chanson de circonstance; mais il est pénible de l'entendre à des heures trop matinales; c'est le cas à Roundwood, petit village du comté de Wicklow. L'orchestre du village, des _dilettanti_ en habit vert pomme, en bas de laine attachés par des rubans fripés, ont joué ce morceau national sous les fenêtres de l'hôtel depuis quatre heures du matin. Ce sont de véritables Bachi-bouzouck de l'art. Peu de discipline, un courage à toute épreuve. Rien ne les intimidait: ni la mesure, ni les lois harmoniques, ni les plaintes de l'auditoire. Nous les avons entendus s'éloigner, s'approcher, faisant tonner la grosse caisse, tirant des soupirs et des rugissements de leurs instruments primitifs, allant des maisons des notables au commun et de là à l'hôtel, pendant plus de quatre heures, sans relâche, «tuant le sommeil,» comme dit Macbeth, avec leur interminable «jour de Saint-Patrick.» Quand nous fûmes sur pied, cette persistance avait déjà produit son effet. La grosse caisse titubait sous l'influence d'une vingtaine de pintes de bière; le trombone pleurait à chaudes larmes dans son instrument et commençait un discours sur les malheurs de la patrie. Mais le village n'est pas moins en fête. Presque tout le monde est catholique; il n'y a donc pas de bataille à espérer: les Irlandais regardent une bataille rangée, «_a free fight,_» comme le dénouement naturel d'un jour de fête. Hommes et jeunes garçons portent un brin de Shamrock--trèfle--au chapeau. Les petites filles ont une croix sur l'épaule, c'est-à-dire un rond de papier blanc traversé par des rayons de rubans verts. Les églises sont pleines à l'heure des matines, et à la cérémonie de midi la foule remplit jusqu'à la cour des chapelles, où elle n'entend rien, mais se contente de s'agenouiller, se lever, se signer avec la régularité abrupte d'un automate. Un peu plus tard les rues sont occupées par des groupes de paysans endimanchés: les fillettes coiffées en bandeaux lisses et luisants, les matrones portant le bonnet d'un blanc immaculé et les longs manteaux de drap bleu. Tous ont le symbole national, le brin de Shamrock. Et les salutations, les conversations se croisent. Les gens du village, debout sur le seuil de leurs maisonnettes, invitent les connaissances à entrer prendre un _naggin_ de whisky, un verre de bière. A ceux qui appartiennent à la Ligne de l'abstention, fondée par le célèbre Père Mathew, on offre un «cordial de tempérance,» boisson rafraîchissante avec laquelle on peut à la rigueur s'enivrer, mais seulement en y mettant quelques heures au moins. Les public-houses ne se désemplissent pas. L'élite des buveurs s'attable en haut, dans des salles basses et mal éclairées, sur les murs desquelles il y a invariablement un tableau de «Notre-Dame et la Mort,» un portrait de Daniel O'Connell et des images de saints, coloriées et ornées de vers étrangement badins et familiers. C'est dans ces chambres que les plus huppés parmi les paysans boivent leur whisky pur, _whisky toddy_--une sorte de grog chaud--le cordial de tempérance ou de la bière, fumant tout le temps dans ces petites pipes irlandaises (dhudheens) de terre cimolées, qu'on connaît partout où la sainte Nicotine a fait des prosélytes. En bas on boit le «_Calamity water,_» nom expressif (eau de malheur), qu'on a donné à la pire espèce de whisky, celle qui est faite de graines nouvelles. C'est du feu liquide. L'Irlandais le boit pour clore un marché, cimenter une alliance, faire une politesse à son amoureuse, honorer ses morts, enfin à toutes les occasions que font naître la joie, l'hospitalité, l'amour, le deuil, la politique. On le boit parce que c'est la seule boisson à bon marché. Les ivrognes s'excusent en chantant que «saint Patrick découvrit aux gars de l'Irlande les grandes joies du whisky.» Dans tous les cas, ces joies là ne sont nullement négligées de nos jours. Le serment qu'on prête en entrant dans la Ligue de tempérance est déclaré nul le jour de Saint-Patrick. Un paysan nous disait solennellement: je me suis saoulé à toutes les fêtes de Saint-Patrick jusqu'à ce jour, et _avec l'aide de Dieu_, je serai saoul à toutes celles qui viendront.
