L'Illustration, No. 1589, 9 Août 1873

Part 2

Chapter 23,643 wordsPublic domain

Rigollot avait fondé une pharmacie à Saint-Étienne; il la céda pour venir en établir une autre à Paris. C'est alors qu'il imagina un sinapisme connu de tout l'univers. Un beau jour, son successeur voulut l'imiter. Il usurpa son nom; il le colla sur ses produits. De là, procès. Les tribunaux ont prononcé. Ils donnent gain de cause au fondateur de la dynastie. Leur sentence contient, en substance, une sorte d'aphorisme:

--On ne peut pas plus toucher au nom des Rigollot qu'au nom des Montmorency.

Dans mon Courrier de la semaine dernière, je rapportais un trait de Thibaudeau, l'ami d'Armand Carrel. Il paraît que le mot fait en ce moment son tour de France. Combien d'autres on pourrait citer!

Thibaudeau avait une antipathie à part. Né en bon lieu, puisqu'il était fils d'un Conventionnel, que Napoléon avait fait comte, il criblait de brocards les bohèmes, qui, vivant dans une mansarde, ont la rage de parler du grand monde. Toutes les fois qu'il apercevait un article sur le _high-life_, il disait:

--Je parie cinq louis contre un sou que cela vient d'un pauvre diable qui n'a pas de bottes!

Un jour, on vantait devant lui les romans de C*** conteur dépenaillé qui ne pouvait se donner des airs de gentilhomme que dans ses livres.

--Il peint bien le faubourg Saint-Germain, lui disait-on.

--Le faubourg Saint-Germain! répliqua Thibaudeau. Si celui-là l'a vu, ce n'a pu être qu'en le regardant à travers une chaise percée.

Philibert Audebrand.

L'ÉVACUATION

NOS GRAVURES

L'évacuation

C'est vers le 17 juillet que les cinquante mille Allemands qui formaient l'armée d'occupation ont commencé à évacuer nos départements pour se diriger vers l'Allemagne. Le 3 août seulement, le dernier Prussien franchissait la frontière; une seule ville en France, celle de Verdun, avait la douleur de subir encore pour quelques semaines l'occupation étrangère.

Cet événement a une importance trop considérable pour que nous nous bornions à lui consacrer quelques lignes: pas à pas, nous avons suivi l'étranger, nous avons assisté à toutes les fêtes auxquelles a donné lieu son départ, élan d'enthousiasme spontané qui, sauf à Charleville, n'a provoqué aucun tumulte.

L'évacuation a commencé naturellement par les points les plus éloignés; chaque jour amenait un nouveau départ. Rethel, puis Mézières, Charleville, Sedan.

Un incident a marqué la marche des Bavarois de Charleville à Sedan. Plusieurs soldats ont succombé à la fatigue et à la chaleur. En défilant devant la statue de Turenne, plusieurs de ces malheureux sont tombés, et les coups de leurs sous-officiers ont été impuissants à les relever.

La population a, dans cette circonstance, oublié tous les griefs qu'elle avait contre ces mêmes soldats qui, trois années auparavant, avaient incendié Bazeilles, tué des femmes, des enfants. Les pompiers de la ville ont escorté à leur dernière demeure les victimes que les Allemands avaient laissées derrière eux.

Les pompiers de Sedan honorant ceux que l'on a si justement nommés les _pompiers de Bazeilles_, quel spectacle et quelle éloquente leçon!

Après Sedan est venu le tour de Toul: cette pauvre ville bombardée pendant la guerre n'avait pas eu trop à souffrir de l'occupation; le hasard lui avait donné pour commandant de place un enfant même de la ville, un Prussien né à Toul en 1815. Aussi l'étranger n'a-t-il ici fait aucune de ces démonstrations qu'il recherche si volontiers ailleurs. Pas de musique bruyante, de bravades inutiles. A quatre heures du matin, les troupes s'éloignaient par la porte de Metz, franchissant ces remparts que leurs obus avaient à moitié détruits. Au même instant, les maisons se couvraient de drapeaux, les rues étaient jonchées de mousse et des ares de verdure et de fleurs enlaçant les croisées donnaient à l'héroïque cité un aspect vraiment féerique.

