L'Illustration, No. 1590, 16 Août 1873

Part 2

Chapter 23,404 wordsPublic domain

Un charmant travers de la duchesse Decazes avait ameuté, un jour, contre elle, on ne sait pourquoi, tout ce qu'il y avait dans Paris d'artisans en épigrammes. Tournant tout d'un coup à l'idylle, Mme la grande référendaire avait établi un chalet suisse dans ses jardins et, au milieu de ce chalet, on apercevait deux jeunes vaches du Charolais qu'elle nourrissait de sa main. Ces deux vaches furent bientôt la fable de Paris. «--Mme la duchesse Decazes fait du beurre», s'écriait Alphonse Karr dans les _Guêpes_.--Non, reprenait Nestor Roqueplan, dans les _Nouvelles à la main_, ce n'est pas du beurre, c'est du fromage.--Mon Dieu, ajoutait H. de Balzac, qui s'occupait déjà des _Jardies_, Mme la duchesse fait du beurre, du fromage et de l'engrais; vous verrez qu'elle fera bientôt des veaux.»--Vous voyez qu'on n'y mettait pas de mesure.--Les petits journaux, alors impitoyables, supputaient ce que pouvait coûter à l'État la fantaisie helvétique de Mme la duchesse Decazes.--Femme d'esprit, l'épouse du grand référendaire se mêlait d'écrire de temps en temps une Nouvelle ou un Conte.--Une gazette de l'extrême droite, s'emparant pour la circonstance de la manière du marquis de Bièvre, disait alors: «Toutes les fois que Mme la duchesse Decazes veut laisser tomber une page de sa plume, elle a bien soin de commencer par la lettre I (par la laiterie).»

--Tout cela n'a pris fin qu'à la révolution de Février.

Un peintre d'un grand talent, Chintreuil, élève de Corot, qui vient de mourir, avait eu des commencements excessivement difficiles. En d'autres termes, il avait mangé de la vache enragée pendant toute sa jeunesse. A la longue, le talent était venu, la réputation s'était fait jour et amenait le succès. Le paysagiste passait l'été aux environs de Paris, croyant que l'avenir lui souriait.

Il résidait à Septeuil, dans une jolie petite maison à contrevents verts, cachée sous les arbres. La Fortune, toujours railleuse, lui avait donné pour jardinier un Calino de premier calibre.

--Tu arroseras le jardin tous les jours, pendant la sécheresse, avait dit le peintre.

--Je l'arroserai régulièrement à quatre heures, après avoir fait ma besogne.

Un jour, à trois heures, le temps se couvre, l'orage éclate. Bientôt la pluie tombe à torrents. Il est devenu impossible d'arroser. Le lendemain, vers deux heures, Chintreuil aperçoit le jardinier qui accourt, l'arrosoir à la main.

--Qu'y a-t-il donc, dit l'artiste.

--Ah! monsieur, je me hâte d'arroser. Le temps se couvre. S'il venait à pleuvoir, je ne pourrais pas faire ma besogne et le jardin en souffrirait.

_Dernières nouvelles._--L'hippopotame est mort.

--On parle d'un suicide.--L'amphibie a voulu finir à la manière de Caton.

Philibert Audebrand.

NOS GRAVURES

Odilon Barrot

Encore une des grandes figures du siècle qui disparaît. Odilon Barrot s'est éteint à Bougival, le 7 août, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Depuis 1814, et dans des positions très-diverses, il figurait au premier rang de ce qu'on appelle politiquement et historiquement l'école libérale. Pour dire tout ce qu'a fait Odilon Barrot dans ce laps de soixante années, il faudrait repasser toute notre histoire nationale depuis la chute de Napoléon Ier. Partout on trouve son nom mêlé aux plus gros événements. Et ce nom n'est pas celui qui brille avec le moins d'éclat parmi ceux que retiennent respectueusement les contemporains et la postérité.

En 1814, à peine émancipé brillamment des bancs de l'École de droit, Odilon Barrot se montra des plus ardents à réclamer les libertés publiques dont le gouvernement impérial s'était toujours montré profondément dédaigneux. Il accepte la Charte de Saint-Ouen, et y voit de suffisantes garanties, pourvu qu'on ne fraude pas sur la valeur intrinsèque et sur la signification de ce pacte fondamental. Il va même dans sa foi jusqu'à s'enrôler parmi les volontaires royaux, et il est de ceux qui auraient combattu pour empêcher le succès éphémère de l'homme néfaste qui revenait de l'île d'Elbe.