Il n'y a qu'une trentaine de maisons dans le village, dont une dizaine sont des débits de liqueurs. Le commun s'étend devant le principal hôtel, l'asile à toute heure de la journée des oies vagabondes, des cochons et des flâneurs. Vers cinq heures, le jour de Saint-Patrick, cette petite plaine commune est envahie par les hôtes des cabarets et les fidèles de l'église. On y a construit un grossier théâtre, fait de vieilles planches et de quelques mètres de toile déchirée. On va jouer un grand drame national dans lequel on dit leur fait aux Saxons. Les places de parterre coûtent six sous, celles du «paradis» quatre. Mais il semble que même ces prix modestes sont au-dessus des moyens de la majorité. Ou peut-être la majorité aime-t-elle mieux le whisky que le drame. Il n'y a qu'une douzaine de patriotes qui entrent assister à l'humiliation de l'Anglais. Le reste écoute les éclats de voix des acteurs, fume, boit et danse la gigue. A la tombée de la nuit on s'en va par bandes, lentement, savourant les joies du whisky, causant politique, les vieilles traînant les bambins, les jeunes gars contant fleurette aux filles. L'Irlande est essentiellement amoureuse. Se battre pour boire, se battre pour aimer, est une des règles populaires de la grosse philosophie épicurienne. On la chante sur tous les tons pendant ces lents retours à travers les brouillards du soir. La marche dure plusieurs heures. Les hommes ont des gourdes pleines d'usquebangh dans leurs poches, et arrivée à quelque terrain boisé, au milieu d'une clairière, la bande fait halte, s'assied et recommence la fête au clair de lune. Alors ce sont des histoires racontées par des vieilles en capuchon bleu, des légendes tristes avec une pointe de gaieté folle, des contes merveilleux et fantastiques tirés d'un répertoire riche comme pas un en traditions poétiques et fabuleuses. On fait apparaître la _Baushee_, la petite vieille qui annonce une mort prochaine en tapant aux fenêtres; on décrit les bienfaits, les caprices, des «bonnes gens,» les fées; puis les hauts faits des Chevaliers de la Branche-Rouge, des Peep o Day Boys (gars du Point du Jour), les épisodes de la grande Rébellion, etc. L'enthousiasme déborde en hyperboles enfantines, en danses épileptiques. La vivacité celtique paraît dans tous les gestes, dans toutes les phrases. On rit et l'on pleure en même temps.
Il suffit d'un calembour pour faire oublier O'Connell, Emmet, le _Home Rule_ et le Pape! Il suffit d'une petite sentence sentimentale pour produire un choeur de _Ocho!_ douloureux, des lamentations sur l'Irlande martyrisée et la maladie des pommes de terre. Et de temps en temps un grand garçon se lève, et avec des gestes furieux entonne un chant séditieux, le _Wearing of the Green_ (en portant le vert), le _Sham van Voch_ (la Vieille femme). Ce sont des airs tristes et charmants, naïfs et sauvages, des airs comme en a trouvés le poète Moore, et dont beaucoup ont fait le tour du monde. Et les paroles qui courent de bouche en bouche, les jours d'émeute, comme une _Marseillaise_ de douleurs farouches, sont aussi simples que fortes; elles sentent la mer et la montagne. On chante cela sans peur du _Mounted comtabulary_. La police ne les attaquerait jamais dans le haut des marais où les paysans sont les maîtres. Il faudrait d'ailleurs très-peu pour convertir ces retours de foire pastoraux en boucheries terribles: un protestant portant l'orange à sa boutonnière, un constable, un receveur de contribution. Tout en chantant les Français en mer, l'Irlande sera libre du centre à la mer,» les Boys de Wicklow mettraient en morceaux l'intrus avec l'inconsciente férocité d'une bête qui tue pour manger.
Le Roitelet
Un fouillis de plantes aquatiques sur le bord d'un marais, voilà la scène où M. R. Bodmer, en sa nouvelle composition, a posé ses personnages: un roitelet et deux demoiselles.