A Nancy, l'évacuation avait une importance toute spéciale, à cause de l'agglomération de la population et du nombre d'Alsaciens-Lorrains qui s'étaient réfugiés dans cette ville pour conserver leur qualité de Français.

Il n'y avait d'ailleurs à craindre ni trouble, ni tumulte; le contact était forcément de chaque jour, et en toute circonstance les Nancéens avaient prouvé que l'on pouvait se fier à leur patriotisme et à leur sagesse. Entre les Allemands et les Français se dressait une barrière plus inflexible que les sentinelles, qui ne permettait aucun rapprochement.

Chaque soir, à neuf heures, au moment où les habitants se pressaient sur la place Stanislas, la trompette allemande donnait le signal de la prière, mélodie étrange, sauvage, qui rappelle le choral de Luther. Aussitôt le poste prenait les armes et se rangeait sur deux lignes; devant elles, l'officier psalmodiait une courte prière que les hommes écoutaient tête nue.

La foule regardait ce spectacle si nouveau pour elle, et pas un cri, pas une provocation ne se produisait.

On attendait avec impatience le moment du départ. C'est par les baraques du Champ de Mars qu'il a commencé. La ville avait été obligée d'élever ces logements spacieux pour loger les nombreux soldats que la méfiance du gouvernement allemand avait accumulés à Nancy. Pour satisfaire toutes les exigences des vainqueurs, il avait été nécessaire de matelasser toutes les baraques, de façon à ne donner aucune prise à l'humidité. Ces logements étaient presque élégants, ils renfermaient des ameublements complets, mille objets chaque jour réclamés. Si l'on en juge par le nombre des voitures que les Prussiens ont employées de ce côté, il est permis de croire que le déménagement a été complet.

Le 1er août enfin, les quelques bataillons qui restaient dans la ville se sont éloignés.

A six heures du matin, les troupes massées sur la place Stanislas furent passées en revue par le général Manteufel, puis la colonne s'éloigna par la porte des _Volontaires_.

Le pont qui traverse le canal avait été abaissé, et de nombreux bateaux stationnaient le long du bord. A peine le dernier Prussien était-il passé que le drapeau était hissé aux mâts. Toutes les maisons sont pavoisées, et à côté des couleurs nationales on remarque avec attendrissement les bannières de l'Alsace et de la Lorraine recouvertes d'un crêpe.

Il s'en faut de beaucoup que les Allemands conservent dans la marche la discipline sévère qu'ils observent dans les villes: les uns chantent, d'autres boivent à même une dernière bouteille de vin de France; un officier, le sabre au fourreau, fume gravement en marchant l'immense et classique pipe de porcelaine.

Après Nancy, la ville industrielle, Belfort, la cité héroïque, qui porte encore les traces du bombardement.

C'est à regret que les Prussiens s'éloignent de cette ville qu'ils prétendaient garder. Ils sortent à cinq heures du matin par la porte de Brisach. La route passe entre les forts de la Justice et de la Miotte, presque aux pieds de cette tour qu'ils viennent de renverser, en détruisant les étais qui la soutenaient.

C'est là que se trouve le cimetière de Belfort, et grâce à une souscription publique on est en train d'élever un monument aux mobiles tombés sous le feu de l'ennemi.

Derrière les Allemands, au moment même où le drapeau national est hissé au sommet du château, on démolit les baraquements qui servaient de logement aux Prussiens, et qui seront inutiles à nos soldats que l'on attend avec une fiévreuse impatience.

L'évacuation est terminée, et dans moins d'un mois la libération du territoire sera complète.

O. L. F.

La Répétition, par M. Torrents.

