L'Illustration, No. 1589, 9 Août 1873
Part 3
--Cela provient de ce que nous avons une discipline de fer. Avec des gaillards qui appartiennent à toutes les nations (car il y a des Belges, des Espagnols, des Allemands, des Russes et même des Français), il faut que personne ne puisse s'écarter de la règle. En outre, toute notre organisation repose sur deux grands principes: travail et distractions. Chacun de nos invalides doit donner à ses camarades la somme de travail que ses forces lui permettent. De cette façon, nous augmentons, dans une mesure considérable, le bien-être de la maison. Nos hommes le comprennent et travaillent de bon coeur. Aussi, grâce à notre exploitation agricole, il n'y a guère que le pain et la viande qui nous viennent du dehors. Tout se fait ici. Nous avons des charrons, des menuisiers, des bottiers, des tailleurs, tous les corps d'état en un mot; nous avons même un atelier de reliure.
Le résultat pratique de tout ceci, c'est que nos dépenses se trouvent singulièrement amoindries et que nos ressources s'augmentent d'autant. De sorte que nous pouvons, hiver et été, prodiguer à tous ces braves les distractions qui leur sont chères. Je ne vous parle pas des trente ou quarante journaux que nous recevons, des jeux de cartes, de quilles, de boules, de dominos, non plus que de la salle de billard et des promenades en musique. Tout cela est de droit. Mais nous avons en outre des concerts, des conférences, des soirées théâtrales, des soirées gymnastiques et des soirées littéraires.
Dès que j'apprends qu'il se trouve à Arnhem un prestidigitateur, un virtuose ou quelque artiste de passage, il est mandé ici. A défaut d'artistes étrangers, le café-concert nous envoie régulièrement ses chanteurs et ses chanteuses, qui nous mettent de belle humeur pour quelques jours. Puis pour mêler l'utile à l'agréable, je complique le tout de conférences sur l'hygiène, l'histoire ou les merveilleuses découvertes du siècle.
--Pour compléter la liste des distractions, ne pus-je m'empêcher de dire, il ne vous manque guère que des bals.
--Y pensez-vous? 11 nous faudrait pour cela admettre des femmes chez nous, et elles sont sévèrement exclues, car elles seraient ici un élément de discorde, et...
--Comment, vous croyez que ces vieux débris...
--Il n'y a pas d'heure pour les braves, interrompit en riant mon aimable cicérone.
N'ayant rien à objecter, je me mis également à rire.
--L'établissement, continua le général, est très-sain et le régime très-hygiénique. Nos hommes vivent longtemps et meurent sous à un âge très-avancé. Cependant il leur faut, pour être admis ici, au moins quarante ans de service. Or, le service aux Indes est affreusement pénible. Pour un oui, pour un non, on entre en campagne, et les expéditions durent quelquefois six mois, huit mois, un an. Le climat est terrible. Les fatigues sont énormes. Il faut subir tout cela pendant quarante années pour avoir ce que vous voyez et une haute paye destinée aux menus plaisirs.
--Et cette haute paye, de combien est-elle?
--De 10 cens (21 centimes) pour les soldats et de 20 cens (42 centimes) pour les sous-officiers.
--Ce n'est pas énorme, fis-je, mais il faut ajouter à cela qu'ils sont logés comme des princes, nourris comme des diplomates et divertis comme des rois.
--Ils doivent cela à leur travail, me répondit le général, car sans travail et sans discipline nous ne pourrions leur donner ni bonne chère, ni distractions.
Je demandai ensuite au gouverneur de dessiner deux de ses vieux braves, permission qui me fut gracieusement accordée.
Lorsque je commençai à _pourtraicturer_ celui qui possède une jambe de bois, j'essayai de causer avec lui et lui fis quelques questions en langue hollandaise.
--Vous perdez votre temps, me dit le général, car celui-là ne sait que l'allemand. C'est un allemand pur sang.
--Pardon, mon général, répondit le vieux mutilé, je suis français et je parle alsacien.
Inutile de vous dire combien je fus ému de cette revendication _in extremis_.