Ce beau feu ne dure pas longtemps. Les réactions royalistes, et dans le sens absolu des droits et des licences du trône et de l'autel, auraient dessillé les veux d'un néophyte plus convaincu ou plus naïf qu'Odilon Barrot. Il est avocat à la Cour de cassation, et pendant toute la Restauration nous le voyons défendre avec une vigoureuse éloquence, devant la juridiction suprême, les causes nombreuses et délicates où les libertés civiles sont engagées. Ce n'est plus un voltigeur de Coblentz; c'est un homme de 1789. Il ne veut pas que nous perdions une à une les conquêtes morales et civilisatrices qui ont coûté tant de sang et tant de larmes aux générations antérieures et répandu tant de ruines fécondes dans le pays. Avec ce rôle nouveau, Odilon Barrot arrive à la popularité. Son nom est inséparable de ceux que la foule prononce avec respect, avec amour, avec espérance. Du palais de justice, il rayonne sur le pays. On le voit en tête des adhérents de la société: _Aide-toi, le ciel t'aidera!_

On voyait venir de loin la Révolution de 1830. Quand la rue eut fait son oeuvre, quand il fallut organiser la victoire, Odilon Barrot était devenu un homme dont un gouvernement nouveau ne pouvait se passer. Tour à tour il est secrétaire de la commission qui siège à l'hôtel de ville et tient dans sa main la direction des forces populaires, commissaire auprès du vieux roi Charles X qui reprend lentement, tristement et avec une dignité suprême le chemin de l'exil, enfin préfet de la Seine et en même temps député parmi ceux qui vont former la nouvelle gauche. Quoique fonctionnaire, Odilon Barrot a compris qu'il faut combattre encore si l'on ne veut pas perdre le fruit des combats antérieurs, et avoir servi uniquement à faire la courte échelle aux doctrinaires. Dès le premier jour il a reconnu les adversaires qu'il aura successivement ou ensemble devant lui pendant dix-huit ans, les Casimir Périer, les Molé, les de Broglie, les Guizot. Pour un seul des hommes éminents dont il ne saurait partager les idées gouvernementales, il se sent un grand faible de coeur qui dégénéra bien vite en très-vif et très-profond attachement. C'est M. Thiers. L'amitié qui prit naissance dans ces orages ne s'est pas démentie un seul jour.

Odilon Barrot quitta la préfecture de la Seine en 1831, après le sac de l'archevêché et de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Un instant encore il reparaît au palais de justice pour lutter contre les juridictions exceptionnelles de l'état de siège. Mais bientôt il n'est plus qu'un personnage parlementaire dont l'éloquence pompeuse jettera un vif éclat sur des joutes oratoires auxquelles on ne saurait attacher aujourd'hui une grande importance. Nous en avons vu l'inanité. Des actes francs, sincères, loyaux, vaudraient beaucoup mieux que cette emphase de paroles. Malheureusement tel n'est pas le cachet qui pourra servir à reconnaître les hommes politiques de notre temps. Bien rares sont ceux qui, nantis du pouvoir, ne démentent pas leurs doctrines antérieures.

Odilon Barrot n'a point échappé à cette espèce de fatalité. Promoteur inconscient de la révolution de Février, il ne devint président du conseil des ministres après l'élection présidentielle que pour tomber dans l'ornière depuis longtemps battue des réactions et des compressions aveugles. Ce ministère est resté célèbre par la première expédition de Rome.

Renvoyé du pouvoir sans trop savoir pourquoi, Odilon Barrot se rangea parmi les boudeurs. Après le coup d'État de décembre il se glissa dans la retraite d'où il ne sortit que pour entrer, par décret, à l'Institut, et lancer quelques brochures de jurisprudence et de politique administrative. En 1871, M. Thiers l'avait appelé à la vice-présidence du conseil d'État.

En somme, cette existence est excessivement remplie. Mais on peut dire avec vérité qu'Odilon Barrot a été bien plus un grand nom que tout autre chose. C'est ce qui donne à sa physionomie un caractères spécial.

Georges Bell.

Correspondance de Nancy

Nancy, 6 août 1873.

1er août, 5 août, voilà deux dates dont à Nancy on ne perdra jamais la mémoire. Le 1er août, en effet, après trois années d'occupation, l'ennemi abandonnait enfin la ville, et le 5 la France y rentrait avec ses chers soldats que l'on n'y avait pas vu depuis si longtemps!