Les demoiselles courent la prétantaine à travers les joncs, les colchiques et les phalarides. L'une d'elles s'est un instant arrêtée, prête à reprendre son vol. L'autre arrive, fendant l'air sur ses ailes de gaze. Sans doute elle poursuit la première, qui prend plaisir au jeu. Question d'amour et passe-temps de coquette. Mais l'idylle menace de tourner au drame. L'ennemi, un roitelet, est là qui les guette, et tout entiers à leurs ébats, les amoureux imprévoyants ne l'ont pas aperçu. Il est venu sans bruit, et maintenant posé sur une feuille de roseau, il prend ses mesures pour fondre sur eux. Le haut du corps est penché en avant, le bec en arrêt, les ailes à demi-ouvertes. Sa petite queue relevée avec force indique l'importance qu'il attache au mauvais coup qu'il médite et la jouissance qu'il s'en promet. N'en doutez pas, les demoiselles sont condamnées et le glouton s'en repaîtra.
Mais un jour où l'autre il portera la peine de sa voracité; un jour où l'autre, après avoir croqué quelque mouche ou quelque vermisseau, il rencontrera, lui aussi, sur son chemin, sinon
L'embuscade d'une araignée,
du moins la mésangette perfide d'un bambin qui le guettera à son tour, et il expiera ses noirs forfaits par une captivité qui ne finira très-vraisemblablement qu'avec sa vie.
G. P.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
Nullement préparé à un événement qui pouvait exercer une influence si considérable sur son existence, le marchand était en proie à une indicible émotion. Des larmes,--nous voulons croire que seule, la charité chrétienne les faisait couler,--avaient jailli de ses paupières; pâle, la bouche béante, les yeux égarés, il écoutait sans l'entendre le maître de poste, qui, persuadé que ce sensible voyageur tenait au défunt par les liens de la parenté ou de l'amitié la plus vive, lui fournissait de minutieux détails sur les pompes de l'enterrement auquel tout Kalouga avait assisté.
L'esprit positif de Nicolas Makovlof eut enfin raison de ces mouvements désordonnés de son coeur; revenant à la pratique des affaires, il s'enquit soigneusement du nom, de la qualité, de la position de l'héritier du boyard, de celui enfin dont il devenait le bien, la chose, au même titre que les meubles meublants qui garnissaient le château délaissé.
Le maître de poste ne pouvait malheureusement lui fournir que des renseignements incomplets. Le seigneur Laptioukine avait disposé de ses biens en faveur d'un neveu qui portait le même nom que lui; mais ce neveu, un fort mauvais sujet, s'il fallait en croire la rumeur publique, on le connaissait à peine au domaine, où il y avait longtemps qu'il n'était venu. On savait qu'il avait habité Moskow pendant quelque temps; mais, depuis un an, on ignorait à Kalouga où la dissipation de sa conduite l'avait conduit.
Le marchand eût peut-être obtenu des informations plus précises en se rendant au château, dont il n'était séparé que par une vingtaine de verstes; mais le mot de testament lui remettant en mémoire la vengeance posthume dont le feu comte avait juré de le poursuivre, le livrait de plus belle à toutes ses angoisses. Évidemment, il avait tout à gagner à se présenter devant l'héritier sans perdre une minute; si la clause redoutée existait, peut-être celui-ci ne la connaissait-il pas encore? Si, au contraire, le mort avait oublié de faire figurer sa rancune contre son ancien cordonnier dans ses dispositions, Nicolas profiterait de l'humeur aimable, bienveillante, facile, qui, chez tous les bénéficiaires, est le premier profit de leur héritage, pour obtenir de son nouveau maître un affranchissement à prix réduit.
Il fit donc doubler le nombre des chevaux de son équipage; il tripla les pourboires et, grâce à ces libéralités, le lendemain, au point du jour, il entrait dans Moskow.