Ma visite était terminée. Après avoir remercié le général gouverneur, je repris le chemin d'Arnhem, non sans avoir jeté un dernier coup d'oeil sur les arbres du parc, les corbeilles de fleurs, le gazon vert, les cascades, les cygnes et les canards. Par un mirage assez singulier, je vis alors repasser dans mon esprit l'hôtel des Invalides de Paris, tel qu'il était au temps de ma jeunesse. Je revoyais les gros canons et les petits jardins avec leurs monuments en rocailles et l'inévitable statuette de plâtre coiffée du chapeau légendaire--les vieux grognards ennuyés et ennuyeux, l'énorme marmite, la grande esplanade poudreuse et brûlée par le soleil, tout cela m'apparaissait à la fois.--Malgré moi je comparais... et franchement la comparaison n'était pas à l'avantage de mes vieux souvenirs.
George Français.
LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN ITALIE.
La revue de détail
Cette revue a lieu tous les trois mois. La foule n'y court pas comme à celles du bois Boulogne, car c'est pure affaire de ménage. Elle est passée par un général ou par un intendant, et a pour but d'inspecter le hâvre-sac du troupier, et de s'assurer s'il n'y manque rien des objets qu'il doit réglementairement contenir.
Ces objets sont; une paire de souliers (le troupier en a deux), une chemise (le troupier en a trois), quatre ou six mouchoirs, une patience, un sac à brosses, une trousse et un nécessaire d'armes. La trousse renferme un poinçon, du fil et des aiguilles; le nécessaire d'armes, tous les ustensiles nécessaires au démontage et au remontage du fusil; enfin le sac à brosses, quatre brosses différentes: brosse à habit, à boutons, à étendre le cirage, à faire reluire.
Tous ces objets portent le numéro matricule de l'homme à qui ils appartiennent.
Le jour de la revue venu, les hommes se rassemblent dans la cour de la caserne, ou dans tout autre lieu. Ils se mettent en lignes comme on les voit représentés dans notre dessin, debout, ayant à leurs pieds le havre-sac, devant lequel ils ont préalablement étalé ce qu'il contient sur un mouchoir symétriquement étendu. De plus, chaque soldat a posé son livret sur le havre-sac. Ce livret est l'extrait, en ce qui concerne son titulaire, de la main-courante, registre tenu par le fourrier et où est inscrit le compte de chaque homme. Le livret contient donc la nomenclature de tous les objets que doit renfermer le havre-sac. L'inspecteur, général ou intendant, qui passe devant les lignes, n'a, comme on voit, qu'à le consulter pour savoir tout de suite si rien ne manque à l'appel. Ajoutons qu'il arrive rarement que tout ne soit pas au grand complet, attendu que cette revue de détail est précédée, dans les chambrées, de fréquentes revues qui ont le même objet et la rendent par conséquent à peu près inutile.
L. C.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
Cependant, ayant réfléchi que dans des circonstances aussi graves, une erreur, un mécompte, un retard dans une réponse pouvaient compromettre non-seulement le succès de la grande entreprise, mais encore la vie de milliers de braves gens, elle se décida à briser le cachet de l'enveloppe et elle lut ce qui suit:
«Frère Makovlof, le tonneau si impatiemment attendu arrive d'Arkangel. Comme, chez moi, les yeux sont aussi indiscrets que les langues y sont babillantes, ne doutant pas que l'approche de la grande nuit ne t'ai déjà ramené d'Odessa, je l'envoie à ta demeure. Tu n'ignores sans doute aucune des précautions dont son contenu doit être entouré; ne les néglige pas. Veille sur ce précieux dépôt avec la minutieuse sollicitude d'une mère, si tu veux qu'au jour du triomphe, les _Enfants des ténèbres_ boivent à ta santé.»
Ce billet était signé de Babovskine, le marchand d'étoffes orientales dont Nicolas avait parlé à sa femme.