Une proclamation du maire, M. Bernard, si bien avisé et si patriote, avait la veille annoncé l'événement aux habitants. A cinq heures du soir, un bataillon d'infanterie devait faire son entrée dans la ville.

Aussi, le lendemain, quelle fête à Nancy!

Les ateliers, les magasins étaient fermés. Toutes les rues par lesquelles devaient passer les soldats, la rue Stanislas, l'admirable place du même nom, la rue Sainte-Catherine, étaient pavoisées de drapeaux tricolores, ornées de guirlandes de verdure. L'arc de triomphe placé à l'entrée de la rue Stanislas en était particulièrement couvert. De tous les villages environnants, les paysans accouraient par bandes nombreuses, désireux d'acclamer nos soldats et de saluer notre drapeau. C'était partout un indescriptible mouvement.

A quatre heures, le train attendu avec une si fiévreuse impatience est signalé et accueilli par les hourrahs de la foule qui encombrait les abords de la gare. Les soldats descendent de wagon, ils mettent sac au dos, les tambours battent aux champs et le bataillon s'engage dans la rue Stanislas, se dirigeant vers la place et la caserne Sainte-Catherine.

Je vous ai dit combien était ornée pour la circonstance cette place déjà si belle, avec sa bordure de monuments: hôtel de ville, évêché, théâtre, hôtels privés, sa statue du roi Stanislas et ses fontaines monumentales. Dès trois heures la compagnie des sapeurs-pompiers, avec sa musique, avait pris le poste à l'hôtel de ville, pour rendre les honneurs aux soldats à leur passage. Aussi, dès que ceux-ci débouchent sur la place, la musique se fait entendre, les sapeurs présentent les armes, les applaudissements éclatent. Tous les chapeaux sont en l'air et des fenêtres tombent couronnes et bouquets.

Le maire, placé au balcon de l'hôtel de ville, avec ses adjoints et le conseil municipal, avait donné le signal des applaudissements. Jamais je ne vis telle explosion de joie ni enthousiasme pareil. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'a pas été sans peine que le bataillon a pu s'arracher à ces manifestations patriotiques, et fendre les flots pressés de la foule qui l'entourait. Il put enfin arriver jusqu'à la caserne, où il trouva, vous devez vous en douter, de quoi se bien rafraîchir et se restaurer substantiellement.

Le lendemain Nancy avait repris son calme et ses allures habituelles. Mais depuis lors tous les visages ont un air de satisfaction et de sérénité qu'ils avaient depuis trop longtemps cessé d'arborer. X...

Prise de Séville

L'énergie du gouvernement de M. Salmeron produit les meilleurs fruits, et déjà l'on peut prévoir la défaite finale, non-seulement des intransigeants et des cantonistes, mais aussi celle des carlistes et de don Carlos. Que manquait-il à la République pour avoir raison d'ennemis qui n'étaient forts que de sa faiblesse et de ses divisions? Une armée disciplinée. Elle l'a, et vient de le prouver par la prise de Séville, presque aussitôt suivie de celle de Cadix.

C'est le 28 juillet, à deux heures de l'après-midi, que l'attaque de Séville a commencé. On sait que sous le ministère Pi y Margall, la populace avait pu s'emparer impunément de toutes les armes et de tous les canons renfermés dans l'arsenal. Ces armes devaient prêter dans la lutte engagée une grande force à la résistance, que dirigeait le général Pierrad. Les soldats de l'année régulière, conduits par le général Pavin, ont eu besoin de déployer la plus rare bravoure pour en triompher. Les insurgés avaient couvert la ville de barricades, et armé ces barricades de canons. Ils en avaient mis partout. Des pièces du plus fort calibre entouraient la fabrique de tabac, et, dans cet édifice, on avait hissé des canons non-seulement sur les balcons, mais encore sur la terrasse. Deux heures après l'attaque, c'est-à-dire à quatre heures, les troupes s'étalent déjà emparées de la station du chemin de fer et de plusieurs autres points stratégiques. A minuit ils étaient maîtres de la ville, à l'exception du faubourg de Triana, où s'étaient réfugiés les insurgés, après avoir successivement incendié leurs positions à mesure qu'ils les abandonnaient. Ce n'est que dans la journée du lendemain que l'armée a pu les forcer dans leur dernière retraite.

Dans de pareilles conditions, la lutte devait être et a été fort meurtrière. Si les insurgés résistaient énergiquement, les soldats avaient un élan admirable. Telle était l'impétuosité de ces derniers, que le régiment de Zamora pénétra jusqu'au milieu de la ville à travers une grêle de balles et d'obus, sans se préoccuper de savoir s'il était ou non suivi par le reste de l'armée.