Toujours favorable aux méditations, le roulement de la voiture avait encore imprimé aux siennes une direction des plus louables. Depuis qu'il avait entrevu la possibilité d'un dénouement honnête, digne et régulier, il avait été pris d'une aversion singulière pour la duplicité, pour les artifices auxquels la nécessité l'avait réduit; dans cette horreur, de fraîche date pour le mensonge, il s'était déterminé, dut-il parcourir la Russie entière pour retrouver l'héritier, à ne reparaître devant Alexandra que lorsqu'il pourrait jeter à ses pieds les fers brisés de l'homme à obrosk devenu libre. Aussi lorsque le conducteur prit la direction de la Tverskaïa, lui ordonna-t-il de le conduire à l'hôtel du maître de la police.
Tout le monde y dormait encore profondément, et quand Nicolas Makovlof entra dans la cour, il la trouva déserte et silencieuse; mais, dans l'état d'effervescence où il se trouvait, il ne devait pas s'embarrasser de si peu; il heurta à la porte. Un valet parut encore enveloppé de la fourrure qui lui avait servi de matelas, de couverture et de drap pendant la nuit.
--Frère, lui dit Nicolas, je voudrais parler à Son Excellence.
--Chien maudit, ne pouvais-tu pas attendre que le soleil fut levé pour faire un sabbat comme celui-là; crois-tu donc qu'un homme du rang de mon maître est réveillé d'aussi grand matin que les rustres de ton espèce?
L'air rébarbatif, l'accent grondeur du domestique ne produisirent aucune impression sur son interlocuteur; il tira froidement deux roubles de sa poche et, les glissant dans la main du farouche cerbère:
--L'Excellence est éveillée, lui dit-il.
La main porta avec vivacité l'argent dans la poche, mais la figure ne fit pas un mouvement; seulement le domestique s'était effacé pour laisser passer le visiteur matinal:
--Le frère a dit vrai, murmura-t-il d'un ton moins rude: l'Excellence est éveillée.
Au premier étage, le marchand se heurta à un valet de chambre non moins terrible que son collègue du rez-de-chaussée, et qui prenait tous les saints du calendrier grec à témoin que le maître n'était pas chez lui.
Les mêmes arguments lui démontrèrent qu'il se trompait au moins de la moitié; il était vrai que le dignitaire ne se trouvait pas dans sa chambre à coucher, mais s'il l'avait quittée, c'était pour entrer dans le cabinet où il travaillait.
Dans les pays autocratique, tout se règle sur l'exemple, bon ou mauvais, du maître. Le tsar Nicolas, le plus laborieux souverain qu'ait possédé la Russie, était à la besogne dès cinq heures du matin, et, chez tous les fonctionnaires de l'empire, c'était une émulation à qui quitterait son lit le premier.
Dans l'antichambre, notre héros eut à livrer une nouvelle bataille; mais les victoires vont par bandes comme les perdrix; la déroute de ce nouvel adversaire fut si complète que, malgré l'orage qui venait de l'intérieur, il se chargea de pousser le solliciteur dans la pièce où se tenait le maître de la police.
Celui-ci avait entendu le colloque, et, furieux d'être dérangé dans la lecture de la _Gazette de Saint-Pétersbourg_, il fulminait contre l'importun avant même de l'avoir aperçu.
--Vingt-cinq coups de bâton à ce drôle, s'écriait-il; qu'on le chasse, qu'on le fustige, et si l'impudent coquin ose résister, qu'on le fasse mourir sous le knout.
A la vue de Nicolas, sa colère éclata avec un surcroît de violence; mais celui-ci s'avançait impassible sous cette grêle d'apostrophes, répondant à chacune d'elles par de profondes inclinaisons qui, comme les injures, allaient en s'accentuant de plus en plus. Cependant le fonctionnaire fut le premier à amener son pavillon, en s'arrêtant au milieu d'une exclamation furibonde.
Ses regards venaient de tomber sur un billet de cent roubles déposé sur un coin de son bureau, et qu'il se croyait bien certain de n'y avoir point oublié la veille; aussitôt comme les deux valets, comme l'huissier, le tigre se changea en mouton. Il y eut entre eux et lui cette seule différence, qu'il se mit en frais de quelque pudeur pour opérer sa métamorphose.