Bien que l'authenticité des confidences de son mari ne lui eût jamais été suspecte, Alexandra fut satisfaite de les voir confirmées avec si peu d'ambiguïté par cette lettre. Non-seulement la conspiration existait, mais encore elle touchait à son dénouement. Elle commença par imiter Nicolas en livrant aux flammes un papier aussi dangereux pour celui auquel il était adressé que pour celui qui l'avait écrit, et elle se disposa à recevoir le tonneau qu'on lui annonçait.
Les précautions recommandées indiquaient assez clairement que ce tonneau devait renfermer de la poudre, des bombes, enfin quelques matières explosibles qui auraient probablement leur emploi dans la «grande nuit» dont parlait le marchand Babovskine. Elle chercha dans quel endroit de la maison elle allait le placer; un seul lui parut sûr: c'était un assez vaste cabinet attenant à sa chambre. Ce redoutable voisinage ne L'effrayait pas; elle n'était pas fâchée de cette occasion de prouver à son mari que son courage, son dévouement à la sainte cause n'étaient pas au-dessous de ceux qu'elle avait admirés en lui.
Quand l'envoi d'Arkangel eût été porté dans cette pièce, elle en ferma la porte et elle en prit la clé.
Une heure après, une des femmes de service descendait toute éperdue et racontait que la chambre de sa maîtresse était le théâtre d'une inondation dont il lui avait été impossible de découvrir l'origine.
Tremblant pour le dépôt des _Enfants des ténèbres_, Alexandra monta précipitamment, elle ouvrit la porte du cabinet, et elle reconnut la cause du désastre dans ce tonneau même; l'eau ruisselait de ses douves disjointes comme d'une source. Un coup de hachette en fit sauter le couvercle, et la pauvre femme resta pétrifiée en voyant combien elle s'était abusée dans ses conjectures.
Loin de receler des engins destinés à l'anéantissement des tyrans, la futaille avait protégé le transport d'un de leurs aliments les plus recherchés. Elle montrait dans ses flancs entrouverts un de ces poissons rarissimes que l'on pêche dans les eaux glaciales de la Dwina, qui sont le luxe des dîners fastueux de Saint-Pétersbourg et de Moskow, et les délices de leurs gourmets; un magnifique sterlet frétillant entre les morceaux de glace dont il avait été entouré pour le conserver vivant, et qui se fondaient à la chaleur de l'appartement.
Ce sterlet était pour Alexandra le sujet d'une effroyable déception et celui d'une révélation lumineuse; il avait suffit d'un coup de sa queue pour culbuter de fond en comble l'échafaudage des roueries diplomatiques du marchand, en leur restituant leur caractère ainsi que le seul nom qu'elles méritassent, celui du mensonge.
S'il avait été donné à Nicolas Makovlof d'assister à cette scène, si, par la physionomie douloureusement bouleversée avec laquelle son adorée Sacha, muette, immobile, pétrifiée, contemplait le tonneau effondré d'où l'eau et la vérité s'échappaient pêle-mêle, il avait pu juger de ce qui se devait se passer dans l'âme de sa femme, ses amoureuses espérances auraient reçu le coup de grâce.
XIV
Nicolas Makovlof venait de quitter Odessa au moment même où, à trois cents lieues de là, ce dieu borgne qu'on appelle le Hasard lui jouait le mauvais tour de dévoiler les fourberies que l'amour conjugal lui avait imposées.
Elles pesaient médiocrement sur sa conscience, il s'était mis en route l'esprit joyeux. Il avait terminé, à sa complète satisfaction, une importante opération commerciale;--il s'était raccommodé avec les cuirs depuis quelque temps.--D'ailleurs, quand bien même il eût été moins heureux dans cette grosse affaire, la joie de retrouver sa femme suffisait complètement à le maintenir en belle humeur.
Pour ce qui était de cette propagande révolutionnaire qui avait donné un vernis si poétique à son voyage, il n'avait commencé à s'en inquiéter qu'au moment où sa voiture, ayant dépassé les dernières maisons du faubourg, entrait dans la campagne. Il s'était mis alors à préparer le canevas du bulletin de l'état incendiaire dans lequel il avait trouvé l'esprit public, bulletin qu'il voulait assez pathétique pour satisfaire les ardeurs patriotiques de madame Makovlof. Nous n'avons pas besoin de l'ajouter, sa mission dans la Russie méridionale appartenait, comme le reste, à la catégorie des chimères.