L'austère costume des deux capucins avec leurs robes brunes, leurs épais capuchons, les cordes grossières qui leur ceignent les reins, contraste étrangement avec le luxe de la pièce où nous les voyons; la richesse des dessins qui ornent le dos du fauteuil où est assis l'un d'eux, l'épaisseur des tapis, la magnificence du pupitre, les tentures, les tableaux qu'on aperçoit dans le fond, tout concourt à faire ressortir davantage encore les sévères figures des personnages qui semblent se préoccuper si peu des belles choses qui les entourent; sans doute sommes-nous dans quelque antique abbaye, dans un coin réservé des anciens appartements du prieur. Qu'importe, d'ailleurs, aux deux moines? Ils ont eu soin d'envelopper d'un tapis leur précieux livre de musique, avant de 1e poser sur le pupitre, et ils sont tout entiers à leur étude; ils doivent être prêts pour la fête de demain, et ce n'est pas dans l'église, au milieu des fidèles, qu'il faudrait se tromper; ils n'ont même pas droit d'hésiter. Aussi voyez comme ils travaillent, avec quelle attention soutenue celui qui est assis déchiffre les notes l'une après l'autre, tandis que son compagnon semble l'aider de la parole et du geste; les deux têtes sont d'une rare puissance d'expression, d'une remarquable énergie de caractère; elles se détachent avec un relief étonnant sur ces fonds de richesses un peu assombries. L'oeuvre de M. Torrents a obtenu un grand succès au Salon de cette année, et elle le méritait, ne fût-ce que par ce cachet d'originalité toute personnelle qu'il a su lui imprimer.

Les tremblements de terre en Italie

A la fin de juin et dans les premiers jours de juillet, de violentes secousses de tremblement de terre se sont fait sentir dans la Vénétie, et plus particulièrement dans la ville et dans la province de Bellune, qui ont été fort éprouvées. La charmante villette de Fadalto, si agréablement située sur le flanc d'une haute montagne, a été à moitié détruite; de même Santa-Croce, Favra, Alpago. La désolation était partout, où que ce fût que l'on regardât, au midi comme au nord. A San Pietro di Feletto, les conséquences du tremblement de terre ont été terribles. Le toit de l'église de ce bourg s'est écroulé, et comme c'était la Saint-Pierre ce jour-là, beaucoup de personnes se trouvaient à l'Église et ont péri écrasées sous les décombres. A Vittoria, il y a eu des morts également. A Conegliano, les créneaux d'une vieille tour se sont écroulés et ont crevé la toiture d'une église voisine et celle d'une maison particulière. Il n'y a point eu de victimes, mais on se figurera facilement l'épouvante des locataires voyant tomber au pied de leur lit cette pluie de pierres. Après les premières secousses et leurs suites, tous les habitants de ces localités, frappés d'une terreur bien motivée, avaient fui dans la campagne, où ils campaient sous les tentes.

Une partie de la population de Bellune en avait fait autant, l'autre s'était réfugiée sur le Campitelli, où régnait une véritable terreur. En effet, ou comptait dans la ville un certain nombre de morts, et beaucoup de maisons et d'édifices publics avaient subi les plus graves dommages. Nos dessins représentent quelques-uns de ces édifices, après le tremblement de terre. C'est d'abord l'intérieur du choeur de la cathédrale, absolument détruit; puis l'église de la Madone des Grâces, joli petit temple prostyle d'ordre ionique, si endommagé, que l'autorité a dû en ordonner la démolition, qui est un fait accompli aujourd'hui. C'est enfin le castello Buzatti et le bureau télégraphique, dont l'aspect est lamentable. Ces ruines ont été choisies entre cent autres, car ce numéro n'eut pas suffi à en contenir seulement la dixième partie. Aussi, quel désastre pour la population, et combien de positions, naguère prospères, actuellement perdues! N'appuyons pas sur ce tableau lugubre.