--Allons, puisque vous voici dans la place, restez-y, s'écria-t-il avec sa plus grosse voix, mais en laissant néanmoins percer dans son accent une certaine bonhomie; mais du moins dites vite ou que la peste vous étrangle, ne me faites pas trop perdre d'un temps qui appartient à l'État!
Nicolas Makovlof exposa humblement sa requête.
--Laptioukine! dit le fonctionnaire en rêvant, Laptioukine, je connais cela. Ah! oui, un cerveau brûlé, sur lequel vient de s'arrêter la clémence de notre bien-aimé tsar, beaucoup trop miséricordieux, à mon gré. Il y a trois jours que ce jeune fauteur de complots nous est revenu de Sibérie, où il avait été mis en pénitence. Vous désirez savoir où il demeure? Rien de plus simple, mon cher monsieur, car vous comprenez fort bien qu'il est de mon devoir d'avoir l'oeil sur tous les ennemis de notre gracieux souverain. Il est vrai que celui-là vient d'hériter d'un oncle et qu'il n'y a rien de tel que la fortune pour guérir un homme de la maladie des révolutions; mais c'est égal, d'ici à quelque temps, il ne fera pas un geste, un pas, que je n'en sois averti. C'est ainsi que je sais déjà qu'il a loué hier matin une maison à l'angle de la rue de Novogorod et de la place de Pierre le Grand; c'est là que vous le trouverez.
Après un nouveau salut, le marchand allait se retirer; le maître de la police le rappela.
--Encore un mot, mon digne ami, lui dit-il; vous savez qu'il est un peu de mon métier de me mêler de ce qui ne me regarde pas; vous ne m'en voudrez pas si je vous donne un avis qui m'est dicté par la profonde sympathie que vous m'inspirez, et la crainte que vous ne deveniez la dupe d'un chenapan. Vous avez, j'en suis sur, quelqu'affaire d'argent à traiter avec ce Laptioukine; prenez dix sûretés plutôt qu'une; au train avec lequel ce gaillard-là a dévoré son père, il est clair qu'il ne fera qu'une simple bouchée de son oncle. Et pour finir, mon bon camarade, n'oubliez jamais que mes petits services vous sont acquis, à quelque heure du jour et de nuit qu'il vous plaise de les réclamer.
Bien que Nicolas ne se fit aucune illusion sur la part qu'avaient ses mérites dans la brusque éclosion de l'intérêt que lui témoignait la Haute Excellence, il ne se crut point dispensé de lui prodiguer les remerciements.
Quand il eût regagné son drowski, au lieu de le diriger vers la rue qu'on venait de lui indiquer, ce fut au restaurant de la Troïtza qu'il se rendit.
L'idée lui était venue de faire un peu de toilette avant de se présenter devant l'héritier de son ancien maître.
XV
Après l'aventure du sterlet, Alexandra se trouvait dans une situation d'esprit assez complexe.
Elle avait essayé de douter; il lui semblait impossible que son mari eût aussi audacieusement abusé de sa crédulité; mais une visite à Mme Babowskine, une de celles qui supportaient le plus aigrement les fugues répétées de leurs époux, l'avait initiée aux débordements gastronomiques des prétendus conjurés, et elle avait été forcée de se rendre à l'évidence.
Ce dénouement imprévu la laissait encore plus irritée qu'affligée, plus indignée qu'abattue.
L'exagération avec laquelle sa haine contre le servage s'était traduite était certainement quelque peu factice. Lorsqu'elle s'y était abandonnée avec ces ardeurs fiévreuses, elle avait surtout espéré y trouver un remède contre le penchant par lequel elle se sentait envahie. Elle ne s'était pas trompée, le dérivatif avait été efficace; si la plaie n'était pas entièrement cicatrisée, du moins elle ne saignait plus, et il faut bien l'avouer, si condamnable que fût la petite comédie dont elle avait été la dupe, elle n'était cependant pas étrangère à la cure.