Le gouvernement insurrectionnel a pu s'enfuir en traversant le Guadalquivir qui, de la porte de la Barqueta jusqu'à l'édifice de Saint-Telme, entoure Séville, sur une étendue d'une demi-lieue. Beaucoup de maisons ont été brûlées, ainsi que quelques monuments. Heureusement ni la cathédrale, si riche et si belle, ni l'Alcazar, n'ont été atteints.

La prise de Séville a produit une panique incroyable parmi les insurgés de cette province et des autres. Le général Pavia, au moment de partir pour continuer sa campagne, si heureusement inaugurée, a été l'objet de la plus enthousiaste ovation. Son nouvel objectif était Cadix où, grâce à la défection des soldats d'artillerie qui se sont réunis aux volontaires hostiles au comité insurrectionnel, le général a pu entrer le 4 août sans effusion de sang.

L. C.

La Grenouillère

Paris n'est pas encore port de mer, mais les Parisiens ont leur plage qui remplace Trouville et Dieppe pour les gens occupés que leurs travaux retiennent à Paris, et qui ne peuvent même pas s'absenter du samedi au lundi, en profitant des facilités et des prix réduits accordés aux voyageurs par les grandes compagnies de chemin de fer.

Cette _watering place_, pour nous servir d'une expression à la mode, cette station d'été à l'usage des paresseux ou des gens pressés n'est autre que la Grenouillère, située dans l'île de Croissy. On s'y rend en une heure à peine par le chemin de fer de l'Ouest (rive droite), et rien n'est plus curieux que l'aspect de la gare Saint-Lazare un dimanche d'été.

Sur les vastes marches du perron monumental s'agite une foule joyeuse et bruyante autant que bariolée. Les femmes sont en toilettes claires, retroussées par derrière, en bas de soie de couleur, coquets souliers à bouffettes, et s'appuient sur de hautes ombrelles-cannes à la Louis XVI. Elles sont coiffées de petits chapeaux coquets ornés de voiles de gaze blanche, bleue, grise, qui siéent à merveille au teint, et leur donnent l'aspect des miss anglaises affectionnées par le pinceau de Lawrence.

Les _gentlemen_ qui les accompagnent portent la cape de _Christy_, au rebord supérieur de laquelle est fixé un monocle. Ils sont pour la plupart en vestons courts, velours ou étoffe mélangée, tenue du matin, stick ou parasol à la main.

Tout cela étagé sur les marches cause, rit, se pressure, s'attend, se hèle, se dispute, se raccommode, guette les arrivants et les arrivantes, et au coup de cloche traditionnel s'empile dans les wagons, d'où l'on ne descendra qu'à la station de Reuil.

Ici plusieurs moyens de locomotion se présentent pour gagner cette bienheureuse Grenouillère, paradis rêvé de tant d'Èves parisiennes et où abondent les Adams en costume biblique, à cette différence près que la feuille de vigne traditionnelle est remplacée par un caban de couleur.

Les intrépides vont à pied, à travers les prés, tout le long, le long de la rivière. D'autres préfèrent le chemin de fer américain, qui les conduit jusqu'à Bougival; après quoi, on passe le bac. Les plus avisés s'embarquent à bord d'un des deux petits vapeurs miniatures qui font le service de l'île de Croissy à la gare. Ce dernier moyen de transport est de beaucoup le plus agréable et le plus goûté.

Nous voici arrivés. Quel bruit et quelle foule! Le petit bassin où l'on barbote et où les inexpérimentés prennent leur leçon de natation, seulement pas de vessies ou de ceintures de caoutchouc, est plein à ne pouvoir y bouger. Les grandes nageuses, elles, se jettent courageusement du haut de la galerie et piquent des têtes ou des plats-dos aux applaudissements des spectateurs restés sur la rive. Puis elles fendent l'onde d'une coupe hardie ou font la planche en se laissant balancer mollement par les remous du petit vapeur qui dérape, après avoir déposé sa collection de passagers.

Dans le café qui est situé à bord d'un ponton flottant, pas une table n'est libre. On consomme partout la bière, les sodas et l'absinthe; la déesse verte aux reflets d'opale n'est pas négligée non plus quand sonnent cinq heures. Ici règne un pêle-mêle des plus étranges et des plus pittoresques. Les baigneurs et les baigneuses, en costume de natation, sont assis côte à côte avec des gens revêtus de redingotes ou des femmes habillées de mousseline ou de soie. Ils viennent encore tout dégouttants d'eau prendre place aux mêmes tables pour y savourer le mêlé-cassis et le bitter-curaçao, parfois même pour y jouer aux cartes et faire un bésigue chinois en trois mille, à deux centimes le point.