Dans toute cette fantasmagorie de conjurations, la société des _Enfants des ténèbres_ était seule une réalité, à cela près qu'elle n'avait jamais conspiré que contre l'estomac de ses membres, qu'en fait d'exterminations elle ne se souciait que de celles du _tchi_--soupe de chou et de gruau--des _piroggi_--petits pâtés au poisson--du _bitok_--hachis de viandes--et autres mets nationaux. Elle avait été constituée par quelques riches marchands qui, une fois par semaine, après la clôture de leurs magasins, se réunissaient au _Novo-Troïstkoï-Tratkir_, le plus célèbre cabaret de Moskow, pour s'y livrer aux joies de la bonne chère extra-conjugale.
Par ce point de départ, on peut juger de quel prodigieux essor dont l'imagination de Nicolas Makovlof était susceptible.
On s'étonnera peut-être qu'un homme, dont nous avons vanté le bon sens, comptât sur la perpétuité du succès de ses fables et ne prévit pas que tôt ou tard, un incident surgirait qui éclairerait Alexandra sur la valeur exacte de ces hyperboles. Mais d'abord, c'est le propre des artificieux de croire à l'éternelle puissance de leurs artifices; et puis celui-là avait des raisons particulières d'être tranquille. Si de loin en loin assez rarement, l'éventualité d'un dénouement fâcheux se présentait à son esprit, il découvrait à ses torts des circonstances atténuantes qui lui semblaient de nature à amortir singulièrement la vivacité des reproches que l'intéressée aurait à lui adresser. S'il avait quelque peu exagéré, amplifié, inventé, n'y avait-il pas été contraint et forcé? Avant de s'y résigner n'avait-il pas, à vingt reprises, essayé de démontrer à sa femme l'inanité de secs illusions émancipatrices? S'il avait feint de se prêter à ce rôle de libérateur de ses concitoyens, qu'elle avait rêvé pour lui et dont il avait si peu l'étoffe, n'était-ce pas parce que c'était là l'unique moyen de conserver ses bonnes grâces? Il concluait logiquement de tout cela, que les plus éclatantes preuves de son amour pour Sacha étaient précisément ses mensonges. Et puis, il espérait bien n'en être jamais réduit aux désagréables extrémités d'une justification sur ce point; il savait l'importance de l'imprévu, il comptait sur lui pour obtenir, avant de l'avoir trop gagné, le prix que sa femme réservait à son héroïsme, ce qui naturellement eut tout arrangé.
Notre héros roulait donc vers Moskow dans d'assez agréables dispositions. La confession dont nous venons d'être les interprètes ne nous empêchera pas d'affirmer que la pensée de la bien-aimée ne l'absorbait pas moins qu'à l'époque où son amour pour elle l'avait plongé dans un si lamentable désespoir; cependant, nous devons reconnaître aussi que certaines préoccupations subalternes avaient pris chez lui une importance qu'elles n'avaient nullement au temps que nous rappelons. Il était un point sur lequel la fréquentation des _Enfants des ténèbres_ l'avait gâté. Jadis, le rude mougik se préoccupait médiocrement du contenu d'un plat, pourvu que ce plat fut plantureux, et il broyait d'une mâchoire indifférente le salmis de gelinottes comme les concombres salés, la galantine de saumon comme les champignons au vinaigre. Ses nombreuses séances au restaurant de Troitza l'ayant initié aux recherches et aux finesses de l'art de la _gueule_, il y avait pris goût. Il était resté gros mangeur; mais il était devenu gourmet. Aussi, avant de quitter Odessa, avait-il bondé son drowski des primeurs rares que Constantinople expédié dans cette ville, et de provisions de conserves de toute espèce. Les premières devaient figurer dans les agapes fraternelles de la fameuse société; quant aux autres elles étaient destinées à suppléer au médiocre ordinaire que le voyageur devait trouver dans les maisons de poste, un genre d'auberges que l'on ne rencontre qu'en Russie et qui ne sont pas sans quelque rapport avec le radeau de la Méduse. C'est ainsi qu'avec l'idée que chaque tour de roue le rapprochait d'Alexandra, et les intermèdes gastronomiques que lui ménageait son caisson, le marchand fut à peu près insensible aux fatigues de ce long voyage, fatigues d'autant plus grandes cependant qu'il retrouva la neige dans les environs de Kiew.