D'après notre correspondant, la sensation produite par le terrible phénomène météorologique de la fin de juin a été des plus extraordinaires. La terre solide semblait s'être tout à coup transformée en une masse liquide sur laquelle les maisons éprouvaient un mouvement de tangage analogue à celui que subit le navire, en mer sous l'influence de vagues se succédant les unes aux autres avec rapidité. Il y eut en tout quatorze ondulations, dont sept de l'arrière à l'avant et sept de l'avant à l'arrière, chacune de ces ondulations ayant une seconde de durée et la régularité du mouvement d'oscillation du pendule d'une horloge. Au dernier mouvement, tout s'arrêta subitement sur le point central, la terre redevint solide comme auparavant, et instantanément les maisons se redressèrent et se replacèrent dans leur équilibre naturel. Si ces vagues terrestres se fussent succédé avec plus de rapidité et n'eussent pas conservé un mouvement lent et uniforme, les ruines, déjà trop nombreuses, eussent été incalculables.

L. C.

Le général Johan Kohler

Nous avons rendu compte en son temps de l'expédition dirigée par la Hollande contre le sultan d'Atschin (Sumatra); notre numéro 1576 contenait même un dessin représentant l'attaque du Kraton. On sait le malheureux résultat de cette tentative, dans laquelle fut tué le commandant en chef du corps expéditionnaire, le brave général Kobler, dont nous donnons aujourd'hui le portrait.

Le général Kohler était né à Groningue, le 3 juin 1818. A quatorze ans il s'engagea et fit, comme simple soldat, de 1832 à 1831, la campagne de Belgique. Nommé sergent en 1838, il passa en cette qualité dans l'armée des Indes, où il obtint en 1840 le grade de sous-lieutenant. Capitaine en 1852, il obtint en même temps le commandement militaire des Lampongs, partie sud-est de Sumatra; et, dans l'expédition qui eut lieu en 1856 dans cette région, il se distingua de telle sorte que le roi de Hollande le nomma chevalier de l'ordre militaire de Guillaume, dont la devise: «Pour le courage, la capacité et la fidélité,» lui était de tous points applicable.

C'est sa belle conduite dans cette campagne et la connaissance qu'il avait de l'île de Sumatra qui le fit appeler, au commencement de cette année, au commandement du corps expéditionnaire dirigé contre le sultan d'Atschin. Inutile d'ajouter qu'il était alors arrivé au grade de général, après avoir passé par tous les grades intermédiaires.

Au moment du départ, les troupes défilèrent à Batavia devant le gouverneur général, qui exprima au commandant en chef ses voeux pour le succès de l'expédition.

--Excellence, nous ferons notre devoir, répondit simplement le général Kohler.

Il tint sa promesse, sa mort en fut la preuve bien douloureuse. Disons comment il fut frappé, mais rappelons d'abord en quelques lignes les diverses péripéties de la lutte qui allait s'engager.

Le corps expéditionnaire se composait des 3e, 9e et 12e bataillons d'infanterie, et d'un bataillon de Barisans, miliciens madurais mobilisés. Aux Indes néerlandaises, il n'y a pas de régiments. Les quatre bataillons formaient un effectif de 2730 hommes, auxquels il faut ajouter un détachement de cavalerie, un détachement du génie et une batterie attelée de 4 obusiers. En tout 4000 hommes environ, sans compter les forçats destinés au service des corvées, bien entendu. Le débarquement eut lieu le 8, au matin, sans grande résistance de la part de l'ennemi, qui, après une perte de 80 hommes, se retira dans une fortification faite de fragments de rocs et située sur le bord de la mer. Cette fortification, infructueusement attaquée le jour du débarquement, ne put être enlevée que le lendemain. Le 10, attaque et prise de la mosquée d'Atschin, le _Missigit_, prononcez Missiguite. Malheureusement des retranchements établis par l'ennemi, au delà de la mosquée, à l'extrémité d'une petite plaine carrée de 600 pas d'étendue environ, rendait la place intenable, et le Missigit dût ce jour-là être abandonné. Le 11, repos. Le 12, combat violent qui dura jusqu'à cinq heures du soir autour de la mosquée. Rien d'important le 13; la journée fut employée par les Hollandais à fortifier leur camp sur le bord de la mer, mesure de précaution que la résistance inattendue des Atschinois rendait nécessaire. Le lendemain 14, les troupes s'emparèrent pour la seconde fois du Missigit et établirent leur bivouac au contre de l'édifice, qui les protégeait de ses murailles en ruines. Pendant l'assaut, l'avant-garde s'était portée en avant, sous une pluie de projectiles, et peut-être serait-elle parvenue à enlever les positions ennemies, si elle n'eut été contrainte de s'arrêter devant un obstacle infranchissable: une rivière dont les Hollandais ignoraient complètement l'existence. Un rapport fut aussitôt adressé au général Kohler qui, désirant s'assurer de l'importance de l'obstacle qu'on lui signalait, voulut, malgré toutes les instances, se transporter en personne sur les lieux. Lorsqu'il y arriva, la fusillade y était dans toute son intensité, et les projectiles y pleuvaient. Aussi, quelques minutes s'étaient à peine écoulées que le général, atteint au coeur d'une balle, tombait foudroyé. Deux jours plus tard, les Hollandais retournaient à leur campement, d'où ils ne devaient plus sortir que pour se rembarquer.