Sur les bancs qui bordent la berge sont assis les gens sérieux ou celles d'entre ces grandes petites dames que leur royauté attache au rivage. C'est là qu'on voyait jadis si fréquemment la belle brune Anna Deslion, au profil de camée, qui s'en va mourant de la poitrine à Pau ou quelque part dans le Midi. L'infortunée Espagnole Pepita Sanchez, dont tous les journaux racontaient dernièrement la fin tragique, était aussi une des visiteuses assidues de la Grenouillère, où elle venait de sa propriété située à Croissy, sur la rive opposée, du côté de Chatou. Il faudrait, si l'on voulait être minutieux, citer toutes les demi-mondaines qui ont honoré de leurs pas, éclairé de leurs yeux ce séjour enchanteur; mais cette nomenclature nous mènerait trop loin. Regardons plutôt un tout autre élément de public qui ne dédaigne pas de venir jeter un petit coup d'oeil sur ces fêtes dominicales et sur les ébats de cette jeunesse bruyante et tapageuse.

Je veux parler des châtelains et des châtelaines des environs. Les propriétés princières foisonnent aux environs. Beauregard, jadis à lady Howard; Louveciennes; Marly; les châteaux des Staub, des Cahen d'Anvers; les villas somptueuses des Ségalas, des Bournet-Aubertot, des Solas, des Odilon Barrot et cent autres, font de ce coin de vallée un des séjours privilégiés des environs de Paris. La finance, la haute banque, la politique, tout s'est donné rendez-vous en ces lieux charmants. Edmond About y est le voisin d'Edmond Tarbé des Sablons, le jeune et intelligent directeur du _Gaulois_; le spirituel Dardenne de la Grangerie n'y manquait pas un bain; et jusqu'aux petits chalets miniatures qui sont dans l'île même et qui paraissent autant de maisonnettes sorties d'une boîte à jouets sont habités par des notoriétés de la plume, de l'esprit ou du talent.

Si nous nous enfonçons dans l'île elle-même, sous les majestueux ombrages qui la couvrent, nous trouvons des points de vue exquis, des échappées charmantes; c'est plus vaste que les Tuileries, et dans la semaine, quand il n'y a personne, rien n'est comparable aux frais attraits de cette délicieuse solitude. L'isolement de l'île de Croissy lui a précisément valu plusieurs fois le dangereux honneur d'être choisie comme un terrain où l'on pouvait tranquillement, et à l'abri des gendarmes, vider les affaires d'honneur. Elle a été le théâtre de nombreux duels, dont les plus connus sont ceux de Carie de P... avec M. Arthur M.... d'une part, et de, M. O.... et le marquis de M.... de l'autre.

Mais tandis que nous causons, le soir est venu. Peu à peu les hôtes joyeux de la Grenouillère l'ont abandonnée pour des parages plus semés de restaurants. Les châtelains des environs sont rentrés _at home_, où les attendent des repas somptueux servis sur des tables couvertes de fleurs naturelles cachées sous des nappes couleur de la neige et encombrées de cristaux et de l'argenterie qui étincellent.

Plus modestes, les canotiers et leurs dames se sont abattus en volées affamées chez tous les traiteurs du voisinage. Là, sous la tonnelle où grimpent les pois de senteur odorants et les capucines à la robe de velours orange, on déguste les matelotes, les gibelottes chantées par Murger, et dans lesquelles, par une vertu particulière, les lapins ont trois têtes. On boit du petit ginglet dans des cruches de terre brune vernissée et au goulot desquelles le petit vin au goût framboise vient écumer en mousse légère. Parfois quelque richard demande du champagne, on lui sert sur ce prétexte du coco épileptique fait avec du sucre candi; mais qu'importe, le bouchon part avec bruit, on crie, on s'amuse, et tandis que là-bas, sous les grands ombrages de l'île de Croissy déserte, les tourterelles nichées roucoulent plaintivement, le choeur des Parisiens, regagnant le chemin de fer, fait retentir les échos des accents joyeux de la ballade de la _Mère Angot._

Léon Villiers.

Notes sur l'Irlande.

LA FÊTE DE SAINT-PATRICK