En approchant de Kalouga, son coeur se serra et sa physionomie s'assombrit. Tous les incidents de la visite qu'un an auparavant il avait rendu à son seigneur se représentèrent à son esprit, mais au lieu de s'emporter en vaines malédictions comme autrefois, il se demanda s'il ne se trompait pas lui-même sur les dispositions d'Alexandra et, pour la première fois peut-être, il douta de l'infaillibilité de ses ruses et de ses subterfuges; après force réflexions, il resta convaincu que, dans la tâche qu'il poursuivait, le rachat de son obrosk, fallût-il le payer un million de roubles, était encore un moyen plus sûr et plus pratique que la conquête même imaginaire du trône séculaire des Romanoff.
Lorsqu'il s'était rendu à Odessa, il avait évité Kalouga; il n'avait point voulu passer dans le voisinage du maître excentrique et vindicatif auquel il avait le malheur d'appartenir; mais maintenant, sa manière de voir était complètement modifiée.
«Qui ne risque rien n'a rien,» se disait-il; d'ailleurs, ce n'est qu'au figuré que les injures, que les menaces sont sanglantes; elles ne trouent point la peau comme les balles auxquelles Alexandra voudrait que j'exposasse la mienne. Dieu sait s'il m'en a accablé le vieux renard, et, en vérité, n'étaient les singuliers caprices de ma femme, je n'en aurais pas été plus malade. Enfin ne se peut-il pas qu'au seuil de sa tombe, ce pécheur endurci ait été touché de la grâce divine; elle lui inspirera peut-être la miséricorde?
Le traîneau avait fait du chemin pendant que Nicolas se livrait à ce petit monologue; on était à la maison de poste, où aussitôt qu'il eût manifesté son intention de se rendre au château, on lui apprit une nouvelle à laquelle il ne s'attendait guère.
Le comte Laptioukine, qui se portait si bien alors que Nicolas enfonçait des aiguilles dans des figurines de cire, afin d'envoyer celui qu'elles représentaient dans l'autre monde, s'était décidé à ce petit voyage depuis que son riche serf ne s'occupait plus de lui! Il y avait précisément quinze jours qu'il était mort.
G. de Cherville.
(_La suite prochainement._)
ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
LES PRIX DE ROME
L'exposition des concours aux grands prix de Rome a eu lieu cette semaine et comme chaque année a attiré la foule à l'École des Beaux-Arts. C'est toujours une émotion dans le monde artistique, un long sujet de discussions, d'appréciations, aussi bien parmi les élèves que parmi les jurés, dont beaucoup savent par expérience l'importance qu'il y a pour un jeune homme à entrer dans la carrière cette palme à la main. Vivre à Rome dans ce centre intelligent de la _Villa Médici_, en contact quotidien avec les chefs-d'oeuvre de l'art moderne et les merveilles de l'antiquité, n'est-ce pas le plus beau rêve de nos jeunes artistes et le plus doux souvenir de ceux qui les y ont précédés.
Le dénigrement est à l'ordre du jour, les _fruits secs_ cherchent depuis longtemps à dénigrer cette utile institution, mais leurs efforts seront impuissants tant qu'elle produira des peintres tels que David, Gros, Ingres, Benouville, Cabanel, Baudry, Regnault; des sculpteurs comme Gortot, Duret, Dumont, Perraud, Mercié.
Le concours de peinture a révélé, cette année, un talent hors ligne; M. Morot, élève de M. Cabanel, a remporté le prix à la presque unanimité des voix, vingt-six sur trente. Il était entré le premier en loge avec une figure peinte que le jury avait beaucoup remarquée; toutefois, son tableau a dépassé toutes les prévisions: c'est l'oeuvre d'un talent fait, un des meilleurs prix qui aient encore été exposés.