Sous l'aspect tout nouveau que lui prêtait le rôle romanesque qu'il s'était imposé, Nicolas Makovlof avait produit une certaine impression sur l'imagination de sa compagne. L'espèce de compassion attendrie qui avait été jusqu'alors le seul sentiment que celle-ci éprouvât pour son mari s'était transformée; ce qu'elle ressentait pour lui depuis qu'il s'était montré tel qu'elle aurait voulu qu'il fût n'était certainement pas encore de l'amour, mais c'était déjà une sympathie assez vive, assez profonde pour que celle qui l'éprouvait sentît que le devoir lui serait facile, et peut-être doux lorsque le jour de l'affranchissement serait enfin venu.
En même temps et sans s'effacer, le souvenir de l'exilé perdait de plus en plus le privilège de la troubler; elle songeait encore à lui, mais c'était avec le pieux recueillement que commande la pensée d'un ami que la mort nous a pris; c'était pour adresser au ciel quelque fervente prière dans laquelle elle demandait à Dieu d'alléger pour le pauvre jeune homme les tortures que la Sibérie réserve à ses victimes, de lui accorder la force de les supporter. Quelle que fût la chaste susceptibilité de son âme, elle ne devait plus s'alarmer de ce culte religieux pour celui qu'elle considérait comme un martyr.
Maintenant, n'était-il pas à craindre que cette quiétude, de son coeur ne s'évanouît avec l'héroïsme de son mari? N'allait-elle pas se retrouver comme elle était naguère, c'est-à-dire sans autre bouclier que cette rigidité de principes qui, une fois déjà, l'avait si imparfaitement sauvegardée? Cette appréhension s'était plus d'une fois présentée à son esprit, et elle ne laissait pas que de l'inquiéter.
Cependant ces idées n'étaient chez elle que secondaires; le misérable avortement du rêve d'émancipation qu'elle avait caressé était de tous les griefs que venait de lui donner Nicolas celui qui excitait le plus vivement son courroux. Si ses déterminations n'avaient pas été exemptes de quelque préoccupation personnelle lorsqu'elle avait exigé de son mari qu'il se vouât à cette périlleuse entreprise, elle n'avait pas tardé à s'en affranchir; son caractère passionné n'avait pas longtemps résisté aux séductions grandioses de cette tâche dont le résultat devait être la délivrance de leurs frères en servage, et son dévouement à cette oeuvre était aussi sérieux que sincère. Aussi ne se consolait-t-elle pas de n'avoir point réussi à galvaniser la timidité et la passive indifférence du pauvre homme; aussi son dépit allait-il jusqu'à accuser l'amour du marchand de tiédeur, puisqu'il n'avait pas su lui inspirer la résolution de conquérir le coeur de celle qui ne lui appartenait encore qu'en vertu de la fiction légale.
Maintenant nous devons avouer que si vive que fut son irritation contre Nicolas Makovlof, elle était disposée à quelqu'indulgence pour les fourberies et les mensonges dont il s'était rendu coupable. Nous le répéterons encore, il ne faut jamais juger la société russe, et surtout les classes secondaires de la société russe, avec la sévérité dont nous aurions le devoir d'user vis-à-vis de nos compatriotes. Le sens moral n'est point absolu dans tous les milieux; sous un régime oppressif comme l'était celui du servage, certains actes blâmables, mais dictés par la nécessité, se trouvent atténués dans leur caractère.
Alexandra connaissait si bien l'empire qu'elle exerçait sur l'esprit de son mari qu'elle n'avait pas perdu l'espoir de l'amener à une exécution un peu moins fallacieuse de ce qui, chez elle, était passé à l'état d'idée fixe. Elle attendait son retour avec une véritable impatience, lorsqu'un événement bien inattendu vint la soumettre à une épreuve plus douloureuse encore que celle qu'elle avait déjà traversée.
Depuis son mariage elle avait toujours vécu fort retirée; comme la plupart des femmes du commerce moscovite, elle quittait rarement son intérieur, espèce de gynécée où les étrangères ne pénétraient elles-mêmes que dans quelques circonstances solennelles. Mais depuis que la nécessité d'obtenir quelques éclaircissements sur les agissements soi-disant patriotiques de son mari, l'avait mise en rapport avec Mme Babowskine, celle-ci, qui depuis longtemps désirait entrer dans l'intimité de sa riche voisine, n'avait point laissé échapper cette occasion de se lier avec elle.