C'est ainsi qu'est mort le général Johan Kohler, et que l'armée hollandaise a perdu en sa personne un officier distingué, estimé de tous pour sa bravoure, ses capacités et son humanité. Son corps fut ramené à Batavia par la flotte, et ses obsèques eurent lien dans cette ville, en présence d'une foule immense et douloureusement émue. Le général laisse une veuve et plusieurs enfants. Son père vit encore. Il est âgé de quatre-vingt onze ans et habite Groningue.

L. C.

Les Invalides de Bronbeek

(Kolonial-Militair-Invalidenhuis)

Amsterdam, 30 juillet 1873.

AU DIRECTEUR.

«Vous avez pensé, avec juste raison, qu'au moment où l'on s'occupe en France de réformer, ou plutôt de transformer l'hôtel des Invalides, il était bon que le public fût mis au courant de ce qui se passe à l'étranger, et vous m'avez demandé d'étudier la question en Hollande. Je viens aujourd'hui m'acquitter de ma tâche, et je m'empresse de vous faire savoir qu'elle m'a été d'autant plus agréable, que l'établissement de Bronbeek est fort intéressant et mérite toute l'attention de nos graves législateurs.»

Au reste, jugez vous-même.

Aussitôt votre lettre reçue, j'ai pris le chemin de fer rhénan qui m'a conduit à Arnhem. D'Arnhem à Bronbeek la distance n'est pas grande. On a pour une demi-heure d'agréable promenade. La route est belle, ombragée par de grands arbres centenaires, bordée de frais ruisseaux et de délicieuses villas, dont les jardins admirablement soignés viennent, sans barrières ni clôtures, s'étaler jusqu'au bord du trottoir.

Bronbeek est situé dans cette partie de la Gueldre qu'on appelle la Suisse néerlandaise.

Là, au milieu d'un parc immense, précédé par une pelouse magnifique, s'élève le _Kolonial-Militair-Invalidenhuis._ (Maison des Invalides de l'armée coloniale.)

Devant la façade de l'établissement se trouve un gracieux pavillon. Ce pavillon, qui fut jadis habité par le comte de Chambord, sert aujourd'hui de demeure au Generaal-Majoor J. C. J. Smits, gouverneur de Bronbeek. C'est vers ce point que j'ai tout d'abord porté mes pas.

J'avais l'honneur de connaître, déjà depuis quelque temps le brave général Smits, qui est un des officiers généraux les plus remarquables qu'ait produits l'armée des Indes. Aussi, dès qu'il connut le but de ma visite, voulut-il me fournir lui-même tous les renseignements qui m'étaient nécessaires et me montrer en détail les bâtiments, les dépendances et les différents services.