Le sujet choisi était tiré du CXXXVIe psaume de David «Super flumina Babylonis»: «Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone et nous avons pleuré en souvenir de Sion. Nous avons suspendu nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone, car ceux qui nous avaient amenés captifs nous demandaient de chanter les cantiques de Sion, et nous leur répondions; On ne chante pas sur la terre d'exil.»
Le tableau de M. Morot se distingue par un grand aspect, une _maestria_ d'ordonnance, c'est une oeuvre forte où tout est bien exprimé; chaque mouvement est absolument juste et par cela même porte avec lui son impression. La scène se passe au bord d'un fleuve qui bat des roches crayeuses sur lesquelles se développe une heureuse composition. Le groupe du premier plan est composé d'un homme dans la force de l'âge, assis, sur la poitrine, duquel s'appuie une femme désolée dont les genoux servent de berceau à deux beaux enfants; ce couple représente bien dans un genre différent la douleur de l'exil, l'un avec l'énergie mâle d'un héros enchaîné, l'autre avec l'épuisement et la douleur féminine. C'est bien là une famille pourchassée, et les deux enfants inconscients qui rient sur les genoux maternels sont d'un heureux contraste. La jeune femme est un admirable type juif; elle conserve quelques débris d'un luxe babylonien: une riche draperie violacée rayée d'or, un voile de gaze fine brune, un cercle d'or et de pierreries d'où s'échappe à flocons sa luxuriante chevelure; à ses pieds, et baignant dans le fleuve, comme abandonnée, une harpe d'ivoire incrusté, d'un charmant effet de coloris. Au second plan, à droite, une esclave agenouillée, crispant ses bras, dans un mouvement rempli d'impression; cette figure dans la demi-teinte est d'un grand effet, d'un grand accent. Plus loin à gauche, des groupes enlacés, et enfin au fond, appuyés au rocher, deux hommes debout se serrant la main dans une étreinte solennelle, en jetant un regard désespéré sur la ville qu'on aperçoit à l'horizon, aux rayons d'un soleil couchant. Pour affirmer la composition, une suite de captifs descendant la montagne; plusieurs suspendent aux branches du chemin leurs lyres, «on ne chante pas sur la terre d'exil». Enfin, un soldat abyssinien, un noir au regard hautain, veille sur les prisonniers dans l'attitude audacieuse d'un vainqueur que rien ne saurait attendrir.
M. Morot a fait preuve d'une extrême habileté de peintre et d'un talent déjà mûr, il n'a pourtant que vingt-trois ans, c'est en outre un dessinateur scrupuleux doué d'un tempérament de coloriste; parmi les morceaux remarquables je citerai la poitrine et la tête de la femme, dont la carnation nacrée forme un heureux contraste avec les chairs basanées de l'homme.
Le deuxième prix a été donné à M. Ponsan, également élève de M. Cabanel. M. Ponsan a fait un bon tableau, dans lequel j'ai remarqué une excellente figure de vieillard, espèce de Jérémie, assis à gauche près d'un groupe bien composé et habilement exécuté. Mon reproche consiste dans le manque total de caractère oriental donné par ce jeune artiste aux personnages de sa toile; c'est d'un aspect moderne et septentrional qui ôte le style à sa composition. Le ciel gris est très-joliment reflété dans le fleuve, mais mal adapté au sujet. On voit au second plan un cavalier barbare, gardien de ce groupe de captifs, dont la silhouette est d'un charmant effet sur le paysage. M. Ponsan est un artiste d'avenir que nous ne doutons pas de retrouver une autre année au premier rang de cette jeune cohorte.
Le deuxième second grand prix a été décerné à M. Rixens, élève de M. Gérome. Il a interprété le sujet d'une manière biblique qui a son mérite; la donnée et l'effet de son tableau sont d'un joli sentiment, mais c'est une peinture froide et ronde qui ne m'est point sympathique.
Je citerai néanmoins le groupe du jeune adolescent, vu de dos, qui pleure dans les bras de sa mère; le mouvement est heureux et bien rendu.