Les invalides sont au nombre de 210, parmi lesquels environ 40 sous-officiers. Ils habitent un vaste bâtiment élégamment construit en briques et en fer, dont je vous envoie le dessin, et qui ne ressemble en rien à une caserne. L'établissement a deux étages. Au rez de chaussée se trouvent les services généraux: salles à manger, salles de conversation, cuisines, cantine et café, la salle de billard et deux autres pièces sur lesquelles j'aurai occasion de revenir, la bibliothèque et la chapelle.

Le premier sert d'habitation aux invalides. Ils logent dans de vastes nièces bien aérées, hautes de quatre à cinq mètres, larges à proportion et munies de grandes et belles fenêtres qui donnent sur la campagne.

Toutes ces chambres sont desservies par une longue galerie pleine de fleurs, et dont les murs sont tapissés d'armes et de drapeaux enlevés à l'ennemi. Cette galerie sert de promenoir aux pensionnaires quand le temps ne leur permet pas d'aller faire un tour dans le parc.

Celui-ci, qui ne comprend pas moins de neuf hectares entièrement clos, est fort joliment vallonné et planté de beaux arbres. Il est arrosé par une gentille rivière dont le cours sinueux est agrémenté de gracieuses cascades. Les cygnes blancs comme la neige, les canards aux mille couleurs s'ébattent joyeusement sur ses bords ou sillonnent son courant. A droite et à gauche des massifs de fleurs, tranchant sur le vert sombre du gazon, viennent mirer dans ses eaux leurs corolles diaprées.

Les invalides sont très-fiers de leur rivière. Ils en sont amoureux. Mais cet amour n'est pas absolument platonique. Car en échange de leurs bons soins, la gentille rivière leur donne (grâce à la pisciculture), des truites magnifiques et des carpes non moins belles.

Ce n'est pas du reste la seule ressource qu'offre à ces braves gens leur installation rustique. Ils ont une vacherie qui ne contient pas moins de douze bêtes à cornes, et qui leur fournit du lait et du beurre autant qu'ils en peuvent désirer. Ils ont une porcherie qui renferme une cinquantaine de ces animaux peu gracieux, dont les flancs recèlent des mines de saucisses, de boudins et de lard. Ajoutez à cela un potager considérable, une basse-cour bien garnie et une provision de mille à douze cents lapins, et vous comprendrez qu'il n'y a point à s'inquiéter de l'ordinaire de ces bons invalides.

Ils ont même quelques plats que je recommanderai d'une manière toute particulière aux gourmets. Entre autres le jeune lapin accommodé au riz et au karrie. C'est un manger délicieux dont ils se régalent souvent et qui leur rappelle les Indes, c'est-à-dire la jeunesse.

La cuisine est, comme le reste, d'une propreté appétissante. Tout y est net, immaculé. Les cuisiniers eux-mêmes sont irréprochables! On sent qu'on a affaire à de méticuleux Hollandais.

J'ai dit que je parlerai de la bibliothèque et de la chapelle. La bibliothèque ne renferme pas moins de 1200 volumes, qui sont à la disposition des invalides et dont ceux-ci usent largement.

Il y a des livres de toutes sortes, mais ce sont les romans qui sont le plus recherchés.

Quant à la chapelle, elle sert à la célébration des deux cultes dominants: le culte catholique et le culte protestant. La chaire du _prédicant_ est en face de l'autel. Tous deux sont munis de grands rideaux verts. Quand le prêtre officie on voile la chaire du pasteur, et l'on voile l'autel quand le pasteur monte en chaire pour expliquer la parole de Dieu.

Je vous laisse là-dessus faire tels commentaires qu'il vous plaira. Pour moi, j'ai été profondément ému de cette naïve simplicité. Il m'a semblé toucher du doigt la solution d'un gros problème. Mais, hélas! est-il donc besoin d'être invalide pour avoir au fond du coeur un peu de charité et de tolérance.

Au moment où nous achevions notre visite:

--Je voudrais savoir, me demanda le général, ce qui vous a le plus frappé dans notre établissement.

--C'est, répondis-je, l'excellente tenue de vos hommes, leur propreté, leur air de contentement et de santé, trois choses peu communes chez les vieillards.